Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1911

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Chronique n° 1891
31 janvier 1911


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Bien que la Chambre tienne habituellement deux séances par jour, une le matin et l’autre l’après-midi, la discussion du budget continue de marcher avec une extrême lenteur, d’autant plus qu’elle est interrompue, dans l’après-midi du vendredi, par celle des interpellations. Au train dont vont les choses, ou commence à se demander si le budget sera voté à Pâques ou seulement à la Trinité. Cette Chambre nouvelle croit sans cesse faire des découvertes, et elle s’y attarde. Le hasard la gouverne, les digressions s’accumulent et le travail utile n’avance guère. Cependant quelques-unes des discussions de ces dernières semaines méritent de retenir l’attention, et c’est le cas, par exemple, de celle que M. Maurice Barrés a provoquée au sujet de la conservation des églises à la suite de la loi de séparation.

Rarement M. Maurice Barrés avait été mieux inspiré. L’impression produite par son discours a été vive et profonde, non seulement dans la Chambre, mais dans le pays, et il faut souhaiter qu’elle soit durable. La réponse que lui a faite M. le président du Conseil, bien que, sur plus d’un point, elle n’ait pas été décisive, est cependant de nature à avoir une influence heureuse, soit sur l’administration municipale, soit sur l’administration préfectorale auxquelles, à défaut de règles précises, elle a donné de bons conseils. On sait dans quel état légal sont aujourd’hui les églises : leur conservation n’est assurée par aucune obligation précise imposée à qui que ce soit ; elle dépend de la simple bonne volonté des communes qui sont propriétaires de ces immeubles, mais qui ne sont strictement tenues ni à les réparer, ni à les entretenir. Les inconvéniens en sont graves. M. Barrés en a énuméré quelques-uns avec des exemples à l’appui. Ici, c’est une municipalité libre-penseuse qui refuse de faire, ou même de laisser faire des réparations indispensables et urgentes ; elle préfère fermer l’église pour mieux garantir la sécurité des fidèles. Là, c’est un sous-préfet pince-sans-rire qui, recevant une délégation de catholiques venus pour lui parler de la ruine de leur église, — on en avait fait sauter le clocher à la dynamite, — leur conseille d’établir un tourniquet, afin de prélever un droit de péage sur les touristes qui voudront jouir d’une vue aussi pittoresque. Nous ne reproduirons pas la longue énumération de cas analogues qui a été faite par M. Maurice Barrés et qui, a-t-il dit, aurait pu être beaucoup plus longue encore. M. le président du Conseil en a contesté la parfaite exactitude, car tout mauvais cas est niable. Il est d’ailleurs possible que M. Barrés se soit trompé, ou ait été trompé sur quelques détails ; mais qu’importe ? La question n’est pas là. La situation légale des églises étant ce qu’elle est, des abus doivent inévitablement se produire par le fait, tantôt de la mauvaise volonté et tantôt de la négligence. Le pire des abus est le suivant. Dans plusieurs paroisses, les catholiques ont demandé l’autorisation de réparer eux-mêmes leurs églises, et n’ont pas obtenu de réponse. Dans d’autres, ils ont offert de participer à la dépense, à la condition que la commune ferait de même de son côté, et ils n’ont pas été plus heureux. Un jour ils se sont heurtés à la malveillance du maire, le lendemain à la force de temporisation et d’inertie qui caractérise nos administrations publiques. Pendant ce temps, les lézardes grandissent, les toits s’affaissent, l’eau s’infiltre partout et une réparation qui aurait pu être faite à bon compte, si on s’y était pris au moment opportun, menace d’entraîner par la suite des frais très onéreux. En tout cela il y a des responsabilités personnelles engagées, mais il y a aussi des responsabilités générales, celles qui résultent de lois mal faites ou incomplètes qu’il faudra bien réviser un jour ou l’autre, si on ne veut pas qu’avant un quart de siècle la plupart de nos églises se soient effondrées.

