Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1867

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 847
31 juillet 1867


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet 1867.

L’opinion publique, il y a quelques jours, paraissait prise d’humeur noire. Les excursions de souverains et de princes ne suffisaient plus à la distraire. Nos chambres faisaient entendre leurs derniers accens ; la session finissait, et M. de Persigny la couronnait au sénat par un nouveau et bizarre commentaire de la constitution de 1852. De toutes parts, les mauvais bruits se répandaient sourdement. Les récits du jugement et du supplice de l’archiduc Maximilien arrivaient tristement d’Amérique ; des journaux des États-Unis apportaient des prophéties pénibles sur les traitemens auxquels allaient être soumis, de la part des républicains vainqueurs notre agent diplomatique et nos nationaux établis au Mexique. Il y avait une alerte du côté de Berlin : la négociation relative au Slesvig en était le prétexte : le Danemark venait de répondre à l’interrogation chicanière que le cabinet de Berlin lui avait adressée touchant la garantie qu’il donnerait à la bonne administration des Allemands résidant au milieu du morceau du Slesvig qui, d’après l’article 5 du traité de Prague, devait lui être restitué par la Prusse. La France, disait-on, se mêlait à la conversation entamée à ce propos entre la Prusse et le Danemark. La presse prussienne se montrait irritée de ce frottement diplomatique, et la bourse de Berlin semblait s’en inquiéter. En Italie, on eût dit que les affaires allaient se gâter du côté de Rome. Le parti d’action faisait mine de vouloir répliquer par une protestation violente contre le pouvoir temporel aux démonstrations religieuses et sacerdotales dont Rome venait d’être le théâtre brillant et bruyant. L’agitation qui règne parmi les populations slaves de l’Autriche, en Roumanie, chez les chrétiens de Turquie, les lenteurs de l’insurrection Crétoise, étaient considérées comme un vague frémissement, symptôme avant-coureur des grandes explosions dans l’attente desquelles nous avons pris l’habitude de vivre.

La simple note animée d’esprit optimiste que le Moniteur a publiée comme pour calmer cette fermentation maladive sera-t-elle un spécifique efficace ? Il est permis d’en douter. Quand le malaise est dans la nature des choses, ce n’est point par de laconiques démentis opposés à des rumeurs indécises qu’on ramène dans les esprits le calme, la sécurité, la confiance. Au milieu même des échecs et des mésaventures politiques, il est possible de conserver à une nation son énergie morale et la conscience de sa force, mais c’est à la condition de l’éclairer et de l’inspirer par des idées nettes, des desseins arrêtés, un système d’action vigoureux et intelligible. Il a plu malheureusement au gouvernement, — sa conduite pendant la session l’a prouvé, — de prolonger les incertitudes politiques, et de ne point couper court au marasme de la France. Les effets de cette tactique de procrastination sont visibles dans toutes les questions qui s’imposent à notre vie politique et préoccupent l’esprit public.

Prenez l’intérieur. C’est le lendemain du jour où nous ne savons par quelle visée illogique et contraire à la nature positive des choses on a voulu interdire la discussion publique de la constitution, que les débats les plus nécessaires se sont portés sur l’application et l’interprétation des principes constitutionnels. Pour empêcher, par exemple, M. Thiers de donner une démonstration des inconvéniens du gouvernement personnel puisée dans les faits les moins contestables et les plus décisifs, il eût fallu ne point lui permettre de raconter et de juger l’entreprise du Mexique ; c’était impossible que sont en effet les actes politiques considérables sinon la constitution en action, la constitution montrée au vif. Tout enseignement général qui se dégage de la discussion d’une politique remonte à l’épreuve des théories constitutionnelles. Les esprits politiques sérieux ne peuvent se dérober à cette loi logique et pratique. Le discours que M. de Persigny vient de prononcer au sénat est une preuve nouvelle et piquante de la nécessité permanente de la discussion constitutionnelle. Quelque jugement que l’on porte sur les idées politiques de M. de Persigny, on ne peut se refuser à reconnaître en lui le philosophe de la constitution de 1852. Il ne cache point qu’il a été un des membres du comité appelé à élaborer ce pacte. Aussi veille-t-il aux destinées de la constitution avec une sollicitude paternelle. Elle est son enfant pour quelque chose, et il fait profession d’en connaître mieux qu’un autre la nature et l’essence. Les circonstances lui ont paru exiger qu’il nous fît part de ses intuitions sur un des plus importans principes de la constitution, la responsabilité du chef de l’état et la responsabilité ministérielle. Les définitions et les distinctions de M. de Persigny sont très subtiles ; nous ne nous vantons point devoir clair dans sa théorie. Il est manifeste pourtant que M. de Persigny est frappé en ce moment de deux choses : la première, c’est que, par une interprétation trop littérale de la constitution, on a pris l’habitude d’exagérer les responsabilités impériales ; la seconde, c’est que, par suite de cette erreur, on diminue trop les responsabilités ministérielles. On voit que M. de Persigny commence à comprendre le péril de la concentration des responsabilités sur le chef de l’état et les mauvais effets de l’irresponsabilité ministérielle, qui prive le pouvoir exécutif à la source même de son initiative du frein d’une résistance salutaire. M. de Persigny trouve que la constitution dans cette loi de la responsabilité est mal interprétée et mal appliquée. On le mènerait plus loin qu’il ne croit, si l’on pressait les conséquences naturelles de ses raisonnemens ; mais un tel débat nous paraît peu intéressant au point de vue théorique : ce qui est curieux et digne de remarque, c’est qu’un des auteurs de la constitution, un de ceux qui en suivent la mise en œuvre avec la vigilance la plus jalouse, reconnaît et proclame qu’il y a lieu de la comprendre et de l’appliquer en matière d’initiative et de responsabilité gouvernementale autrement qu’on ne l’a fait jusqu’à ce jour. La marche naturelle des choses et la force pratique des affaires produiront infailliblement avec le temps les changemens dont M. de Persigny entrevoit l’utilité. Quand un constitutionnel de ce zèle et de cette qualité est ému d’une telle préoccupation, comment s’expliquer et ne pas regretter que le cabinet actuel n’ait point résolu dans la dernière session les questions de la presse et du droit de réunion ? Si le programme annoncé par la lettre impériale du 19 janvier eût été réalisé, la vie politique intérieure de la France posséderait au moins à présent une partie des objets et les moyens d’action que les échecs de la politique extérieure lui ont rendus si nécessaires.

À mesure que les récits de la presse américaine nous font mieux connaître les dernières scènes du drame du Mexique, on est frappé davantage des suites funestes de l’indécision que notre politique a montrée au moment où l’évacuation de nos troupes était résolue et s’est accomplie. Parmi les mystères de l’entreprise mexicaine, celui qui règne encore sur les apprêts de notre évacuation est sans contredit le plus désolant. On dirait que les suites de la retraite de nos troupes n’ont point été prises en considération ou calculées. Lorsque, se voyant à la veille d’un conflit avec les États-Unis, on s’est décidé à cesser d’imposer à la France la charge de cette expédition, était-ce en vérité une solution que d’abandonner au hasard les affaires mexicaines sans y rien régler pour l’avenir des intérêts français ? N’a-t-on point compris que l’empire de Maximilien qu’on laissait derrière soi n’était qu’une illusion dénuée de toute chance de durée ? N’a-t-on point prévu que la ruine certaine et prochaine de cette fiction d’empire placerait les intérêts français au Mexique dans la situation la plus fausse et la plus dangereuse ? Au milieu de l’échec dont on prenait son parti, ne devait-on pas regarder ces questions en face : quel sera le sort des Français établis au Mexique ? C’est pour ces Français que l’expédition avait été entreprise ; est-il permis de les abandonner à tous les hasards et peut-être aux ressentimens du parti et du gouvernement destinés à reprendre l’ascendant ? Voilà quelles eussent dû être, au moment où nous rappelions nos troupes, les considérations dominantes de la politique française, il fallait montrer une énergie morale qui eût dominé notre revers, et qui en eût prévenu les conséquences les plus funestes ! Il fallait avoir le courage de ne point permettre à Maximilien le sacrifice désespéré qu’il voulait s’imposer. Il fallait le sauver malgré lui, au besoin par une clémente contrainte, et, le sauvant au nom même des intérêts de nos compatriotes établis au Mexique, conclure un arrangement quelconque avec le seul gouvernement national qui eût paru capable de dominer l’état anarchique créé par le départ de nos troupes et par la chute de l’empire de Maximilien. N’a-t-on rien essayé en ce sens ? Si on a tenté quelque chose, comment a-t-on échoué ? Pour calmer la conscience de la France, il faudrait dire au moins ce qui a été fait dans ce moment si critique où le départ de nos troupes allait abandonner le Mexique à lui-même. Si l’on a manqué de présence d’esprit, de prévoyance, de force d’âme, pour imposer les contraintes sévères, mais salutaires, on voit aujourd’hui le résultat des fautes commises. N’est-il pas déplorable qu’après avoir été les témoins impuissans de la fin tragique du prince qui n’a pas voulu nous suivre au retour, nous soyons aussi réduits à attendre avec une fiévreuse anxiété les nouvelles d’Amérique destinées à nous apprendre ce que nous devons espérer ou craindre pour nos nationaux et pour nos agens ?

