Chronique de la quinzaine - 31 mai 1910

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Chronique n° 1875
31 mai 1910


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Au moment où paraîtra cette chronique, le Parlement entrera en session, et l’attention se portera beaucoup moins sur la quinzaine close que sur celle qui s’ouvrira. Que sera, que fera la nouvelle Chambre ? Dans quel sens le gouvernement cherchera-t-il à s’orienter ? Aura-t-il une politique ? L’exposera-t-il sans ambages ? S’engagera-t-il avec toutes ses forces pour la faire prévaloir ? A toutes ces questions les faits apporteront bientôt une réponse ; mais il est dans notre caractère national d’être impatient, et chacun cherche à éclairer les obscurités de l’avenir avec une lanterne plus ou moins sûre. Le gouvernement a tout l’air de faire comme les simples citoyens. Une note officieuse, publiée dans les journaux, annonce sur un ton très ferme qu’il aura une politique, mais elle n’explique pas laquelle, et on se rappelle involontairement le cas de cet homme politique dont on disait qu’il ne savait pas encore ce qu’il voulait, mais qu’il le voulait déjà très énergiquement.

En attendant d’être mieux fixés sur les volontés du gouvernement, rendons justice à son esprit de méthode. Il a commencé par éclairer sa propre lanterne, et du même coup la nôtre : il a publié la statistique des diverses opinions qui se sont manifestées au cours des élections dernières et que le succès a consacrées. Tant de voix pour telle réforme, tant de voix pour telle autre : il a suffi pour les compter de se reporter aux programmes des candidats élus. Sans doute le procédé n’est pas infaillible ; sa légitimité pourrait même, à quelques égards, être contestée, puisque nos lois ne reconnaissent pas le mandat impératif et que le député n’est pas définitivement engagé par les promesses du candidat. Il faut bien admettre que la discussion serve à quelque chose, et à quoi pourrait-elle servir sinon à modifier des opinions trop légèrement énoncées ? Mais ces modifications ne sont pas sans limites, et, lorsque le pays s’est prononcé dans un certain sens, soit avec une forte majorité, soit même avec une minorité imposante, il y a là pour le gouvernement et pour les Chambres une indication dont il serait téméraire de ne pas faire état. Or c’est ce qui est arrivé pour la réforme électorale. Si M. Briand est, comme il l’a dit, l’homme des réalisations, il comprendra qu’il y a là une réalisation toute prête, et qui s’impose. Voici d’ailleurs les chiffres qui ont été donnés par le ministre de l’Intérieur. La Chambre se composant d’un peu moins de 600 députés, 271 se sont prononcés pour le scrutin de liste avec représentation proportionnelle, et 92 pour la réforme électorale sans plus de précision. Mais sur ces 92 députés, une cinquantaine au moins, qui appartenaient à l’ancienne Chambre, ont déjà voté la représentation proportionnelle, et c’est peut-être pour ce motif qu’ils ont jugé inutile d’entrer pour leurs électeurs dans de plu9 amples explications. On peut donc dire avec assurance que, au début de ses travaux, la nouvelle Chambre contient une majorité certaine de proportionnalistes, tandis que les partisans du statu quo électoral, ou de la proportionnée, — qu’on a ainsi nommée pour créer quelque équivoque avec la proportionnelle, — ou du scrutin de liste pur et simple, ne sont pas 140. La représentation proportionnée est celle qui établit une péréquation entre les circonscriptions électorales pour qu’elles contiennent approximativement le même nombre d’électeurs ; c’est une réforme qui a son intérêt, mais qui ne guérirait et qui n’a d’ailleurs pour objet de guérir aucun des maux dont nous souffrons ; les « mares stagnantes » qu’a si bien dénommées M. le président du Conseil auraient seulement les mêmes dimensions. Quittons la Chambre, voyons le pays : quelles ont été, parmi les électeurs, les proportions entre les partisans et les adversaires de la proportionnelle ? Ses partisans ont été 4 443 000, auxquels il faut joindre, au moins en partie, ceux de la réforme électorale sans plus de précision, qui ont été de 1162 000. Les partisans réunis du statu quo, de la proportionnée et du scrutin de liste pur et simple n’ont groupé que 1 652 000 suffrages. Après avoir mis ces chiffres en balance, qui pourrait dire que le pays ne s’est pas nettement prononcé en faveur de la proportionnelle ? En tout cas, ce n’est pas ceux qui ont fait la séparation de l’Église et de l’État, sans parler de plusieurs autres réformes importantes, en dehors de toute consultation nationale.

