Chronique de la quinzaine - 31 mai 1840

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Chronique n° 195
31 mai 1840


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 mai 1840.


Il n’est question dans ce moment que du vote de la chambre des députés pour les funérailles de Napoléon et des conséquences qui paraissent en résulter. La chambre et le ministère, la gauche et les conservateurs, ont été tour à tour en butte aux plus violentes attaques ; l’esprit de parti, toujours à l’affût d’une erreur, d’un malentendu, s’est emparé de ce vote comme d’une bonne fortune, et menacé qu’il était de voir la session s’achever dans un calme profond il a poussé des cris de joie en voyant tout à coup cette nouvelle pomme de discorde tomber au milieu de l’arène politique, et ranimer tant soit peu le zèle des combattans.

Cette nouvelle lutte ne peut être de longue durée. Elle n’a pas de cause sérieuse et proportionnée au bruit qu’on en fait.

Ce qui s’est passé à la chambre des députés n’est dû qu’à nos habitudes parlementaires et gouvernementales. Chambre et ministère, tout le monde doit se le reprocher dans une certaine mesure. Nous ne sommes pas étonnés de ce qui est arrivé, loin de là ; nous serions surpris si ces habitudes se perpétuant, elles ne produisaient pas un jour des résultats graves, des conséquences funestes.

Que devait faire la commission chargée du projet de loi pour la translation des cendres de l’empereur ? Rien que revenir dans les vingt-quatre heures devant la chambre encore tout émue, avec un rapport de vingt lignes, qui, par l’acceptation pure et simple de la proposition, aurait associé l’assemblée à la pensée du roi, au projet du gouvernement. C’était là pour la chambre la seule manière digne de témoigner sa reconnaissance au roi, son adhésion au cabinet, son respect, sa vénération pour la mémoire de l’empereur. En pareil cas, rien n’est plus déplacé que la rhétorique, rien n’est moins respectueux qu’une discussion, et tout calcul est de mauvais goût, eût-il pour but une allocation supérieure à la demande.

Au lieu de cette marche simple et rapide, la commission a suivi les erremens de toutes les commissions qui se forment aujourd’hui. Elle a voulu administrer. C’est la manie du jour. Aussi toute idée de gouvernement s’oblitère de plus en plus, et cette action ferme et puissante qui, dans notre admirable organisation unitaire, pourrait s’allier si heureusement à une délibération libre et vive, cette action, dis-je, s’énerve tous les jours davantage. Il n’est pas de commission qui ne se croie un ministère au petit pied. Non-seulement les commissions ont les mains pleines de systèmes et de projets sur la politique et la guerre, sur la marine et le commerce, sur l’administration, les finances, l’instruction publique, les beaux arts ; mais il n’y a pas de détail, même administratif et quelque minime qu’il soit, qu’elles ne prétendent régler par la loi. Bientôt les administrateurs ne seront plus que des machines ; on les aura dépouillés de tout, sauf toutefois de leur responsabilité. Tout conspire à cette fin, un peu la faiblesse des uns, beaucoup la vanité des autres, et plus que tout nos opinions incertaines, nos faibles convictions, notre dédain de la hiérarchie et de la règle. Qu’on repasse dans son esprit tous les faits auxquels nous faisons allusion ; on trouve certes quelque peu à rire, mais on y trouve surtout de justes sujets d"inquiétude et d’alarme.

La commission pour le projet de translation, dans son désir d’y mettre du sien, a été entraînée au-delà du but ; elle l’a complètement perdu de vue : elle a dénaturé la pensée du gouvernement, la seule qui fût vraiment digne de Napoléon.

La commission a cru qu’il s’agissait d’élever un monument à la gloire de l’empereur, de la rehausser, de la montrer à la postérité dans toute dans sa grandeur, dans tout son éclat. C’est sous l’empire de cette idée que la commission doublait la somme, qu’elle imaginait la statue équestre, et s’en allait visiter, analyser, comparer Saint-Denis, le Panthéon, les Invalides, l’arc de l’Étoile, la Madelaine, que sais-je ? Fort heureusement qu’elle n’a pas eu la pensée de se transporter sur tous les champs de bataille de l’admirable campagne de 1814, pour voir s’il n’eût pas été possible d’élever quelque part une pyramide impériale.

La gloire de Napoléon ! Et que pouvons-nous faire pour l’agrandir, pour lui donner plus d’éclat ? Nos monumens, nos statues, nos bas-reliefs, nos dorures seront-ils plus durables, seront-ils plus grands que le Saint-Bernard et le Simplon ? Napoléon ne nous a rien laissé à faire pour sa gloire. D’ailleurs, tout ce qu’on pouvait imaginer de noble et de digne pour conserver le souvenir de cette gloire toute française, la monarchie de juillet l’a accompli. Elle l’a accompli sur la place Vendôme, en replaçant en quelque sorte Napoléon à la tête de sa grande armée, elle l’a accompli à l’arc de l’Étoile qu’elle a achevé ; elle l’a accompli avec une noble profusion qu’on n’a pas assez louée et admirée, dans les magnifiques salles de Versailles. Et comme il est impossible de nommer Versailles sans songer à Louis XIV, disons en passant que l’empereur n’aurait pas dédaigné d’être associé au cavalier de la place des Victoires. Si le héros des Pyramides a quelque connaissance des choses d’ici-bas, certes nul hommage ne l’a plus touché que la large part qu’on lui a faite dans le palais du grand roi. Le culte de la gloire, c’était sa vie. Heureux si ce n’eût pas été là son unique adoration, sa seule croyance !

Ce que nous devons faire aujourd’hui, c’est autre chose. Nous ne songeons pas à célébrer une gloire dont l’univers est plein ; nous voulons acquitter une dette sacrée. Nous ne demandons pas aux beaux-arts de récrire une page brillante de notre histoire ; nous leur demandons un monument funèbre, un tombeau. C’est un grave et pieux devoir que nous voulons accomplir ; c’est un legs du grand homme que la France veut accepter. « Je désire reposer sur les bords de la Seine. » Il y reposera. Ce que la France de juillet veut, c’est qu’à la face de l’Europe la dernière volonté de Napoléon soit exécutée, et que les restes mortels de celui qui, même dans ses sublimes erreurs, pensait toujours à la France, ne se sentent plus étouffés sous le poids de la terre étrangère.

C’est là tout ; nous le disons avec conviction : ce nous semble une véritable profanation, un coupable mépris de la dernière volonté de Napoléon que de mêler à l’accomplissement grave et solennel de cette pieuse cérémonie, à l’érection de ce monument funèbre, quelque chose de bruyant et de profane.

Si la commission s’était bien pénétrée du but qu’elle devait atteindre, elle aurait adopté avec empressement le projet simple et digne du gouvernement. Le projet de la commission ne répondait à rien ; car si elle prétendait consacrer par de nouveaux monumens les souvenirs de la gloire de Napoléon, elle devait demander vingt millions. Il serait fort ridicule de lui ériger des monumens profanes qui ne seraient en rien comparables à ceux qui existent. Ce serait une nouvelle épigramme contre notre temps. On a déjà assez dit que, petits et chétifs que nous sommes, nous préférons les statuettes aux statues, les lithographies aux tableaux.

Encore une fois, c’est un tombeau sur le sol de la patrie que Napoléon nous demande et que l’honneur de la France réclame ; qu’importe la somme. Placez là où vous voudrez les dépouilles mortelles de Napoléon, inscrivez son nom sur le plus simple des marbres, et le monument sera grand. D’ailleurs, était-ce le moment, était-ce à la commission, était-ce à la chambre de s’occuper de ces détails ? Fallait-il faire de la demande une question de finances et de devis ? la traiter comme la demande d’une rue nouvelle ou d’un pont ? Évidemment, le gouvernement n’avait pas de devis. Le chiffre rond d’un million le prouvait. Les détails de l’opération, il ne les avait pas encore arrêtés. Cependant il ne pouvait pas différer la présentation de la loi ; la réponse de l’Angleterre méritait une prompte exécution. Il avait demandé un million, certain que les chambres ne lui refuseraient pas un bill d’indemnité, s’il devenait indispensable de dépasser la somme allouée.

La commission, par son projet et en dépassant le but, a embarrassé tout le monde : le ministère, qui, on le comprend, n’a pas eu le courage de repousser des amendemens dictés par des sentimens fort naturels chez les membres de la commission ; dans la gauche, les hommes qui, voyant préparer, au lieu de pieuses et solennelles funérailles, une sorte d’apothéose générale, ont craint de voter l’exaltation du despotisme impérial ; dans la droite, les hommes qui ont cru entrevoir derrière les voiles funèbres plus encore que des larmes et des regrets, des espérances coupables et de folles prétentions. Loin de nous la pensée que ces soupçons et ces craintes aient le moindre fondement ; mais nous ne blâmerons jamais ni les amis de la liberté qui font leurs réserves vis-à-vis de tout despotisme, quelque glorieux qu’il puisse être, ni les amis de notre monarchie et de nos institutions qui veillent à leur conservation, même d’un œil quelque peu soupçonneux et avec une sollicitude facile à alarmer.

La délibération de la chambre s’est ressentie des embarras que créait le projet de la commission. Le ministère a eu le tort (la vérité pour tous) de ne pas expliquer sa pensée au moment le plus opportun ; l’assemblée a eu le tort de ne pas vouloir écouter les explications même tardives que M. le président du conseil désirait et avait le droit de lui donner.