La fâcheuse lenteur des décisions du gouvernement se trahit encore dans un dernier épisode de l’affaire mexicaine. Une liquidation de pertes financières est la conséquence obligée de cet avortement politique. On sait qu’il y a eu des emprunts mexicains, et que les capitalistes, les petits surtout, car il s’agissait de valeurs rapportant de gros intérêts et dotées de loteries considérables, ont été vivement excités à y prendre part. On s’imagine bien que les républicains du Mexique n’accepteront point cette part de l’héritage de Maximilien. Les porteurs des obligations mexicaines doivent-ils se considérer comme absolument ruinés ? Ne peuvent-ils compter sur aucun dédommagement ? Il y a là une question d’équité que le gouvernement aurait dû régler tout de suite. Sans doute l’état n’est lié vis-à-vis des souscripteurs des emprunts de Maximilien par aucune obligation qui puisse être juridiquement établie. Cependant, lorsqu’on se rappelle les circonstances au milieu desquelles se sont accomplies ces opérations financières, on ne peut nier que, si le lien légal fait défaut, la responsabilité morale abonde pour le gouvernement. Les déclarations ministérielles qui précédèrent les emprunts affirmaient non-seulement que le Mexique bien gouverné paierait ses créanciers, mais que l’appui militaire de la France ne manquerait point à Maximilien jusqu’à te que l’empire fût fondé. Cette promesse du concours des troupes françaises à l’empire mexicain contribua bien plus au succès des emprunts que les gros intérêts et les loteries. Le secours de guerre assuré par la France à l’empire de Maximilien était la seule garantie de la solvabilité du Mexique. C’est sur cette garantie que les souscripteurs ont prêté, et il était manifeste que l’empire mexicain cesserait d’exister et deviendrait insolvable, s’il était privé du secours de l’armée française avant que le pays eût été soumis et pacifié. La solidarité morale du gouvernement français dans ces opérations d’emprunt devient plus apparenté quand on examine les attributions qui ont été faites sur le produit de ces opérations de crédit. Les emprunts sont, croyons-nous, représentés par près de huit cent mille obligations, et ont dû produire environ 250 millions. Par une de ces fictions que l’on rencontre à chaque pas dans la conduite de l’affaire mexicaine, il fut convenu qu’une partie des frais de notre expédition serait mise à la charge du gouvernement de l’empereur Maximilien. Le trésor mexicain ayant été momentanément rempli par les emprunts, le trésor français encaissa les annuités et les compensations qui avaient été fixées dans le traité de Miramar. Si nous ne nous trompons, les prélèvemens opérés au profit de nos budgets sur le produit des emprunts mexicains auraient dépassé 100 millions. Il est resté en outre une quarantaine de millions à la caisse des dépôts et consignations pour garantir l’amortissement en rentes françaises des obligations mexicaines. On voit donc que le trésor français a recueilli la plus grande partie du produit des emprunts mexicains, et en a fait application aux dépenses de notre expédition. Vivement poussés à souscrire par l’influence gouvernementale, ayant fourni par l’apport de leurs capitaux le moyen au gouvernement de couvrir une portion notable des frais de son expédition, les infortunés porteurs d’obligations mexicaines ont vu périr insolvable leur débiteur fictif et nominal. L’état n’a-t-il rien à faire pour eux ? Ne leur tiendra-t-il pas compte au moins des sommes qui lui ont été appliquées, et qu’il a prélevées sur le produit des emprunts de Maximilien ? Une entreprise politique formée pour obtenir au profit de quelques-uns de nos compatriotes des indemnités s’élevant à environ 20 millions se terminera-t-elle par une perte de 250 millions pour l’épargne d’une classe de capitalistes français probablement très intéressans par la médiocrité de leur position ? Le Mexique n’aura-t-il laissé à la France d’autre monument des trésors qu’il devait nous ouvrir qu’une dette passive à l’ancienne mode espagnole ? Les organes du gouvernement n’ont point soufflé mot pendant la session qui vient de finir sur cette triste conséquence de l’expédition mexicaine et sur la réparation équitable à laquelle elle doit donner lieu.

Cependant la question des emprunts mexicains a été introduite au corps législatif par une diversion secondaire vigoureusement pratiquée par M. Berryer. L’éloquent orateur s’est attaqué à la comptabilité du trésor, qui s’est ressenti dans un de ses chapitres des effets financiers du désastre mexicain. Dans le cours de l’année 1865, 42 millions représentés en rentes mexicaines étaient portés au crédit du trésor. Après le succès obtenu par le premier emprunt en obligations, on eut l’idée de convertir ces rentes en obligations, afin, d’en faire plus aisément ressource. Le trésor traita en effet avec une compagnie de banquiers de l’aliénation de ces valeurs mexicaines. Il les vendit moyennant douze paiemens mensuels qui devaient partir du mois de décembre 1865. La compagnie avait posé comme condition préalable qu’elle renoncerait à son contrat, si une force majeure en rendait l’exécution impossible. Le cas de force majeure se présenta au mois de mai 1866, quand la résolution de l’évacuation de nos troupes fut connue. La valeur des obligations mexicaines, qui dépendait absolument de la vitalité que notre concours militaire pouvait seul conserver à l’empire de Maximilien, fut profondément dépréciée. Ces titres devinrent invendables. La compagnie des banquiers dénonça le traité au ministre des finances. Le cas de force majeure était bien patent, puisqu’une mesure décisive du gouvernement français dénaturait et détruisait la valeur du titre, et allait entraîner la destruction du débiteur. La compagnie avait pris au trésor 15 millions en valeurs mexicaines ; il en resta au trésor 28 millions. C’est cette transaction qui a fourni à M. Berryer l’occasion d’ouvrir une trouée sur la liquidation financière de l’affaire mexicaine. En l’absence de toute explication du gouvernement, il a demandé pourquoi on avait rétabli au crédit du trésor le solde non vendu des obligations, et il a soutenu que la résiliation du contrat conclu avec les banquiers n’était point justifiée. L’opinion est si peu informée des questions financières, elle est si peu au courant du détail des affaires, que l’interpellation de M. Berryer a produit l’effet d’une révélation et a vivement ému le corps législatif et le public. D’un autre côté, les organes du gouvernement ont eu l’air d’être surpris et comme embarrassés. Il était visible, à leur attitude et à leur langage, qu’ils n’avaient point encore adopté de système sur la liquidation des emprunts mexicains ; s’ils avaient eu un plan sur la question générale, l’incident de la négociation des obligations appartenant au trésor y eût inévitablement trouvé place, et les critiques de M. Berryer eussent été refoulées par une solution compréhensive. Après tout, l’admirable orateur, qui traite avec tant d’ascendant les questions financières, eût pu, à notre avis, trouver une meilleure thèse d’opposition dans l’opinion contraire à celle qu’il a soutenue. Dans la transaction dénoncée par lui, le rôle naïf et passif a été pour les banquiers. Nous le répétons, la valeur de l’obligation mexicaine était intrinsèquement nulle ; elle n’existait que par la vie que lui donnait et que lui pouvait retirer la politique du gouvernement français. La résolution de notre retraite du Mexique était le secret du gouvernement. Cette résolution mettait fin à la valeur de 300 fr., attribuée jusque-là à l’obligation mexicaine. Ce qui est regrettable, c’est que le trésor n’a pas cru devoir s’abstenir de négocier à une société de banquiers et par conséquent de répandre dans le public une valeur dont la dépréciation ne pouvait plus être prévenue. Il y a de curieux rapprochemens de dates à faire à cette occasion. C’est au mois de septembre 1865, pour être commencée en décembre, que l’opération fut conclue entre le ministre des finances et les banquiers. Or c’est dans l’automne de 1865 que la polémique diplomatique des États-Unis avec notre gouvernement au sujet des affaires mexicaines prit l’accent vigoureux ; c’est au commencement de janvier 1866 que M. Drouyn de Lhuys fit connaître à M. Sewart notre prochaine évacuation du Mexique. Si le ministre des finances eût été instruit autant et aussitôt que le ministre des affaires étrangères des difficultés et des résolutions décisives de la politique, nous ne voulons pas croire qu’il eût tenté en un tel moment une émission d’obligations mexicaines. Ce qui est déplorable, c’est qu’on en ait placé pour une somme de 15 millions à un prix égal ou supérieur à 300 francs, lorsqu’elles allaient, par le changement de nos desseins politiques, entrer dans la période où elles finiraient par ne plus valoir que 100 francs. Ce n’est pas le métier de la trésorerie d’un grand pays de faire aux dépens du public, trop tard informé, de pareils bénéfices. Si le trésor avait une âme, bien loin de chercher à imposer juridiquement à ses co-contractans l’application à 300 francs des 28 millions d’obligations mexicaines qui lui sont restées, il devrait gémir d’en avoir vendu si intempestivement à ce prix pour 15 millions aux banquiers et au public.

