Chronique du 21 mars 1874 (La Nature)
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CHRONIQUE
Poissons souterrains de Californie. — M. Chase, chargé de recueillir les faits relatifs aux puits artésiens creusés dans la basse Californie pour trouver des sources de pétrole, a été mis sur la voie d’une découverte fort curieuse, M. Bard, agent de la Compagnie de Saint-Bonaventure, lui a appris qu’on avait vu surgir des truites du fond d’un puits artésien profond de 143 pieds. Ces truites, en grand nombre, étaient toutes de la même taille, 0m,06 à 0m,07 de long. Elles avaient des yeux parfaitement développés, contrairement à ce qui a été observé dans la lave de Bohème. On ne sait d’où ces truites californiennes peuvent provenir, car la Santa-Clara, qui est la rivière la plus proche, se trouve à une distance de plusieurs milles. On sait que les truites affectionnent l’eau fraîche, cependant la source où elles paraissent si bien prospérer, possède une température qui n’est point inférieure à une vingtaine de degrés.
Découverte d’un bloc erratique sous-marin. — Les explorations sous-marines se continuent avec énergie le long des côtes atlantiques des États-Unis, sous la direction du professeur Baird, superintendant des pêcheries. Le navire le Bache, nom glorieux, a fait plusieurs campagnes dont le résumé est donné par M. Verrill, dans le numéro de décembre 1873 du Journal américain de sciences et d’arts. En rade de Cosco Bay, à 25 ou 30 milles au sud-est du cap Elizabeth, et par conséquent dans le voisinage de Pennikesee-Island, par 65 brasses de fond, les explorateurs américains ont trouvé un bloc erratique. Le poids en a été considéré comme dépassant 250 kilos. Ce bloc erratique a dû être amené des rivages voisins par des radeaux de glace du temps de la période glaciaire. Comme toutes les autres pierres erratiques qui se trouvent dans la même situation, ce bloc était couvert d’une couche épaisse d’éponges, de bryozoaires, d’hydroïdes, qui depuis des temps inconnus s’en étaient emparés et s’y étaient succédé.
Exploration de la Terre de Feu. — La Société de géographie a tout récemment reçu des nouvelles de l’expédition française organisée par un homme intrépide, M. Pertuiset, pour explorer ces pays à peine connus des nations civilisées. Le 7 décembre 1873, l’expédition débarqua sur la côte de la Terre de Feu, et ne tarda pas à s’enfoncer dans l’intérieur du continent. Nos vaillants compatriotes eurent l’honneur de planter le drapeau tricolore sur un sol complètement inconnu. Ils y trouvèrent un immense lac de 25 kilomètres de circonférence, entouré d’une végétation luxuriante, et littéralement couvert d’une innombrable armée d’oiseaux sauvages, parmi lesquels dominaient les canards et les oies. Ces régions sont habitées par des peuplades grossières, mais hospitalières. Les femmes surtout sont fort affables et très-accueillantes. L’une d’elles, en échange de quelques morceaux de sucre et de mouchoirs communs, donna au chef de l’expédition française un objet auquel elle attachait un prix immense et qu’elle conservait comme une relique : c’était un couvercle de boîte de sardines !
Nouveaux tremblements de terre. — Les feux souterrains qui ont si violemment ébranlé de nombreuses régions de la surface du globe en 1873, viennent de manifester leur action par de nouvelles oscillations qu’ils ont imprimées au sol Le 11 février dernier, à 10 h. 55 m. du matin, une secousse de tremblement de terre a été ressentie à Blidah. Le phénomène n’a pas été précédé, cette fois, de ce grondement souterrain que l’on constate ordinairement. Tout s’est réduit à une trépidation sur place, d’une durée assez sensible mais peu intense si on la compare aux précédentes secousses. On ne parle d’aucun dégât ni d’aucun accident.
Une dépêche de Québec, dit le Times, annonce que quelques jours auparavant, le 1er Février dans l’après-midi, on a ressenti à Father-Point une secousse qui a ébranlé les maisons et les objets contenus dans tout le village. À la même heure un ébranlement analogue a fait subir son influence à 10 milles au midi de Québec, avec direction apparente de l’oscillation du sud au nord. Un froid intense de 20 degrés au-dessous de zéro régnait à ce moment dans ces régions.
