Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1838

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Chronique n° 151
31 juillet 1838


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 juillet 1838.

Les affaires extérieures appellent toute la vigilance du gouvernement français, et jamais la prudence, unie à la fermeté, ne furent plus nécessaires pour les diriger. Il est facile d’attaquer un ministère, de l’accuser de faiblesse, d’incertitude, de lui reprocher une tendance opposée à nos institutions, de le blâmer vaguement de son système en même temps qu’on soutient qu’il n’a pas de système à lui ; c’est la tâche habituelle de l’opposition, et elle la remplit à merveille. Pendant ce temps, le ministère fait la sienne en maintenant le calme dans le pays contre les tentatives de tous genres par lesquelles on s’efforce de le troubler, en redoublant d’activité dans la direction des affaires extérieures. C’est ainsi qu’il se prépare à se présenter devant les chambres dans la prochaine session.

Les journaux retentissent depuis quelque temps des mouvemens de troupes qui se font en Prusse. L’ordre donné par le gouvernement prussien de faire rejoindre les réserves, et de mettre sur le pied de guerre un corps d’armée qui se joindra à l’armée fédérale, occupe tous les esprits. Il paraît certain, dit-on, que la Prusse se dispose à jouer vis-à-vis de la Belgique, pour les territoires du Limbourg et du Luxembourg, le rôle que la France a joué vis-à-vis de la Hollande pour la citadelle d’Anvers ; et les partis, qui ne demandent qu’un bouleversement en Europe, dans l’espoir d’en profiter pour réaliser leurs projets, se réjouissent d’avance de cette collision prochaine. Il y a loin cependant de quelques démonstrations de ce genre à la guerre, et la Prusse eut mis une armée entière sur le pied de campagne, que nous annoncerions encore, avec confiance, que la paix de l’Europe ne sera pas troublée de ce coté. Les paroles menaçantes de la Gazette d’Augsbourg, recueillies aujourd’hui avec empressement par quelques journaux de l’opposition, ne sont pas plus de nature à troubler notre confiance que le langage de ces journaux eux-mêmes. M. Molé, répondant à une interpellation de M. de Dreux-Brézé, dans la chambre des pairs, avait dit le 5 juillet : « On nous demande dans quel esprit nous dirigerons les négociations. Sera-ce pour ou contre la Belgique. A cet égard, j’ai déjà fait mes preuves. Je répondrai : Contre la Belgique, jamais ! » — Le correspondant de la Gazette d’Augsbourg déclare que ces paroles de M. Molé l’ont fort étonné : « « On trouve ici, ajoute-t-il dans un langage peu digne d’être réfuté, que le comte Molé aurait mieux fait de se taire que de prendre ainsi ouvertement et inconsidérément fait et cause pour la Belgique. » Le reste de la lettre que nous allons citer est du même ton : « Il n’est certainement point d’une bonne politique, ajoute le correspondant, de se mettre ainsi prématurément en scène, et de faire une pareille profession de foi politique, au moment même où, de toutes parts, on redouble d’efforts pour concilier les différends élevés entre la Belgique et la Hollande. Cette démarche n’est certainement pas propre à disposer favorablement les autres puissances pour la France, et ne peut, par conséquent, que nuire à la Belgique, dont le comte Molé se croit appelé, en toute occasion, à prendre la défense.»

Ainsi, tandis que les journaux français accusaient le ministère d’abandonner la cause de la Belgique et de céder à toutes les prétentions du roi de Hollande, soutenu par ses alliés, les journaux allemands parlaient un tel langage ! On ne peut s’empêcher de sourire en voyant le journaliste allemand accuser M. Molé de parler avec légèreté à la tribune, et d’émettre inconsidérément ses paroles ! La Gazette d’Augsbourg traite, plus loin, de faute la déclaration de M. Molé, et c’est, dit-elle, un terme modéré qu’elle emploie en la qualifiant ainsi. Nous serions bien tentés, à notre tour, de nous servir du terme non modéré que la gazette allemande n’emploie pas, pour qualifier ses propres réflexions sur les paroles du ministre des affaires étrangères. Il faut être, en effet, étrangement aveuglé pour voir dans ces paroles un élément de trouble et de division. A-t-on jamais pu s’attendre, de l’autre côté du Rhin, que le gouvernement français abandonnerait, sans discussions et sans efforts, la cause de sa plus proche alliée, la Belgique ? et le respect des traités dont la France a donné l’exemple depuis 1830, a-t-il rien de commun avec l’insouciance et la faiblesse qu’on voudrait lui voir en cette occasion ? La Gazette d’Augsbourg dit encore : « Nous savons très bien à quels moyens les ministres, dans les états constitutionnels, sont parfois forcés d’avoir recours pour se maintenir en place ou faire adopter leurs vues. L’on pourrait donc, sous ce rapport, chercher à excuser le comte Molé, s’il n’avait point d’ailleurs tenté, avec jactance, d’exciter certaines sympathies, et pris un ton qui, dans la situation actuelle de la France, ne peut plus convenir à quelque ministre français que ce soit. »

Nous répétons à dessein les phrases de la Gazette d’Augsbourg, tant elles sont curieuses. Quel que soit le correspondant qui les lui a adressées, on peut lui demander ce qu’il y a de changé dans la situation de la France, depuis que le ministre dont elle cite les paroles disait aux ambassadeurs étrangers qu’une armée française entrerait en Belgique dès qu’un soldat prussien s’y montrerait. Serait-ce, par hasard, que la France, alors livrée aux émeutes et déchirée par les partis, a repris sa tranquillité, et, par conséquent, toute sa force ? La France a éprouvé quelques changemens depuis ce temps-là, il est vrai ; elle a assuré sa domination en Afrique, elle a fait respecter son pavillon sur toutes les mers ; elle maintient, dans ce moment même, la paix en Orient par l’attitude qu’elle a prise de concert avec l’Angleterre ; elle venge les insultes faites à quelques-uns de nos citoyens, au Mexique et à Buenos-Ayres. Sans nul doute, un ministre des affaires étrangères aurait bien mauvaise grâce à parler haut, quand le pays au nom duquel il parle est si peu florissant que le nôtre et dans de si tristes conjonctures ! La situation actuelle de la France ne lui permettrait pas de débattre ses intérêts avec la Prusse, par exemple, avec la Prusse, qui n’a que deux petits embarras, les catholiques du duché de Posen et ceux des bords du Rhin, et dont le territoire n’est ainsi qu’une longue route qui mène à deux provinces où tout bouillonne contre son administration ? Mais la Prusse voit, nous en sommes sûrs, les affaires de la Belgique et la conduite de la France d’un autre œil que ne le fait le correspondant de la Gazette d’Augsbourg, qui n’est peut-être qu’un légitimiste de Paris. La Prusse sait bien que le respect de la France pour les traités n’est pas de la faiblesse ; et, si elle prend quelques précautions militaires, ses embarras intérieurs les motivent assez pour que la France n’en recherche pas la cause. La France, qui a su triompher des factions, et faire dominer dans son sein les idées d’ordre, n’a pas à s’inquiéter de ce qui se passe en Prusse. C’est dans la conférence de Londres, où la France et l’Angleterre marchent d’accord, que se décideront les affaires de la Belgique et de la Hollande. La Gazette d’Augsbourg et ses correspondans, peuvent être assurés que les représentans de la France n’y démentiront pas le langage de M. Molé à la tribune, et que ce langage n’a pas été plus un moyen constitutionnel qu’il n’a été une faute politique. La France insiste pour que le traité des 24 articles soit révisé sous le rapport financier, et pour que l’occupation du territoire concédé à la Hollande par ce traité, soit subordonnée à la première question ; en d’autres termes, pour que le statu quo ne soit pas changé avant l’arrangement de la question de finances, et la ratification de cet arrangement par les deux parties. Or, cette difficulté amènera de longues négociations, car il paraît que le roi de Hollande se refuse à la modification d’aucun des articles du traité. Des deux parts, en Belgique et en Hollande, il y aura un double recours aux chambres et aux états-généraux, outre que la conférence aura de longs et grands travaux à faire pour s’éclairer. D’ici là, ni la France, ni la Prusse, ni aucune autre puissance ne sera appelée à décider de l’affaire hollando-belge, qui se résoudra d’un commun accord, ou qui restera dans le statu quo où elle est à cette heure. Voilà ce qu’on sait à Londres, a Paris, et sans doute à Berlin, où l’on est loin de dédaigner la force et la puissance de la France, comme on affecte de le faire dans les bureaux de la Gazette d’Augsbourg.