Le projet du gouvernement a été adopté, si ce n’est avec le calme et l’unanimité qui auraient été désirables, du moins à une très grande majorité ; d’ailleurs les boules noires qui se sont trouvées dans l’urne étaient une protestation, une réserve, plutôt que l’expression d’un refus. Il n’y a pas de Français qui refuse sur la terre de France une sépulture digne de lui au vainqueur de Marengo et au fondateur de nos Codes.

Aujourd’hui le projet du gouvernement a repris son cours naturel et son vrai caractère. M. de Rémusat l’a présenté à la chambre des pairs en l’accompagnant d’un exposé des motifs plein de mesure, de convenance, de dignité. Il était facile d’apercevoir avec quel sentiment général de satisfaction et d’approbation il était accueilli sur tous les bancs de la pairie. « Peut-être, a dit le gouvernement, le crédit proposé ne suffira-t-il pas. Des supplémens seront alors nécessaires et vous seront demandés. La chambre des députés ne l’ignorait pas ; mais elle a voulu maintenir la rédaction primitive du gouvernement. » C’est là le vrai. Encore une fois, on a soulevé un grand débat sans causes sérieuses, on a fait du bruit là où tout nous commandait le silence et le recueillement.

Nous ne craignons point de dire notre pensée tout entière, dût-elle nous attirer d’injustes attaques, dût-elle, comme cela arrive presque toujours en pareil cas, être mal interprétée et complètement dénaturée.

Au premier moment, le jour même du vote de la loi, la pensée d’une souscription a dû s’offrir tout naturellement à l’esprit de tous ceux qui étaient surpris, irrités du refus des deux millions ; mais, dans le calme de la réflexion, peut-on ne pas envisager ce fait sous son véritable point de vue ?

Une souscription pour les funérailles de l’empereur, pour le tombeau de Napoléon ! Y pense-t-on ? Mais vous avez beau l’appeler nationale, la répandre, la prôner, une souscription ne sera jamais qu’un fait particulier. Les souscripteurs ne sont pas la France. Or, c’est la France, c’est la nation qui doit seule pourvoir aux frais de cette auguste cérémonie, de ce monument national. La nation n’a qu’un moyen digne d’elle, digne de Napoléon, de payer cette dette ; c’est un vote des chambres. Encore une fois, qu’importe la somme ? J’en appelle à tous ceux qui ont connu l’empereur ; qu’ils nous disent si la tombe la plus simple, posée d’une manière digne, légale, solennelle, des mains de la France, ne serait pas préférée par lui au plus splendide monument élevé aux frais de simples particuliers, quelque nombreux, quelque respectables, quelque dévoués qu’ils puissent être.

Nous ne cesserons de le répéter, des souscripteurs ne sont pas la France. Eux-mêmes le reconnaissent et l’avouent, puisque avec une générosité qui les honore, après avoir donné des sommes plus ou moins considérables, ils s’engagent, si le cas l’exige, à parfaire. A parfaire ce qui manquerait à une souscription nationale pour les funérailles de Napoléon ! Mais si tout Français donnait seulement trois centimes, le million serait dépassé. On craint cependant, et on a peut-être raison de le craindre, que la souscription n’atteigne pas le million, bien qu’elle compte déjà plus d’un nom pour des sommes supérieures à 100 francs, à 1,000 francs.

Hélas ! que pourrait-il donc arriver ? que cette souscription se traînât, comme tant d’autres, dans les journaux, dans les cafés, dans les cabinets de lecture, des semaines, des mois, sans atteindre le but, ou ne l’atteignant du moins qu’après des efforts réitérés et pénibles. Eh bien ! nous ne craignons pas de le dire ; cela ne serait pas digne de la France, cela ne serait pas digne de l’empereur. Nous en appelons également et à ceux qui ont un sentiment élevé de la dignité nationale, et à ceux qui sont pénétrés pour le grand homme dont nous voulons honorer les mânes d’une profonde et respectueuse admiration.

Les personnes invitées à souscrire peuvent se dire, pourquoi souscririons-nous ? pour rapetisser une grande et solennelle manifestation de la volonté nationale ? pour mettre Napoléon sur la même ligne que tel ou tel particulier ? C’est la France qui doit tout faire ; la France agit par le moyen de son gouvernement. Si un million ne suffit pas, la somme sera dépassée : le gouvernement l’a dit, et les chambres françaises ne le démentiront pas. Dès-lors la souscription, fort honorable pour les souscripteurs, comme témoignage de leur dévouement et de leur reconnaissance, ou de leurs sentimens patriotiques, n’a pas de but réel.

L’incident que nous venons de rappeler n’a point changé la position du ministère dans la chambre. Ce serait se faire illusion que de le croire. Il y a eu un malentendu ; il n’y a eu ni la pensée ni l’envie de faire essuyer un échec au cabinet.

Le ministère a conquis une bonne position dans la chambre de la manière la plus honorable, à la sueur de son front, par la discussion habile et approfondie des affaires, de toutes les affaires. M. Thiers y a déployé toute la variété, la puissance, la souplesse de son talent. La question des sucres, la question de la banque, la réforme électorale, toutes les questions en un mot l’ont trouvé également prêt, également infatigable, et la chambre, qui s’amuse de la politique, mais qui au fond aime les affaires, n’a pas résisté au charme et se rallie tous les jours au cabinet qui l’aide puissamment à faire les affaires du pays. Les fractions gouvernementales de la chambre n’ont point transigé avec le ministère comme elles le pouvaient peut-être ; leurs chefs ont montré ou peu d’habileté ou trop de raideur ; quoi qu’il en soit, ce que nous avions prévu s’accomplit plus promptement encore que nous ne le supposions. Par un mouvement tout naturel, les hommes gouvernementaux de toutes les nuances se rapprochent du gouvernement. Placé sur le navire de l’état, le ministère appelle fort habilement à lui de bâbord et de tribord, et on répond individuellement à l’appel : chacun approche sa petite barque et suit le gros navire. C’est la force des choses. La gauche ralliée ne pourrait, sans se couvrir de ridicule, abandonner le cabinet qu’elle a élevé sur le pavois, et les conservateurs modérés pourraient-ils en conscience exposer l’état aux dangers de je ne sais quelle crise, pour renverser un ministère qui fait parfaitement bien les affaires du pays, et qui a repoussé de la manière la plus ferme et la plus explicite toute pensée de réforme électorale ?

La majorité est donc, ce nous semble, reconstituée, à une condition cependant, c’est que le ministère ne fera pas de fautes. C’est une majorité encore fragile comme toute combinaison neuve, délicate, cimentée d’hier ; il importe de la manier avec toute sorte de ménagemens et de soins. M. Odilon Barrot va se trouver au centre gauche, M. Garnier-Pagès remplacera M. Barrot dans la gauche, en attendant le jour où, lui aussi, se rapprochera davantage de la région des affaires. M. Garnier-Pagès a montré, dans cette session, tant de capacité, un talent si vrai pour les choses pratiques, pour les questions de gouvernement, qu’on ne s’aventure guère en prédisant que cet esprit distingué sera tôt ou tard fatigué de questions creuses et du rôle d’utopiste.

Mais ces mouvemens, quelque naturels et légitimes qu’ils soient, ne laissent pas que de produire, au premier abord, un peu d’étonnement et de confusion. C’est un navire qui reçoit en route de nouveaux passagers. Il y règne au premier moment beaucoup de contrainte et une sorte de curiosité hostile. Tout s’arrange, tout s’éclaircit bientôt, et on est étonné des sentimens peu bienveillans, inhospitaliers qu’on avait éprouvés d’abord.

Nous le répétons, le service éminent que le ministère a rendu au pays, et que seul, grace à ses précédens, il pouvait lui rendre, c’est d’avoir rallié au gouvernement une partie considérable de la gauche ; c’est d’avoir reconstitué une majorité par la réunion, et nous espérons pouvoir bientôt dire par la fusion d’élémens qui avaient dû jusqu’alors se combattre, et qui, dans l’état actuel des choses, peuvent tous conspirer à l’avancement des affaires publiques. Nous ne savons pas si c’est à son profit, pour long-temps du moins, que le cabinet a accompli ce grand travail. Qui le sait ? une faute, un accident, peut renverser un ministère. Mais pour peu que son existence se prolonge, sa chute, nous le disons à son honneur, ne détruirait pas son œuvre. Il aura toujours rendu un service éminent à la monarchie et au gouvernement du pays.

La chambre des pairs vient de rejeter le projet de loi sur le remboursement de la rente. Il n’y a rien là d’étonnant ; l’opinion de la chambre était connue. Il y a eu cependant dans ce débat des faits dignes d’attention et d’utiles enseignemens. Rien n’était plus facile, plus naturel, que de conclure au rejet de la loi, en montrant, d’un côté, que le mode proposé n’était pas acceptable, et en faisant remarquer, de l’autre, qu’il ne convient guère à la chambre des pairs de prendre l’initiative en matière de finances. On aurait pu ajouter que les répugnances bien connues de la chambre pour une mesure qui, dans toutes les hypothèses, aura quelque chose de dur, ne lui permettaient pas de prendre la direction de cette affaire ; que la chambre, par respect pour elle-même, doit se borner à l’examen des mesures qu’on lui propose, et rejeter purement et simplement toutes celles qui ne lui paraissent pas concilier l’exercice rigoureux du droit avec les égards et les ménagemens que commandent la politique et l’équité. La chambre aurait ainsi sauvé toutes choses, et rejeté la loi sans donner lieu à aucune critique tant soit peu fondée. D’un commun aveu, il était reconnu que la loi proposée n’était pas acceptable. Rien de plus simple, rien de plus légitime que de la rejeter.