Il suffit aujourd’hui de prononcer le nom du Slesvig pour éveiller des inquiétudes sur les entraînemens de l’ambition prussienne et sur le maintien de la paix. Quel que soit le formalisme un peu pédant et hargneux de la diplomatie de Berlin, il n’y a point à redouter que les transactions engagées aujourd’hui sur le Slesvig en viennent à troubler la paix de l’Europe. Il s’agit d’une concession à laquelle la Prusse paraît résignée : autant vaudrait la faire de bonne grâce. Le district nord du Slesvig, à peu près la moitié du duché, doit faire retour au Danemark, si la volonté en est exprimée par la majorité de la population consultée. Que la diplomatie prussienne consente à laisser librement parler cette population ! L’interpellation adressée au cabinet de Copenhague touchant les garanties de bon gouvernement qui seraient données au petit nombre d’Allemands disséminés dans le nord du Slesvig avait une apparence de prépotence tracassière et mesquine ; le gouvernement danois a eu meilleur air et meilleure façon en répondant avec dignité que les Allemands du Slesvig trouveraient amplement ces garanties dans les institutions libérales qui régissent le Danemark. Que la Russie, l’Angleterre, la France, assistent et se mêlent à l’entretien du Danemark avec la Prusse, rien de plus naturel. Ce concours de grandes puissances à propos d’un litige si chétif assure d’ailleurs un arrangement amiable. La diplomatie prussienne ne pourrait sans ridicule, en présence de ces grandes puissances, prendre envers le Danemark une attitude fâchée. Si au contraire elle se montrait coulante, le succès moral de sa débonnaireté surpasserait de beaucoup les minces avantages matériels qu’elle débat avec son petit et honnête voisin. On saurait partout grand gré à la politique prussienne si elle prenait des allures conciliantes. Dans la phase où elles vont entrer, l’Allemagne et la Prusse seront étudiées et observées par leurs voisins avec une curiosité attentive ; Si la Prusse consent à laisser librement voter sur le choix de leur nationalité les habitans de la partie septentrionale du Slesvig, le résultat du scrutin populaire ne parait point devoir être douteux. Le vote qui a eu lieu le 12 février de cette année pour les élections du parlement fédéral allemand a montré la classification naturelle des nationalités dans le nord du Slesvig. Les candidats danois y ont obtenu une majorité variant de quatre-vingt à quatre-vingt-dix voix. Le recouvrement de la moitié du Slesvig relèverait le moral politique des Danois, et serait une récompense de leur fermeté patriotique. On ne voit pas, si la négociation relative au Slesvig marche bien, pourquoi lord Stanley, répondant à une interpellation dans la chambre des communes, a semblé ajourner à un terme éloigné la communication des pièces de cette transaction.

Il s’est opéré dans ces derniers temps en Italie un revirement politique dont il n’est point encore aisé de prévoir les conséquences. Au moment où il est obligé de prendre des précautions militaires importantes pour empêcher les volontaires du parti d’action de pénétrer dans l’état pontifical, le président du cabinet, M. Rattazzi, a fait dans la chambre des députés la conquête de la gauche. S’il y a quelque double jeu dans la contradiction de cette politique où M. Rattazzi et la gauche se séparent quand il est question de Rome et s’unissent quand il s’agit de former une majorité parlementaire, l’avenir nous l’apprendra. Le voyage du général Dumont à Rome, l’attention qu’il paraît avoir portée à l’état de la légion pontificale recrutée de volontaires français, ont excité une certaine émotion en Italie, et les organes de l’opinion modérée se sont montrés presque aussi piqués que les partis avances de l’apparence d’une nouvelle immixtion dans les conditions militaires de l’état romain. Quoi qu’il en soit, tandis que Garibaldi fait mine de rentrer en croisade, M. Rattazzi déclare que l’Italie ne doit obtenir Rome que par les moyens moraux, et M. Crispi parle et vote dans la question financière pour M. Rattazzi. Avec le temps, cette question, la plus urgente et la plus importante pour l’Italie, s’est quelque peu dégagée des combinaisons chimériques que les deux derniers ministres des finances y avaient mêlées. Il n’est plus question d’enter un expédient financier sur la question de l’abolition de la mainmorte ecclésiastique, ou d’un arrangement illusoire au moyen duquel le clergé aurait acheté, pour 600 millions payés à l’état, la conservation du reste de ses propriétés. M. Rattazzi définit mieux aujourd’hui sa politique. Il sépare la question ecclésiastique de la question de finance. Il ne veut plus du clergé propriétaire foncier, et il investit l’état de ses biens. On fera avec le domaine ecclésiastique de l’argent quand on pourra. La bénignité optimiste de M. Rattazzi dans ses prévisions financières est adorable. Il ne veut pas se presser d’augmenter les impôts ; il préfère essayer d’abord l’efficacité de l’économie. On fera rentrer les taxes dues par les contribuables en retard, on réduira les dépenses, et on ne sera plus en présence, au bout de l’an, que d’un déficit de deux cents et quelques millions. Outre cette perspective d’un déficit annuel de plus de 200 millions, il y a les découverts antérieurs accumulés qui se monteront à 700 millions à la fin de 1868. On y fera face par un emprunt de 400 millions d’une forme nouvelle. Cet emprunt sera émis non en rentes, mais en obligations qui rapporteront aussi 5 pour 100 sur le pair nominal, et seront remboursées avec le produit des ventes de biens ecclésiastiques. Le premier ministre italien ne semble point avoir confiance dans le succès d’un tel emprunt, s’il était offert sur les marchés étrangers ; il paraît en vouloir conserver le privilège à ses compatriotes. Ainsi nanti d’un emprunt de 400 millions à placer en Italie sous une forme insolite, d’un découvert actuel qui dépasse cette somme, d’un déficit annuel de 200 millions, M. Rattazzi cingle avec une sérénité inaltérable vers l’avenir où ses nouveaux amis de la gauche veulent conquérir Rome par l’insurrection intérieure, et où il se propose de l’obtenir lui-même par les moyens moraux. Et aucun nuage ne viendra traverser cette béatitude : l’Italie continuera de payer les coupons de ses rentes ; on ne frappera ces rentes d’aucune taxe, on ne leur fera subir aucune réduction. Si M. Rattazzi, dont la placidité désarme la critique, réalise son programme, il surpassera les hommes d’état financiers les plus réputés de ce siècle. Que seront auprès de lui les Robert Peel et les Gladstone ?