Les escadres combinées de la France et de l’Angleterre, surveillent à la fois le sultan et le pacha, Alexandrie et Constantinople. L’escadre du grand-seigneur, composée de cinq vaisseaux de ligne, de sept frégates et de six corvettes, opposée à celle du vice-roi qui compte huit vaisseaux de ligne, quatre frégates et quatre bricks, sont contenues par l’escadre française, qui ne compte que trois vaisseaux et trois bricks. L’escadre de l’amiral Stopford n’ayant pas encore paru dans les mers d’Orient, la France défend donc encore la paix de l’Europe de ce côté, et si, contre son attente, on ne pouvait éviter une rencontre entre les deux puissances ennemies, la paix publique serait encore maintenue, même après cette affaire, et cela par la volonté de la France et de l’Angleterre. Qu’on se reporte maintenant au rôle que la France jouait, ou plutôt au rôle qu’elle était censée jouer en Europe, il y a quelques années, aux accusations qui pleuvaient sur elle ! C’était la France qui excitait tous les troubles en Europe. Elle soulevait la Belgique, la Pologne ; elle excitait l’Allemagne, l’Italie ; son besoin était la guerre, le renversement de tout ce qui existe, c’était la condition de son existence politique ; il fallait périr ou tout détruire autour de soi. Les intérêts de la France ont bien changé, à ce qu’il nous semble. Si la paix est durable, l’avenir est pour nous ; si pendant quelques années encore la France peut donner à l’Europe l’exemple de l’ordre avec la liberté, la cause des gouvernemens constitutionnels contre celle des gouvernemens absolus sera gagnée. C’est une grande expérience que celle qui se fait en ce moment. C’est à qui promettra le plus de sécurité et de prospérité aux peuples, des monarchies représentatives ou des autocraties, et l’espèce d’inquiétude que montrent ces dernières, leur désir secret d’amener quelque brusque changement, disons le mot, quelque collision ailleurs que sur leur territoire, où tout peut s’enflammer, tout prouve que la balance pourrait bien pencher en faveur de nos institutions, et entraîner toute l’Europe de ce côté, si nous avons encore quelques années de paix. C’est donc à nous d’employer toutes nos forces et toute notre énergie à la conserver, et quoi qu’en dise la Gazette d’Augsbourg, ce ne sera ni une faiblesse ni une faute de la part des ministères qui comprendront ainsi la politique de la France.

Du côté de l’Espagne, le découragement a déjà gagné les amis et les partisans de don Carlos. Le parti de Munagorri prend chaque jour plus de consistance, et pendant ce temps, on proteste à Gênes et à Amsterdam les traites du prétendant. Une négociation d’emprunt pour un million vient d’échouer à Paris et à Londres. Tout fait donc croire que la lutte où don Carlos s’est engagé, se terminera bientôt par son expulsion de l’Espagne, et, grâce à Dieu ! sans une intervention militaire de la part de la France.

En Suisse, des négociations actives sont ouvertes au sujet du jeune Louis Bonaparte dont les tentatives multipliées doivent exciter, sinon l’inquiétude, du moins l’attention du gouvernement français. Il nous semble difficile que la confédération ne prenne pas une décision à ce sujet, et la nature des questions qui lui sont adressées, n ? lui permet pas de répondre autrement que d’une manière catégorique. Si M. Louis Bonaparte est citoyen de la confédération helvétique, lui dit-on, la France, en qualité d’alliée de la Suisse, a le droit d’exiger que le gouvernement helvétique veille sur les démarches d’un de ses sujets elles réprime au besoin. Si, au contraire, la qualité de citoyen suisse était déniée par la confédération au fils de la duchesse de Saint-Leu, le gouvernement français serait fondé à le regarder comme un réfugié politique, et à demander son éloignement. L’opposition a déjà blâmé les démarches de la diplomatie française à ce sujet ; elle l’a fait sans les connaître. Nous ne voyons pas, quelque désir qu’elle en ait, ce qu’elle pourra trouver à redire à une semblable notification.

Il est vrai que l’opposition d’aujourd’hui ne se montre pas difficile dans le choix de ses attaques. Après avoir épuisé les reproches d’inconstitutionnalité, de présidence factice, de substitution du roi aux ministres et des ministres aux majorités, elle en est venue jusqu’à louer les ministres turcs de leur libéralisme et de leurs principes constitutionnels, et à les opposer aux ministres français, qui font peser sur la France un despotisme d’Orient ! C’est ainsi qu’une feuille des plus répandues de l’opposition, ne sachant à quoi se prendre ce jour-là, cite un article du Moniteur Ottoman, par lequel le grand-seigneur blâme la conduite d’Essad-Pacha, ex muchir d’Erzeroum, et depuis membre du conseil de la sublime Porte. Essad-Pacha a été dépouillé de ces dernières fonctions pour s’être emparé de vive force de la maison de campagne d’un membre du conseil de justice, qu’il trouvait à sa convenance ; et, à ce sujet, la feuille dont nous parlons, s’écrie que ce n’est pas en France qu’on imiterait l’exemple de la Turquie, en France, où le pouvoir ne donne jamais tort à ses délégués, qui abusent tant de leur pouvoir, — jusqu’à s’emparer de la maison d’autrui, sans doute ! A ce compte, il y aura tout à gagner à faire venir des ministres d’Orient pour nous gouverner : ce jour-là nous aurons peut-être enfin le gouvernement constitutionnel !

L’opposition joue un peu en ce moment, en France, le rôle que jouent certaines puissances en Europe ; la paix, l’ordre établi la gênent. Ce n’est pas au milieu de cette tranquillité que se feront ses affaires ; il lui faut quelque mouvement, un dérangement quelconque, et elle les provoque tant qu’elle peut. C’est là surtout la pensée du parti doctrinaire. Une époque d’ordre et de paix publique, n’est pas favorable à des esprits qui se sont armés pour la répression et qui se donnaient, il y a peu de temps, pour les seuls hommes d’état capables de gouverner le pays en temps de guerre civile. Il faut rendre justice au parti dont nous parlons ; il a toujours un but plus éloigné et une pensée plus complète que les autres nuances dont se compose l’opposition actuelle, et ses fautes même lui servent à arriver au but auquel il tend. Nous en avons la preuve dans quelques révélations qui nous ont été faites sur ce qui se passe au sein du parti à cette heure.