La majorité de la commission ne s’est pas contentée de repousser l’ennemi, elle a prétendu l’étouffer. Vains efforts ! efforts, disons-le, pénibles à voir, car il est pénible de voir des hommes graves, pleins de lumières, dignes de tous nos respects, attacher, par une malheureuse préoccupation, leur nom à d’étranges doctrines. Dans le système de ceux qui contestent à l’état le droit de rembourser au pair, se trouvaient au fond ces trois propositions. Il y a des rentes constituées sans capital, c’est-à-dire des produits sans producteur, des effets sans cause. — L’état amortit, c’est-à-dire fait monter la rente à coups de piston pour atteindre le plus tôt possible le point où il ne pourra plus amortir, à moins de dilapider au profit de quelques personnes la fortune publique. Il amortit donc, non pour payer ses dettes, mais pour se mettre dans l’impossibilité de les payer. — Enfin, il y a des instrumens producteurs (le capital est un instrument de production) dont le loyer peut être invariable et éternel.

Ce sont là en droit, en économie politique et en administration, de nouvelles doctrines. Aussi empressons-nous d’ajouter qu’elles n’ont pas obtenu dans la commission l’assentiment de deux hommes éminens, M. le comte Molé et M. le vicomte de Caux. M. le comte Molé a eu soin de le faire remarquer par un mot dans le cours de la discussion. Ces doctrines ont été habilement réfutées le premier jour par M. le ministre des finances et par M. le comte d’Argout, qui, malgré sa mauvaise santé, s’est montré orateur courageux, spirituel, instruit, et a constamment obtenu de la chambre une attention très flatteuse.

Hier la question a été reprise, et le droit de l’état vigoureusement défendu par M. le président du conseil. On peut le dire sans flatterie, car la chambre entière (il était facile de le voir) lui rendait cette justice, M. Thiers a eu un grand succès de tribune. Le sujet était épineux, la situation délicate pour un ministre, pour un ministre étranger à la chambre des pairs, membre de la chambre des députés. Dans une vive improvisation, tout en abordant les questions les plus ardues, tout en disant la vérité sur le présent et sur l’avenir, il n’est pas échappé à l’orateur un mot, une syllabe qui pût le moins du monde déplaire ni à l’une, ni à l’autre chambre.

Nous ne savons pas ce qui serait arrivé si le projet eût été acceptable et son opportunité un peu moins sujette à controverse. Toujours est-il que la loi a obtenue plus de boules blanches qu’on ne le pensait.

Grace à l’activité de M. le ministre des travaux publics, on peut espérer que la session ne se terminera pas sans qu’une nouvelle impulsion soit donnée aux entreprises de chemins de fer. Il faut espérer que nous sortirons enfin des faubourgs de Paris pour nous diriger vers Orléans, vers Rouen, vers Bruxelles. Non-seulement l’intérêt, mais l’honneur du pays nous le commande.

M. Cousin a su, avec un zèle infatigable, et avec cette mesure et cette sûreté d’action que donnent des observations approfondies et une longue expérience, appliquer à toutes les facultés deux excellentes institutions, celle des agrégés et celle des prix annuels. M. le garde-des-sceaux et M. le ministre de l’instruction publique ont en même temps accueilli un vœu que, nous aussi, nous nous étions permis d’émettre. M. le garde-des-sceaux, qui a puisé dans le conseil d’état, dont il était un des membres les plus habiles et les plus actifs, l’amour de la règle et des bonnes traditions administratives, a déclaré que dorénavant, dans les présentations, on tiendra compte aussi des prix obtenus et du résultat des épreuves subies dans les écoles de droit.

Les affaires de Buénos-Avres ont fixé d’une manière particulière l’attention du gouvernement. M. l’amiral Dupotet paraît avoir oublié un moment la scrupuleuse réserve qu’un chef militaire doit s’imposer lorsqu’il n’est pas chargé du double rôle de combattant et de négociateur. Toute intervention même accidentelle et indirecte peut paralyser des résultats importans et rendre de plus en plus difficile une mission qui l’est déjà infiniment par elle-même. Nous avons peine à croire que, dans l’état des choses, un changement de personnes ne soit pas nécessaire. Évidemment le consul-général ou l’amiral, peut-être l’un et l’autre, devront être remplacés.

En Afrique, nos armes ont été plus heureuses ; mais la lutte contre Ald-el-Kader a été bien vive, si les résultats ont été glorieux. Le col de Teniah a été emporté après un combat acharné, et la ville de Medeah est au pouvoir de nos troupes. On se demande néanmoins si M. le maréchal Valée a fait preuve de l’activité et du coup d’œil d’un général en chef. Là aussi peut-être la conduite de nos affaires demande à être confiée à des mains plus habiles. C’est au cabinet à peser de si graves intérêts. M. le duc d’Orléans, qui a payé de sa personne dans cette nouvelle campagne d’Afrique, sera bientôt de retour Paris, et pourra apporter de vives lumières dans la discussion qui ne manquera pas de s’établir au sein des conseils du gouvernement sur la situation de notre colonie.

L’Espagne paraît se trouver à la veille d’un événement important. La prise de Morella porterait peut-être le dernier coup à l’insurrection carliste. Mais il faut ajouter, et l’Espagne se plaît en effet à le reconnaître, que ce grand résultat est dû aussi à l’habile activité que le cabinet du 1er mars a déployée dans l’intérêt de notre allié, le gouvernement constitutionnel de l’Espagne. De nouvelles trames, de redoutables intrigues avaient été ourdies dans le but de rallumer la guerre civile en Navarre et dans les provinces basques. C’était en France, dans nos provinces du midi, dans les nombreux dépôts d’Espagnols réfugiés qu’on cherchait des chefs, des soldats, des secours de toute nature. Cette vaste intrigue a été complètement déjouée par notre administration. Elle fit interner les Espagnols compromis, arrêter les plus audacieux, saisir les correspondances, et brisa ainsi tous les fils d’une conspiration qui avait pris le sol français pour point d’appui et préparait une sanglante irruption en Espagne.

Nous félicitons M. de Rémusat d’avoir su, dès son entrée au ministère, apporter dans cette affaire délicate la sagacité, la fermeté et le coup d’œil qui ne sont chez les hommes ordinaires que le résultat d’une longue expérience. Il a épargné de grands malheurs à l’Espagne, qui ne pourrait pas aujourd’hui se flatter d’éteindre la guerre civile dans Morella, si une conflagration générale avait de nouveau porté le désordre dans les cinq provinces.

Mais un fait étrange, et qui donne à penser, se passe dans ce moment à Madrid. La reine a pris tout à coup la résolution de conduire elle-même sa fille aux eaux de Caldas, près de Barcelonne, sous le prétexte de je ne sais cruelle indisposition. Que signifie ce voyage improvisé, ce voyage aux frontières et pour ainsi dire au quartier-général d’Espartero, ce voyage annoncé, dit-on, au ministère espagnol comme un ordre dont il n’avait qu’à seconder l’exécution ? Deux ministres seulement sont désignés, dit-on, pour suivre leurs majestés, et ces ministres sont, le choix est curieux, celui de la guerre et celui de la marine. La rumeur est grande dans les salons de Madrid.

Tout homme ayant la prétention de passer pour un homme politique a son explication toute prête. Les plus fins s’imaginent qu’il n’y a là qu’un caprice de femme. C’est difficile à croire. La reine régente est trop éclairée et trop habile pour ne pas avoir calculé les conséquences que peut avoir son brusque départ de la capitale, où elle ne laisserait qu’un ministère faible et mutilé, des caisses vides, des partis assez violens, des cortès découragées et qui paraissent prêtes à se briser et à se dissoudre d’elles-mêmes. Il faut donc que ce voyage ait un but qui lui paraisse mériter d’être atteint au risque de tout ce qui pourra s’ensuivre à Madrid. Quel est ce but ? Le temps nous le dira, si réellement il y a là autre chose que du caprice et de l’imprudence. En attendant, il importe que notre gouvernement ne perde pas de vue l’Espagne. Sa tranquillité et la conservation de son gouvernement constitutionnel intéressent la France. Le cabinet du 1er mars en est convaincu.

On répand le bruit de la mort du roi de Prusse. Cet évènement qui aurait pu, il y a quelques années, inspirer de sérieuses inquiétudes pour la paix de l’Europe, ne peut guère en inspirer aujourd’hui. L’héritier du trône a compris que le chef d’une nation doit être avant tout un homme politique, et la Prusse sait que sa prospérité, sa force, son avenir, exigent le maintien, pour long-temps encore, de la paix générale.


REVUE MUSICALE




L’Opéra-Comique a pris demeure à la salle. Favart, et l’on peut dire que le genre national s’est bâti là un fort magnifique palais, trop magnifique peut-être, car au milieu de tant de soie, de lumière et d’or, au milieu de ce luxe oriental et de cette sonorité plus vaste, toutes ces petites passions, tous ces petits airs, toutes ces petites voix surtout semblaient confuses, et faisaient le premier jour une assez pauvre mine. Heureusement, dès le lendemain, Zanetta est venue en aide au répertoire ; Zanetta, un de ces petits chefs-d’œuvre comme M. Auber, M. Scribe et Mme Damoreau en inventent seuls, une partition toute resplendissante de perles de mélodie, de paillettes d’esprit, de costumes de cour brodés d’or, et comme disposée à souhait pour la circonstance.