Un grand empire auquel l’Italie n’a plus rien à envier, l’Autriche, ne présente pas un aspect politique et financier moins inquiétant. Pour se remettre sur pied, c’est le témoignage des esprits sages qui l’observent de près, il faudrait à l’Autriche au moins dix ans de paix et de bon gouvernement. Pour le moment, les races dont elle est composée, et qui forment dans quelques-unes de ses provinces un assemblage d’élémens si hétérogènes, sont trop rapprochées encore des effets du mauvais gouvernement et des malheurs politiques pour oublier leurs haines traditionnelles et leurs vieux antagonismes. L’Autriche, après les malheurs qu’elle a subis, mérite les sympathies françaises, qui vont au-devant d’elle ; mais il ne faut point nourrir d’illusions sur l’efficacité de son alliance dans les conflits européens qui pourraient éclater. Les belliqueux de chez nous qui voudraient entraîner l’Autriche à notre suite dans une lutte européenne nous donneraient une bien faible alliée et la tueraient. La mission d’un bon gouvernement autrichien est de réparer des ruines. La disette financière est surtout le grand mal. Quand on retranche du revenu de l’état les sommes nécessaires pour l’établissement militaire et le service des intérêts de la dette, il reste 25 millions de florins, c’est-à-dire avec la perte actuelle du change à peine 40 millions de francs. Avec cela, il faut payer les dépenses de la cour, des tribunaux, de toute l’administration. C’est une ressource bien moins considérable que la recette de la Belgique ou de la ville de Paris. Ni le ministre ni le comité des finances n’indiquent de remède. Une paix durable et le bon vouloir des hommes capables de diriger l’opinion peuvent seuls guérir l’irritation haineuse que les actes de mauvais gouvernement ont excitée dans les populations de l’empire. Tout s’est aigri en Autriche par les fautes du despotisme et les misères qui viennent à sa suite : avec la liberté et le progrès vers le bien-être, les choses et les esprits s’adouciraient. La Hongrie est la partie de la monarchie qui est la plus heureuse cette année. Elle a eu les grandes fêtes de la restauration de ses libertés ; elle a maintenant une récolte magnifique qui l’aidera à payer les contributions en retard.

L’Angleterre a eu, elle aussi, ses visites de souverains, et n’a pas manqué l’occasion d’offrir une réception cordiale aux princes orientaux, le sultan et le vice-roi d’Égypte. Dans ces rencontres de monarques étrangers et de peuples, les manifestations anglaises sont plus vivantes que les nôtres. Chez nous, le cérémonial monarchique absorbe tout ; la nation anglaise met plus du sien dans ces fêtes. Cette apparition de rois mages à Londres a produit un curieux contraste avec les préoccupations actuelles des politiques anglais. La voilà touchant à sa fin, l’élaboration de la grande réforme constitutionnelle, de la nouvelle loi de la représentation du peuple anglais. Le sentiment universel est la surprise et la curiosité. La plupart des hommes publics d’Angleterre paraissent être frappés d’étonnement à la vue de la réforme radicale qu’ils ont introduite par un entraînement commun et à l’improviste dans la constitution électorale : ils attendent avec une curiosité stupéfaite les résultats d’une révolution qui s’est pour ainsi dire accomplie toute seule. La masse du parti conservateur a docilement obéi dans cette transformation à la direction de M. Disraeli. Quelques tories de mauvaise humeur ne pardonnent point au chancelier de l’échiquier sa hardiesse imprévue. Lord Carnarvon, un des ministres qui ont mieux aimé sortir du cabinet que d’accepter le household suffrage, a rappelé avec amertume l’opposition violente que M. Disraeli fit à sir Robert Peel en 1846 et 1847, quand le grand chef du parti conservateur, abandonnant la doctrine protectioniste, proposa l’abolition de la taxe des céréales. Lord Carnarvon reproche à M. Disraeli de commettre aujourd’hui la même faute que sir Robert Peel en 1846, de désavouer les principes de son parti, et de le désarmer par une concession large et soudaine à l’opinion populaire. Cette analogie entre les chefs du parti conservateur en 1866 et 1867 ne nous paraît guère fondée. Quand sir Robert Peel renonça aux opinions protectionistes, il avait, peu d’années auparavant, été porté au pouvoir par une majorité imposante dévouée à ces opinions et sortie d’une élection générale. Lord Derby et M. Disraeli, en minorité dans la chambre des communes, ont été forcés d’accepter leurs positions ministérielles parce que le bill de réforme présenté par le gouvernement whig avait échoué, et que M. Gladstone n’avait point réussi à maintenir dans la même action politique les diverses sections du parti libéral. La réforme électorale était d’ailleurs une question ouverte entre les deux partis parlementaires ; elle n’était point le monopole d’une seule opinion.

En 1859, lord Derby et M. Disraeli l’avaient abordée sans succès ; mais on avait remarqué depuis longtemps l’intérêt particulier que M. Disraeli portait à cette question, l’étude de prédilection qu’il en avait faite ; on pouvait deviner depuis longtemps qu’il mettait un grand prix à lier son nom à une nouvelle constitution électorale de l’Angleterre. Ce qui prouve qu’il n’a point manqué aux devoirs de fidélité envers son parti, c’est que la majorité de son parti l’a suivi. L’opinion publique anglaise, dans la généralité, a jugé la conduite de l’habile ministre avec une bienveillance marquée, et s’applaudit du règlement réalisé de la question de réforme. Il est difficile sans doute de prédire l’influence que la loi nouvelle exercera sur la composition de la chambre des communes et la direction de la politique anglaise. On exagère beaucoup l’influence des systèmes électoraux ; la réforme d’une loi d’élection ne peut changer les mœurs, les traditions, les idées générales et le génie d’un peuple. Après 1848 et avant 1852, nous avons vu le suffrage universel, librement appliqué, nous donner des assemblées où la proportion des partis n’était point faussée, et où les opinions envoyaient l’élite de leurs représentans. Il en sera de même pour la chambre des communes de l’application de la nouvelle loi ; dans un pays accoutumé à l’organisation des partis, le household suffrage sera aisément et promptement discipliné. Les partis subiront des transformations commandées par les circonstances : la coalition des whigs et des radicaux se dissoudra peut-être ; les whigs devenant plus conservateurs et les tories plus libéraux, les vieilles démarcations s’effaceront, et de nouvelles associations d’hommes publics pourront se former. À notre époque, au demeurant, les mesures radicales, celles qui frappent les esprits d’une secousse salutaire et qui ébranlent l’imagination des masses tendent à devenir les plus véritablement conservatrices. Ce sera l’honneur de M. Disraeli de n’avoir pas manqué à l’occasion, d’avoir terminé une agitation qui en durant aurait aigri et corrompu l’opinion publique, et d’avoir aidé son pays, par son courage, sa présence d’esprit et son adresse au maniement des nommes, à consommer un progrès politique considérable. e. forcade.


ESSAIS ET NOTICES.

LA VITESSE DE LA VOLONTÉ.