Il y a eu, depuis un an, trois phases dans la conduite du parti doctrinaire. Dès la formation du ministère du 15 avril, l’opposition du parti a été sourde. On s’était accordé pour tuer et anéantir le nouveau cabinet par la voie de la protection. Le ministère était si faible, disait-on, qu’il fallait bien le soutenir de quelques boules, et, comme on n’avait pas encore renoncé au rôle de conservateurs, on ne voulait pas se donner le tort du renversement d’un ministère quelques jours après sa formation. D’ailleurs le parti doctrinaire était alors en vive hostilité avec le tiers-parti, et c’était ameuter tout ce côté de la chambre contre le ministère que de donner lieu de croire que le gouvernement marchait avec les doctrinaires et s’entendait secrètement avec eux.

Puis, quand ils virent que le ministère du 15 avril se consolidait, quand des actes importans ne permirent plus de vivre, même en apparence, avec lui sur le pied de protection, les doctrinaires passèrent à l’opposition ouverte. On attaqua toutefois le ministère avec une sorte de franchise. On l’accusa de donner trop aux idées de la gauche, de compromettre le pouvoir, de transiger avec les idées révolutionnaires. On fit une sorte de torysme contre ce ministère whig, espérant toujours que quelque catastrophe, quelque trouble dans le pays, rendrait nécessaire le retour du parti qui se donnait pour le parti de l’ordre, de la répression et de la conservation.

Les troubles n’arrivèrent pas. Il n’y eut pas une seconde échauffourée de Strasbourg, point de tentatives contre la personne royale, point d’émeutes, point de conspirations, à moins de donner ce nom à quelques-uns de ces stupides conventicules où l’on discute les principes républicains tout en fabriquant des cartouches, ou à la déplorable affaire Hubert. Au contraire, la France devint chaque jour plus calme et plus florissante ; toutes les idées se tournèrent vers le commerce, l’industrie, les améliorations matérielles. Le moment d’exécuter les chemins de fer se présenta enfin ; on songea à les combiner avec de grandes lignes de canaux, avec le perfectionnement des ports et l’amélioration du système des routes. Le parti doctrinaire vit tout de suite qu’un ministère qui, après avoir pacifié le pays, se mettrait à en changer ainsi la face, resterait sans doute long-temps aux affaires. Ce fut le moment où il se rapprocha du tiers-parti pour tout entraver, et arrêter les grandes entreprises qui se préparaient. L’extrême gauche se trouva naturellement de cette opposition, et les doctrinaires se crurent arrivés un instant à leur but. Les chemins de fer par l’état étaient repoussés, la loi des canaux compromise, tous les travaux projetés avaient contre eux les commissions où figuraient les membres des partis coalisés. Déjà on composait un cabinet de centre gauche où les doctrinaires auraient eu quelques portefeuilles qu’ils croyaient avoir bien gagnés, quand la monstruosité de cette alliance frappa la chambre, qui repoussa presque tous les projets des commissions, et finit par s’entendre avec le ministère. Un grand obstacle s’était alors révélé aux doctrinaires ; c’était la difficulté presque insurmontable de s’entendre politiquement avec les partis auxquels ils s’étaient ralliés.

Ce fut alors que les principes changèrent dans le parti doctrinaire, et qu’après avoir long-temps déploré, en termes bien vagues, l’anéantissement et l’abaissement du pouvoir, il emprunta aux journaux de la gauche, le vieux thème de la présidence réelle et de la distinction entre régner et gouverner. Or, sur cette route, la pente est rapide, et aujourd’hui, les doctrinaires en sont à réclamer la réforme des lois de septembre ! Aussi, M. Fonfrède, leur ancien ami, s’écrie-t-il douloureusement dans un de ses derniers articles : « Je vous le dis avec amertume, il n’y a plus de 11 octobre, il n’y a plus de doctrinaires, il n’y a plus de Guizot ni de Thiers au monde, il ne reste que l’opinion démocratique, dominatrice de l’un, séductrice de l’autre, ameutant toutes les forces révolutionnaires contre une prérogative royale amoindrie par la révision de la charte, et tolérée par une chambre élective qui lui permet d’exister en fait, pourvu qu’elle n’existe pas officiellement en droit.

Il est dans la nature de M. Fonfrède d’aller toujours trop loin. Heureusement, nous pouvons le rassurer. Nous lui dirons donc que les doctrinaires existent encore, et nous lui prédisons qu’il les reverra tels qu’ils étaient. A l’heure qu’il est, le parti, profondément découragé de l’orage que lui a attiré sa conversion subite aux principes de l’extrême gauche, fait de mûres réflexions ; il voit clairement qu’il n’y a rien à retirer pour lui dans ces idées, et l’on sait quelle puissance ont les intérêts de ce parti sur ses principes. Les idées de conservation lui reviendront aussi vite qu’elles l’avaient quitté.

Aujourd’hui, le plan du parti est de porter M. Thiers et ses amis au pouvoir. On renonce même à y entrer avec lui. M. Thiers, retiré sur le bord du lac de Côme, va recevoir quelques-uns de ses amis politiques, qui n’ont pas la patience d’attendre la convocation de la chambre. Les doctrinaires se rendent aussi à cette réunion. Leur empressement autour de M. Thiers, et le désir qu’ils ont de le voir au ministère, redoublent, nous dit-on, par l’effet des réflexions qu’ils ont été à même de faire à Paris, dans les derniers jours de la session. M. Fonfrède l’a très bien dit, à l’heure qu’il est, il n’y a pas de parti doctrinaire, il s’est effacé par sa réunion à la gauche, et c’était là cependant sa seule ressource sous un ministère qui maintient l’ordre, et qui se montre tolérant sans rien céder aux factions. Le parti sent qu’il ne pourra revivre que sous un ministère qui accordera davantage aux passions de la gauche, et qui s’aventurera plus au dehors que celui-ci ; or, nous le disons avec regret, c’est là ce que les doctrinaires espèrent du ministère de M. Thiers. De la vivacité de son esprit, ils concluent de la vivacité de ses passions, et ils espèrent qu’en peu de temps, sous M. Thiers, la question d’Orient, la question d’Espagne et la question intérieure, auront pris une telle gravité, que M. Guizot et ses amis deviendront nécessaires. Il est tels adversaires dont les critiques sont plus flatteuses et plus obligeantes que les adulations et les empressemens de semblables amis. M. Thiers le sait bien, et sans doute il ne s’y trompera pas. Si les doctrinaires disposaient du pouvoir, l’homme d’état qu’ils flattent en ce moment, n’hésiterait peut-être pas à le prendre de leurs mains, sans conditions, sans doute ; mais nous croyons qu’il ne le leur rendrait pas sitôt qu’ils s’y attendent ; car M. Thiers sait, aussi bien que personne, que ce n’est pas avec les principes de l’extrême gauche qu’on gouverne un pays tel que la France, et qu’on le maintient en bons rapports, même avec les pays constitutionnels de l’Europe.