Bon gré, mal gré, on devra tenir compte de ces chiffres, et telle est bien l’intention du gouvernement puisqu’il les a publiés. Si les journaux seuls, avec leurs moyens propres, avaient dressé cette statistique, on aurait pu en contester l’exactitude ; mais le gouvernement a des moyens d’information supérieurs à tous les autres, et c’est pour cela sans doute que, à tort ou à raison, une confiance plus grande s’attache à ce qui vient de lui. Toutefois, si le caractère officiel d’une publication est une recommandation puissante auprès des simples citoyens, elle doit l’être encore davantage pour le gouvernement lui-même. Comprendrait-on qu’après avoir constaté la volonté du pays, il y substituât la sienne propre, ou celle de tel parti ou de tel autre ? Il aurait pu ne rien dire ; il n’était pas obligé de livrer à l’opinion la statistique qu’il lui a livrée ; il l’était d’autant moins qu’aucun de ses devanciers n’avait rien fait de pareil : aussi son initiative constitue-t-elle un engagement. Le moment des tergiversations est passé ; il faut se prononcer et on ne peut le faire que dans le sens de la proportionnelle. Il est bien vrai qu’en le faisant, M. Briand se mettra un peu, rien qu’un peu, en contradiction avec lui-même, mais cela vaut mieux que de se mettre en contradiction avec le pays. Lorsque celui-ci a prononcé, il ne reste plus qu’à s’incliner. Quelle ne serait pas la force de M. Charles Benoist et des partisans de la réforme contre une résistance gouvernementale ou parlementaire ? Ils parleraient au nom de plus de 5 millions d’électeurs, c’est-à-dire d’une force supérieure à toute éloquence, et, au surplus, ils sont éloquens eux-mêmes. M. Briand est trop habile pour se mettre en travers d’un pareil courant ; mais on lui conseillera de louvoyer, et là est le péril. Le succès de la proportionnelle est, en effet, un échec pour les radicaux-socialistes, et cet échec doit leur être d’autant plus pénible qu’il retombe de tout son poids sur la tête de quelques-uns de leurs principaux coryphées. On n’a pas oublié le banquet où M. Combes, qui le présidait, s’est prononcé contre la réforme. Il l’a fait très brutalement, sans ménagemens, sans nuances, suivant l’habituel procédé de son esprit simpliste. Dans une lettre-manifeste, M. Léon Bourgeois y a mis plus de formes, mais a conclu de même. Qui pourrait en être surpris ? Le parti radical tel qu’il est constitué, tel qu’il s’est comporté depuis une douzaine d’années qu’il est au pouvoir, est le produit légitime du scrutin d’arrondissement ; il en a tous les défauts, toutes les infirmités, tous les vices, et, naturellement, il s’y complaît ; mais c’est précisément pour ce motif que le pays n’en veut plus : il a jugé l’arbre par ses fruits qui lui ont paru amers.