En inaugurant la nouvelle salle par le Pré-aux-Clercs, l’Opéra-Comique a voulu rendre un hommage bien légitime à la mémoire d’Hérold. Hérold, si l’on y pense, est l’un des jeunes maîtres qui ont le plus contribué à l’illustration de l’école française. Contemporain de Boïeldieu et d’Auber, il garde sur le chantre mélodieux de la Dame blanche et des Deux Nuits une incontestable supériorité dans le développement instrumental, et, s’il lui manque un peu de cette verve intarissable, de cette inspiration de toutes les heures et presque volontaire, qui fait de M. Auber un génie singulier, il a rencontré dans la plupart de ses partitions, dans Marie, dans Zampa, dans le Pré-aux-Clercs, des idées qui, pour la grace, la distinction, le tour original, ne le cèdent en rien aux motifs les plus heureux de la Muette, de Gstave ou du Domino noir. A l’étranger, Hérold est, avec M. Auber, le maître qu’on affectionne le plus ; les Napolitains ont accueilli Zamppa avec enthousiasme, il est vrai que Lablache. jouait Zampa ; et, tandis que les coryphées d’une école que nous avons vue avorter prétendent chez nous si plaisamment qu’il n’y a point de musique française, à Francfort, à Dresde, à Berlin, on ne chante, on n’aime, on n’applaudit que l’Ambassadrice, la Muette, la Dame blanche ou Zampa. Non que les Allemands traitent avec ingratitude les chefs-d’œuvre de leurs grands maîtres ; en fait de chefs-d’œuvre, les Allemands se souviennent : ils professent le même culte pour Oberon, Fidelio, ou la Flûte enchantée, que pour Egmont, Faust, ou les Brigands, ce qui ne veut pas dire qu’on joue plus souvent sur leurs théâtres Faust que Fidelio, Egmont que la Zauberfloete. S’ils affectionnent à ce point la musique italienne et française, c’est tout simplement qu’ils savent par cœur les chefs-d’œuvre de Beethoven et de Weber, et que ce qui se fait aujourd’hui chez eux ne les tente guère. En musique, l’Allemagne vit dans notre présent, mais sans abdiquer son passé, tout simplement parce qu’elle le trouve bon et moins à dédaigner qu’il ne nous semble à nous autres. Si jamais M. Auber était las des dédains que les grands génies de notre temps affectent à son égard, nous lui conseillerions de faire un voyage dans la patrie de Beethoven et de Weber, et là peut-être, en assistant aux succès prodigieux que ses partitions obtiennent sur toutes les scènes, en entendant toutes ces voix formées aux mélodies du Freyschutz, d'Euryanthe et de Fidelio, entonner le soir, en plein vent, les chœurs de la Muette ou les motifs de l’Ambassadrice, peut-être il se consolerait de n’avoir point écrit des symphonies philosophiques et des opéras humanitaires.

En affichant pour son jour d’ouverture le Pré-aux-Clercs d’Hérold, l’Opéra-Comique a fait un acte de convenance qui lui a réussi. C’est ainsi que depuis quelques armées les italiens ont pris la coutume d’inaugurer la saison d’hiver avec les Puritains de Bellini ; et peut-être y aurait-il plus d’un rapprochement à faire entre ces deux partitions, œuvres suprêmes de deux génies qui se ressemblaient tant. Ecoutez le Pré-aux-Clercs ; que de mélancolie dans ces cantilènes si multipliées ! que de pleurs et de soupirs étouffés dans cette inspiration maladive ! comme toute cette musique chante avec tristesse et langueur ! Il y a surtout au premier acte une romance d’une mélancolie extrême ; l’expression douloureuse ne saurait aller plus loin. Eh bien ! cette phrase d’un accent si déchirant, vous la retrouvez dans les Puritains ; et, chose étrange, pour que rien ne diffère, les paroles sur lesquelles s’élève cette plainte du cygne, les paroles sont presque les mêmes : Rendez-moi ma patrie ou laisse-moi mourir, chante Isabelle dans le Pré-aux-Clercs, et dans les Puritains, Elvire : Rendetemi la speme o lasciate mi morir. Quoi qu’il en soit, le Pré-aux-clercs d’Hérold est, comme les Puritains de Bellini, une partition pénible à entendre. Cette mélancolie profonde qui déborde finit par pénétrer en vous. Chaque note vous révèle une souffrance de l’auteur, chaque mélodie un pressentiment douloureux, et votre cœur se navre en entendant cette musique où l’ame de ces nobles jeunes gens semble s’être exaltée, cette œuvre écrite pendant les nuits de fière, et dont la mort recueillait chaque feuillet. – Puisque l’administration voulait donner quelque solennité à la reprise du Pré-aux-Clers, elle aurait dû apporter à l’exécution plus de soin qu’elle n’a fait. On a bien mis en avant les meilleurs sujets dont on dispose, mais les études ont manqué. Ces voix, assez convenables, du reste, quand elles chantent seules, ne savent ni s’accorder entre elles ni se fondre. Aussi c’est une chose déplorable que la manière dont on exécute le charmant trio du troisième acte. A la quatrième mesure, les chanteurs commencent à s’apercevoir un peu tard qu’ils chantent faux horriblement, et, de peur que le public ne manifeste sa mauvaise humeur, ils prennent le parti de baisser la voix au point qu’on finit par ne plus les entendre : c’est bien quelque chose de gagné ; mais ne vaudrait-il pas mieux, à ce compte, ne pas chanter du tout ? M. Roger, qui joue le rôle de Mergy, possède une voix de tenor assez agréable, et, s’il voulait s’en tenir à chanter la note, on n’aurait rien à dire. Malheureusement Rubini lui tourne la tête, et cette fièvre d’imitation, qui le travaillait déjà au théâtre de la Bourse, semble croître encore à Favart. Cependant, parce qu’on chante sur la scène où le vaillant ténor enlevait, à l’étonnement de tous, le célèbre trille de la cavatine de Niobé, il ne s’ensuit pas que l’on doive à tout propos se jeter dans des effets de voix que rien ne justifie, et vouloir piper à la volée des mi-bémols suraigus, au risque de faire comme ce corbeau de la fable qui fond sur la proie de l’aigle et s’y empêtre.

On se demande si la partition nouvelle de M. Auber vaut l’Ambassadrice et le Domino noir, grave question que nous n’essaierons pas de résoudre, attendu que c’est là tout simplement une affaire de goût. Les uns aiment mieux l’Ambassadrice, d’autres préfèrent le Domino noir ; nous en connaissons qui se déclarent ouvertement pour Zanetta, et franchement tous ont raison. Ce que nous pouvons dire, c’est qu’il n’y a rien dans le Domino de plus ingénieux, de plus délicat, de plus heureusement trouvé que le chœur des jeunes gens à table, les couplets de la jardinière dans Zanetta ; l’air de la princesse au troisième acte et le duo qui suit peuvent se comparer aux meilleures inspirations de l’Ambassadrice. L’ouverture surtout est un morceau exquis que d’enjouement et de coquetterie dans les motifs, de soins minutieux dans les moindres détails de l’instrumentation ! La phrase de l’allegro est d’une originalité irrésistible, et la salle entière frémit d’aise chaque fois qu’elle entend revenir cet arpège de flûte sur l’accord de la tonique. Quelle que soit l’opinion qu’on ait à l’égard de M. Auber, on ne peut s’empêcher d’admirer cette fécondité singulière dont il donne à tout instant de nouvelles preuves. Le nombre des ouvertures remarquables que M. Auber a produites est tel qu’il serait difficile de les compter, et cependant sa verve, loin de s’épuiser, semble renaître d’elle-même. L’ouverture de Zanetta ne le cède en rien à celles de la Muette, de Gustave, de l’Ambassadrice. — Vous direz qu’il n’y a rien là de bien sublime, et que l’expression des grandes choses de la nature ou du cœur humain n’a rien à voir dans cette affaire. — D’accord ; mais tout cela est d’une si charmante combinaison, d’une mélodie si claire, d’un travail si parfait, qu’on oublie aisément l’enthousiasme échevelé pour s’en amuser comme d’un bijou merveilleux. Le secret, du succès de M. Auber est dans son esprit et son talent, deux facultés qui, au besoin, tiennent lieu du génie, et qui ont sur lui l’avantage de s’épuiser moins vite. M. Auber se complaît dans les choses enjouées et faciles ; son inspiration aime les petits airs, les motifs, les traits d’esprit de la musique. Une fois seulement il est sorti de son cercle, ç’a été pour écrire la Muette ; puis, soit spéculation habile, soit goût naturel, il y est rentré pour n’en plus sortir, et tout porte à croire qu’il s’y maintiendra long-temps encore. L’ouverture est sans contredit le meilleur morceau de l’opéra ; l’introduction a de la grace, et, chose assez curieuse pour un chœur de gens attablés, une mélancolie qui lui sied à ravir. Le ton raide et empesé de cette musique, ces modulations qui procèdent carrément, et dans le goût du XVIIIe siècle, tout cela convient à merveille au comme il faut de ce gala de gens de cour. La musique s’arrête ; puis, après quelques instans de dialogue, elle reprend pour accompagner le cliquetis des verres que les convives poudrés entrechoquent avec une gravité fort amusante. La cavatine de la princesse, au premier acte, procède un peu comme toutes les cavatines italiennes ; cependant, à l’élégance de la cabaletta, à la délicatesse de l’instrumentation, on sent que M. Auber a passé par là. Donizetti ou Pacini ne font point tant de façons : leur motif une fois trouvé, le reste ne les inquiète guère, et la plupart du temps ils s’en remettent au chanteur pour le succès du morceau. M. Auber, lui, déploie toutes sortes d’artifices pour relever sa pensée, et ses cavatines italiennes ont toujours un petit minois français qui vous séduit. Il y a peu de musique dans Zanetta ; en général, M. Auber n’en use sur ce point qu’avec une certaine tempérance, et distribue ses morceaux de loin en loin, et de manière à laisser la pièce aller son train librement. En véritable compositeur d’opéra-comique, il ne va jamais bien avant dans la situation, de peur de l’arrêter, et sa musique serait au désespoir d’empêcher son monde de saisir un trait d’esprit dans le dialogue. M. Auber ne prétend jamais absorber sur lui toute l’attention et tout l’enthousiasme de la salle, comme le fait Meyerbeer, par exemple, et laisse à Mme Damoreau ainsi qu’aux auteurs de la comédie la part qui leur revient des succès et des plaisirs de la soirée ; et lorsque la pièce est agréable, spirituelle et de bon goût, comme cela s’est rencontré dans l’Ambassadrice et le Domino noir, comme cela se rencontre encore dans Zanetta, personne ne songe à se plaindre.