On peut s’expliquer de la sorte le désir qu’éprouvent les doctrinaires de voir M. Odilon Barrot entrer aux affaires avec M. Thiers. Ils y pousseraient, s’ils l’osaient, jusqu’à M. Mauguin. Le tour du parti doctrinaire ne reviendrait que plus tôt. Quant au ministère actuel, il doit savoir qu’en maintenant la paix au dedans et au dehors, il déjouera les projets du parti doctrinaire, et qu’il rendra ainsi un double service au pays.

La mort du savant M. Dulong a été pour M. de Salvandy, l’occasion d’une de ces mesures généreuses et honorables qui distinguent son administration. Le taux de la pension le plus élevé que les règlemens permettent d’accorder aux veuves des auteurs d’écrits scientifiques, ne pouvant s’élever qu’à 1,200 fr., le ministre de l’instruction publique a proposé au roi de porter pour Mme Dulong cette indemnité à 2,000 fr. Le désintéressement de M. Dulong devait valoir cette faveur à sa veuve. La science profonde de ce chimiste, sa haute réputation, lui eussent fourni souvent l’occasion de réaliser une grande fortune, si l’amour de la science ne l’eût occupé tout entier. On sait que M. Dulong employait toutes ses économies à perfectionner les instrumens et les procédés chimiques, et qu’il a constamment refusé la part qu’on lui offrait dans les entreprises industrielles que son génie scientifique faisait prospérer.

Les études et les bonnes mesures ne se ralentissent pas non plus dans le ministère des travaux publics. L’examen des jeunes gens qui se destinent aux écoles des arts et métiers, a donné lieu à une excellente circulaire de M. Martin du Nord. L’état perfectionné de l’industrie demande un surcroît de lumières de la part de ceux qui se consacrent à diriger les procédés industriels. La circulaire du ministre recommande aux examinateurs des conditions plus rigoureuses. C’est en agissant ainsi qu’on maintiendra nos institutions scientifiques au rang qu’elles doivent avoir, et qu’on leur conservera leur réputation si méritée en Europe.


— Parmi les travaux historiques entrepris sous le patronage du ministère de l’instruction publique, à l’aide des fonds votés par les chambres, le plus important, sans contredit, est celui qui a été confié à M. Augustin Thierry, et qui a pour objet la recherche et la publication des monumens inédits de l’histoire du tiers-état. Dans un rapport adressé l’année dernière à M. Guizot, l’historien des communes a tracé avec cette hauteur de vues qui le caractérise, le plan et les divisions qu’il croyait devoir adopter pour la mise en œuvre du recueil dont l’exécution lui était confiée. Depuis lors, les travaux préparatoires de cette entreprise si éminemment nationale ont été poussés avec une remarquable activité ; un vaste système de recherches a été organisé sur tous les points de la France ; à Paris les immenses collections des manuscrits de la Bibliothèque royale, des archives du royaume, et des archives judiciaires, ont été en partie dépouillées ; dans chaque département, l’attention des autorités a été appelée sur nos archives municipales, et des hommes spéciaux les explorent avec le soin le plus scrupuleux.

Nous avons sous les yeux un nouveau rapport de M. Augustin Thierry, dans lequel il rend compte au ministre actuel du travail de cette année. Nous croyons devoir appeler l’attention sur ce rapport, aussi remarquable par le mérite littéraire que par l’importance du sujet, et dans lequel l’illustre auteur des Lettres sur l’Histoire de France a su donner au compte rendu des travaux d’une entreprise de bénédictins, la vie et l’intérêt qu’il communique à toutes ses productions. Nous sommes frappés de l’importance des résultats déjà obtenus, et nous regrettons de ne pouvoir les faire connaître en détail à nos lecteurs. Voici comment M. Augustin Thierry, avec son admirable talent d’écrire, les a résumés lui-même, après avoir mentionné les services et les noms de toutes les personnes que le zèle de la science a liées d’une façon plus ou moins étroite à ce grand travail.

« Ce concours d’efforts dirigés de tant de points vers un centre unique, ces travaux libres, cet empressement désintéressé, offrent, si je ne m’abuse, quelque chose d’imposant. Toutefois, monsieur le ministre, je dois l’avouer, et je le dis avec un profond regret, la France n’est pas là représentée tout entière ; trente départemens ont fait défaut. Notre appel comme le mien a été nul pour eux ; il n’en est sorti ni une lettre, ni un envoi, ni un indice quelconque. Dans beaucoup de préfectures, nos circulaires sont allées simplement grossir l’amas des papiers de rebut. Et pourtant, quoi de plus digne de la sollicitude des magistrats de la France nouvelle que les nobles efforts qui se font de toutes parts pour recueillir et enregistrer les souvenirs d’un passé qui n’existera plus désormais que dans la mémoire des hommes ? Il faut que le pieux effroi qui a saisi quelques âmes à la vue de l’imminente destruction de nos monumens nationaux devienne un sentiment public ; il faut que chacun se fasse conservateur de cet héritage de nos aïeux, comme il l’est de la fortune de l’état et de sa fortune particulière. A cet égard, monsieur le ministre, l’exemple que vous donnez devrait être une leçon et une loi pour tous.

« Dans le rapport que vous avez fait au roi sur le budget de votre ministère, vous avez eu la bonté de mentionner le recueil que je dirige, en l’appelant un vaste travail. J’espère que les résultats obtenus depuis un an ne paraîtront point démentir cette expression flatteuse. J’ai rassemblé, soit en copies textuelles, soit en bulletins sommaires, dix-huit mille pièces, dont les deux tiers au moins sont inédites. La collection des copies qui s’accumulent de jour en jour dans les cartons de votre ministère forme le noyau d’un nouveau cabinet des chartes, supplément nécessaire de celui de la Bibliothèque royale, et d’un intérêt unique, à cause de sa spécialité. Jamais pareille masse de documens inédits n’a été réunie sur un point quelconque de notre histoire ; et même, dans leur état actuel, tout incomplets et provisoires qu’ils sont, ils peuvent servir à étudier sous des aspects entièrement neufs l’ancienne organisation municipale, les vieilles associations de la bourgeoisie, toutes les origines du tiers-état. Ils révèlent l’immensité des richesses que, malgré l’injure des siècles, l’incurie des hommes et les dévastations politiques, les archives de France possèdent encore sur cette portion la plus obscure et la plus curieuse des annales de la société moderne. Je voudrais pouvoir promettre sur-le-champ la publication d’un volume, et je fais tous mes efforts pour en avancer le terme ; je ne sais si l’infatigable Brequigny allait plus vite ; je serais tenté de croire que non, et d’ailleurs, monsieur le ministre, pour marcher sûrement au but dans de semblables entreprises, il faut de toute nécessité joindre la patience au désir.

« Depuis le jour où un homme d’état, dont le nom est grand dans la science, me transmit l’idée de ce recueil vraiment national, et m’en confia l’exécution, des obstacles de tous genres ont été traversés, d’énormes difficultés vaincues. Maintenant le travail est organisé, les rôles sont distribués et remplis ; il y a un concours de zèle et d’efforts, il y a une méthode, une règle, des traditions qui, s’établissant et se fortifiant de plus en plus, doivent donner, pour la mise en œuvre définitive, des procédés certains et invariables. Je viendrais à manquer à la collection des monumens de l’histoire du tiers-état, que cette collection, monsieur le ministre, ne manquerait pas au pays qui l’attend, et que la promesse faite par le gouvernement ne serait pas vaine. Et si, ce qu’à Dieu ne plaise, des préoccupations trop exclusives en faveur des intérêts matériels portaient les chambres à répudier le patronage des travaux historiques, les solides fondemens de l’ouvrage interrompu resteraient là, pour accuser le temps présent, et pour inviter une autre génération à mieux comprendre tous les devoirs du vrai patriotisme. »


LETTRES SUR LA SITUATION EXTERIEURE.