Les responsabilités, M. le président du Conseil n’a pas résisté à la tentation de les rechercher lui aussi, et, naturellement, il les a fait retomber, sinon sur les catholiques eux-mêmes, au moins sur leur chef qui a rejeté la loi de séparation et leur a interdit de profiter des avantages qu’elle leur assurait. C’est là une vieille querelle ; il vaudrait mieux aujourd’hui l’abandonner à l’histoire ; elle lui appartient. M. Briand n’a pas manqué de dire que les adhérens à d’autres religions que la religion catholique, s’étant soumis à la loi, s’en sont bien trouvés. Nous avons cependant recueilli les plaintes de plusieurs d’entre eux, notamment de protestans, qui déclarent avoir beaucoup de peine à vivre sous le régime nouveau et en parlent avec une sévérité mêlée d’amertume. On connaît d’ailleurs notre opinion sur les obligations qui ont été imposées aux catholiques ; elle est toujours la même ; les événemens qui se sont succédé depuis la mise en application de la loi ne l’ont pas modifiée. Mais les catholiques ont dû se soumettre, et M. le président du Conseil a constaté lui-même la correction, la noblesse, le désintéressement de leur attitude. Il a d’autant plus lieu de les reconnaître que, si d’autres responsabilités sont en jeu dans cette grande affaire, on ne saurait faire abstraction de la sienne. Ses intentions n’ont pas été celles d’un sectaire ; il a cru faire et il a fait, à quelques égards, une loi libérale. Mais cette loi est frappée d’une tare originelle que rien encore n’a effacée : elle a été faite sans entente avec les parties intéressées, sans délibération d’aucune sorte avec elles, en vertu du prétendu droit du prince, conformément aux principes absolus qui ont égaré nos pères dans la voie de la Constitution civile du clergé. Qu’on s’étonne après cela de ce qui est arrivé. A peine promulguée, la loi de séparation a été frappée de caducité dans une de ses parties principales : il a suffi pour cela d’un mot venu de Rome. Ici encore, nous rendrons volontiers justice aux intentions de M. Briand, tout en regrettant qu’elles n’aient point prévalu contre une situation fausse. En ce qui concerne les églises, deux systèmes se présentaient au choix du législateur : l’un consistait à les donner aux catholiques, l’autre à en maintenir la propriété aux communes. Si on avait adopté le premier, la charge de l’entretien serait naturellement retombée sur les catholiques ; mais on a adopté le second et dès lors elle doit incomber aux municipalités. Le malheur est qu’on ne la leur a pas imposée ; on la leur a présentée comme une faculté et non pas comme une obligation. Sans doute on comptait sur le concours des fidèles ; mais qu’a-t-on fait pour activer leur bonne volonté ? Rien. Nous avons dit que, dans bien des cas, les offres des catholiques de s’associer à une dépense, ou même de la faire tout entière, sont restées sans réponse ; et la Chambre a entendu M. Augagneur demander au gouvernement de ne pas tolérer que les évêques ou les curés se servissent des églises pour une prédication ou une propagande qui lui déplairait, à lui, M. Augagneur. A cela, qu’a répondu M. Briand ? Que la loi ne permettait pas de poursuivre aujourd’hui certains écarts de parole, mais que, si l’abus se général lisait, le gouvernement saurait faire son devoir. Menace d’autant plus grave qu’elle reste vague ! M. Denys Cochin est parti de là, avec grande raison, pour montrer combien était précaire dans les églises la situation de ce simple occupant qu’est le curé. Et on veut que les catholiques pourvoient seuls, ou à peu près seuls, à l’entretien de ces églises d’où on les chassera peut-être demain !

