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Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1912

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Chronique n° 1933
31 octobre 1912


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Les événemens se sont précipités depuis quinze jours dans les Balkans avec une grande rapidité, pas assez grande cependant pour qu’on puisse dire que les destins se soient définitivement prononcés. Bien qu’ils aient été battus partout, les Turcs ne sont pas encore vaincus ; les coups décisifs n’ont pas été portés ; la fortune qui a oscillé hier dans un sens peut demain osciller dans l’autre ; mais, cette réserve faite, il faut reconnaître que rarement, dans l’histoire, des transformations aussi profondes se sont produites en aussi peu de temps. Sans doute les Turcs peuvent se ressaisir, regagner au moins en partie le terrain perdu, reprendre l’offensive, gagner enfin la bataille qui se prépare et modifier par là les chances ultérieures de la campagne ; mais est-il probable qu’ils le fassent ? Il est permis d’en douter.

A parler franchement, on attendait de leur part une défense plus énergique et plus efficace. Leur histoire témoignait pour eux. Race guerrière, ils avaient fait preuve sur maints champs de bataille de qualités militaires qui, sans être de tout premier ordre, s’étaient manifestées avec éclat et avaient compensé des défauts d’organisation dont ils semblaient souffrir moins que d’autres ne l’auraient fait à leur place. Mais tout cela est le passé, le présent est tout autre. D’où vient cette différence ? Les Turcs ont-ils perdu leurs anciennes qualités ? N’ont-ils plus la même ténacité, la même énergie, la même endurance, le même mépris de la mort ? Non, sans doute ; mais, s’ils sont restés les mêmes, c’est-à-dire de bons soldats, ils ont en face d’eux des adversaires qui en sont aussi et qui ont en plus cette organisation parfaite, cette préparation méthodique à la guerre, cette prévoyance portée dans les moindres détails qui leur font, à eux, si malencontreusement défaut. Le phénomène est sans précédens. Les Russes eux-mêmes, il y a trente-cinq ans, n’avaient pas conduit au-delà des Balkans une armée aussi bien au point. Ils venaient de plus loin ; ils avaient quelque peu souffert sur la route ; leur effort s’était prolongé sur une surface plus considérable. Les Bulgares, après une mobilisation qui a paru un peu lente, mais où tout s’est passé dans le meilleur ordre, n’ont eu que quelques marches à faire pour rencontrer l’ennemi. La mobilisation de celui-ci était encore loin d’être terminée ; elle ne l’est pas même aujourd’hui ; elle ne le sera pas avant quelque temps, ce qui s’explique à la fois par l’inaptitude administrative des Turcs, par l’étendue de l’Empire que les troupes éloignées devaient traverser, par l’insuffisance des moyens de transport. Toutefois, s’il y avait là une faiblesse pour l’armée ottomane, elle va chaque jour en s’atténuant et, si la guerre dure, il pourrait finalement en sortir une force. Les Turcs commencent habituellement mal et continuent mieux. Dans la guerre actuelle, leurs ennemis balkaniques ont engagé, dès le premier jour, la totalité de leurs forces, et ces forces ne peuvent ni augmenter, ni se renouveler ; eux, au contraire, augmentent sans cesse en nombre. Leur situation présente, quelque grave qu’elle soit, n’est donc pas encore désespérée.