Monsieur,

J’avais raison de penser, quand je vous ai adressé ma première lettre, que la question belge n’aurait pas fait en quinze jours assez de progrès pour absorber toute notre attention, et qu’en attendant l’ouverture de la conférence, nous pourrions tourner les yeux d’un autre côté. Effectivement, les plénipotentiaires des cinq puissances ne se sont pas encore mis sérieusement à l’œuvre. On s’occupe, à Londres, plus encore de fêtes que de négociations, et, dans les réunions fréquentes qui la rassemblent autour d’une même table, la diplomatie européenne ne songe guère à rédiger des protocoles. Cependant, comme dans ce monde élevé qui gouverne les hommes et décide du sort des nations, les plaisirs ne nuisent pas aux affaires, soyez sur, monsieur, qu’au milieu de ces fêtes on a souvent parlé du traité des 24 articles, repassé la question territoriale, et discuté le chiffre de la dette belge. Soyez sûr que chacun a déjà répété son rôle, essayé la force de ses argumens, annoncé son opinion, tenté de faire prévaloir son avis, le tout en langage de salons, avec une exquise politesse, sans l’ombre de caractère officiel. Mais on n’en est pas moins sérieux pour cela, et sous ces fleurs se cachent, non pas des serpens, des épées encore moins, je l’espère, mais de belles et bonnes réalités, des affaires, en un mot, et les plus grandes de toutes.

J’aurai donc peu de chose à faire pour vous tenir au courant, car je n’ai pas la prétention de savoir ce qui se dit à l’oreille dans les embrasures des fenêtres d’Apsley-House, du palais de Buckingham, des hôtels de France ou de la magnifique maison de campagne de M. Rothschild. J’ai tout simplement à vous faire remarquer un nouveau nom parmi ceux des plénipotentiaires qui doivent former la conférence de Londres. C’est le nom de M. le baron de Senfft-Pilsach, ministre d’Autriche à La Haye. M. de Senfft est arrivé à Londres il y a une quinzaine de jours. Sa cour le destine à doubler M. le prince Esterhazy, et les circonstances lui donneront peut-être le premier rôle à jouer dans les négociations qui vont s’ouvrir, M. le prince Esterhazy devant figurer au couronnement de l’empereur son maître à Milan, tandis que la conférence sera en pleine activité. M. de Senfft y apportera sans doute des dispositions plutôt favorables que contraires au roi de Hollande. Il est permis de penser que, d’après sa position, officielle à La Haye, on trouvera en lui un arbitre fort éclairé, fort instruit de tout le différend. J’aime à croire, de plus, que cette position, à laquelle il aura dû ses lumières, ne portera aucune atteinte à l’impartialité de son jugement. Dans les négociations de 1831 et 1832, le second plénipotentiaire de l’Autriche était M. de Wessemberg, esprit droit, juste et parfaitement modéré, qui avait bien compris la mission pacifique et conciliatrice de la conférence. Les mêmes nécessités, dans une situation meilleure, imposent à son successeur les mêmes devoirs, et aucun des juges du procès ne changera de rôle avec les avocats naturels des parties. Au reste, le personnel de la conférence est à moitié renouvelé. A M. de Talleyrand a succédé M. Sébastiani ; pour la Russie, M. de Lieven est remplacé par M. Pozzo di Borgo, et, s’il y a un second plénipotentiaire, ce ne sera plus M. de Matuscewicz ; pour la Prusse, c’est toujours le respectable baron de Bulow, digne représentant d’un excellent souverain ; et quant à l’Angleterre, les honneurs de Downing-Street continueront d’être faits en son nom par lord Palmerston. Je puis vous assurer à ce propos que l’alliance anglaise est plus que jamais une vérité, que le cabinet de Saint-James et le cabinet des Tuileries s’entendent à merveille, et qu’il y a lieu d’espérer de cet accord, favorisé par les dispositions générales de l’Europe, les meilleurs résultats.

Avant de quitter ce sujet, je vous dirai, monsieur, que le Journal de La Haye m’a fait l’honneur de reproduire ma première lettre, avec force réserves en note sur la question financière. Mais je n’en suis pas ébranlé le moins du monde ; plus j’y réfléchis, plus je crois que la prétention de faire payer à la Belgique les arrérages de la dette, et de laisser le chiffre de cette dette fixé pour l’avenir à 8,400,000 florins, est insoutenable. La Hollande a sur ce point son parti à prendre, son sacrifice à faire ; et si le traité des 24 articles ne recevait pas d’autre modification, elle devrait s’estimer fort heureuse de ne pas payer plus cher le plaisir qu’elle s’est donné de paralyser pendant sept ans la ferme volonté de toute l’Europe. Mais tout n’est pas dit là-dessus, et je suis persuadé qu’on ne négligera rien pour alléger le fardeau de la Belgique, pour sauver son honneur et celui de son souverain, pour diminuer ses sacrifices. Elle a dans le roi Léopold, gendre du roi des Français et oncle de la reine d’Angleterre, un excellent médiateur.

Maintenant, monsieur, je passe, sans transition, à un sujet différent, sur lequel je vous ai promis quelques mots. Ce n’est pas tout-à-fait ce que l’on appelle la question d’Orient, question immense et complexe qui en contient plusieurs autres ; mais c’en est un épisode considérable, ou, si vous l’aimez mieux, c’est une question d’Orient. Je la crois toujours flagrante. Il est vrai qu’on s’était un instant beaucoup moins occupé des projets d’indépendance de Méhémet-Ali et du grand mouvement que la première nouvelle en avait excité. Ce nuage semblait avoir disparu ; mais, si je ne me trompe, il n’a pas tardé ou ne tardera pas à se reformer et à menacer derechef la tranquillité de l’Europe.

L’indépendance du pacha d’Egypte ! voilà donc de quoi il s’agit, c’est-à-dire du troisième ou quatrième démembrement de l’empire turc, de l’établissement d’une souveraineté nouvelle sur une grande étendue du littoral de la Méditerranée, de l’introduction d’un nouvel élément dans le système général de la politique européenne ; car aujourd’hui l’Egypte et la Syrie ne peuvent plus en être séparées. A cette menace, tous les cabinets se sont émus, la diplomatie s’est consultée, les flottes se sont mises en mouvement ; on assure même que déjà l’empereur Nicolas a ordonné, dans la Russie méridionale, des concentrations de troupes, qui annoncent l’intention de porter rapidement ses forces sur Constantinople et l’Asie mineure. C’est, comme vous le voyez, une bien grosse question que celle qui excite tant d’alarmes, et change ainsi d’un moment à l’autre l’attitude de toutes les puissances. Examinons-la de plus près, et voyons ce que tout cela signifie.