Disons un mot en passant de l’incident qui a provoqué les colères de M. Augagneur. Plusieurs évêques appartenant à la région lyonnaise ont jeté l’interdit sur des journaux nominalement désignés, et cette interdiction est tombée du haut de la chaire. Les églises, demande M. Augagneur, sont-elles faites pour un pareil usage ? Est-il tolérable que les évêques portent atteinte à la diffusion et à la vente des journaux libres penseurs ? En agissant ainsi, ne nuisent-ils pas à une industrie légitime et ne sont-ils pas passibles de dommages-intérêts ? Il est toujours singulier de voir combien ceux qui ont voté avec le plus d’acharnement la loi de séparation ont de la peine à s’habituer à la situation qu’ils ont créée. Les évêques et les curés tenaient autrefois à l’État ; s’ils n’étaient pas des fonctionnaires semblables aux autres, puisqu’ils dépendaient de deux pouvoirs différens, ils l’étaient pourtant à certains égards et ils avaient en conséquence quelques-uns des devoirs des fonctionnaires, qui sont faits de ménagemens et de réserves ; mais ces devoirs, on les en a affranchis le jour où on a déclaré qu’ils étaient désormais des citoyens comme tous les autres, et c’est ce que M. Briand a expliqué à maintes reprises sans avoir encore été bien compris. Il faut nous faire à des mœurs nouvelles, inséparables d’un régime nouveau. Nous ne rechercherons pas pour le moment si les évêques ont agi avec prudence en donnant à la condamnation de plusieurs journaux la publicité qu’ils lui ont donnée ; mais ce qu’ils ont fait, ils avaient certainement le droit de le faire. Eh quoi ! même dans les églises ? demande M. Augagneur. Oui, même dans les églises. La loi de séparation a énuméré les délits qu’il serait interdit de commettre dans ces édifices ; il n’y est pas question des critiques ou même des interdictions lancées contre des journaux ; s’il y a là des délits entraînant des dommages-intérêts, ce sont des délits de droit commun et les journaux lésés peuvent eux-mêmes les poursuivre ; les tribunaux apprécieront, la jurisprudence s’établira. Nous serions curieux de voir s’ouvrir un procès de ce genre. Après les instituteurs, ce seraient les journalistes qui poursuivraient des évêques coupables d’avoir parlé d’eux inconsidérément. Certes, la presse est une grande puissance, mais elle n’est pas encore un État dans l’État, comme tendent à le devenir les instituteurs. Les évêques qui auraient dit du mal de certains journalistes ne pourraient tout de même pas être condamnés pour avoir porté atteinte aux intérêts matériels et moraux de fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions. Un journal ne saurait être non plus comparé à un livre de classe approuvé par les autorités universitaires. Pourtant nous ne voudrions pas répondre de ce qui arriverait si un syndicat de presse poursuivait des évêques : nous vivons dans un temps où le mieux est de s’attendre à tout et de ne s’étonner de rien.

Revenons à l’entretien des églises. Ce que nous en avons dit jusqu’ici ne donne pas une idée complète du beau discours de M. Maurice Barrés. La Chambre, qui n’a pas l’habitude d’entendre une pensée aussi pure, aussi élevée, s’exprimer dans un pareil langage, y a été sensible. Ceux mêmes qui ne partagent pas les sentimens de M. Barrès, qui y sont opposés, qui ont l’habitude de les combattre, ont été séduits, pour un moment, par la noblesse de cette éloquence et beaucoup l’ont applaudie. « Je ne viens pas, a dit l’orateur, parler pour les belles églises. Je veux croire aujourd’hui que leur beauté