Mme Damoreau chante cette musique à ravir ; elle fredonne, elle gazouille, elle vocalise à cœur joie, comme le rossignol sur la branche. Ce sont des points d’orgue merveilleux, des arabesques à perte de vue, des roulades qui s’égrènent en petites notes de cristal. Pour Mme Damoreau, il n’y a que M. Auber ; lui seul connaît les secrets de cette voix si souple, si flexible, mais si frêle ; lui seul peut toucher sans le briser à ce talent si délicat ; en dehors de l’Ambassadrice, dActéon, du Domino noir, de Zanetta, il n’est point de succès pour Mme Damoreau. Une fois seulement, dans le Shérif ; la cantatrice de M. Auber voulut chanter pour un autre, et l’on vit quelle mésaventure ce fut. Sa voix semblait étouffée ; on ne l’entendait plus, cette voix d’ordinaire si agile, si vive, si légère dans son essor ; on eût dit qu’elle ne pouvait soulever de terre les notes de plomb de M. Halévy. La ballade que chante Zanetta au second acte serait une inspiration originale, si les couplets dActéon et la chanson de l’Aragonnaise dans le Domino noir n’existaient pas. Malheureusement tout, jusqu’aux traits de vocalisation, rappelle ces deux fantaisies, qui sont fort agréables, mais qu’il était au moins inutile de fondre en un seul morceau. L’enthousiasme singulier dont Mlle Rossi a été l’objet à la première représentation de Zanetta nous a semblé assez peu légitime. La voix de Mlle Rossi, étendue et vibrante, a le défaut de chevroter souvent et de manquer presque toujours de justesse dans l’intonation. Mlle Rossi devrait, avant tout, égaliser les registres de son organe, mettre en harmonie ses notes du medium avec les cordes aiguës ; ce serait là un travail bien simple, et qui lui vaudrait mieux que ces roulades ambitieuses où elle semble se fourvoyer à plaisir, et que ces points d’orgue à mi-voix, ces demi-teintes que Mlle Grisi touche avec une délicatesse si exquise et qu’il faut lui laisser.

Le théâtre de l’Opéra-Comique possède maintenant la salle la plus élégante et la plus sonore que nous ayons : c’est à lui de savoir comprendre les exigences de son nouvel état. Aujourd’hui que toutes ces restaurations sont accomplies, qu’il a multiplié les lustres et les glaces, rembourré les banquettes, peint les murailles à neuf, il s’agit de s’occuper un peu de la musique. Dans cette salle que les Italiens ont tenue, les ariettes de la place de la Bourse ne seraient plus de mise, et, si le vieil Opéra-Comique s’obstinait à venir roucouler ses pauvres chansons sur cette scène où fut Rubini, tout le monde lui rirait au nez. Nous ne prétendons pas ici que l’administration doive renoncer complètement à un genre qui a fait si souvent sa fortune ; mais n’est-il pas un moyen de tout concilier, d’entrer dans une voie plus large, de satisfaire aux exigences nouvelles, sans rompre avec son passé ? L’Opéra-Comique joue tous les jours ; pourquoi n’alternerait-il pas ? Sans ce projet d’agrandir le répertoire, quelle raison auraient les derniers engagemens qu’on a faits ? Est-ce une cantatrice d’opéra-comique, Mme Eugénie Garcia, cette voix de contralto que le dialogue embarrasse, et qui ne trouve de puissance et d’effet que dans l’expression dramatique ? Et M. Marié, M. Masset, comment les emploierez-vous en dehors de l’action musicale ? Il faut aujourd’hui des ouvrages largement accusés, où la musique tienne la plus grande place, des opéras enfin. La Cenerentola, la Straniera, la Lucia, Freyschütz, sont des opéras-comiques à leur manière. Voilà le genre où vous devez incliner, le seul qui convienne aux chanteurs que vous avez, le seul que le public puisse adopter à Favart. Après cela, l’Ambassadrice, le Domino noir, Zanetta, auront leurs jours dans la semaine, et l’accueil gracieux du public ne leur manquera pas. Donizetti n’exclut pas M. Auber, pas plus que Mme Garcia n’exclut Mme Damoreau. Tout au contraire, ces élémens, loin de se nuire, doivent se venir en aide l’un à l’autre, et c’est d’une combinaison intelligente des deux genres que dépendent la variété, du répertoire et la fortune du théâtre.


L’Opéra change de directeur : le gouvernement de l’Académie-Royale passe des mains de M. Duponchel dans celles de M. Léon Pillet. M. Monnais, qu’on avait récemment adjoint à l’administration, prend les fonctions de commissaire royal qu’avait M. Billet, et M. Aguado continue à soutenir l’entreprise et va poursuivre à travers de nouvelles combinaisons son rêve de réunion des deux théâtres et de surintendance. Prendre l’Opéra dans les circonstances présentes est un acte de courage dont il faut tenir compte. Jamais, en effet, la situation ne fut plus grave, jamais les embarras et les difficultés de toute espèce ne se multiplièrent davantage. Les partitions et les chanteurs manquent, et le découragement est partout. Trouver des chefs-d’œuvre et des sujets qui les exécutent, vaincre l’indifférence du public, quelle tâche ! mais aussi quelle fortune si l’on réussit ! Prendre l’administration de l’Opéra dans l’état de choses actuel, c’est jouer la fameuse partie de M. Véron en 1830. M. Véron a gagné, grace à Robert-le-Diable, à Nourrit, à Mlle Falcon, à Mlle Taglioni ; il pouvait tout aussi bien perdre, et de pareils élémens ne se rencontrent pas tous les jours. On parle de reprise, et pour commencer on cite Fernand Cortez. A merveille ; mais pourquoi cette partition de M. Spontini plutôt que toute autre ? Fernand Cortez, voilà un choix qu’on aura peine à s’expliquer. Si c’est une concession que le théâtre prétend faire aux amis de l’art, ou, pour mieux dire, aux amis de cet art pompeux et faussement sublime, nous craignons que l’exécution ne réponde point à ses vues. On connaît M. Massol dans Cortez, et chacun sait que penser de ces éclats de voix que le chanteur méridional prodigue avec une si extraordinaire intempérance. Quelque bruit qu’on ait voulu faire de la voix de M. Massol, nous ne pouvons nous empêcher de dire qu’il est venu au monde au moins un siècle trop tard. Le style de M. Massol aurait pu être apprécié au temps où florissait Joliette ; mais le moyen d’admirer aujourd’hui cet organe sonore et vibrant, dont rien ne modère l’émission, cette voix fruste et sans méthode ? Quant au rôle d’Amazilli, le public se souvient de Mme Damoreau, et nous doutons qu’il y goûte fort les points d’orgue de Mme Stoltz. D’autre part, si c’est une spéculation, on se trompe ; cette musique fanfaronne et gonflée de vent, qui chante un peu comme déclament les matamores de la comédie espagnole, cette musique ne saurait plaire aujourd’hui. Fernand Contez est un opéra un peu dans le genre des tragédies de l’empire ; or, si l’on s’avisait de remettre à la scène le Sylla de M. Jouy ou l’Hector de Luce de Lancival, l’enthousiasme ne serait pas bien grand au Théâtre-Français. Du reste, M. Spontini l’a senti tout le premier, lui qui, du fond de l’Allemagne, envoie des huissiers à l’administration de la rue Lepelletier pour empêcher qu’on ne joue sa pièce. Songez bien qu’il y a là plus qu’une question de mise en scène, et que, si le maître de chapelle de Berlin ne prévoyait que sa musique ennuiera tout le monde à Paris, il n’aurait certainement pas si vite pris la mouche, et se serait bien gardé de se mettre en frais de démarches et de protestations qui, pour offrir un côté ridicule, n’en sont pas moins très significatives. Il est aussi question d’arranger l'Hamlet de Shahespeare pour M. de Ruolz. A la bonne heure ! au moins M. de Ruolz trouvera à qui parler, et, si les idées manquent dans sa musique, on n’ira pas s’en prendre au poème. Quelle magnifique partition on ferait avec Hamlet, si l’on avait pour soi le génie et la puissance de Mozart, la mélancolie de Bellini, la fantaisie romantique de Weber ! Et certes, il ne faudrait rien moins pour suffire à tant d’imagination et de spectacle, de variété poétique et de mouvement. Quel chef-d’œuvre Mozart eût fait avec la scène de l’ombre et la scène des comédiens, lui qui a su écrire les deux finales de Don Juan ! Quelle douce chanson Bellini eût mise sur les lèvres pâles d’Ophélie cueillant ses doigts de mort sous le saule au bord des eaux ! Et le terrible refrain du fossoyeur, ne pensez-vous pas que Weber a mal fait de mourir sans le noter ? car lui seul en pouvait deviner la musique. C’est une œuvre de cette dimension, de cette importance, qu’on voudrait confier à la muse de l’auteur de Lara et de la Vendetta ! Allons donc ! mais on n’y songe pas. Un Hamlet de Rossini, à la bonne heure ; de Meyerbeer, encore. Toute autre tentative échouerait infailliblement. Qu’on se souvienne du Macbeth de M. Chelard ; ce sont là des exemples qu’il n’est pas besoin de renouveler, un seul suffit.