Leur plan général de campagne parait avoir été bien combiné : il s’est inspiré de ce que nous venons de dire de l’inévitable lenteur de leur mobilisation, qui devait les amener à retarder autant que possible les engagemens décisifs. Risquer la grande bataille avant d’avoir réuni le plus grand nombre d’hommes possible aurait été une faute. C’en aurait été une autre, non moins grave, d’opposer sur tous les points des Balkans des forces équivalentes aux adversaires divers qui s’y présentaient. Si les Turcs étaient vainqueurs des Serbes, des Monténégrins et des Grecs, mais vaincus par les Bulgares, leurs victoires ne leur serviraient pas beaucoup plus que n’a servi aux Autrichiens celle qu’ils ont remportée sur les Italiens en 1866 pendant qu’ils étaient battus par les Prussiens. Sadowa n’a pas seulement compensé Custozza, il l’a supprimé. En revanche, si les Turcs vaincus par les Grecs, les Monténégrins et les Serbes, étaient vainqueurs des Bulgares, leurs défaites perdraient beaucoup de leur importance, leur victoire seule garderait toute son efficacité. Évidemment, c’est ce qu’ils ont pensé quand ils ont arrêté un plan de campagne qui peut se résumer en deux ou trois idées très simples et, au total, très justes : opposer le minimum de forces aux ennemis secondaires, en condenser le maximum contre l’adversaire principal, enfin retarder le choc final. Malheureusement pour les Turcs, l’exécution de ce plan a été fort défectueuse : ils se sont fait battre à la fois sur tous les points, sans qu’un seul succès, même le plus modeste, soit venu jusqu’ici relever ou soutenir le vieux prestige de leurs armes. Ils ont reculé uniformément sur toute la ligne. Chaque jour nous a apporté la nouvelle d’un combat qu’ils avaient perdu et d’une ville souvent importante que l’ennemi avait occupée. Serbes, Grecs, Monténégrins, quelle que fût la hardiesse de leurs espérances, ne comptaient certainement pas sur des succès aussi rapides, aussi faciles, aussi foudroyans. Ils avaient tous connu la force militaire de la Turquie ; ils étaient venus se briser contre elle ; sans la tutélaire intervention de l’Europe, ils auraient été anéantis. A la vérité, la situation n’était plus la même, puisqu’ils s’étaient unis contre l’ennemi commun et que leurs troupes, mieux instruites, mieux organisées, mieux armées, présentaient une solidité toute nouvelle. Malgré tout, ce n’est sûrement pas sans avoir le cœur étreint par une émotion patriotique qu’ils ont affronté l’aventure. O surprise ! l’armée turque reculait maintenant devant eux. Chaque rencontre tournait à leur avantage. L’armée serbe repassant sur les antiques champs de bataille où la Grande-Serbie de l’histoire et de la légende avait sombré dans le sang, y plantait aujourd’hui d’étape en étape ses drapeaux victorieux. Prichtina, Kumanova, Uskub, étaient pris. Comment les Serbes n’éprouveraient-ils pas l’enivrement du succès ? Comment leur imagination ne combinerait-elle pas des restaurations, des résurrections où ils retrouveraient leur grandeur déchue ? Et les Grecs ? Ils ont été les dernières victimes de l’armée ottomane ; leur défaite est encore toute récente ; leurs blessures sont à peine cicatrisées. Ils n’ont pourtant pas hésité à déclarer la guerre et sans doute, sachant à quoi ils s’exposaient, ils ont dû eux aussi éprouver quelques angoisses, mais ils ont passé outre. Marchant bravement vers la frontière, ils l’ont bientôt franchie, ils sont allés déjà très loin au-delà, leurs vieilles ambitions ont paru se réaliser, la Grèce de leurs rêves s’est reformée sous leurs pas. Où sont-ils aujourd’hui ? Où seront-ils demain ? A Salonique peut-être. Les Monténégrins sont trop peu nombreux pour pouvoir, malgré leur vaillance, parcourir d’aussi grands espaces ; mais on les dit à la veille de prendre Scutari. Ce sont là de grands changemens ! Si rien n’est encore définitif, comment croire que, de ce qui se passe en ce moment, il ne restera pas quelque chose et que les peuples balkaniques ne conserveront pas au moins une partie des territoires qu’ils ont conquis ?