les préservera, ou plutôt, — car mon enquête m’a prouvé que par centaines elles sont en danger, — j’ajourne ce débat spécial. Aujourd’hui je vous demande la sauvegarde pour toutes les églises, pour celles qui sont laides, dédaignées… Enfin je viens parler en faveur des églises qui n’ont pour elles que d’être des lieux de vie spirituelle. » La suite du discours de M. Barrés est la paraphrase du mot de l’Évangile : « L’homme ne vit pas seulement de pain, » avec la différence qu’il a dit que l’homme ne vivait pas seulement de science. On croyait, on disait volontiers le contraire, il y a encore peu d’années. Des savans d’une vaste intelligence et d’une âme généreuse assuraient que la science devait suffire et suffirait un jour à tous les besoins de l’humanité. Nous ne savons pas s’ils se sont trompés pour un avenir très lointain, mais l’homme d’à présent ne peut pas attendre la réalisation incertaine de promesses indéterminées ; il commence à se rendre compte que la science, malgré ses progrès admirables, ne satisfait qu’une partie de lui-même, et laisse l’autre inquiète et troublée. M. Maurice Barrés a cité les maîtres du positivisme, Auguste Comte, Stuart Mill ; il les a montrés, à la fin de leur carrière, construisant des chapelles et des oratoires où ils cherchaient à tâtons le complément moral qui manquait à leur science. « Tous, a-t-il dit, ne construisent pas des oratoires, tous ne vont pas jusqu’à donner une forme sensible à leurs aspirations religieuses, mais tous, au terme de leurs travaux, ils trouvent l’inconnaissable et ne se résignent pas à vivre sans aucune espèce de communication avec lui. Ils veulent l’atteindre, s’y abreuver. C’est un besoin profond de leur être. Leur raison claire constate leur impuissance et autorise alors l’intervention du sentiment, du rêve, de la vénération, des pressentimens, de l’intuition, bref de toutes les forces les plus puissantes de leur âme. Cette inquiétude, cette tristesse, cet inassouvi au milieu du laboratoire, c’est ce qu’Albert Dürer a représenté dans cette sublime gravure de Melancholia, au bas de laquelle on pourrait écrire : Insuffisance de la science pour contenter une grande âme. » M. Barrés continue longtemps ainsi, montrant à l’œuvre « cette grande activité intérieure, cette vie profonde, cette conscience obscure, ce besoin du divin, fait auquel la science psychologique attribue la plus grande réalité et qu’il n’est pas en notre pouvoir d’abolir dans l’homme. » Mais ces aspirations, livrées à elles-mêmes, ne sont pas sans danger. « Oui, dit-il, le fonds religieux est à la fois très fécond et très redoutable : l’Église y porte une discipline. Pour quiconque a médité sur ces abîmes de la vie sous-consciente, l’Église est encore ce que l’homme a trouvé de plus fort et de plus salubre pour y porter l’ordre. Seule aujourd’hui elle répond encore aux besoins profonds de ceux-là mêmes qui semblent le plus réfractaires à son paisible rayonnement. Seule elle étend ses pouvoirs jusqu’à des régions où, comme a dit Goethe, la raison n’atteint pas et où cependant on ne veut pas laisser régner la déraison. » On sait à quels égaremens ont été entraînés de nobles esprits. M. Barrés a montré l’âme obscure des foules se laissant aller, en dehors des freins religieux, à des superstitions encore pires. De là vient la nécessité sociale de nos pauvres églises de village où continue de se réaliser dans des formes éprouvées, expurgées par la durée à travers les siècles, leur persévérant idéalisme : qu’arriverait-il si elles disparaissaient ?