L’Opéra va suspendre ses représentations pendant un mois. On profitera du congé de Duprez et de Mme Dorus pour restaurer la salle et donner à ses murs enfumés un air de fraîcheur et d’élégance que le voisinage de la salle Favart rend aujourd’hui indispensable ; puis on ouvrira par le Diable amoureux, un ballet nouveau dont on dit merveilles. C’est décidément Mlle Noblet qui sera chargée du rôle destiné d’abord à Mlle Elssler et confié depuis à Mlle Grahn, qu’une maladie du genou retient loin de la scène. Triste chose, quand le mal prend les cantatrices à la gorge et les danseuses à la jambe ! On ne parle pas encore de l’opéra qui doit venir après ; cependant il n’y a pas à hésiter. Dans des circonstances aussi graves, il faut absolument une œuvre de maître, une œuvre de fonds, qui tienne le répertoire avec honneur, et nous ne voyons guère que M. Meyerbeer qui puisse venir en aide à l’administration. Reste à savoir si M. Meyerbeer voudra consentir à livrer son opéra. La représentation au bénéfice de Mlle Falcon, cette triste soirée qui brisa tant d’illusions et d’espérances, est venue déranger tous les plans du maître, qui, dans la confiance où il était du rétablissement de la jeune cantatrice, disposait déjà pour elle son rôle nouveau. Du reste, M. Meyerbeer arrive ; la nouvelle des changemens survenus dans l’administration a été le surprendre à Berlin, et sans tarder un instant, il s’est mis en route. Il vient étudier son terrain, observer toute chose, se rendre compte du présent et de l’avenir ; et, s’il ne voit pas là quelque cantatrice à la hauteur de sa musique, quelque tragédienne jeune et vaillante, Pauline Garcia, par exemple, soyez sûrs qu’il vous échappera sans rien dire, et partira un beau matin pour aller prendre les eaux en Bohême ou monter les Huguenots dans quelque duché.


Le succès que les Huguenots viennent d’obtenir dans les capitales des états de Brunswick et de Hanovre mérite qu’on en parle. Le duc de Brunswick avait écrit à M. Meyerbeer pour l’inviter à venir diriger la mise en scène de son œuvre, et le maître dut se rendre aux gracieuses instances du royal dilettante. Dès son arrivée, M. Meyerbeer trouva toutes choses en train ; les dispositions matérielles avaient été prises d’avance, seulement on ne s’était pas encore occupé de la musique, de crainte d’entrer dans de fausses voies, et de contracter sur de simples indications des habitudes que le maître désapprouverait à sa venue. La présence de M. Meyerbeer électrisa tout le monde, et l’on se mit au travail avec un tel enthousiasme, qu’en vingt jours, ni plus ni moins, la partition des Huguenots se produisit sur la scène avec tous ses effets gigantesques, tout son appareil d’orchestre et de chœurs. Quand la susceptibilité minutieuse de M. Meyerbeer à l’endroit de l’exécution ne serait point là pour attester le fait, nous n’aurions pas de peine à croire à l’heureuse issue de l’entreprise, malgré la promptitude avec laquelle il semble qu’on l’a menée. Les chanteurs, en Allemagne, sont doués d’une intelligence musicale qui vous étonne, d’un instinct merveilleux pour saisir en un instant la volonté du maître et pénétrer dans son esprit, ce qui ne les empêche pas d’avoir dans l’occasion des voix fort belles, et dont on pourrait citer le timbre sonore et la puissance de bon aloi. N’oublions pas que le premier ténor qu’il y ait après Rubini chante à Carlsruhe pour le grand-duc de Bade. Dernièrement, il s’agissait de mettre à l’Opéra le Freyschütz de Weber, et l’on dut presque aussitôt renoncer à cette idée, tout simplement parce qu’on s’aperçut qu’il n’y avait là personne pour chanter la partie de Max. Eh bien ! ce rôle pour lequel Duprez n’est pas de taille, Haitzinger, depuis dix ans, le chante sans se fatiguer, et trouve encore moyen de suffire à toutes les partitions du répertoire italien et français, c’est-à-dire que le ténor de Carlsruhe chante la Sonnanbula, le Pirate, la Muette, Robert-le-Diable, en même temps que Freyschütz, Oberon et Fidetio. La musique de Weber surtout, il n’y a qu’en Allemagne que les chanteurs en comprennent l’esprit. Ces gens-là, avec des voix souvent médiocres, des talens du troisième ordre, qu’on ne supporterait pas dans l’,Ambassadrice ou le Pré-aux-Clercs, vous font tressaillir dans le Freyschütz, et cela par la seule force du sentiment qui les anime, et de la tradition qu’ils possèdent ; car il y a une tradition pour la musique de weber, comme pour les comédies de Molière, avec cette différence pourtant que la tradition française ne sort pas des écoles et s’acquiert par l’étude et la persévérance, tandis que l’autre est dans l’ame et se trouve partout en Allemagne, dans les cascades du Rhin, sur les montagnes du Harz, dans les échos mystérieux des forêts de Thuringe ou de Bohême. Partout, même dans les plus petites villes, vous rencontrez des chœurs et des orchestres ; et telle est la puissance de cet instinct dont nous parlons, de cette volonté musicale, qu’avec des ressources bien moindres que celles dont nos premiers théâtres disposent, on atteint aux plus grands effets.

La cantatrice de Brunswick qui chante Valentine, possède une voix de soprano aiguë, et pourvue en même temps de cordes graves qui dans le duo avec Marcel, au troisième acte, rappellent les belles notes de Mlle Falcon. Du reste, c’est une chose assez commune en Allemagne de rencontrer des voix de soprano remarquables dans Robert-le-Diable et les Huguenots. Il est vrai que M. Meyerbeer ne néglige rien pour qu’il en soit ainsi, et ne s’épargne ni les soins, ni les voyages. Après Freyschütz, Oberon, Euryanthe et Fidelio, c’est incontestablement Robert-le-Diable et les Huguenots, qu’on exécute le mieux partout. Peut-être faut-il ajouter à la raison que nous donnions un certain air de famille que la musique de M. Meyerbeer emprunte à l’inspiration de Weber, et qui fait qu’on trouve sans peine des Alice et des Valentine au pays d’Agathe et d’Euryanthe. C’est l’usage, en Allemagne, lorsque le musicien est présent, qu’il dirige lui-même l’orchestre : le duc de Brunswick a témoigné à M. Meyerbeer le désir qu’il aurait de le voir présider à la fête, et le maître s’est résigné de bon cœur à tenir le bâton. Jamais aussi on n’avait vu enthousiasme pareil ; ce fut d’un bout à l’autre une exécution à faire envie aux plus beaux jours du Conservatoire. Intelligens, habiles à saisir les moindres nuances, tantôt, pendant les fantaisies du second acte, glissant comme l’eau sous la feuilléen tantôt se déchaînant au quatrième comme la tempête, tous ces instrumens obéissaient au moindre regard du compositeur, au moindre signe de sa main. Quel triomphe ! mais aussi quels dangers il a courus ce soir-là ! Diriger lui-même en personne sa musique ! avec la susceptibilité maladive qu’on lui connaît, s’aventurer à travers les orages de son orchestre ! le péril eût été moins grand pour lui en pleine mer, au milieu du tumulte des flots et des éclairs. Quand on pense que pendant quatre heures d’horloge la vie du chantre des Huguenots a été suspendue à quelque chose de plus fragile et de plus ténu qu’un fil, à un son, et qu’il dépendait du dernier timbalier de le faire mourir d’angoisses et de désespoir !