Mais gardons-nous des pronostics ; ils sont souvent trompeurs, et nul ne pourrait les appuyer sur une base solide : bornons-nous donc à montrer la situation actuelle. L’intérêt de l’armée turque étant, comme nous l’avons dit, de retarder la bataille, elle a renoncé à défendre la frontière et s’est retranchée sur une première ligne de défense qui allait d’Andrinople à Kirk-Kilissé. Plus au Sud une seconde ligne s’étend de Dimotica à Lule-Bourgas. Une troisième enveloppe Constantinople. Andrinople est une place très forte qui semble devoir opposer aux Bulgares une résistance sérieuse, soit qu’ils lui livrent assaut, soit qu’ils l’assiègent. Kirk-Kilissé, à l’extrémité orientale de la première ligne, était une place moins forte ; elle contenait seulement 25 à 30 000 hommes. Cela étant, on se demandait ce que feraient les Bulgares. Assiégeraient-ils Andrinople ? Essaieraient-ils de rompre la ligne de défense turque sur un autre point et lequel ? S’ils réussissaient, masqueraient-ils Andrinople par un rideau militaire et marcheraient-ils sur Constantinople ? Au moment où nous sommes, on ne peut répondre qu’à la seconde de ces questions : les Bulgares, jugeant que Kirk-Kilissé était un point faible de la ligne turque, y ont porté leur premier effort ; pendant trois jours un combat acharné a eu lieu autour de la place ; il s’est finalement terminé à leur profit. Il semble qu’au dernier moment une panique se soit produite dans les troupes ottomanes ; elles se sont retirées en désordre vers l’Est. L’effet a été immense. A partir de ce moment on a commencé à se demander en Europe si la cause ottomane n’était pas définitivement perdue, impression trop rapide sans doute, mais dont il faut tenir compte comme d’un élément propre à influencer les faits ultérieurs : les impondérables pèsent à la guerre comme en politique, et ici, la politique et la guerre se confondent. Les Turcs ont dit, mais personne ne les a crus — comment aurait-on pu le faire ? — que l’abandon de Kirk-Kilissé entrait dans leur plan, que ce n’était là qu’un combat d’avant-garde qui avait pour but, non pas de battre les Bulgares, mais de les retarder et de les fatiguer. Soit ; mais il ne faut rien exagérer et les Turcs ont singulièrement exagéré da méthode qui consiste à choisir son terrain de combat, à y attendre l’ennemi de pied ferme et à abandonner tout le reste. Que de choses n’ont-ils pas aujourd’hui à réparer !

Les hypothèses demeurent diverses sur ce que feront à présent les Bulgares. On s’est demandé si, après avoir tourné à Kirk-Kilissé la première ligne de défense des Turcs, ils n’essaieraient pas de tourner la seconde et de se porter rapidement sur Constantinople par une sorte de raid éblouissant. Une telle conception ne manquerait pas de grandeur, mais combien l’exécution en serait périlleuse ! Les Bulgares peuvent-ils laisser derrière eux Andrinople et toute l’armée ottomane ? Peuvent-ils, par une marche de flanc, s’exposer aux coups de cette armée qui, si peu manœuvrière qu’elle soit, ne manquerait sans doute pas de profiter de la circonstance ? Le plus probable est que les Bulgares s’efforceront de prendre Andrinople comme ils ont pris Kirk-Kilissé et que l’entreprise sera plus difficile. Ils auront affaire, soit après, soit pendant ce siège, à toute cette armée ottomane dont nous avons sommairement indiqué la position et qui n’a pas encore tiré un coup de fusil. A tous les étonnemens que nous avons déjà éprouvés viendrait s’en ajouter un plus grand encore si la bataille de demain, d’aujourd’hui peut-être, n’était pas un choc terrible, dont le résultat nous apparaît encore comme incertain. Cette bataille, même perdue, doit être la compensation et le rachat de toutes celles qui l’ont précédée. S’il en était autrement, l’effondrement de la Turquie serait irrémédiable et il ne serait même pas marqué de ce dernier reflet des gloires d’antan qui luit encore sur le front des vaincus lorsqu’ils tombent avec honneur. Mais quoi de plus vain, quoi de plus inutile que tout ce qu’on peut dire sur les événemens qui se déroulent ? Mieux vaut se taire et attendre : nous n’aurons pas à le faire longtemps.