M. le président du Conseil, qui est optimiste, — et ce n’est pas la seule fois que nous aurons aie constater dans cette chronique, — espère bien qu’elles ne disparaîtront pas. Il n’a pas absolument nié le mal signalé par M. Barrés ; il s’est contenté de l’amoindrir de son mieux, de manière à rassurer la conscience de la Chambre. « Je reconnais volontiers, a-t-il dit, que l’église, pour les catholiques, est l’instrument nécessaire, indispensable de leur culte. Il est donc nécessaire pour eux que sa conservation soit assurée, et il faut rendre au parti républicain cette justice qu’il s’est inspiré de cette préoccupation. » Soit, le parti républicain s’en est inspiré, mais pas assez. Jusqu’ici, le mal est resté limité, mais il menace de s’étendre. Le gouvernement a fait un effort pour sauver un certain nombre d’églises, et M. Briand a dit à la Chambre que le nombre de celles qui ont été classées comme monumens historiques ou artistiques est le double de ce qu’il était sous le Concordat : il a ajouté que ce classement n’était pas terminé. Nous sommes heureux de recueillir ces renseignemens, mais ils laissent entière la question que M. Barrés a posée au sujet des églises de village, dont le seul intérêt est dans le sentiment religieux qu’elles représentent. Où sera leur sauvegarde ? M. Briand a dit que, dans un certain nombre de communes, des catholiques avaient pris l’initiative de constituer des associations conformément à la loi de 1901 pour l’entretien des édifices cultuels ; il a manifesté le désir que ces associations se multipliassent ; il a même exprimé le souhait que ce mouvement devînt « irrésistible, » et que les catholiques renonçassent à s’adresser toujours à l’État au lieu de pourvoir eux-mêmes à leurs propres besoins. Reproche bien injuste, M. Denys Cochin n’a pas eu de peine à le montrer. S’il y a en France des citoyens qui, plus que les autres, aient créé des œuvres nombreuses et puissantes, ce sont les catholiques. Il est vrai que, leurs œuvres une fois créées, on les en a quelquefois chassés et spoliés, et c’est là peut-être ce qui les encourage médiocrement à faire de nouveaux sacrifices pour l’entretien d’églises sur lesquelles ils n’ont aucun droit. Ils voudraient au moins trouver quelque bonne volonté du côté des pouvoirs publics. » Pour ce qui est de l’administration, a déclaré M. le président du Conseil, — et il faut enregistrer ses paroles, — je vous le promets de la façon la plus formelle : bien loin de faire obstacle à la manifestation effective et régulière de ce zèle, elle l’encouragera, et j’ai confiance qu’il ne se trouvera pas de municipalité républicaine pour y faire obstacle. » Souhaitons que ce langage soit entendu de tous les maires, de tous les préfets, de tous les sous-préfets. Quand même l’intervention de M. Barrés n’aurait pas eu d’autre conséquence que de l’avoir provoqué, elle n’aurait pas été inutile.

Est-ce à dire que la question est résolue et que, partageant les espérances de M. le président du Conseil, nous la considérions comme telle ? Non certes, car les paroles ne sont que des paroles, et ici il faudrait des actes. On ne sortira vraiment des difficultés actuelles que si on rétablit les anciennes obligations municipales et si on assure la participation de l’État en rétablissant l’ancien crédit qui pourvoyait à l’entretien des églises. On le fera peut-être un jour, nous n’en sommes pas encore là. Le discours de M. Maurice Barrés n’est qu’un commencement. Toutefois, l’accueil qu’il a reçu de la Chambre et la faveur qu’il a trouvée auprès de l’opinion permettent d’espérer qu’il aura une suite.

La discussion du budget, avons-nous dit en commençant, est suspendue et coupée le vendredi par des interpellations. L’interpellation qui a rempli les derniers vendredis a eu pour objet la Confédération générale du Travail. Faut-il dissoudre la C. G. T., ou la respecter ? La question a été posée par M. Georges Berry qui, au moment où tant d’autres baissent la tête devant la célèbre association, a relevé la sienne et s’est livré à la plus vigoureuse attaque. Il a été fort bien aidé dans cette tâche par un avocat de Nice, nouveau venu à la Chambre, M. Lairolle, dont le début dans cette affaire a été brillant. M. Lairolle, comme M. Georges Berry, est d’avis que la Confédération générale du Travail doit être dissoute, et il la démontré par des argumens juridiques très saisissans. Quand même la Confédération aurait été régulièrement constituée à l’origine, elle est sortie de son rôle, elle a poursuivi un tout autre but que celui que la loi lui assigne, elle a commis enfin, par sa propagande anarchique et antipatriotique, des délits nombreux et avérés ; elle est devenue d’ailleurs insupportable à tout le monde, même aux socialistes unifiés, qui la défendent parce qu’ils en ont peur et qui ont raison d’en avoir peur, car ils en seront un jour les victimes, même au monde des travailleurs, qui subissent son joug avec impatience. Donc elle doit être dissoute et, lorsqu’elle le sera, ceux qui ne le pousseront pas tout haut, pousseront tout bas un soupir de soulagement. Nous sommes convaincus que M. Lairolle a raison et que si un gouvernement résolu procède un jour à la dissolution de la C. G. T., on sera tout étonné le lendemain de la facilité avec laquelle l’opération se sera faite, du peu de regrets qu’elle laissera, de l’impuissance des colères qu’elle suscitera. Mais, pour le moment, la Confédération générale du Travail est tranquille et confiante, et, si elle ne l’avait pas été avant le discours prononcé sur elle par M. le président du Conseil, elle le serait après. Elle dirait volontiers avec arrogance le mot des grands révoltés menacés de représailles : On n’oserait !