Quand on dit rapide comme la pensée, on se figure volontiers que l’on vient d’exprimer le nec plus ultra de la vitesse, une vitesse dont rien n’approche, quelque chose d’instantané et de foudroyant. On croit, en un mot, avoir employé une hyperbole : c’est une erreur, du moins dans un certain sens. La pensée, il est vrai, nous transporte au loin sans avoir à compter avec les distances, parce qu’il n’est pas plus difficile de se représenter un objet éloigné que tout ce qui est près de nous ; à ce point de vue, il sera permis de dire que l’espace ne constitue pas un obstacle pour la pensée, qu’il ne l’entrave, qu’il ne la gêne en rien ; mais la pensée ne naît jamais instantanément sous l’influence d’une cause extérieure ; il s’écoule un temps appréciable, — un ou deux dixièmes de seconde, — avant qu’une idée s’éveille dans l’esprit à la suite d’une impression reçue par le cerveau, et que la volonté réponde à cette idée par le mouvement d’un membre. De même le courant nerveux qui transmet les sensations au cerveau et les ordres de la volonté aux extrémités du corps a besoin d’un certain temps pour faire son chemin. Les impressions qui nous viennent du dehors ne sont pas perçues à l’instant même où elles se produisent ; elles cheminent le long des nerfs avec une vitesse de 20 à 30 mètres par seconde, qui est celle du pigeon voyageur, celle de l’ouragan et celle d’une locomotive lancée à toute vapeur, mais qui est bien inférieure à la vitesse d’un boulet de canon. Ce n’est, par exemple, qu’au bout d’un demi-dixième de seconde que nous pouvons avoir conscience d’une blessure faite à l’un de nos pieds. Les messages de la volonté vont avec la même lenteur du centre à la périphérie ; les membres n’obéissent point sur-le-champ à l’idée motrice. Quand le mouvement est provoqué par une secousse reçue en un point quelconque du corps, l’excitation se propage d’abord jusqu’au cerveau ; là s’élabore une idée, la volonté se décide à envoyer un ordre, cet ordre court le long des nerfs jusqu’au membre qui doit agir, et enfin celui-ci entre en mouvement. Tout cela se fait en trois temps dont la durée est très appréciable.

Dans le corps humain, ce temps perdu est bien peu de chose : quelques centièmes de seconde ; mais prenons un grand cétacé, la baleine par exemple, où le réseau télégraphique de la volonté commande un plus vaste empire. Une embarcation l’attaque par derrière ; le harpon frappe le monstre à la queue. Alors la douleur se met en marche pour solliciter des représailles ; mais la route est longue, il lui faut parcourir une trentaine de mètres avant qu’elle arrive au quartier-général de la volonté. Voilà donc une seconde de perdue. Que se passe-t-il alors ? quel est le temps que prend la réflexion ? Cela dépend des circonstances ; mais il est certain que la volonté a besoin, pour se décider, d’un temps mesurable. Alors elle agit : l’ordre de faire chavirer la barque est expédié à la queue. II se passe encore une seconde avant que ce message parvienne à destination ; total : deux secondes, pendant lesquelles l’embarcation et les matelots ont pu gagner le large à grand renfort de rames.

Comment, nous dira-t-on, les savans ont-ils pu mesurer cette vitesse de propagation de l’excitation nerveuse ? On a imaginé pour cela plusieurs méthodes. Un médecin du moyen âge cité par Haller avait déjà songé à ce problème. Il admit, — conception bizarre, — que la vitesse du fluide nerveux pouvait se déduire de celle du sang dans l’aorte ; selon lui, les deux vitesses devaient être, dans le rapport inverse des largeurs de l’aorte et des tubes nerveux. Ce calcul donna, pour la vitesse du fluide des nerfs, environ deux cents millions de kilomètres : six cents fois la vitesse avec laquelle se meut la lumière.

Haller s’y prit lui-même autrement. Lisant tout haut l’Énéide, il compta le nombre de lettres qu’il pouvait prononcer, en parlant très vite, dans l’espace d’une minute. Il trouva quinze cents comme limite extrême : un 1500e de minute pour chaque lettre. Or la lettre r exige, d’après Haller, dix contractions successives du muscle qui fait vibrer la langue, et on peut en conclure, dit-il, qu’en une minute ce muscle peut se contracter et se relâcher quinze mille fois, ce qui représente trente mille mouvemens simples. Du cerveau au muscle dont il s’agit ici, la distance est de 1 décimètre. Si l’agent nerveux la parcourt trente mille fois, cela fait 3 kilomètres, et 3 kilomètres à la minute représentent une vitesse de 50 mètres par seconde. Ce raisonnement n’est qu’une suite d’erreurs ; on peut d’autant plus s’étonner de l’approximation avec laquelle Haller a obtenu une donnée que son procédé n’était point propre à faire connaître. L’Enéide, qui passait autrefois pour un livre d’oracles, a cette fois justifié sa réputation.

Ce n’est, qu’en 1850 que ces recherches ont été reprises par une voie nouvelle qui devait conduire à la solution du problème. On la doit à M. Helmholtz, le plus célèbre des physiologistes allemands, qui joint à un rare talent d’observateur le profond savoir d’un mathématicien consommé. Sa première méthode est basée sur l’emploi du chronoscope de M. Pouillet. Un courant galvanique de très courte durée agit à distance sur une aiguille aimantée, il l’écarte de sa position primitive ; on mesure la grandeur de la déviation, et l’on en déduit par le calcul la durée du courant. On a ainsi le moyen de mesurer des intervalles de temps qui ne dépassent pas quelques millièmes de seconde. Voici comment M. Helmholtz a appliqué cette méthode. L’un des muscles de la jambe d’une grenouille est fixé par une extrémité dans une pince et attaché par l’autre extrémité à un petit levier qui fait partie d’un circuit galvanique. Un poids suspendu à ce levier sert à donner au muscle la tension convenable. Tout est disposé de manière qu’au moment où le courant se ferme une secousse se produise, soit directement dans le muscle, soit en un point donné d’un nerf qui a été isolé sur une longueur de 4 à 5 centimètres, et qui adhère encore par un bout au muscle qu’il doit animer. Sous l’influence de cette excitation, le muscle se contracte, fait mouvoir le levier, et interrompt le courant électrique qui traversait ce dernier. Le temps pendant lequel le courant a circulé est indiqué par l’aiguille aimantée. On trouve alors que la contraction arrive plus tard quand on a excité le nerf que lorsqu’on a excité directement le muscle ; la différence fait connaître la vitesse de transmission de l’agent nerveux ; elle a été trouvée égale à 26 mètres par seconde. En outre M. Helmholtz a constaté que, dans tous les cas, la contraction ne suit la secousse électrique qu’au bout d’un temps qui est égal à 1 centième de seconde, ce qu’il appelle le temps d’excitation latente. Les fibres musculaires n’obéissent donc pas instantanément à l’aiguillon de l’électricité. C’est ainsi que les eaux de la mer ne se soulèvent sous l’influence de l’attraction que la lune exerce sur elles que lorsque cet astre est déjà loin du méridien.

Après ces belles expériences, qui avaient pour la première fois fait connaître comment se propage une excitation dans les nerfs, M. Helmholtz imagina une autre méthode, qui permet d’analyser le phénomène jusque dans ses moindres détails. Ici encore le muscle soulève, en se contractant, un levier mobile ; mais ce levier porte une pointe qui laisse une trace blanche sur un cylindre tournant, couvert de noir de fumée. Une disposition particulière fait marquer par la même pointe l’instant où se produit l’excitation ; depuis cet instant jusqu’au moment Où la contraction commence, la pointe trace une ligne droite dans le noir de fumée. Lorsqu’ensuite elle est soulevée par la tension du muscle, elle dessine une courbe dont l’aspect fait immédiatement voir toutes les différentes phases du mouvement de contraction. Par ce moyen, M. Helmholtz a trouvé que la vitesse du courant nerveux était de 27 mètres. Il a de plus constaté que la tension des muscles augmente graduellement depuis l’instant où le mouvement commence, qu’elle atteint un maximum après environ 5 centièmes de seconde pour décroître ensuite de nouveau jusqu’à ce que le muscle soit revenu à son état naturel.