Tournons-nous du côté de l’Europe. Avant de parler des impressions diverses et encore confuses que les bruits venus d’Orient ont produites sur les Puissances, il faut dire un mot de l’une d’elles, de l’Italie. Nous annoncions, il y a quinze jours, comme prochaine la paix entre elle et la Porte, mais elle n’était pas encore faite et des complications, qui ont eu lieu à la dernière heure, l’ont retardée de quelques jours. On ne pouvait cependant pas douter sérieusement qu’elle se ferait, car elle était conforme à l’intérêt des deux belligérans et, en dehors même de cet intérêt immédiat qui s’imposait à eux, ils étaient certainement fatigués l’un et l’autre d’une lutte qui se prolongeait sans utilité. La Porte en effet ne pouvait plus espérer conserver la Libye : elle ne continuait de la défendre que pour obtenir de meilleures conditions de l’Italie. Quant à celle-ci, elle devait désirer la fin d’une guerre qui lui coûtait cher matériellement et moralement, matériellement parce qu’elle y usait des forces qui pouvaient être mieux employées, moralement parce qu’elle avait besoin de sa liberté pour conserver et exercer toute son autorité dans le règlement des questions balkaniques, questions dont la gravité ne pouvait pas lui échapper et dont il ne lui était pas permis de se désintéresser. La paix était donc nécessaire : il fallait seulement trouver, comme on dit, une formule qui ménageât la dignité des deux parties. Les négociateurs italiens et turcs avaient l’esprit assez subtil pour la trouver, mais aussi pour la compliquer, et c’est pourquoi ils l’ont trouvée en effet, mais ils y ont mis quelque temps. Au fond, il n’y avait qu’une difficulté : elle tenait à ce que l’Italie avait proclamé l’annexion de la Libye et que la Porte ne voulait ni ne pouvait la reconnaître, ses traditions lui interdisant de renoncer à un pays musulman au profit d’une puissance chrétienne. Comment tourner la difficulté ? Un moyen se présentait : c’était que la Porte proclamât l’indépendance de la Libye ; l’Italie en disposerait ensuite suivant ses moyens. Le procédé prêtait à quelque ironie et on ne la lui a pas épargnée, mais il n’y en avait pas d’autre. En fin de compte, la Porte disait à la Libye : — Nous ne pouvons plus rien pour vous, vos destinées sont entre vos mains. — Toutefois, si la Porte consentait à rompre ou à dénouer le lien politique, elle entendait maintenir le lien religieux : sur ce point, elle a été irréductible. Heureusement il y avait un précédent ; n’y en a-t-il pas toujours ? Quand l’Autriche a traité avec la Porte au sujet de l’annexion de L’Herzégovine et de la Bosnie, — on voit l’analogie, — elle a consenti à ce que le Sultan y conservât un représentant religieux. Le Sultan en aura donc un en Libye ; il portera même le titre de calife ; il aura des pouvoirs sur lesquels on a discuté beaucoup, c’est même ce qui a fait durer si longtemps la négociation. Nous ignorons d’ailleurs ce que seront au juste ces pouvoirs. Le traité qui a été publié ne porte que sur les conventions d’ordre matériel : le reste est mystère. La conséquence de ce qui précède est que les troupes turques évacueront la Libye : d’autre part, les troupes italiennes évacueront les îles de la mer Egée. La seconde opération ne se fera que lorsque la première sera terminée., Si les Italiens espèrent qu’il faudra quelque temps pour cela, ils ne se trompent probablement pas. L’évacuation de la Libye par les troupes turques n’est pas d’une exécution aussi simple qu’on pourrait le croire ; mais on y réussira, car tout a une fin.