Le scrutin de liste avec représentation proportionnelle devra donc être admis en principe et, en quelque sorte, comme entrée de jeu ; mais il y a plusieurs manières de l’appliquer et, là-dessus, sans doute, on discutera longtemps. Le danger est même qu’on ne discute jusqu’à la fin de la législature : c’est à quoi travailleront les adversaires avoués de la réforme et encore plus ses adversaires inavoués et déguisés. Les moyens abondent défaire échouer une réforme : le plus simple, le plus efficace est de la compliquer de réformes incidentes qui, elles, sont destinées à ne pas aboutir. Si on prend le département pour circonscription électorale, comme on l’a fait en 1848 et en 1885, et si on se contente d’y corriger et d’y tempérer le scrutin de liste par la représentation proportionnelle, tout sera facile, le but pourra être atteint en quelques semaines ou, si on veut, en quelques mois. Dans ces limites, qui sont vraiment les siennes, la réforme est mûre ; elle se fera aisément. Si, au contraire, à cette réforme primordiale, on en rattache certaines autres d’un caractère plus grandiose, mais, malheureusement, d’une réalisation plus complexe, le résultat sera tout autre : la Chambre tournera lourdement sa meule pendant quatre ans et son labeur restera stérile. C’est parce que nous en avons eu le sentiment ou le pressentiment, que nous avons dû faire des réserves sur le discours que M. le président du Conseil a prononcé à Saint-Chamond, pendant la période électorale. Il y avait des choses excellentes dans ce discours, mais il y en avait trop, et de trop grandes, dont le nombre et l’ampleur rappelaient le Ne quid nimis ! de la sagesse antique, ou le : Qui trop embrasse mal étreint, de la sagesse moderne. M. Briand a parlé de réunir plusieurs départemens en régions, et de faire de ces régions des circonscriptions électorales nouvelles, en attendant qu’on en fît des circonscriptions administratives et politiques. Ce sont là des conceptions dont il n’a pas et dont il ne revendique pas la paternité ; elles se sont présentées déjà à beaucoup d’esprits, dont quelques-uns sont de bons esprits, et nous les acceptons volontiers comme objets d’études : elles sont intéressantes et sérieuses ; le jour de la réalisation viendra peut-être pour elles, mais il est encore lointain. Ces grandes réformes, en effet, ne sont pas mûres comme l’est la réforme électorale réduite à ses dimensions naturelles, et, si on veut subordonner celle-ci à celles-là, on aboutira à un ajournement indéfini. Vouloir tout faire à la fois conduit généralement à ne rien faire. Qu’arriverait-il d’ailleurs si, après avoir englouti les départemens dans les régions, on tombait dans le chaos ? Le pays se jetterait dans une réaction violente qui risquerait d’emporter toutes les réformes à la fois et d’ébranler la République elle-même. Notre situation générale nous commande d’être plus modestes et de marcher à plus petits pas. Nous n’avons pas de bottes de sept lieues.

Veut-on l’exemple d’une réforme mal faite, parce qu’on a prétendit la faire porter sur un trop grand nombre de points en même temps ? On le trouvera dans le projet d’impôt sur le revenu de M. Caillaux. Un projet a pour nous plusieurs vices rédhibitoires, qui peuvent se résumer dans le mot d’inquisition ; mais il a aussi un défaut d’un autre ordre, qui est d’avoir voulu supprimer d’un seul coup nos quatre contributions directes, c’est-à-dire de jeter à bas tout notre édifice fiscal pour le remplacer par un autre. Cette fois encore nous demanderons ce qui arriverait si nous tombions dans le chaos ? Le pays se l’est demandé, lui aussi, avec inquiétude ; il a écouté la longue discussion dont le projet de M. Caillaux a été l’objet et ce qu’il en a compris ne lui a inspiré aucune confiance. Ce projet si prôné, si vanté, n’a rencontré sur le terrain électoral que 152 partisans décidés à le voter. A la vérité, 228 autres l’ont admis à correction ; mais c’est une manière de parler que nous pouvons adopter nous-même et qui signifie simplement qu’on ne veut pas du projet tel qu’il est. Qu’il puisse d’ailleurs être utile d’apporter des réformes à un système fiscal vieux de plus d’un siècle, personne ne le conteste, et tout le monde se serait rallié à des réformes successives qui auraient mis l’instrument fiscal mieux en rapport avec la matière à laquelle il s’applique. Mais M. Caillaux a voulu opérer en grand, et il s’est fait obstruction à lui-même. Son projet ne passera certainement pas tel qu’il a été voté par la dernière Chambre. Reste à savoir ce que fera le gouvernement relativement à ce projet ? Quelle attitude prendra-t-il à son égard ? Quel conseil donnera-t-il au Sénat, appelé maintenant à l’examiner ? Nous n’en savons rien, et peut-être le gouvernement ne le sait-il pas encore lui-même. Évidemment, il s’attachera à une réforme fiscale ; mais, si cette réforme devait être celle de M. Caillaux, on se demanderait pourquoi le gouvernement a publié une statistique d’où il résulte avec une clarté parfaite que le pays n’en veut pas. Il en veut une autre, soit : au gouvernement de rechercher et de dire laquelle. S’il se contentait de demander au Sénat de voter le projet Caillaux, il n’y aurait qu’un mot à répondre, c’est que le pays n’a donné à ce projet que 152 voix à la Chambre.