Il y a ici, je vous prie de le remarquer avec soin, quelque chose de fort singulier. Je crois qu’il n’est pas un cabinet en Europe à qui l’indépendance de Méhémet-Ali ne soit en elle-même parfaitement indifférente. Au fond, quelques-uns pourraient même avoir des raisons de la désirer, et, ce qui est encore plus certain, c’est que pas un ne regarde comme possible de rétablir l’ancienne souveraineté de la Porte ottomane sur l’Egypte et la Syrie. D’où vient donc l’ébranlement qui se fait sentir au moindre symptôme de cette déclaration d’indépendance ? Cet ébranlement vient de ce que l’empire ottoman ne paraît pas assez solide pour essuyer impunément une pareille secousse, et, par-dessus tout, de ce qu’on veut empêcher la Russie de le protéger. La Turquie est pour l’Angleterre, pour l’Autriche, pour la France, un malade dont on ne désire pas la mort, parce qu’on ne le craint pas et qu’on n’est point avide de ses dépouilles ; mais, si l’on s’efforce de prolonger sa vie, c’est surtout, et plus encore, à cause des embarras prévus du partage de sa succession. Fort bien. Et si le malade est désespéré ! Aussi, que veut-on ? à quoi se réduisent tous les efforts, toutes les négociations ? quel est le but des démonstrations les plus hostiles ? le maintien du statu quo.

Voyez en effet ce qui se passe depuis la paix de Koniah, sous les yeux très ouverts et très vigilans de toute l’Europe. En même temps que Méhémet-Ali organisait à son gré sa nouvelle conquête, prenait possession du pays, transplantait une partie de la population virile, réprimait énergiquement toute tentative de révolte, il entreprenait d’élever dans les défilés du Taurus ces redoutables fortifications qui, aujourd’hui, presque entièrement achevées, bravent insolemment la puissance du sultan. Alors Méhémet-Ali ne parlait pas d’indépendance : il se contentait d’agir en souverain indépendant, d’enclore ses acquisitions récentes, comme un propriétaire bien décidé à ne plus les lâcher et à n’y plus laisser entrer personne. Et cependant, les puissances de l’Europe, que disaient-elles ? lui faisaient-elles des remontrances ? le sommaient-elles de renoncer à ces travaux, qui ne pouvaient s’accorder avec ses devoirs de vassal et sa position de gouverneur révocable ? Non, certes, bien que le divan se plaignît, criât à la violation des traités, se sentît humilié et menacé ! Méhémet-Ali a fait plus ; il n’a cessé d’augmenter son armée, de renforcer sa flotte, d’exercer l’une et l’autre de la manière et dans la mesure que bon lui semblait. Il a poursuivi la guerre d’Arabie ; il a continué à ne rendre compte au sultan d’aucun de ses actes ; il n’a exécuté ses firmans que lorsqu’ils touchaient les intérêts des puissances européennes ; il a payé son tribut, mais de mauvaise grâce, irrégulièrement et à la dernière extrémité. Peu importe : le statu quo était maintenu, on ne lui en demandait pas davantage ; l’Europe était contente de lui, et pour rien au monde on n’aurait permis au sultan de l’attaquer : c’est ce que Méhémet-Ali et le sultan savent fort bien tous les deux. Le statu quo et rien que le statu quo, voilà ce qu’on leur impose.

Cette situation, vous le comprenez, monsieur, est prodigieusement anormale, et, au premier coup d’œil, on est bien tenté de condamner la politique qui prétend l’éterniser. Reconnaître à un souverain des droits qu’on lui défend d’exercer, de venger et de rétablir ; maintenir un sujet dans la jouissance indéfinie d’un pouvoir qui doit élever ses idées plus haut, dans la possession d’une indépendance de fait qui laisse l’avenir sans garanties et prive le présent de sécurité, n’est-ce pas faire trop et trop peu à la fois, mécontenter en même temps celui qui a perdu et celui qui n’a pas assez gagné, s’exposer à des embarras sans cesse renaissans et entretenir le germe de continuelles perturbations ? Oui, sans doute ; et néanmoins, à juger froidement les choses, cette politique vaut mieux encore que toute autre ; si elle ne décide rien, elle ne compromet rien ; si elle n’affermit pas, elle n’ébranle pas non plus ; si elle ne contente personne, elle force tout le monde à la résignation De plus, elle est humaine ; elle permet à l’avenir de se développer naturellement et sans violence ; elle conserve tout pour tout préparer. Elle ne blesse ici que les passions de deux hommes, le sultan et Méhémet-Ali, et elle n’empêche ni l’un ni l’autre de faire le bien qu’ils sont appelés à opérer : le premier, de régénérer la Turquie, si la chose est possible ; le second, de retremper et de rajeunir l’islamisme en relevant la race qui l’a propagé, de faire refleurir l’agriculture et le commerce en Egypte et en Syrie, d’en extirper le brigandage, et d’y ramener la civilisation en rétablissant par ces contrées les antiques communications de l’Occident avec l’Orient le plus reculé.

Je vous disais tout à l’heure que le statu quo en Orient ne blesse que les passions de deux hommes, le pacha d’Egypte et le sultan. Ce n’est pas, croyez-le bien, que je ne tienne grand compte des passions des souverains et même des sujets dans toutes les choses de la politique ; je sais le rôle qu’elles y jouent, et je ne voudrais pas, à tout prendre, les en exclure. Les passions de Méhémet-Ali, aidées par une volonté et une intelligence si remarquables, lui ont fait accomplir une des plus belles œuvres de ce temps. Qu’il veuille la couronner par une déclaration d’indépendance, par l’établissement de sa race ; conquérant et organisateur, qu’il aspire à fonder une dynastie, je le comprends, je ne m’en étonne ni ne m’en plains. Livré à mon admiration pour un homme de cette trempe et rejetant toute considération étrangère empruntée aux nécessités du système européen, je serais même fort enclin à souhaiter qu’il y réussît. Mais je sacrifie cette inclination à des besoins d’un ordre supérieur, et je crois que l’Europe est bien forte en combattant la passion quand elle respecte les intérêts fondamentaux et la puissance réelle du pacha d’Egypte.