Tous les succès de salon ont été cet hiver pour une jeune provinciale, Mlle G…, de Toulouse, qu’un auguste patronage recommandait à Paris. Mlle G… est une gracieuse personne d’une voix de soprano aiguë et limpide, et qui chante la cavatine de Robert-le-Diable et les romances de Mlle Puget de manière à provoquer dans un salon les frémissemens les plus délicieux. On a crié au prodige, un peu vite peut-être ; on a parlé de théâtre, de débuts à l’Opéra ; M. Duponchel est survenu avec M. Halévy. Nous conseillons vivement à Mlle G… de se défier des promesses qu’on va lui faire ; l’empressement des directeurs ne manque jamais lorsqu’il s’agit d’attirer au théâtre un succès du monde. On gagne ainsi un nom déjà connu pour les affiches, des débuts dont on s’occupe partout, et que les plus hautes sympathies accompagnent. Si la chose réussit, on s’en fait gloire ; s’il y a échec, on en est quitte pour aller se pourvoir ailleurs. L’exemple de M. de Candia, cette noble voix dont on pouvait tirer un si grand parti et qu’on laisse se rouiller dans l’inaction, est là pour tenir en respect les volontés les plus déterminées. D’ailleurs, rien ne semble moins convenir à la scène que le talent de Mlle G… ; et pour laisser de côté son inexpérience musicale, et ne parler ici que de ses avantages, cette voix douce et frêle, éclose aux bougies et dans une atmosphère de bienveillance, s’entendrait à peine dans la vaste salle de l’Opéra. Nous parlons d’une voix née au-dessus du théâtre ; en voici une venue de plus bas et dont on a fait, Dieu merci ! assez de bruit : celle du tonnelier de Rouen. Un joyeux compagnon, cerclant ses foudres, entonne quelque refrain populaire avec une voix de basse magnifique ; un homme passe dans la rue au même instant, et voyez un peu le hasard ! cet homme est justement le directeur de l’Opéra. M. Monnais trouve qu’il n’a jamais rien ouï de pareil ; il admire, il s’étonne, et, ravi de la découverte, révèle au basso cantante tous les trésors qu’il a dans son gosier : « Si tu veux chanter à l’Opéra, je te donne mille écus cette année, puis six mille francs, puis douze, et ainsi de suite jusqu’à cent. » L’ouvrier n’y tient pas d’aise, ouvre de grands yeux, et l’on signe l’engagement sur le tonneau. A l’heure qu’il est, cette voix magnifique est à Paris ; on la forme pour la scène, on lui apprend à lire et à écrire, à porter un chapeau et des gants. Cette voix a des maîtres d’escrime, des maîtres à danser, des maîtres de grammaire, de philosophie et de littérature, ni plus ni moins que le bourgeois gentilhomme ; dans quelques années, elle débutera, et fasse le ciel qu’elle n’en vienne pas à regretter ses tonneaux !


Les différends survenus entre l’administration du théâtre de la reine et les dilettanti de Londres sont définitivement levés. M. Laporte, trouvant que Tamburini lui coûtait beaucoup trop cher, avait imaginé de le rayer de ses cadres cette année. Une troupe composée de Lablacbe, de Rubini et de Mlle Grisi, offrait, à son avis, un ensemble assez imposant ; on en serait quitte pour se passer de deux ou trois chefs-d’œuvre de Rossini et de Cimavosa, ou, s’il fallait absolument produire Otello, la Cenerentola, le Matrimonio, pour avoir recours au premier basso cantante qui se rencontrerait, à quelqu’un de ces pauvres diables toujours en humeur d’affronter les risées d’une salle. Par malheur, le public de Londres a refusé d’entrer pour sa part dans ces calculs d’économie, et les hostilités ont commencé, l’irritation des avant-scènes était au comble. Toutes les fois que la reine n’assistait pas au spectacle, c’était un bruit à ne pas s’entendre, un tumulte qui a fini par déplaire à ces voix accoutumées à ne s’élever que dans le silence. Force a été à l’impresario de fléchir et de céder à cette émeute que dirigeait en personne un prince du sang. On a nommé des arbitres ; le comte d’Orsay a prononcé, et Tamburini chante. Mais là ne devait point s’arrêter cette curieuse affaire. M. Laporte, au lieu de se tenir pour battu, a voulu encore se mettre en frais d’éloquence, et vient de répandre partout un factum des plus singuliers dans lequel il dit tout net au jeune duc de Cambridge qu’il est un libertin, un niais, un petit colonel de salon, et que la reine a fort bien fait de ne pas le prendre pour mari ; tout cela parce que le jeune duc, qui raffole de musique, use de son influence et de ses droits d’abonné pour empêcher un comparse de tenir l’emploi de Tamburini. Les noms de Mlle Grisi et de lord Castlereagh reviennent de temps en temps dans ce pamphlet, et font un cliquetis de scandale des plus agréables. Voilà certes bien du bruit pour une assez mesquine affaire. En France, les administrations s’exécutent de meilleure grace, et le ridicule ne va jamais si loin.




— M. Calamatta vient de graver avec un rare bonheur le portrait de M. Molé [1], peint en 1834 par M. Ingres. Ce portrait, remarquable à tant d’égards, qui n’a pas été exposé au Louvre, mais que M. Ingres a montré dans son atelier à de nombreux visiteurs, a trouvé dans M. Calamatta un digne et fidèle interprète. Le rôle que M. Molé a joué récemment dans le gouvernement du pays assure à cet ouvrage un accueil empressé. La ressemblance est frappante, et toutes les qualités du maître sont reproduites avec une exactitude scrupuleuse dans la belle planche que nous avons sous les yeux. La tête est modelée avec une finesse, une précision qui ne laisse rien à désirer. Les plans du visage et l’enchâssement des yeux, la forme et l’expression des lèvres sont rendus avec une clarté qui satisfera, nous en sommes certains, les juges les plus attentifs et les plus capables de prononcer en pareille matière. L’admirable exécution de cette tête nous reporte aux meilleurs temps de la gravure ; on s’aperçoit sans peine que le burin de M. Calamatta est conduit par une main savante et sûre d’elle-même, et comme cette fois l’interprète avait affaire à l’œuvre d’un homme aussi sévère pour lui-même que pour ses élèves, il n’a rien négligé pour reproduire jusqu’aux moindres élémens de son modèle. Nous avons eu le plaisir de contempler à loisir la toile de M. Ingres, et nous pouvons affirmer, sans redouter un démenti, que la gravure de M. Calamatta donne une idée complète de l’original. Les mains sont traitées comme la tête, avec une patience et un savoir qu’on ne saurait trop louer. Toutefois nous pensons que dans la main gauche la saillie des veines est traduite avec trop de détails et peut-être aussi avec un peu de sécheresse. Nous savons que ce défaut se rencontre dans la peinture, mais il est devenu plus sensible dans la gravure, et M. Calamatta a trop de goût pour ne pas comprendre les conditions diverses qui régissent ces deux formes de l’art. Toute la partie du vêtement qui recouvre le torse est d’un bon effet, mais la partie inférieure, celle qui recouvre les cuisses, n’est pas aussi satisfaisante ; la forme des membres n’est pas assez vivement accusée. Cette critique s’applique plus directement encore à l’étoffe du pantalon : il y a là un pli en tuyau qui s’avance on ne sait pourquoi, et que nous voudrions pouvoir effacer ; mais ce pli disgracieux existe en entier dans la toile de M. Ingres, et M. Calamatta ne pouvait prendre sur lui de le corriger. Nous devons en dire autant de l’ombre et de la lumière distribuées sur l’étoffe du fauteuil ; c’est un caprice, un enfantillage qui distrait l’attention et nuit à l’harmonie générale du portrait. Toutefois, malgré ces réserves sur le sens et la portée desquelles personne ne se méprendra, le portrait de M. Molé sera certainement compté parmi les œuvres les plus savantes de la gravure contemporaine. La simplicité des procédés employés par M. Calamatta fait de cette planche un morceau capital que nous ne saurions trop recommander à l’attention publique. La science et le talent déployés dans cette planche appellent naturellement M. Calamatta à des travaux plus importuns. Nous savons qu’un portrait tel que celui dont nous parlons est une véritable composition ; mais nous voudrions maintenant voir M. Calamatta entreprendre la reproduction de quelque belle œuvre de l’école italienne. La manière dont il a rendu le vœu de Louis XIII et le portrait de M. Molé est une garantie dont personne ne contestera la valeur ; aussi serions-nous heureux s’il se décidait à entrer dans la voie que nous lui indiquons.