L’Europe a éprouvé du soulagement en apprenant que la guerre turco-italienne avait atteint la sienne : elle l’a prouvé par l’empressement qu’elle a mis à reconnaître la prise de possession de la Libye. La France a fait cette reconnaissance quelque quarante-huit heures après les autres, parce qu’elle avait à convenir d’un règlement préalable avec l’Italie et, si on en juge par la lecture des journaux, l’opinion italienne en a éprouvé une irritation qui montre à quel point sa nervosité était montée. Ignorait-elle donc que notre diplomatie avait exercé une action utile, efficace sur la Porte pour la déterminer à accepter le traité dans les termes où il était conçu ? N’était-ce pas le reconnaître d’avance dans tous ses effets ? Et au surplus, par un arrangement spécial, n’avions-nous pas reconnu, depuis dix ans, tout ce que l’Italie pourrait faire dans la Libye ? Mais passons ; ce mouvement d’impatience de l’opinion italienne a été bientôt calmé et n’a pas d’importance ; il n’en aurait, comme symptôme, que si l’Italie, oubliant que nous sommes ses seuls voisins en Afrique, négligeait les ménagemens mutuels que cette situation nous recommande d’observer, et auxquels nous sommes bien résolus à ne jamais manquer. L’Italie donc, dégagée désormais des préoccupations africaines, peut apporter au concert des Puissances le concours de son intelligence politique et de son expérience avisée.

Ce concert des Puissances est un mot qu’on ne prononce pas aujourd’hui sans provoquer quelque scepticisme. On se demande s’il existe vraiment ; s’il existait hier, lorsqu’il a paru se former d’abord autour de la proposition du comte Berchtold, ensuite autour de celle de MM. Sasonoff et Poincaré ; s’il existera demain lorsque, la guerre des Balkans étant terminée ou sur le point de l’être, il faudra aider vainqueurs et vaincus à en fixer les résultats. Sur tout cela, nous n’avons que des lumières un peu incertaines, clignotantes, entourées d’ombres que la lecture attentive des journaux européens ne parvient pas à dissiper. Une seule chose paraît probable ; encore ne l’est-elle que si la fin de la guerre ressemble au commencement : c’est qu’il sera devenu impossible de s’en tenir strictement au principe qui avait été posé par MM. Sasonoff et Poincaré et accepté par tout le monde, à savoir que, quoi qu’il advint, le statu quo territorial des Balkans serait maintenu. Rien, certes, n’était plus désirable et, avant la guerre, tout le monde semblait être de cet avis. Les États balkaniques eux-mêmes protestaient à qui mieux mieux de leur désintéressement territorial : à les entendre, il ne s’agissait pas pour eux d’étendre leurs frontières, mais seulement de libérer leurs frères slaves ou grecs de la servitude ottomane, au moyen de réformes qui se feraient sous le contrôle de l’Europe et aussi sous le leur. L’entreprise où ils entraient n’avait pas d’autre objet ; on les aurait blessés si on en avait douté. On en doutait cependant quelque peu, en quoi on verra bientôt si on avait tort ou raison. La Serbie occupe aujourd’hui le territoire de la Vieille-Serbie, la Grèce occupe celui de la Thessalie et en partie de l’Epire : leur demandera-t-on de les restituer à la Turquie, et, si on le leur demande, l’obtiendra-t-on de leur prétendu désintéressement ? Et la Bulgarie ? De tous les pays balkaniques, c’est celui qui a conçu les plus grands projets, les plus vastes espérances aussi et qui a fait le plus pour les réaliser. Elle a su créer l’instrument de sa politique, elle en a usé avec une véritable maîtrise. Son ambition est très grande, si grande qu’elle ne la réalisera pas tout entière du premier coup et elle le sait bien ; mais elle entend en réaliser une partie et ne renonce pas au reste. Qui pourrait avec succès lui enjoindre de rentrer dans ses frontières de la veille et de se contenter de réformes pour ses frères de Macédoine ? Si on voulait en venir là, quand même et, quoi qu’il arrivât, il fallait empêcher à tout prix la guerre d’éclater : c’était plus facile que d’en empêcher maintenant les conséquences. Mais il aurait fallu pour cela autre chose qu’une pression purement diplomatique exercée à la fois à Constantinople et dans les capitales balkaniques.