L’Europe ne consentira donc point à reconnaître l’indépendance de Méhémet-Ali ; elle est donc décidée à maintenir par tous les moyens le statu quo du traité de Koniah ; elle se dispose donc à réprimer l’ambition du vice-roi, s’il persiste dans ses projets, comme elle a, en 1834 ou 1835, contenu les impatiens désirs de Mahmoud ? J’ai tout lieu de le croire, monsieur, et j’espère que sa volonté, fermement exprimée, fera encore ajourner l’exécution des desseins conçus à Alexandrie. Cette politique sert mieux les intérêts de Méhémet-Ali qu’il ne le pense peut-être lui-même ; je n’aurai pas de peine à vous le démontrer. Dans l’état actuel des choses, Méhémet-Ali paie à la Porte ottomane un assez gros tribut. Il entretient une armée considérable ; il possède une marine assez puissante, et consacre beaucoup d’argent à son accroissement, à l’amélioration du matériel et des équipages, au perfectionnement des coûteuses institutions qui en dépendent ; enfin il a établi une administration civile, qui obéit à lui seul, ne relève que de lui, n’existe que par lui ; et comme il est à la fois gouverneur suprême et négociant monopoliste, ses opérations de commerce exigent des dépenses particulières, de la même nature que celles du dernier commerçant. Voilà donc les charges qui pèsent sur Méhémet-Ali, et encore ne payait-il le tribut qu’à sa convenance. Mais ces charges, cette armée, cette flotte, sont sa puissance même, et, sauf le tribut, qui est un dernier signe d’assujétissement, tout le reste, c’est l’indépendance. Méhémet-Ali se plaint des intrigues de la Porte en Syrie ; elle souffle, dit-il, la révolte des Druses ; elle entretient l’inquiétude parmi les populations. Je n’en sais rien ; mais supposons que cela soit vrai, les intrigues de la Porte prouvent sa faiblesse, et l’inutilité de ces intrigues démontre son impuissance à ceux-mêmes qu’elles séduisent un instant ; car Ibrahim-Pacha n’en a pas comprimé avec moins de rigueur l’insurrection des montagnards du Hauran, parce que les émissaires, l’argent et les promesses du divan s’y trouvaient engagés. Et ne voit-on pas que c’est là un grand triomphe moral remporté sur le sultan, que le pouvoir de Méhémet-Ali jette chaque jour de plus profondes racines en Syrie, à mesure que les populations, secrètement poussées à la révolte par la Porte, se sentent abandonnées par elle, et livrées sans défense ni diversion à leur impitoyable vainqueur ? En Egypte, Méhémet-Ali n’use et n’abuse-t-il pas, comme accapareur et unique marchand de certains produits, d’une souveraineté fort gênante quelquefois pour le commerce européen, et dont les firmans de Constantinople n’ont pu encore sensiblement affecter l’exercice ?

J’ai beau étudier cette situation sous ses divers aspects, je ne rencontre que ce tribut et ces firmans de Constantinople, si peu compris par le vice-roi, qui m’expliquent, dans l’ordre des intérêts sérieux, le désir d’indépendance qu’il vient de manifester. Pour les passions, il est convenu que nous les mettons de côté. Car je suppose, monsieur, que l’Europe laisse faire Méhémet-Ali, et qu’elle s’accommode de son indépendance. Pourra-t-il réduire son armée ? Renoncera-t-il à élever son nouvel empire au rang de puissance maritime sur la Méditerranée ? La conquête et la soumission de l’Arabie en deviendront-elles plus faciles ? Évitera-t-il ces inévitables révoltes des Druses et ces intrigues de la Porte chez lui, dont il se plaint avec tant d’amertume ! Évidemment non. Il faudra qu’il conserve sur pied des forces aussi imposantes que maintenant ; il continuera d’augmenter sa marine ; il aura long-temps encore à vaincre, dans ces populations récemment soumises, ces vieilles habitudes de liberté sauvage et de brigandage, qu’il s’est noblement imposé la tâche de détruire ; et ces populations continueront à s’appuyer sur les ressentimens de la Porte ottomane. Méhémet-Ali ne veut pas que le fruit de ses sueurs passe à d’autres qu’à ses enfans ; que son fils et ses petits-fils soient étranglés ou exilés après lui ; qu’un favori du sultan, envoyé de Constantinople, vienne au faire jouir de son œuvre ou la détruire. Il veut, en un mot, avoir semé et travaillé pour les siens. Rien de mieux assurément, et c’est là une noble ambition. Mais, je vous le demande, trouvera-t-il au moins dans une déclaration d’indépendance les garanties qu’il cherche pour son avenir et pour celui de sa race ? Non, monsieur, c’est à d’autres conditions, c’est par d’autres moyens qu’il assurera cet avenir, dont je le loue de s’occuper. Le secret, c’est qu’il reste fort, et que Mahmoud ne le redevienne pas ; car la force reprend tous les jours ce que la faiblesse a cédé. L’histoire du monde est tout entière dans cette grande vérité, malgré les traités les plus solennels qui se puissent imaginer. Eh bien ! Méhémet-Ali peut rester fort et se fortifier encore sous la souveraineté nominale de la Porte, en payant son tribut. Il peut continuer à préparer paisiblement la grandeur future de ses enfans, sans que l’Europe lui demande compte de son œuvre. Il peut confondre plus intimement que jamais les intérêts de sa puissance avec ceux des grands états européens. On ne l’empêchera point, par crainte de l’avenir, de transplanter dans les pays qu’il gouverne la civilisation de l’Occident. On ne fixera point le chiffre de son armée, le nombre de ses vaisseaux, la quotité des revenus qu’il devra tirer de contrées plus fertiles de jour en jour ; on ne lui conseillera point de rendre au sultan un seul village, ou de démanteler les fortifications du Taurus ! On jouira de tous ses triomphes sur le désert et sur la barbarie, et quand il mourra plein de jours et de gloire, quel que soit l’état de l’empire turc, Ibrahim-Pacha recueillera sans obstacle, de la part de l’Europe, l’héritage du pouvoir paternel.

Voilà, monsieur, ce que je dirais à Méhémet-Ali, si j’étais chargé de lui faire entendre que l’Europe ne peut en ce moment reconnaître son indépendance, et je lui parlerais aussi d’un élément qui lui manque pour fonder en ce moment une souveraineté durable. Je lui dirais qu’il a créé une armée, mais qu’il n’a point de nation, et qu’il bâtira sur le sable, s’il ne prend pas une nationalité pour base de sa puissance. Cet élément, il l’a sous la main, et avec du temps, il le rendra propre à l’accomplissement de ses vues : mais il faut du temps. Et ici, je vous l’avouerai, si j’avais pareille mission à remplir, je ne serais plus parfaitement sûr que le vieux pacha me comprît, malgré l’étendue de son intelligence. J’aimerais mieux, si tout ce que l’on en rapporte est vrai, avoir affaire à Ibrahim-Pacha, à celui qui a dit en 1832 : « J’irai aussi loin que l’on me comprendra en arabe. » C’est donc à vous que j’adresse les observations suivantes, à vous, et à ceux qui n’auraient pas vu tout d’abord comment la grandeur de Méhémet-Ali et de sa race peut gagner à l’ajournement de ses projets d’indépendance. Vous savez que le pacha d’Egypte, né Turc, exerce par des Turcs son autorité sur les Arabes. Le pouvoir, dans la plupart de ses applications, est presque exclusivement aux mains des premiers ; les autres obéissent, travaillent, exploitent et fécondent le sol, mais s’élèvent peu dans la hiérarchie du commandement. A la plus belle époque de l’empire ottoman, il en était ainsi en Egypte, en Syrie, dans les régences barbaresques, en Grèce ; avec cette différence néanmoins, que les Turcs ne demandaient alors aux races conquises que soumission et tribut, tandis que maintenant Méhémet-Ali emploie les Arabes dans ses états, comme instrumens actifs d’une prodigieuse révolution matérielle, politique et sociale. Ai-je besoin d’ajouter, que ce ne sont pas à beaucoup près les conditions les plus favorables pour la stabilité d’un empire, et que Méhémet-Ali a quelque chose de plus à faire pour identifier désormais les destinées de sa race avec celles de l’Egypte et de la Syrie ? Je ne lui reproche pas d’avoir procédé autrement dans l’origine ; je n’accuse ni son despotisme, ni les moyens violens qu’il a employés pour relever l’Egypte de sa décadence. Mais je crois que maintenant, l’impulsion donnée, il lui serait possible et salutaire de modifier ses anciens erremens, de relâcher un peu les liens de fer qui étreignent les populations, de donner au travail des mobiles différens et de montrer comme but à la race arabe, dans un avenir plus rapproché, l’égale accessibilité aux privilèges sociaux. C’est ainsi que Méhémet-Ali et son fils élargiront la base de leur puissance, et qu’au lieu de gouverner par une minorité étrangère, ils régneront sur un grand peuple par des élémens nationaux. La nécessité de ce changement dans le système gouvernemental de Méhémet-Ali, ou du moins la nécessité d’y tendre et de fortement marquer cette tendance, a frappé tous les bons esprits qui se sont occupés de la question et qui ont pu l’étudier sur le théâtre même des événemens ; car on sent bien aujourd’hui que la force d’un état réside dans l’étroite alliance, dans la complète solidarité de tous les intérêts qui se meuvent en son sein ; et le pacha d’Egypte ne saurait échapper à cette loi. Quels que soient ses préjugés de vieux Turc, il n’en est pas à ignorer que la cause principale de l’affaiblissement de l’empire turc en Europe, est précisément cette lutte intestine, cet antagonisme des races diverses dans ses entrailles ; que par là, une fois passée la première ardeur de la conquête, il a donné prise à l’action destructive de l’étranger et que c’est là le mal auquel il succombe.