Nous énumérons rapidement les questions principales qui ont été posées aux élections dernières. Il y en a eu un assez grand nombre sur lesquelles nous aurons à revenir plus tard, lorsque la Chambre devra les traiter à son tour : par exemple, la question des monopoles d’État, et nous ne manquerons pas de rappeler alors que le monopole de l’alcool n’a réuni que 75 partisans, et celui des assurances, 101. Sans doute, ce ne sont pas des chiffres définitifs ; beaucoup de candidats ne se sont pas prononcés sur des questions qui n’intéressaient que médiocrement leurs électeurs ; mais l’indifférence de ces derniers est significative ; il est permis d’en conclure que des réformes autour desquelles s’est fait un si grand silence ne sont pas très vivement demandées par l’opinion. Les monopoles de l’alcool et des assurances ont un caractère purement économique ; nous ne le disons pas pour en diminuer l’importance, mais pour la caractériser. Il n’en est pas de même du monopole de l’enseignement. La question, ici, est plus haute ; elle touche aux intérêts moraux du pays et aux plus graves de tous, puisque l’enseignement donné à l’enfance prépare l’avenir.

Il y a quelques années, — c’était en 1899, — lorsqu’une grande commission parlementaire étudiait, sous la présidence de M. Ribot, la réforme à introduire dans l’enseignement, tout le monde se prononçait résolument pour la liberté, d’où naît la concurrence, universellement considérée comme la condition du progrès. Pas une seule voix, alors, n’a réclamé pour l’État le monopole de l’enseignement. Mais, depuis, la situation s’est modifiée, et les idées ont changé. A mesure qu’ils se sont sentis plus forts, les radicaux ont montré des prétentions nouvelles, timides au début, plus exigeantes par la suite, et, en fin décompte, arrogantes, prétentions qui n’allaient à rien moins qu’à l’établissement du monopole scolaire. Les derniers projets présentés par M. le ministre de l’Instruction publique s’inspiraient déjà de cet esprit ; sans aller jusqu’aux conséquences extrêmes, ils s’orientaient dans leur direction. Les journaux radicaux-socialistes étaient plus hardis que le ministre ; ils demandaient la destruction de l’enseignement libre ; ils faisaient, pour la préparer, une campagne bruyante qui devait attirer l’attention du pays. Elle l’a attirée, en effet, et les candidats ont dû s’expliquer sur la question dans leurs programmes. Combien d’entre eux se sont-ils prononcés pour le monopole de l’État en matière d’enseignement ? 66, pas un de plus, et on conviendra que c’est peu. Nous sommes surpris nous-méme qu’un aussi grand effort ait abouti à un aussi petit résultat. Et, cette fois, on ne peut pas dire que le pays s’est désintéressé de la question. Non, certes, car la liberté de l’enseignement a compté 298 défenseurs, c’est-à-dire la moitié de la Chambre, et, dans l’autre moitié, il est à croire qu’elle a encore bon nombre de partisans. On se rappelle la manifestation des évêques contre certains manuels scolaires : si elle a paru à quelques-uns excessive ou inopportune, le sentiment général a été que l’enseignement public n’était pas tout à fait sans reproches et cela explique que le pays se soit fortement prononcé pour la liberté. La liberté n’est pas une panacée sans doute, mais elle atténue le mal qu’elle ne guérit pas. Enfin, aux yeux des esprits généreux, elle est un principe, et ce principe est particulièrement sacré lorsqu’il touche à la conscience. Le pays l’a compris ; le pays l’a dit ; que fera le gouvernement ? Les radicaux-socialistes continueront, malgré tout, de le pousser dans le sens du monopole, sinon, au moins du premier coup, jusqu’au monopole lui-même. Mais il trouvera, dans la statistique qu’il a publiée, des moyens de résistance et de défense. S’il n’en use pas, on ne s’abstiendra pas de lui demander pourquoi il a publié cette statistique. On peut affecter d’ignorer la volonté du pays ; mais, quand on l’affiche, il ne reste plus qu’à s’y conformer.