Le second appareil de M. Helmholtz a reçu le nom de myographe. Il a été perfectionné ou plutôt modifié par plusieurs physiologistes. La grande difficulté était de mesurer exactement le temps correspondant aux différens points du tracé que la pointe exécute sur le cylindre. M. Helmholtz faisait mouvoir le cylindre de son appareil par un rouage d’horlogerie qui indiquait à vue la durée de la rotation. Ce moyen a été remplacé avec avantage par l’emploi du diapason. M. le docteur Marey, dans son cours de physiologie médicale, s’est servi à cet effet d’un diapason qui faisait 500 vibrations simples par seconde ; ces vibrations s’écrivaient sur le cylindre à côté de la courbe tracée par l’extrémité du muscle ; il suffisait de compter le nombre de vibrations inscrites parallèlement à une partie du tracé musculaire pour avoir immédiatement le temps correspondant à ce tracé. M. Marey a trouvé, par ce procédé, des vitesses de transmission qui variaient de 10 à 20 mètres.

Le courant nerveux se propage d’ailleurs plus lentement à des températures basses qu’à des températures élevées. Le docteur Munk a trouvé en outre que la vitesse n’est pas la même dans les différentes parties d’un nerf ; dans les nerfs moteurs, elle paraît augmenter vers le point d’attache du muscle. Enfin, d’après M. de Bézold, cette vitesse diminue quand le nerf est sous l’influence d’un courant électrique.

Il importait maintenant de répéter ces expériences sur l’homme. Voici de quelle manière on pouvait les conduire : un courant électrique produit une légère sensation de douleur en un point de la peau ; l’instant où le courant agit est marqué sur le cylindre tournant d’un chronoscope. Aussitôt que la personne en expérience ressent le choc, elle donne un signal en touchant une clé électrique, et une nouvelle marque se produit sur le même cylindre. On mesure l’intervalle compris entre les deux marques, et on a le temps écoulé entre les deux signaux. Ce temps, qui est de un à deux dixièmes de seconde, se compose de plusieurs parties : transmission de l’impression extérieure au cerveau, perception, réflexion, transmission de la volonté aux doigts, contraction musculaire qui en est la suite ; mais si on produit l’excitation successivement en deux points différens de la peau, ces retards sont toujours les mêmes, sauf celui qui provient de la transmission des sensations. Si, par exemple, on excite d’abord un point du gros orteil, puis ensuite un point de la région inguinale, la différence des retards observés représentera le temps que la sensation met à monter du pied jusqu’au milieu du corps.

Ces expériences ont été d’abord faites en 1861 par M. Hirsch, directeur de l’observatoire de Neufchâtel, au moyen d’un appareil qu’il serait trop long de décrire ici. La personne en expérience touchait de la main droite la clé électrique au moment où elle ressentait cette légère douleur, comparable à une piqûre d’épingle, que produit la pince d’une bobine d’induction lorsqu’elle touche la peau. La pince était successivement appliquée sur la joue, ensuite sur la main gauche, puis enfin sur le pied gauche. Le temps perdu par la transmission de cette excitation du point touché jusqu’à la main droite fut trouvé égal, dans les trois cas, à 11, à 14 et à 17 centièmes de seconde respectivement ; 3 centièmes de seconde étaient donc nécessaires pour que la sensation parvînt de la main gauche jusqu’à la tête, et 6 centièmes pour qu’elle y arrivât du pied. M. Hirsch en a conclu que le courant nerveux franchit une longueur de 2 mètres en 6 centièmes de seconde, ou bien 34 mètres en une seconde. Le docteur Schelske a repris ces expériences d’une manière plus complète à l’observatoire d’Utrecht. il a trouvé 29 mètres et demi pour la vitesse de transmission des sensations dans le corps humain. Le même expérimentateur a démontré que la transmission à lieu dans la moelle épinière avec la même vitesse que dans les nerfs. Ce résultat est d’autant plus remarquable que les tubes nerveux subissent de grands changemens à leur entrée dans la moelle épinière, où, d’après M. Van Deen, ils cessent d’être sensibles à l’action de l’électricité, des substances chimiques, des blessures mécaniques, etc.

Il résulte de toutes ces expériences que le courant nerveux se propage avec une vitesse relativement peu considérable. La main qui lance une pierre fend l’air avec une vitesse de 22 mètres par seconde, qui est tout a fait comparable à celle du fluide nerveux ; le cheval de course, le lièvre et le lévrier vont tout aussi vite. L’onde artérielle, qui parcourt 9 mètres en une seconde, ne va que trois fois plus lentement.

Quand la sensation transmise à la moelle épinière donne lieu à une action réflexe, c’est-à-dire à un mouvement involontaire déterminé par l’intervention des cellules ganglionnaires, le mouvement réflexe se produit toujours plus tard que celui que provoque l’action directe du courant excitateur sur les muscles ; le retard varie d’un trentième à un dixième de seconde. On peut en conclure que l’action réflexe dans la moelle épinière prend douze fois plus de temps que la transmission d’une excitation à travers les nerfs sensitifs ou moteurs.

Le temps employé aux opérations du cerveau est aussi de quelques dixièmes de seconde. Le docteur de Jaager l’a mesuré de la manière suivante : la personne sur laquelle il expérimentait devait toucher la clé électrique de la main gauche lorsqu’elle recevait un choc électrique du côté droit, et de la main droite quand le choc venait du côté gauche. L’intervalle entre le choc et le signal fut trouvé de 20 centièmes de seconde quand cette personne savait d’avance de quel côté viendrait le choc, et de 27 centièmes lorsqu’elle n’était pas prévenue ; ainsi 7 centièmes de seconde étaient employés à la réflexion. M. Hirsch a trouvé qu’il s’écoule en moyenne 2 dixièmes de seconde avant qu’un observateur marque par un signal la perception d’une étincelle lumineuse ou d’un bruit instantané. Dans d’autres expériences, il était convenu que l’observateur toucherait la clé de la main gauche pour une étincelle blanche, et de la droite pour une lumière rouge ; alors il perdait de 3 à 4 dixièmes de seconde. La réflexion avait donc pris de 1 à 2 dixièmes de seconde. MM. Donders et de Jaager ont fait Inexpérience d’une manière un peu différente. L’un prononçait une syllabe quelconque ; l’autre la répétait aussitôt qu’il l’entendait ; un phonautographe enregistrait les vibrations de la parole. Quand la syllabe à répéter avait été concertée d’avance, le retard observé était de 2 dixièmes de seconde ; dans le cas contraire, il était de 3 dixièmes.

La pensée, on le voit, ne naît point instantanément : c’est un phénomène naturel sujet aux lois du temps et de l’espace. Chez différens observateurs, le temps perdu n’est pas le même : l’un perçoit, réfléchit, agit plus vite que l’autre : affaire de tempérament et de disposition fortuite. Cela explique les différences qui ont été toujours constatées entre les astronomes qui avaient observé un même phénomène. Jamais, deux personnes n’ont vu le passage d’une étoile derrière un fil au même instant ; de plus la différence entre les instans notés, ou ce qu’on appelle l’équation personnelle de deux astronomes, varie plus ou moins selon les circonstances, et peut s’accroître ou diminuer avec le temps. L’éducation de l’observateur y est pour beaucoup ; M. Wolf a montré que le temps perdu peut être réduit à un minimum par l’exercice au moyen d’un appareil spécial.

Une conclusion importante découle forcément de ces expériences : le fluide nerveux n’est point identique au fluide électrique. L’électricité se propage dans les fils télégraphiques avec une rapidité inconcevable : elle devance de beaucoup la lumière ; elle va une vingtaine de millions de fois plus vite que l’agent nerveux. Il existe une autre différence capitale entre les deux agens. Toute altération de la structure des nerfs arrête la propagation du courant nerveux ; il suffit de les écraser, d’y faire une brûlure, pour interrompre la transmission du courant ; une fois coupés, ils ne recouvrent plus leur puissance conductrice quand on rapproche ensuite les extrémités séparées. Les fils métalliques au contraire conduisent l’électricité malgré toutes les avaries qu’on peut leur infliger. Néanmoins les célèbres travaux du professeur du Bois-Reymond démontrent clairement que l’électricité joue un rôle quelconque dans les phénomènes nerveux. Il existe naturellement des courans électriques dans les nerfs, et ces courans sont modifiés, influencés par l’action des courans nerveux. On peut donc admettre que les phénomènes nerveux sont le résultat d’une action secondaire de l’électricité qui produit dans la substance des nerfs certains changemens chimiques ou autres ; ils ne se manifestent qu’au bout d’un temps pendant lequel l’action augmente d’une manière lente et graduelle jusqu’à devenir sensible et à provoquer dés effets mécaniques. Ce côté de la question est encore entouré d’une obscurité impénétrable ; on en est réduit à des hypothèses plus ou moins plausibles. Toutefois on peut dire qu’un grand pas a été fait vers la solution du problème de la vie : les, expériences dont nous avons rendu compte en ont éclairé les abords et ont ramené la question sur le terrain de la science exacte. Bien du temps se passera sans doute avant que les progrès des méthodes d’observation permettent de faire un pas de plus vers le but, et rien ne nous autorise à croire qu’on puisse jamais l’atteindre complètement ; mais nous pouvons nous applaudir de ce qui a été déjà fait, car la précision des résultats obtenus a dépassé toute attente.