Le discours de M. Briand porte à un degré rare tous les caractères de cet optimisme inébranlable que nous avons déjà signalé chez lui. Rappelant les déclarations faites autrefois par M. Viviani dans un débat analogue, il a reconnu avec lui qu’on pourrait fort bien, la loi à la main, dissoudre l’association ; mais, a-t-il dit aux députés qui l’écoutaient, et qui sont presque toujours flattés de cette distinction, vous n’êtes pas seulement des légistes, vous êtes aussi et surtout des hommes politiques et, comme tels, vous ne sauriez vous associer à M. Lairolle dans la mesure qu’il propose. Et pourquoi donc faut-il se garder de dissoudre la Confédération générale du Travail, puisqu’elle l’a certainement mérité et puisque d’ailleurs on peut le faire ? C’est qu’on ne le peut pas, a finalement déclaré M. le président du Conseil après avoir affirmé le contraire un moment auparavant : il nous a paru qu’il y avait là quelque contradiction. Mais voyons l’argument de l’orateur. Il est impossible de poursuivre l’association, a-t-il dit, parce que tous les délits qu’elle commet, bien que collectifs dans le fond, sont adroitement individuels dans la forme, et qu’un de ses membres en prend toujours la responsabilité ; on peut frapper un homme, l’association est indemne. S’il en est ainsi, sur quoi donc s’appuyait M. le président du Conseil lorsqu’il émettait l’avis que la dissolution était possible et même facile ? Nous croyons qu’elle l’est en effet et que les faux-fuyans derrière lesquels la C. G. T. dissimule sa personnalité et sa responsabilité seraient facilement percés à jour par le jury : car, si nous ne nous trompons, c’est le jury qui est compétent en matière de propagande révolutionnaire, et l’exemple donné par celui de Rouen a montré que le jury était aujourd’hui plus enclin à exagérer la sévérité que la faiblesse. La faiblesse est du côté du gouvernement, et non pas du côté de l’opinion que le jury représente. M. Briand croit d’ailleurs, comme M. Lairolle, que le monde du travail supporte mal ce qu’il appelle lui-même, en parlant de la pression que la Confédération exerce, « la tyrannie la plus odieuse et la plus brutale ; » seulement, il en tire une conclusion contraire à celle de M. Lairolle ; il estime que le mieux est de laisser faire le temps qui ne manquera pas, peu à peu, de libérer les ouvriers d’un despotisme qu’ils jugent eux-mêmes intolérable. « C’est même là, dit-il, une forme de châtiment qui, pour n’être pas prononcé par les tribunaux, n’en a pas moins toute sa force. » Cette forme de châtiment étant aussi celle qu’aurait choisie pour elle la Confédération du Travail doit donc satisfaire tout le monde. Elle ne nous satisfait pourtant pas, sans doute parce que nous ne sommes pas aussi confians que M. le président du Conseil dans la vertu propre des institutions qui, à l’entendre, éliminent d’elles-mêmes ce qu’elles peuvent avoir de mauvais. S’il est vrai que les travailleurs cherchent à se dégager d’une domination tyrannique, ne pourrait-on pas les y aider ? Ils ne nous en sauraient aucun gré, dit M. Briand ; ils sont comme la femme de Sganarelle qui, rouée de coups par son mari, poussait les hauts cris et appelait au secours, mais qui se tournait aussitôt contre celui qui le lui apportait et déclarait qu’elle aimait être battue. Est-ce bien là, vraiment, le caractère de nos ouvriers ? Faisant, dès son origine, l’histoire de la Confédération générale du Travail, M. Briand dit : « Il s’est trouvé que les quelques hommes qui ont participé à sa fondation ont mis la main sur ce groupement ; il s’est rencontré qu’ils avaient des idées libertaires, et peu à peu la pensée leur est venue de faire pénétrer ces idées dans les milieux dont ils avaient la direction. » Il s’est trouvé ! Il s’est rencontré ! Se trouvera-t-il, se rencontrera-t-il un jour un homme de gouvernement pour briser l’instrument qui les opprime et pour rendre aux travailleurs la liberté ?