Nous pourrions tirer des élections dernières d’autres enseignemens encore qu’elles comportent : mais il est facile de les résumer en disant que le parti radical a fatigué le pays. On a tout dit, et nous l’avons fait nous-même bien des fois, sur l’âpreté, la rapacité, l’insolence avec lesquelles ce parti tard venu au pouvoir l’a exploité à son seul avantage, domestiquant l’administration et le gouvernement dans les conditions les plus humiliantes pour eux, puisqu’ils étaient réduits au rôle de pourvoyeurs électoraux. Le gouvernement et l’administration acceptaient d’ailleurs fort bien cette condition subalterne, contens de vivre et ne demandant rien de plus, dans la confiance que les choses continueraient d’aller ainsi longtemps encore. Le pays a montré le premier quelque impatience, et, bien que la manifestation de ce sentiment ait été de sa part encore un peu faible, il a bien fallu y voir un avertissement. La question est de savoir si on le comprendra et dans quelle mesure on s’en inspirera : voilà pourquoi on se tourne du côté du gouvernement, dans l’attente de ce qu’il va faire. On le croit fort, et il le sera s’il croit l’être lui-même. Mais, pour exercer sa force, il fera bien de s’appuyer sur le pays plus encore que sur la Chambre. Il y a dans celle-ci près de trois cents députés qui n’ont été élus qu’avec l’appui de l’administration : si les choses continuent de marcher comme elles le font depuis quelque temps, cet appui qui, hier encore, a pu être efficace, ne le sera probablement plus dans quatre ans. Le gouvernement fera donc bien de mettre un peu d’avenir dans ses calculs. Les classifications de partis sur lesquelles nous vivons depuis quelque temps sont devenues de plus en plus artificielles. Elles avaient été faites sur des questions qui sont aujourd’hui résolues, ou qui ont évolué, ou qui ont fait place à d’autres. Les radicaux se sont montrés scandalisés de certaines coalitions formées contre eux sur le terrain électoral, et nous ne disons pas qu’elles aient toujours été édifiantes ; mais, si elles ont été possibles, et surtout si elles ont été triomphantes, cela Aient de la lassitude générale, du désir de voir autre chose, du dégoût qu’inspire la défroque du passé, de l’attente de combinaisons, peut-être même de conciliations qui pourront se produire avec plus de désintéressement et de convenance autour de questions nouvelles, posées en dehors des haines que la politique du Bloc a répandues et qui ont tout dénaturé et empesté. On dit que nos ministres cherchent à se mettre d’accord sur un programme, dont ils feront part d’abord à M. le président de la République et qu’ils soumettront ensuite au Parlement. Attendons ce programme, et souhaitons que la statistique électorale l’ait préparé. En tout cas, elle a préparé les esprits à une politique déterminée, et sans doute on n’a pas publié la statistique pour leur offrir une politique qui en serait le contresens.