Vous me demanderez peut-être combien de temps exigerait ce travail d’assimilation et de fusion que je crois si nécessaire, cette élévation graduelle de la race arabe au pouvoir, sans laquelle Méhémet-Ali n’aura point de nation pour base de sa puissance et ne donnera point à son œuvre la meilleure de toutes les garanties de durée. Je ne sais, monsieur, mais je vois que la communauté de religion aidera grandement au succès, et je pense qu’il ne faut pas ménager le temps, quand on a la prétention de travailler pour l’avenir d’une dynastie.

J’ai cherché à vous démontrer, monsieur, que les intérêts du pacha d’Egypte ne souffriraient point de la continuation du statu quo, et que si l’Europe exige de lui le sacrifice momentané de ses ambitieux projets, il aurait tort de se regarder comme opprimé par elle. J’ai insisté sur ces considérations, parce que j’aime et admire ce grand homme, parce que je désire le succès de son œuvre et que je serais désolé de le lui voir compromettre par des résolutions intempestives. La France doit partager ces sentimens ; car elle a puissamment contribué à son élévation, et elle partage avec lui la gloire de ce qu’il a fait. Ne croyez pas que la préférence qu’il semble maintenant témoigner à l’Angleterre et aux Anglais ait eu la moindre influence sur l’opinion que je développe ici. C’est une modification que les circonstances expliquent trop bien pour que je m’en inquiète. Les Anglais y gagnent et nous n’y perdons rien. La situation sera toujours plus forte que les dispositions changeantes des hommes, et Marseille continuera de nous commander une étroite union avec Alexandrie, si le vice-roi se convertit à de plus saines maximes d’économie politique. Du reste, quels que soient les capitaux qui fécondent la terre d’Egypte, les bras qui creusent ses canaux, les ingénieurs qui dirigent un chemin de fer à travers le désert, ce sera toujours la France qui en tirera le plus grand profit, et en aucun cas elle ne doit être jalouse de l’influence qui pourra concourir avec la sienne à la réalisation de ces progrès. Mais enfin, peut-être ne donnera-t-on pas à Méhémet-Ali toutes les belles raisons que je vous ai déduites, et si on les lui donnait, peut-être refuserait-il de s’y rendre, sous prétexte, qu’il apprécie mieux que personne les nécessités de son avenir. Il faut donc que je vous dise le dernier mot, le mot politique de l’affaire. Ce n’est vraiment pas un grand secret, et tout le monde le pressent. Ce mot, le voici.

A la première nouvelle des intentions manifestées par le vice-roi d’Egypte, on a vu et on a répété de toutes parts que, si la rupture avait lieu, ce serait le casus fœderis prévu par les traités entre la Russie et la Porte ottomane. Cette conclusion a paru si évidente que déjà on annonce que le sultan adresse au cabinet de Pétersbourg une demande formelle de secours ; et dans la persuasion où l’on est que la Russie peut seule désirer une collision en Orient, on a imaginé des intrigues secrètes de cette puissance auprès de Méhémet-Ali, pour le provoquer à se déclarer indépendant. Je n’ajoute foi ni à l’un ni à l’autre de ces bruits, mais je vous les rapporte comme caractérisant parfaitement la situation. Eh bien ! le vrai motif est là. On ne veut pas, et on a raison de ne pas vouloir, que l’empereur Nicolas ait une nouvelle occasion de faire reprendre le chemin de Constantinople à son armée de la Bessarabie et à sa flotte de Sébastopol : c’est assez de l’expédition de 1832. Il s’agit de neutraliser, en le rendant inutile, ce traité d’Unkiar-Skelessi, contre lequel l’Angleterre et la France ont vainement protesté, et la meilleure de toutes les protestations, c’est de faire que le sultan n’ait pas besoin de l’invoquer. Mais si le vice-roi d’Egypte se déclare indépendant, la guerre paraît inévitable entre le sultan et lui, et la guerre entraînerait nécessairement une seconde intervention russe, que l’Angleterre, l’Autriche et la France veulent éviter par-dessus tout. Aussi ces trois puissances sont-elles d’accord pour exiger du cabinet d’Alexandrie le maintien du statu quo. Je crois même, entre nous, que la Russie, tout intéressée qu’on la suppose à une rupture en Orient, tiendra de bonne foi le même langage. La Russie ne précipite rien ; elle sait attendre ; et quelle que soit l’ardeur de son souverain, elle sent que la guerre de Circassie réclame la plus grande partie de ses forces.

J’aurais voulu, monsieur, pouvoir, en terminant cette lettre, vous dire pourquoi, par quelles suggestions, à quel propos, Méhémet-Ali a parlé d’indépendance, il y a deux ou trois mois. C’est une question que vous vous êtes faite sans doute, et que je me suis adressée tout d’abord ; car je ne voyais, dans la sphère des intérêts de l’Orient, aucun événement grave et de nature à provoquer si tôt de sa part une pareille résolution. Aujourd’hui encore je ne saurais trop comment l’expliquer ; mais je soupçonne que le pacha s’est un peu laissé enivrer par l’enthousiasme des derniers voyageurs européens qui ont parcouru l’Egypte, le prince Puckler-Muskau et M. Bowring, ce dernier surtout. Déjà très lier de son rapprochement avec l’Angleterre, il aura mal interprété l’admiration que M. Bowring, membre du parlement, et chargé d’une mission du gouvernement anglais, a témoignée pour ses prodigieux travaux, et il se sera facilement persuadé que le cabinet de Saint-James ne mettrait plus d’obstacles au développement de son ambition, et que l’assentiment de l’Angleterre entraînerait celui de la France. Avec le caractère que l’on connaît à Méhémet-Ali, cette explication, que je n’avance pas au hasard est très plausible. Je ne vous la donne cependant, monsieur, que pour ce qu’elle vaut, et je me réserve de la modifier ou de la maintenir, selon que les indices qui m’ont conduit à l’adopter viendront à se fortifier ou à s’affaiblir. Comptez sur ma vigilance pour suivre toutes les phases de cette grande affaire.

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