R. RADAU.

ESSAI SUR LE DROIT PUBLIC D’ATHÈNES,
par M. George Perrot. Paris, Ernest Thorin.


Ce livre est une thèse de doctorat soutenue devant la faculté des lettres de Paris ; il fait partie de cette collection de travaux utiles et sérieux qui sont presque ignorés en France, mais qui nous font honneur à l’étranger. Ce serait le louer assez que de dire qu’il occupe dans cette collection une des meilleures places ; il a de plus cette bonne fortune assez rare qu’écrit pour les savans il peut intéresser les gens du monde. Sans avoir fait pour eux aucun sacrifice et par la seule nature du sujet qu’il a traité, M. Perrot s’est trouvé composer un ouvrage que tout le monde pourra lire avec plaisir et avec profit.

L’antiquité est souvent plus moderne qu’on ne le croit, il arrive que le passé ressemble étrangement au présent, et qu’on peut avoir un mérite d’actualité même en parlant de la Grèce et de Rome. C’est ce que prouve une fois de plus le livre de M. Perrot : en nous entretenant du droit public d’Athènes, il nous fait à chaque instant songer à nous. Notre société est toute démocratique, et depuis un demi-siècle son histoire ne se compose que des efforts qu’elle fait pour démocratiser son gouvernement. Chaque révolution, de quelque côté qu’elle vienne, a pour premier résultat de faire disparaître quelques-unes des formes du régime sous lequel nos aïeux ont vécu. Il est donc certain que ce courant qui nous entraîne ne s’arrêtera pas. Aussi les esprits curieux que l’avenir préoccupe s’empressent-ils d’étudier la démocratie dans les pays où elle domine. Il y a plus de trente ans que M. de Tocqueville l’est allé chercher en Amérique et qu’il en a rapporté ce bel ouvrage, auquel les événemens donnent de plus en plus raison ; mais on n’a pas absolument besoin de traverser l’Océan pour la connaître, il suffit de voyager dans l’histoire, ce qui est plus commode. Athènes nous la montre à l’œuvre et dans toute sa pureté. Nulle part elle n’a plus franchement arboré son principe et atteint avec moins d’hésitation ses dernières conséquences ; aucune étude ne nous fait mieux savoir comment elle marche et où elle arrive.

C’est assurément l’état où l’application du principe de la souveraineté populaire a été poussée le plus loin. Il faut voir dans le livre de M. Perrot toutes les précautions que ce peuple avait prises pour être bien réellement le maître. Le peu d’étendue de la république lui permettait de gouverner directement et par lui-même. Il n’était pas forcé, comme il arrive aujourd’hui dans les pays les plus démocratiques, de se choisir des représentans. L’expression de sa volonté ne courait pas le risque de s’affaiblir ou de se dénaturer en passant par la bouche d’un autre. M. Perrot fait d’ailleurs remarquer que, comme il avait l’âme très mobile, ses représentans n’auraient jamais représenté que les passions du jour où on les avait nommés, et qu’ils seraient devenus infidèles dès le lendemain. Pour éviter cet inconvénient, il fait ses affaires lui-même et sans aucun intermédiaire. Quand il y a quelque décision à prendre, on le convoque sur la place publique. Tous les citoyens âgés de plus de vingt ans et qui n’ont pas encouru de condamnation judiciaire ont le droit d’y voter. Naturellement les petites gens et les ouvriers y sont en majorité. « Eh quoi ! disait Socrate à un de ses amis qui hésitait à parler devant le peuple, seriez-vous intimidé par des foulons, des cordonniers, des maçons, des ouvriers sur métaux, des laboureurs, de petits marchands, des colporteurs, des brocanteurs ? Voilà le monde dont se compose l’assemblée populaire. », Quand on dérange des gens qui vivent du salaire de leur journée, il faut les payer ; aussi leur donnait-on par jour trois oboles, 45 centimes de notre monnaie. Nos députés sont plus chers : ils reçoivent près de 100 fr. par séance ; leurs indemnités forment dans notre budget une dépense de 2 millions en chiffres ronds. Athènes s’en tirait avec une centaine de mille francs. C’est que la ville était petite, le peuple peu nombreux, et, malgré l’appât du triobole, médiocrement empressé aux assemblées. M. Perrot estime qu’à l’ordinaire la moyenne des citoyens réunis sur la place publique ne devait pas dépasser trois mille personnes. C’était bien assez pour effrayer les savans des derniers siècles, qui n’avaient pas l’expérience de ces grandes réunions populaires. Il leur semblait que dans des foules pareilles tout devait être tumulte et confusion. Ils se demandaient avec terreur comment la délibération et le vote y étaient possibles. M. Perrot leur répond par l’exemple des meetings anglais et américains. Il est certain qu’on s’y adresse à un public bien plus nombreux que ne l’était l’assemblée athénienne ; les votans s’y comptent par milliers, et cependant on y écoute et l’on y entend des orateurs, des résolutions y sont discutées et adoptées, et il en est souvent sorti des mesures importantes pour la prospérité du monde. C’est à peu près ainsi qu’à Athènes le peuple entier, réuni sur la place publique et directement interrogé par ses magistrats, après avoir écouté ses orateurs, répondait par ses votes ; il réglait souverainement son organisation intérieure et ses rapports avec l’étranger, il décidait sans appel de la paix ou de la guerre, et les tempêtes de l’agora, raillées par les poètes comiques, allaient souvent troubler la Grèce et l’Asie.

La démocratie avait mis encore plus son empreinte sur la façon dont on nommait les magistrats. Aujourd’hui, dans les pays les plus libres, on les élit. L’élection est partout regardée comme l’indice et la sauvegarde de la liberté ; ce n’était pas l’opinion des Athéniens. La passion violente qu’ils avaient pour l’égalité leur faisait trouver des inconvéniens dans l’élection ; elle élève trop quelques citoyens au-dessus des autres, elle ne laisse pas à tous indistinctement l’espoir d’arriver aux magistratures, elle crée, dans un état démocratique, une sorte d’élite et d’aristocratie, elle peut susciter des ambitieux ; aussi l’avait-on remplacée par le sort, qui ne présente pas les mêmes dangers. Ceux qu’il favorise n’ont pas le droit d’en être fiers ; il ne leur donne aucune force réelle ni aucun prestige, et quand les limites de leur pouvoir sont arrivées, ils rentrent plus facilement dans la masse du peuple, d’où ils ne sont sortis que par un coup de hasard ; mais ce qui fait surtout que le sort est plus démocratique que l’élection, c’est qu’il suppose tous les citoyens sans exception capables de remplir les fonctions publiques. Voilà une prétention étrange ; cependant M. Perrot pense qu’à Athènes elle était justifiée. Il fait remarquer que l’habitude de la vie publique donnait à tous les citoyens la connaissance des affaires. Les plus pauvres et les plus ignorans assistaient aux assemblées et siégeaient dans les tribunaux ; ils y puisaient une expérience politique, une notion générale des lois civiles, qui chez nous sont le privilège des classes riches et éclairées. « Le prolétaire athénien n’était pas, comme l’ouvrier de nos manufactures, absorbé par un labeur opiniâtre, harassant, sans trêve ni relâche, sans loisirs qui permettent au citoyen de se faire quelque idée des grandes questions débattues dans le pays : aidé par l’esclave, auquel il réservait les travaux les plus fatigans, payé par les alliés pendant un demi-siècle pour juger leurs procès, indemnisé par le trésor quand il quittait ses intérêts privés pour veiller sur ceux de l’état, vivant d’ailleurs de peu dans une ville où le commerce faisait affluer toutes les denrées, sous un ciel qui conseille et impose la sobriété, il pouvait, pour peu qu’il eût de la conscience et du bon sens, se tenir au courant de toutes les discussions, suivre les luttes des partis et apprécier leurs prétentions contradictoires, s’initier aux principaux usages constitutionnels et aux règles élémentaires de la procédure. » On voit que non-seulement la démocratie était faite pour le peuple athénien, mais qu’elle avait pris le soin de faire ce peuple pour elle. En l’habituant à s’occuper de ses affaires, elle l’avait rendu capable de les bien diriger. Chez un peuple pareil, quelque caprice qu’on suppose au hasard, il lui était difficile de faire souvent de très mauvais choix.