Nous ne sommes pas les seuls à avoir eu des élections politiques : nos voisins belges en ont eu également. On sait que chez eux la Chambre se renouvelle non pas intégralement, mais partiellement, et que le mode électoral adopté y est ce scrutin de liste avec représentation proportionnelle que nous essayons d’introduire en France Il est appliqué en Belgique depuis quelques années, et personne ne propose de l’y supprimer. Sans doute le parti vaincu montre contre lui de la mauvaise humeur le lendemain de sa défaite, mais à la réflexion, tout le monde comprend qu’il est pour les vaincus surtout une garantie, et que le mieux est de le conserver.

Nous ne donnerons pas de longs détails sur les élections belges, puisqu’elles n’ont pas changé la situation antérieure et qu’en diminuant de 2 voix la majorité catholique, — qui était de 8 et n’est plus que de 6, — elle n’a pas affaibli d’une manière bien sensible la force du gouvernement. Un gouvernement, chez nous, aurait beaucoup de peine à vivre avec une majorité aussi faible ; il serait à la merci du moindre incident, et les candidats à sa succession rôderaient dans les couloirs en quête de cet incident qu’ils trouveraient sans peine le moyen de provoquer. Cela vient de ce que nous n’avons pas de partis solidement organisés et que le gouvernement, comme l’opposition elle-même, vivent chez nous de coalitions de rencontre qui se forment et se déforment sous des influences parfois insaisissables. Nous avons même eu des ministères qui avaient des majorités de rechange et qui passaient de l’une à l’autre suivant les cas. Cette conception du gouvernement parlementaire n’est pas celle de nos voisins : la leur est plus sérieuse et plus stable. Une majorité, même réduite à 6 voix, leur suffit pour gouverner, tant ils savent pouvoir compter sur la fidélité de leurs amis. Dans ces derniers temps, toutefois, le parti catholique avait eu à traverser des épreuves difficiles ; les questions militaires l’avaient divisé et des coalitions provisoires s’étaient formées entre une fraction de la droite et une fraction de la gauche ; on pouvait se demander s’il n’en résulterait pas un ébranlement dans la rigidité des vieux cadres, et c’est peut-être sur cette éventualité que les libéraux comptaient. Qu’on songe à la durée du gouvernement catholique : il est au pouvoir depuis vingt-six ans, ce qui ne s’est peut-être jamais vu pour aucun parti dans aucun gouvernement parlementaire. À chaque élection partielle, la majorité catholique perdait, comme elle vient de le faire encore, quelques-uns de ses membres ; mais si le bloc continuait de s’effriter, il continuait aussi de dresser sa masse inébranlable, à l’encontre du bloc libéral qui grossissait trop lentement. Cette fois pourtant, les libéraux avaient un meilleur espoir. Il est devenu inutile, aujourd’hui que le scrutin a prononcé, de dire sur quels points ils croyaient remporter des victoires qui ne se sont pas produites. Ces victoires n’étaient pas bien nombreuses, mais elles auraient suffi pour les ramener aux affaires, et peut-être, à leur tour, y seraient-ils restés longtemps. Libéraux et socialistes comptent dans leurs rangs des hommes de mérite, des orateurs distingués, des politiciens habiles, et c’est assurément un sort pénible pour eux, pénible comme celui de Tantale, de voir le flot électoral se rapprocher toujours davantage sans les atteindre jamais. Cela dure depuis plus d’un quart de siècle, la durée d’une génération politique qui passe, non pas inutile sans doute, ni tout à fait impuissante, mais qui ne peut cependant ni donner sa mesure, ni réaliser une partie notable de son programme. En France, autrefois, des partis constitutionnels sont devenus révolutionnaires pour moins que cela : on l’a bien vu le 24 février 1848. Les Belges sont plus respectueux de la Constitution et des lois, et ils savent attendre.