« Mais, pensez-y, fait remarquer M. le président du Conseil, il ne s’agit pas seulement ici d’une réunion de quinze ou de vingt personnes qui tiennent leurs assises rue Grange-aux-Belles et qu’il serait facile de disperser : derrière eux, il y a un vaste groupement qui contient dans son sein soixante-dix ou quatre-vingts fédérations de syndicats, sept ou huit grands syndicats d’industrie, environ 160 bourses du travail, et, quand vous aurez fait cette constatation, vous n’aurez pas tout vu, car derrière ces différentes unions qui se sont associées, qu’y a-t-il en réalité ? Il y a 3 000 syndicats ouvriers. » D’où M. Briand conclut que si on touche à la seule Confédération du Travail, on se sera contenté « d’égratigner l’épiderme, ce qui déjà peut causer, assure-t-il, les plus grands ravages, » mais qu’on n’aura rien fait de décisif et qu’il faudra encore « généraliser la poursuite, englober ce qui est la substance, ce qui forme les muscles, la chair de la Confédération générale, c’est-à-dire toutes les organisations syndicales qui les composent ; » et il répète à diverses reprises pour effrayer son auditoire : 80 fédérations, 100 bourses du travail, 3 000 syndicats ! Mais pourquoi les poursuivre, et qui donc le demande ? Ce serait folie de le faire. Si la situation vraie est bien celle que M. Briand a décrite, toutes ces fédérations, bourses et syndicats ne le diront pas sans doute, mais ne verront nullement d’un mauvais œil la suppression de la C. G. T. Sans doute une mesure de ce genre ne doit être prise qu’avec réflexion, il faut d’avance en peser toutes les conséquences ; Dieu nous garde d’y pousser inconsidérément et ab irato. Nous disons seulement que, si on le lit avec soin, le discours de M. le président du Conseil contient de très fortes raisons en faveur de la dissolution, et de très faibles en faveur du statu quo. Il est vrai que ce n’est pas tout à fait le statu quo qu’il propose. Il rêve, au contraire, d’une transformation morale, très profonde, de la Confédération générale du Travail, transformation qui sera le résultat de quelques articles de loi. Rendons, dit-il, les syndicats propriétaires, donnons-leur la capacité civile et commerciale, habituons-les aux affaires, imprimons-leur le sentiment des grandes responsabilités ; après l’avoir fait pour eux, faisons-le aussi pour la Confédération générale du Travail ; alors elle deviendra aussi sage qu’elle l’est peu aujourd’hui, sage comme un propriétaire, sage comme un notable commerçant. Est-ce tout ? Non : il faut aussi que les syndicats qui s’y rattachent y soient représentés proportionnellement au nombre de leurs membres cotisans, au lieu de l’être tous comme aujourd’hui sur le pied d’égalité, qu’ils aient vingt-cinq membres ou qu’ils en aient vingt-cinq mille. Tels sont les projets de M. le président du Conseil, et sans doute ces réformes seraient heureuses ; mais il y a longtemps qu’on parle de la première sans avoir jusqu’ici tenté le moindre effort pour la réaliser. Produirait-elle d’ailleurs tous les résultats qu’on en attend ? C’est douteux. La loi de 1884 permet déjà aux syndicats de posséder, mais ils se détournent eux-mêmes de la propriété comme d’une tentation à laquelle il ne faut pas céder, comme d’un piège dans lequel il ne faut pas tomber. Soyez propriétaires, leur dit-on, afin qu’on puisse vous imposer des amendes réelles et que les jugemens rendus contre vous aient une sanction matérielle effective. Ce discours ne les convainc pas ; du moins il ne les a pas convaincus jusqu’ici, et nous craignons qu’il ne les convainque pas davantage par la suite. Quant à la représentation des syndicats proportionnellement au nombre de leurs membres, il faudrait, pour l’assurer, connaître ce nombre, et rien n’est, à ce point de vue, plus défiant et plus mystérieux qu’un syndicat. Nous sommes encore très loin de la réalisation du tableau idyllique que nous a présenté M. le président du Conseil. Il ne faut pas, dit-il, être trop pessimiste ; le temps travaille en faveur des idées saines et des intérêts légitimes ; la situation s’améliore de jour en jour. Nous lui répondons qu’il ne faut pas non plus être trop optimiste. Après de grands efforts suivis de quelques déceptions, la lassitude générale amène une accalmie apparente ; mais quel sera l’avenir ?