Ces magistrats, désignés par le sort, ne ressemblaient guère à ceux de Rome, revêtus avec l’imperium d’une sorte d’autorité souveraine et indéfinie, généraux, prêtres et juges à la fois, unissant en eux le prestige du sacerdoce avec les droits du glaive. Ceux d’Athènes étaient de simples délégués sans initiative, sans indépendance, des mandataires d’un pouvoir qu’ils sentaient toujours au-dessus de leur tête. Et pourtant le peuple s’en méfiait encore, et il avait pris contre eux les précautions les plus minutieuses. A Rome, le sénat est un corps conservateur et aristocratique. Les membres qui le composent sont les plus grands personnages de l’état, ceux qui ont occupé les premières magistratures, et, à moins qu’un arrêt des censeurs ne les en expulse, ils y restent toute leur vie. Le sénat d’Athènes est tiré au sort parmi tous les citoyens, et il n’est nommé que pour un an : on ne veut pas lui laisser le temps de s’habituer au pouvoir. — Mais n’est-il pas à craindre que ces cinq cents personnes, en se réunissant ensemble pendant une année, ne prennent une idée exagérée de leur importance, et ne soient tentées de s’attribuer plus d’autorité qu’il ne convient ? Pour échappera ce péril on les divise, on les morcelle ; ils sont partagés en dix fractions de cinquante membres. Chacune d’elles s’installe, à son tour au prytanée et administre pendant un mois, tous les matins, ces cinquante citoyens tirent au sort parmi eux. Celui que le sort favorise est le président du sénat et de l’assemblée ; il peut passer pour le chef nominal et le représentant de la république ; mais ses fonctions ne durent qu’un jour, et elles ne peuvent pas se renouveler. Que de précautions ! et cependant elles finirent par ne pas sembler suffisantes. On se méfia de ce chef d’une journée, et l’on prit des mesures pour diminuer son pouvoir, déjà si borné. En créant les proèdres, on lui enleva les seules fonctions sérieuses qu’il exerçait, la présidence des assemblées du sénat et du peuple.

A coup sûr, il n’y a jamais eu de gouvernement où l’autorité ait été moins forte et moins concentrée ; aucun n’a moins rempli les conditions qui nous semblent les plus nécessaires pour gouverner un pays. Comment donc celui-là a-t-il pu fonctionner et vivre ? M. Perrot le fait bien comprendre. Il montre qu’il avait sinon en lui-même, au moins près de lui, quelques élémens conservateurs, et ce qui est assez piquant, c’est qu’il trouve ces élémens de stabilité là où beaucoup d’historiens ne voient que des causes de ruine. Depuis Aristophane, il est d’usage d’accuser les orateurs, de tous les maux d’Athènes. C’était, comme on sait, une vingtaine de personnes, plus instruites dans les affaires, plus éloquentes que les autres et mieux écoutées du peuple, qui n’avaient pas d’autre métier que de s’occuper de politique et qui y consacraient leur vie. Sans titre officiel, sans autorité que celle de leur talent et de leur caractère, les orateurs menaient l’assemblée du peuple, qui menait tout le reste. En réalité, ils gouvernaient Athènes. M. Perrot fait voir que, s’il a pu y avoir parmi eux « des brouillons présomptueux doués de quelque faconde et d’une assurance qui pouvait faire illusion aux badauds, » c’étaient en général des hommes d’état qui étudiaient les questions en litige, qui savaient les précédens et continuaient les traditions, ils apportaient donc un peu d’ordre et de suite dans cette démocratie mobile et passionnée, trop occupée du présent pour profiter des enseignemens du passé. Il s’était fait entre eux une sorte de partage d’attributions ; chacun avait sa spécialité, et, suivant la question qu’on traitait, prenait la parole avec plus d’autorité que les autres. M. Perrot les appelle de véritables ministres ou secrétaires d’état. « Périclès fut en quelque manière le premier ministre d’Athènes, un président de cabinet qui resta plus de vingt ans dans cette haute situation. En Démosthènes, Athènes eut, de 352 à 322, comme un ministre des affaires étrangères, un instant tombé du pouvoir après l’affaire d’Harpalos, pour y remonter aussitôt après la mort d’Alexandre. C’est Démosthènes lui-même qui nous indique ce point de vue et qui nous met sur la trace de ce rapprochement par plus d’un passage du Discours de la couronne, où il défend, comme dirait un ministre anglais, son administration. » L’influence prise par ces hommes expérimentés sur leurs concitoyens, ils la gardaient souvent toute leur vie ; elle était une des seules choses durables dans ce pays où tout changeait si vite ; elle corrigeait les inconvéniens que pouvait avoir le renouvellement annuel de toutes les fonctions publiques et les erreurs du sort dans la nomination des magistrats.

Je ne puis suivre M. Perrot dans tous les détails qu’il nous donne sur les sources du droit et l’organisation judiciaire chez les Athéniens. Cette partie est pourtant la plus nouvelle, et la plus savante de son livre, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit la moins intéressante : l’érudition de M. Perrot a ce mérite rare d’être aussi vivante que solide. C’est qu’il parle de choses qui lui plaisent. Il aime les Athéniens ; cet état social qu’on a tant maltraité l’attire, il ne s’en cache pas. Il y a sans doute des sociétés plus régulières, plus décentes, mieux alignées, et qui de loin séduisent le regard ; M. Perrot préfère celles où l’individu est plus laissé à lui-même et moins garrotté de précautions et de prescriptions, où il marche avec plus d’indépendance, sans se heurter à chaque instant au pouvoir. Aussi nous a-t-il donné du gouvernement athénien un tableau animé et qui nous met en présence de la réalité. Étudier l’histoire du passé comme vient de le faire M. Perrot est le seul moyen de la rendre non-seulement agréable, mais utile. Malheureusement, quand nous songeons à ces gouvernemens anciens, nous les apercevons toujours comme on nous les a présentés dans notre jeunesse. Les souvenirs du bon Rollin obsèdent notre pensée ; c’est un pays de chimères que nous entrevoyons, et il nous semble toujours que nous nous promenons dans le royaume de Salente. Entre nous et ces Grecs de fantaisie, il n’y a rien de commun ; nous ne pouvons tirer aucun profit de leur exemple ; leur histoire est une curiosité pour notre imagination et non une leçon pour notre vie. Si nous voulons qu’elle nous serve, il faut lui enlever ce vernis de légende et de morale en action qu’elle a pris chez les écrivains des deus derniers siècles, il faut l’aborder avec un esprit mûri par le spectacle de nos révolutions et cette connaissance qu’elles nous ont donnée des événemens et des hommes. En la ramenant à la réalité, on s’apercevra que ce qui a été ressemble beaucoup à ce qui est, et même qu’en se tournant vers le passé, il se trouve souvent qu’on regarde l’avenir.


GASTON-BOISSIER.


L. BULOZ.