M. Charles Benoist, qui est allé en Belgique pour y voir fonctionner la représentation proportionnelle, a fait part à un journal de ses observations et réflexions. Il a trouvé des libéraux assez enclins à accuser le système électoral qui ne les avait pas préservés de la défaite, mais sa conclusion, à lui, a été très différente. « La pauvre R. P., dit-il, n’en peut mais de la déconvenue des libéraux. Et le suffrage majoritaire n’y eût rien fait : ou plutôt, il eût fait bien pis… Le sismographe électoral ne peut pas enregistrer des mouvemens qui ne se sont pas produits. » Telle est la vérité. Qu’il le doive à son propre mérite ou seulement aux circonstances, le parti catholique voit la prospérité générale se développer autour de lui. Cette prospérité a fait, depuis quelques années, de la Belgique un pays heureux ; elle ne demande pas autre chose que la continuation de ce bonheur. Ajoutons que Bruxelles est aujourd’hui le théâtre d’une Exposition internationale, qui sera certainement un succès ajoutée tant d’autres. La richesse du pays s’y manifeste avec éclat, et les produits étrangers rivalisent avec les produits belges pour faire de cette magnifique exhibition un des plus beaux spectacles que l’activité humaine puisse se donner à elle-même. Les catholiques ont répandu le bruit qu’une crise politique serait en ce moment d’autant plus inopportune quelle compromettrait cette grande fête de l’industrie, et les libéraux prétendent avec dépit que cet argument n’a pas laissé de faire impression sur l’électeur. Peut-être en a-t-il été ainsi ; mais, à parler franchement, nous souhaiterions que nos propres partis n’eussent jamais employé, en temps d’élections, d’armes plus déloyales. Si une crise politique avait eu lieu en Belgique, et si le pouvoir était passé des mains des catholiques dans celles des libéraux, l’Exposition universelle ne s’en serait vraisemblablement ressentie en aucune manière ; mais les catholiques étaient en droit de penser et de dire le contraire, et cette menue monnaie d’argumens a eu toujours cours en temps d’élections. Autant qu’on peut voir les choses à la distance où nous en sommes, il semble bien que tout se soit passé correctement en Belgique. Les libéraux ont été vaincus ; nous le regrettons pour eux ; mais enfin ils ont continué de gagner du terrain. Tout en ajournant leurs espérances, ils n’ont, certes, aucune raison d’y renoncer et ils n’y renoncent pas.


Une fois de plus, la Crète fait parler d’elle et cause quelques préoccupations à l’Europe. La faute en est à tout le monde, aux Crétois sans doute dont la situation est extrêmement fausse, mais aussi à l’Europe ou plutôt aux puissances protectrices qui, par le retrait de leurs garnisons, ont paru leur donner un dangereux encouragement.