Si on n’a pas fait plus, c’est sans doute parce qu’on a eu l’intuition, et on n’a pas eu tort de l’avoir, que l’entente de l’Europe ne résisterait pas à cette épreuve : résisterait-elle davantage à celle qu’on lui imposerait demain si on entendait priver les États balkaniques de toutes leurs conquêtes ? Les puissances se diviseraient immanquablement ; les États balkaniques trouveraient des protecteurs parmi elles. A supposer même que les gouvernemens voulussent tous rester fidèles aux notifications qu’ils avaient faites avant la guerre, l’opinion ne le permettrait pas à certains d’entre eux. Nous avons déjà assisté plusieurs fois à des entraînemens, à des explosions que les gouvernemens ont été impuissans à refréner : ils ont été entraînés, ils ont suivi. Pour maintenir le statu quo balkanique, il aurait fallu, — disons, si l’on veut, qu’il faudrait la victoire ottomane, puisque, malgré les premiers échecs, elle peut encore se produire : les victoires balkaniques ont renversé comme des châteaux de cartes les constructions antérieures de la diplomatie. Le moment est venu d’en inventer d’autres et nous souhaitons qu’elles ne soient pas improvisées comme l’avaient été les premières. M. Poincaré a prononcé le 27 octobre, à Nantes, un discours sur lequel nous reviendrons dans un moment. Parmi les choses excellentes qui y abondent, il en est une qui mérite particulièrement d’être retenue. « Nous avons la satisfaction de constater, a-t-il dit, que l’initiative pacifique prise par la France, en plein accord avec ses amis et ses alliés, a été comprise et approuvée dans toutes les chancelleries. Elle a eu pour premier résultat des échanges de vues qui se poursuivent quotidiennement entre les Puissances, qui leur permettent d’exercer sur la marche des événemens une surveillance collective et qui, le jour venu, favoriseront, je l’espère, une médiation : peut-être même ce jour est-il proche. » Est-il aussi proche que le laisse entendre M. Poincaré, nous n’en savons rien ; il est quelquefois aussi dangereux de brusquer les dénouemens qu’il est inutile de vouloir arrêter à leur origine des événemens inévitables ; mais on ne saurait trop approuver et encourager entre les chancelleries cet échange de vues, cet entretien ininterrompu dont M. Poincaré a parlé à Nantes comme d’un fait existant. C’est le meilleur moyen d’échapper aux surprises déconcertantes qui imposent des résolutions immédiates, ou plutôt c’est le seul. Le moment est d’ailleurs favorable : il commence aujourd’hui à être plus facile d’établir quelques prévisions sur la suite des événemens et de s’entendre sur les solutions à faire prévaloir. On ne saurait trop souhaiter que l’accord, sur tous les points, se fasse entre toutes les Puissances en vue de localiser la guerre et de l’empêcher de se généraliser. Mais comme il faut tout prévoir puisque tout est possible, c’est avant tout avec nos amis et alliés que nous devons préparer cet accord, et, si par malheur il ne peut pas s’étendre plus loin, c’est avec eux que nous devons le maintenir. On le fait certainement du côté de la Triple-Alliance. Le comte Berchtold vient d’aller en Italie ; il y a vu le Roi et le marquis di San Giuliano. Ce dernier, après avoir reçu cette visite, s’est empressé de la rendre à son collègue autrichien. Ces déplacemens ont une signification sur laquelle on ne saurait se tromper : non pas qu’on sache sur quelles bases se fait l’entente des membres de la Triple-Alliance, mais il est clair qu’elle se fait, ou du moins qu’on cherche à la faire, car elle n’est pas très facile entre l’Autriche et l’Italie, et l’influence de l’Allemagne ne sera peut-être pas inutile pour l’établir ou la maintenir.