— Le prix décerné par l’Académie française à M. Augustin Thierry, dans sa séance du 13 mai, en exécution du testament de M. le baron Gobert, a donné lieu à des attaques aussi injustes que violentes. A Dieu ne plaise que nous entreprenions de discuter la valeur historique et littéraire de tous les ouvrages soumis au jugement de l’Académie : il n’y avait pas moins de trente candidats pour le prix Gobert ; et s’il se trouve, parmi les ouvrages présentés, plusieurs livres d’un mérite incontestable, il en est aussi plus d’un dont le public ne soupçonne pas même l’existence. La décision de l’Académie ne soulève qu’une seule question : L’Académie a-t-elle fidèlement exécuté le testament du baron Gobert ? A-t-elle obéi scrupuleusement aux intentions du testateur ? Pour résoudre cette question, il suffit de relire la clause du testament qui concerne l’Académie française : « Je lègue à l’Académie française, dit le baron Gobert, dix mille livres de rente. Je désire que les neuf dixièmes de cette rente soient proposés en prix annuel pour le morceau le plus éloquent d’histoire de France ; l’autre dixième pour celui dont le mérite en approchera le plus. » L’ouvrage soumis par M. Augustin Thierry au jugement de l’Académie est-il vraiment supérieur en éloquence à tous les ouvrages présentés en même temps que le sien ? La réponse n’est pas difficile à trouver, et n’a pas même besoin d’être formulée ; car les journaux qui ont attaqué le plus vivement la décision de l’Académie n’ont pas songé un seul instant à contester le mérite éminent du candidat préféré. Toute leur argumentation porte sur les doctrines politiques de M. Thierry. Or, les doctrines qu’on lui attribue sont loin d’être celles qu’il professe, celles qu’il a professées depuis vingt-trois ans. On peut ne pas partager l’opinion de M. Thierry sur l’avenir politique de la France ; mais il faut une grande ignorance ou une mémoire singulièrement infidèle pour accuser l’historien de la conquête de l’Angleterre d’appartenir à l’école fataliste et de préférer le fait au droit. Pour réfuter cette accusation, il suffit de renvoyer le public et les adversaires de M. Thierry à l’Histoire de la Conquête de l’Angleterre, aux Lettres sur l’Histoire de France, notamment à celles qui concernent les communes de Laon, de Reims et de Vézelay. Il n’y a pas une seule page de ces deux beaux livres qui ne réponde victorieusement à l’accusation d’immoralité politique portée contre M. Thierry. Quant aux Récits des temps Mérovingiens et aux Considérations sur l’Histoire de France, seuls ouvrages qui soient vraiment en cause, et sur lesquels l’Académie avait à se prononcer, nous ne croyons pas qu’ils méritent davantage le reproche d’immoralité politique. Ni la partie critique, ni la partie narrative de ces deux volumes ne donnent raison au succès, abstraction faite du droit. La partie critique, par la nature même des questions traitées, ne donne aucune prise à cette accusation ; quant à la partie narrative, elle offre l’alliance heureuse, et bien rare aujourd’hui, de la science et de l’art, elle porte la clarté dans une période de notre histoire qui jusqu’à présent n’avait jamais été étudiée sans répugnance et sans fatigue. C’est une suite d’épisodes dont tous les élémens délient l’analyse la plus patiente, la plus sévère, et sont ordonnés, combinés, fécondés l’un par l’autre avec une adresse, une sagacité qu’on ne saurait trop louer. A ces signes, il est facile de reconnaître la véritable éloquence, la seule du moins qui convienne à la dignité de l’histoire. La décision de l’Académie est donc parfaitement équitable, et nous avons la ferme espérance que notre opinion sera partagée par tous les lecteurs impartiaux qui voudront juger pièces en mains et consulter la série entière des œuvres de M. Thierry. Si l’historien de la conquête de l’Angleterre ne dogmatise pas, il y a dans tous ses livres, outre le talent littéraire que personne n’oserait lui contester, une moralité implicite qui n’est pas moins évidente que son talent littéraire. Il groupe les faits de manière à montrer constamment où est le droit ; quel que soit l’événement qu’il raconte, qu’il s’agisse d’une bataille ou d’une négociation, il n’y a pas une de ses paroles qui puisse froisser la conscience la plus scrupuleuse ; il n’a rien à redouter de la définition de l’orateur donnée par l’antiquité, car son talent n’a jamais servi que la cause du bien.


— M. Amédée Thierry vient de publier le premier volume de son Histoire de la Gaule sous l’administration romaine. Cet ouvrage fait suite à l’Histoire des Gaulois, publiée pour la première fois il y a douze ans. Dans le premier de ces ouvrages, M. Amédée Thierry avait résolu d’une manière aussi neuve que hardie tous les problèmes qui se rattachent aux origines, aux migrations et aux luttes nationales des anciennes populations de la Gaule. Dans le second, il doit retracer l’histoire de cette province depuis la conquête romaine jusqu’à la ruine de l’empire des Césars et à l’établissement des dominations germaniques. Dans cette période, qui s’étend du Ier au Ve siècle de notre ère, la Gaule ne conserve plus rien des temps de son indépendance ; elle est province romaine, et toute son histoire repose sur cette question fondamentale Qu’était-ce qu’une province de l’empire romain au premier et au second siècle ? Quel était alors le sens politique et social du mot province ? Question très complexe que M. Amédée Thierry a traitée sous toutes ses faces, dans l’introduction de l’Histoire de la Gaule. Remontant jusqu’à l’origine et aux premiers siècles de Rome, l’auteur fait voir comment la politique de cette cité ambitieuse devint un principe d’unité sociale pour l’Italie, puis comment l’unité sociale de l’Italie prépara la future unité du monde romain. Avec l’empire commence la marche progressive du monde romain vers l’unité. Cette tendance se marque dans les institutions politiques par l’influence toujours croissante des provinciaux, dans les idées par la propagation du principe d’égalité entre les peuples et du principe de fraternité entre les hommes, dans le droit par les doctrines d’équité et par les modifications du droit civil qui se rapproche de plus en plus du droit des gens, dans la religion par les efforts du gouvernement romain pour établir la fusion de tous les cultes et par ceux de la philosophie pour fondre ensemble tous les dogmes ; efforts impuissans, il est vrai. Au christianisme était réservée la gloire d’atteindre ce but, et la société chrétienne continua ainsi la société romaine. Telles sont les idées que développe M. Amédée Thierry en les appuyant de preuves multipliées. Il est inutile de faire ressortir la nouveauté et l’élévation de ces aperçus. M. Amédée Thierry s’est placé, pour étudier le monde romain, non plus dans Rome comme les historiens ses devanciers, mais en dehors de Rome, dans une province d’abord conquise par la guerre, puis agrégée à l’état romain par une concession de droits. Outre l’introduction, le premier volume du livre de M. Amédée Thierry contient l’histoire de la province des Gaules depuis le règne des Antonins jusqu’au règne de Sévère. Nous reviendrons plus tard avec détail sur l’ensemble de ce travail important.


— Sous le titre de Mélanges de littérature ancienne et moderne, M. Patin a réuni plusieurs morceaux qui avaient depuis long-temps leur réputation justement faite près des hommes qui sont restés fidèles aux saines traditions littéraires, et que l’instinct toujours vif du beau rappelle à l’étude des grands modèles et à celle des critiques qui les sentent, les comprennent et les font comprendre. Ces mélanges, dont le haut enseignement et la collaboration à divers recueils ont été comme l’occasion première, gardent dans leur diversité même une sorte d’unité, et l’auteur nous paraît avoir parfaitement atteint le but qu’il explique dans sa préface ; ce but consiste à rattacher l’objet particulier de claque fragment à des considérations d’un ordre général sur l’histoire des littératures, leur développement individuel, et leurs mutuels emprunts, leurs rapports avec les révolutions des institutions et des mœurs et le mouvement des sociétés. La première partie du livre est consacrée à l’histoire de la poésie latine, et je ne saurais dire, vraiment avec quel charme d’esprit, quelle exactitude et quelle étendue d’érudition l’auteur a su rendre toujours attachant, nouveau même, un sujet qui est en possession depuis long-temps d’exercer tout à la fois les esprits les plus patiens, les plus graves et les plus déliés. Après avoir constaté l’utilité des études classiques, M. Patin retrace sommairement l’histoire de la poésie latine, depuis ses origines les plus lointaines jusqu’au siècle d’Auguste, et malgré la vaste étendue du sujet et le cadre resserré du travail, ces quelques pages sont déjà complètes. L’auteur nous montre en peu de lignes les grossières et informes ébauches de la poésie romaine au milieu des préoccupations de la guerre et de la conquête, l’effort et l’obstacle, ce que l’Italie reçoit de la Grèce, comment Rome la maîtresse absolue reste, dans le domaine de l’intelligence, la tributaire d’Athènes, comment elle cherche à s’affranchir de ce servage, quel cachet propre elle imprime à ses imitations. Le double travail de la pensée et de la langue se découvre ; chaque progrès est noté, chaque débris relevé de la poussière. Le procédé critique de M. Patin rappelle souvent la méthode supérieure de M. Sainte-Beuve. Il cherche, comme lui, dans tous les mystères de la vie, les influences secrètes, humaines, qui ont fait l’écrivain, et il aborde de même avec élévation et vivacité, à propos du détail intime, l’enseignement sévère et le côté grave et moral des choses. Envisagée de ce point de vue, l’histoire des œuvres et de la vie d’un homme célèbre, qu’il appartienne à la société antique ou à la société moderne, en mettant au grand jour les secrets les plus élevés de sa raison, les règles de sa conduite, ses vertus de citoyen ou d’homme privé, sera toujours pour tous une profitable leçon ; Un excellent morceau critique, de l’influence de l’imitation sur le développement des littératures, sert de transition entre l’étude de l’antiquité et celle de la littérature moderne. De Thou, Bossuet, Lesage, Rollin, et quelques noms plus récens, ont fourni à M. Patin le sujet de charmantes études ; on y retrouve, comme dans la partie antique du volume, les plus excellentes qualités d’esprit et de style, et il est facile de reconnaître qu’en vivant dans la longue intimité des maîtres, l’auteur a gardé quelque chose de leur élégance et de leur manière ; toutefois la partie neuve, originale du volume se trouve surtout dans les fragmens relatifs à l’antiquité. M. Patin, dans ces fragmens détachés d’un tout complet, a constitué une manière nouvelle. Il a montré tout à la fois les connaissances philologiques les plus étendues, une patience de recherches qui peut défier la patience allemande, et le sentiment le plus élevé, le plus juste de la vie et de l’art antique. Ces trop courts morceaux font vivement désirer la prochaine publication de l’Histoire de la Poésie latine. Débris dispersés d’une vaste mosaïque, ils suffisent à révéler les vraies beautés du monument, et du portique nous voyons déjà tout l’ensemble : atria longa patescunt.




  1. Chez Rittner et Goupil, boulevart Montmartre.