Les quatre puissances protectrices, l’Angleterre, la France, l’Italie et la Russie, ont très fermement maintenu en paroles le principe de la souveraineté ottomane, et ce principe est même représenté par un drapeau planté sur un rocher au milieu de la mer ; mais, en fait, l’administration de la Crète fonctionne au nom du roi de Grèce, et il est impossible de rêver une dissidence plus complète entre l’étiquette mise à la porte et la réalité qui est à l’intérieur. Cette opposition vient de se manifester d’une manière particulièrement éclatante à propos de la réunion de la Chambre crétoise. Si le sujet n’était pas aussi sérieux par les conséquences qu’il risque d’avoir, on pourrait croire à une opérette. La Crète appartient à la Porte, c’est entendu ; mais le premier acte des députés crétois a été de prêter serment au roi de Grèce, considéré comme le souverain du pays. Cela s’est déjà fait, disent les Crétois ; c’est donc le maintien du statu quo ; qu’y a-t-il là à reprendre ? Sans se reporter au passé, on peut constater dans le présent un fait nouveau. Il y a, dans l’assemblée crétoise, un certain nombre de députés musulmans qui, après avoir élevé une protestation formelle contre le serment prêté à un souverain étranger, ont naturellement refusé de le prêter eux-mêmes, et se sont même retirés pour donner plus d’accent à leur démarche ; mais les Crétois en ont profité pour donner, à leur tour, plus d’accent à leur manifestation, et, quand les députés musulmans ont voulu rentrer, ils les ont consignés à la porte de la salle, sous prétexte d’éviter des manifestations qui auraient pu devenir regrettables. On comprend que le gouvernement ottoman se soit ému de pareils actes ; il en a saisi les quatre puissances protectrices ; il a demandé une nouvelle reconnaissance de ses droits et un règlement définitif de la question crétoise. Déjà plusieurs notes ont été échangées. Pour ce qui est de la reconnaissance de ses droits, le gouvernement ottoman obtient toujours pleine satisfaction : les quatre puissances ont déclaré très volontiers que le serment prêté par l’assemblée crétoise au roi de Grèce n’avait aucune importance. Jusque-là tout va bien, parce qu’il ne s’agit que de déclarations verbales ; c’est ensuite que les difficultés commencent. Que faire pour réduire la Crète au respect des engagemens internationaux que les puissances prennent pour elle, mais sans elle ? Des mesures coercitives seraient seules efficaces, et on hésite à les prendre. Hésitations naturelles, mais fâcheuses, parce que la situation se complique et s’aggrave en se prolongeant, et qu’on a le sentiment d’un danger qui, d’un moment à l’autre, peut éclater. Ce danger est que la Porte ne perde patience et que, si elle ne peut pas agir directement sur la Crète, elle ne cherche une diversion du côté de la Grèce. Il n’est pas douteux que les manifestations de la Crète, embarrassantes et irritantes pour l’Europe, embarrassent moins, mais irritent bien davantage encore le patriotisme ombrageux de la Jeune-Turquie. En ce moment, la révolte de l’Albanie occupe le gouvernement ottoman ; l’occasion a donc pu paraître favorable aux Crétois pour faire un nouvel acte consacrant leur annexion théorique à la Grèce ; mais les circonstances peuvent se modifier, la Porte peut retrouver une plus libre disposition de ses forces militaires, et, bien qu’elle soit pacifique, comme tout le monde l’est ou semble l’être en Europe, c’est jouer avec le feu que de laisser à l’état effervescent une question qui touche à tant d’autres et qui peut subitement les mettre en cause.

On le sait ; mais que faire ? Il s’agit de réparer, d’un seul coup, si on le peut, des fautes accumulées ; mais comment s’y prendre ? Les obsèques du roi Edouard l’ayant amené à Londres, M. Pichon a causé de la situation avec sir E. Grey, et les deux ministres se sont mis d’accord sur un programme d’action qu’ils ont soumis à l’Italie et à la Russie, lesquelles n’ont pas encore fait connaître leur sentiment. Ce programme consisterait, dit-on, à obliger les Crétois à laisser rentrer à la Chambre les députés musulmans, et cet article est d’une application relativement facile ; mais un second décide qu’un haut commissaire serait renvoyé en Crète. Il y en a eu deux successivement, le prince Georges et M. Zaïmis ; ils étaient désignés par le roi de Grèce et nommés par les puissances qu’ils représentaient, situation équivoque dont ils sont sortis l’un et l’autre, le second surtout, avec une extrême discrétion, sans faire le moindre bruit. Peut-être sera-t-il plus difficile à leur successeur de rentrer, et, dans ce cas, que fera-t-on ? Vouloir résoudre la question crétoise serait en ce moment un projet chimérique ; il y a d’ailleurs beaucoup de questions dans le monde qui restent sans solution pendant un temps plus ou moins long, et cela importe peu. L’essentiel est de faire, nous ne disons pas comprendre, car ils ne le comprendraient pas, mais sentir aux Crétois qu’ils ont des devoirs envers l’Europe. Si on ne le fait pas, la paix balkanique sera toujours à la merci d’un incident.


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
Francis Charmes.

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