Qu’on ne s’y trompe pas en effet, — et c’est sur quoi nous insistons, — la crise actuelle n’est pas seulement celle des Balkans, elle est encore la crise de l’Europe, nous voulons dire des alliances qui sont soumises à une épreuve dont nous voudrions être sûr qu’elles ne sortiront pas ébranlées. Là est le danger auquel il faut obvier avant tout. Un journal allemand, en vue de produire sur l’opinion russe une impression qui nous serait défavorable, a dit que l’alliance franco-russe ne s’appliquait pas aux affaires d’Orient. L’allégation n’est pas exacte sous cette forme ; l’alliance est faite en termes généraux et ne comporte pas d’exceptions ; mais il est infiniment probable que ses auteurs ne pensaient pas aux Balkans au moment de conclure ; ils ne les avaient pas en vue. Les intérêts qu’ils s’appliquaient à garantir, dans le cas où certaines éventualités viendraient à se produire, ne se rattachaient pas spécialement à la péninsule balkanique et ceux qui s’y rattachent, si les alliances avaient été formées relativement à eux, auraient peut-être amené d’autres combinaisons. Cela n’est d’ailleurs pas moins vrai pour la Triple-Alliance que pour la Triple-Entente, mais nous n’avons naturellement souci que de cette dernière. On a essayé d’y porter atteinte par des mouvemens d’opinion qui, fort heureusement, ne se sont manifestés que dans les journaux. Lorsque M. Sasonoff, après avoir quitté Paris, est revenu à Saint-Pétersbourg, il y a été accueilli par les clameurs de la presse panslaviste. On l’a accusé avec amertume d’avoir trop facilement cédé aux suggestions de M. Poincaré ; on lui a reproché avec véhémence d’avoir accepté que la diplomatie russe fit des démarches communes avec la diplomatie autrichienne auprès des gouvernemens balkaniques. La tempête déchaînée contre lui s’est tournée aussi contre nous : un journal russe a même revendiqué pour son pays la liberté de choisir d’autres alliances. C’est une liberté qu’il a incontestablement et que personne ne peut lui enlever, mais dont il ne semble pas devoir user. M. Sasonoff a déclaré, après avoir vu l’Empereur, qu’il avait toute la confiance de son maître, ce qui suffit à son autorité. La presse française n’est pas tombée dans le piège qu’on lui tendait ; elle a généralement évité les polémiques avec la presse russe ; s’il y a eu des exceptions, elles ont été très rares. Avec l’Angleterre, il s’est passé quelque chose de semblable et, de ce côté, nous avons été plus imprudens, car les accusations et les reproches sont venus de nos journaux. Adressés au gouvernement anglais, ils étaient souverainement injustes. Le gouvernement anglais a eu à notre égard, dans les affaires balkaniques, une attitude correcte, loyale et, à notre avis, très sensée. S’il n’a pas montré une confiance empressée dans l’efficacité des remèdes à appliquer in extremis à la paix déjà bien malade, on ne saurait en faire un grief à sa perspicacité, et d’ailleurs, il a mis, comme les autres, sa signature au bas de l’ordonnance : ce n’est pas sa faute si elle n’a pas opéré. Quelques-uns de nos journaux ont montré contre lui une mauvaise humeur regrettable : on s’en est un peu amusé en Allemagne, où on a affecté de croire que l’Entente cordiale n’était plus aussi solide qu’autrefois, ou même qu’elle n’était plus solide du tout. Certes, cela n’était pas vrai, mais nous devons veiller avec soin à ce que cela ne le devienne pas, et c’est à cette préoccupation que M. Poincaré a répondu, pour la dissiper, dans son discours de Nantes auquel nous avons déjà fait allusion et qui a réuni l’unanimité de l’opinion française.