L’interpellation s’est terminée par un vote d’approbation et de confiance dans le gouvernement. Il fallait s’y attendre. Les Chambres oublient vite les émotions du passé, et quand on leur dit que tout va bien, ou va mieux, ou ira de mieux en mieux, ce langage leur plaît, parce qu’il leur épargne la peine de prendre des résolutions fortes ou qu’il en ajourne pour elles l’obligation. N’importe ; il eût été préférable de ne pas faire savoir officiellement à la Confédération générale du Travail qu’elle est trop grande pour qu’on songe à la dissoudre. Parlant à M. Georges Berry, M. le président du Conseil ne lui a pas caché qu’il trouvait son interpellation inopportune : elle l’était, en effet, puisqu’elle n’a pas d’autre résultat que celui-là. Il est trop tard aujourd’hui pour parler du discours prononcé par M. le ministre des Affaires étrangères dans la discussion de son budget. Ce discours était attendu en Europe avec une attention très éveillée ; nous avons dit nous-même, il y a quinze jours, que nous l’attendions avec confiance, et cette confiance n’a pas été trompée. Le discours de M. Pichon, sage, prudent, habile aussi, a produit partout une impression excellente ; nulle part on n’a trouvé à y faire de critiques sérieuses. Après l’entrevue de Potsdam, l’incertitude où on était sur ce qui s’y était dit, peut-être sur ce qui s’y était fait, avait fait naître quelque préoccupation dans, les esprits. Il faut bien avouer que la lecture des journaux allemands était de nature à entretenir ce sentiment. On a beau savoir que ces journaux dédaignent les nuances et sont peu propres à les fixer, on a beau avoir l’habitude de leurs exagérations qui finissent par déformer complètement la vérité, on a beau se délier de leurs affirmations arrogantes, il est difficile de n’en être pas un peu impressionné, et ce n’est pas en France qu’on l’a été le plus. Les choses ont été depuis remises au point, et les nuages sont aujourd’hui dissipés. Les susceptibilités les plus persistantes se sont produites à Constantinople. Une interpellation a eu lieu à la Chambre ottomane qui s’était assez naturellement émue de ce qu’on connaissait des projets élaborés à Potsdam ; ces projets disposaient, en effet, de certaines provinces turques comme de zones affectées, sans aucune entente avec la Porte, à l’influence de telle ou de telle puissance. On assure que les explications du gouvernement allemand ont rassuré la Jeune-Turquie. En ce qui nous concerne, M. Pichon a tracé le tableau de notre politique et la loyauté en est apparue à tous les yeux : on y a rendu pleine justice. Nous croyons d’ailleurs volontiers que toutes les puissances veulent la paix et qu’aucune n’a de desseins qui pourraient la mettre en cause. Néanmoins, M. Pichon, à la fin de son discours, a eu raison de dire que la situation générale comportait une politique à la fois active et vigilante : il serait, en effet, dangereux de s’en laisser distraire un seul instant.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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