On ne saurait trop déplorer que la guerre ait éclaté dans les Balkans, mais il serait encore plus fâcheux que des contre-coups préparés par la malveillance des uns et par la maladresse des autres ébranlassent les systèmes d’alliance sur lesquels repose l’équilibre général. Qu’arriverait-il si la guerre venait tout d’un coup à se généraliser et si chacun, cherchant anxieusement ses alliances, ne les retrouvait plus ? C’est contre ce péril que M. Poincare s’est élevé avec force, afin de le conjurer, et nous ne saurions trop applaudir à ses paroles qu’il vaut la peine de citer ici textuellement : « La France, a-t-il dit, est incapable d’inconstance ou d’infidélité. Nous non plus, nous ne cherchons pas à avoir des amitiés de rechange et nous croyons qu’une grande nation se doit à elle-même de montrer, dans la direction des affaires extérieures, la permanence de ses idées et la fermeté de ses desseins. Nous restons étroitement attachés à la Russie, notre alliée, et à l’Angleterre, notre amie ; nous leur restons attachés par des liens entrelacés et indestructibles : le sentiment, l’intérêt et la probité politique. Dans les graves questions que soulève la guerre d’Orient, nous aurons assurément, elles et nous, le droit d’avoir, sur les questions à étudier, nos préférences respectives ; mais, comme nous procéderons à cet examen dans un esprit de confiance entière et d’indéfectible amitié, rien ne pourra rompre une entente dont la solidité demeure nécessaire à l’équilibre européen. C’est à fortifier et à resserrer cet accord que la France s’est employée sans relâche, et s’il est arrivé qu’ici ou là une partie de l’opinion se montrât nerveuse ou impatiente, les trois gouvernemens, sûrs d’exprimer la pensée profonde et durable de leurs pays, n’ont pas cessé de collaborer dans le calme et le sang-froid. » Il était nécessaire que ces choses-là fussent dites. Le discours de M. Poincaré a été, au milieu de la confusion que les événemens ont jetée dans quelques esprits, la haute et ferme affirmation des alliances. La guerre des Balkans suscite autour de nous assez de dangers pour que nous n’en fassions pas naître encore davantage. Il se peut que, dans la suite des événemens, les vues de la Russie et celles de l’Angleterre ne soient pas toujours les mémos : nous devons nous appliquer à les concilier, comme l’Allemagne s’applique certainement à concilier celles de l’Italie et de l’Autriche, et des deux tâches, ce n’est peut-être pas la nôtre qui sera la plus malaisée.

Malgré tout, l’avenir reste obscur, et nous parlons de l’avenir auquel nous touchons. Toutes les Puissances n’ont pas notre désintéressement dans les affaires d’Orient et, pour être justes, nous reconnaissons que toutes ne peuvent pas l’avoir au même degré que nous. Le comte Berchtold a dit, il y a quelques jours, aux Délégations que l’Autriche se réservait de défendre ses intérêts : les journaux officieux autrichiens, complétant ses paroles, expliquent qu’après l’échec de la politique de statu quo, une autre viendra qui comportera des résolutions différentes. Faut-il comprendre qu’à la politique de statu quo sera substituée la politique de partage ? Sans doute, car les journaux le disent très crûment. Alors d’autres questions se poseront. La Russie non plus ne laissera pas péricliter ses intérêts. La Roumanie en a, elle aussi, que la victoire bulgare, si elle se confirme et se développe, mettra subitement en cause. L’Autriche et la Roumanie ont déjà pris quelques précautions militaires. L’éveil est donné à tout le monde et tout le monde se tient sur le qui-vive. M. Poincaré a fait des efforts très honorables pour maintenir la paix ; il a annoncé dans son discours qu’il en ferait désormais pour abréger la guerre et, en tout cas, pour l’empêcher de s’étendre ; mais il a insisté à deux reprises différentes sur la nécessité pour lui-même, pour son gouvernement, de sentir la France unie, afin qu’il pût faire entendre sa voix avec autorité dans les négociations qui se poursuivent. Les Chambres se réunissent le 5 novembre ; les conseils de M. Poincaré étaient donc particulièrement opportuns. « Par la sincérité et la clarté, a-t-il dit, il est toujours facile à des hommes qui, depuis nombre d’années, ont combattu côte à côte, de prévenir des malentendus et de conjurer des divisions funestes. Le gouvernement a besoin du concours de tous les Républicains, il a même besoin de la confiance de tous les Français pour se sentir à la hauteur de la tâche difficile que les circonstances lui imposent. » Les événemens donnent à ces paroles une gravité particulière : il faut espérer qu’elles seront comprises et que la voix du patriotisme s’élèvera, au moins pendant quelque temps, plus haut que celle des partis.

Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
Francis Charmes.

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