La Gazelle officielle d’Italie mentionne également une secousse de tremblement de terre arrivé à Zurich, le 20 février, à 7 h. 5 m. du soir, et qui a imprimé une assez violente oscillation à tous les tableaux pendus aux murs des appartements. À ce moment, la vallée de Zurich jouissait du calme le plus profond ; mais sur l’Ultiberg régnait une forte rafale de vent. L’oscillation s’est étendue jusque dans quelques localités du canton d’Argovie. À Buttwyl, Geltwyl et Beinwyl, la commotion a fait sentir son influence à deux reprises différentes. Il y a bientôt un an que ces ébranlements de l’épiderme terrestre se manifestent presque constamment sur différents points de notre sphéroïde. Ces phénomènes seraient-ils les avant-coureurs de quelque grand cataclysme géologique ?
Les prédictions météorologiques de M. Charles Sainte-Claire Deville. — Un grand nombre de nos lecteurs nous ont écrit pour nous demander comment M. Ch. Sainte-Claire Deville a pu si bien annoncer à l’avance la neige et les froids des 10 et 11 de ce mois.
Nous sommes heureux de pouvoir donner, à cet égard, des renseignements qui, nous l’espérons, seront lus avec quelque intérêt.
Le savant physicien a remarqué que généralement la température du mois éprouve une oscillation notable du 8 au 14. Cette oscillation n’est pas toujours froide. Elle correspond à un abaissement de température en février, mars et mai. Mais au contraire elle représente un échauffement en novembre, par exemple. D’après M. Ch. Sainte-Claire Deville cette oscillation remarquable serait due à la présence d’anneaux météoriques qui seraient assez régulièrement distribués autour du soleil. Mais il n’insiste particulièrement en ce moment que sur le fait de l’existence de cette oscillation, qu’il a démontrée par des observations tout à fait indépendantes de ses opinions sur les causes de ce phénomènes singulier. Quelquefois l’oscillation manque, quelquefois elle est plus prononcée, ce qui peut tenir à certaine loi générale se combinant avec celle que nous venons de résumer. M. Sainte-Claire Deville a remarqué de plus que les minimums de pression barométrique précèdent les minimums de température d’un petit nombre de jours. Il en résulte que lorsque l’on voit un minimum barométrique se produire avec netteté vers les premiers jours du mois on doit déclarer hardiment que l’oscillation thermométrique aura également une intensité notable vers le milieu du même mois.
C’est ce qui est arrivé cette année, et l’oscillation thermométrique du milieu de mars a eu une étendue inusitée. Mais il y a plus de vingt années que M. Charles Sainte-Claire Deville a fait sa découverte. Il a annoncé bien des fois des périodes froides ou chaudes sans jamais avoir reçu un démenti de l’expérience. Mais jusqu’à ce jour il n’avait pas attiré l’attention d’une façon si importante. Quant aux périodes froides ou chaudes, le savant académicien fait remarquer qu’elles sont connues depuis l’antiquité la plus reculée. Au moins celle de novembre (chaude) et de mai (froide), qui correspondent, l’une à l’été de la Saint-Martin et l’autre aux saints de glace du printemps.
Le pôle Nord et les élections anglaises. — Le nouveau gouvernement conservateur d’Angleterre ne perd pas de temps pour réparer les erreurs de ses prédécesseurs. Il prépare en ce moment, pour le pôle Nord, une grande expédition scientifique que le gouvernement libéral de M. Gladstone avait refusé de sanctionner. Nous devons féliciter le chancelier de l’Échiquier de s’être rappelé que la patrie des Franklin et des Ross ne pouvait rester, sans quelque peu de honte, indifférente à la solution d’un problème de géographie physique qui passionne tous les peuples civilisés.
La comète de Strasbourg. — Le 20 février dernier, le professeur Vinnecke a découvert, à Strasbourg, dans la nuit du 22 février, une petite planète qui, dans la nuit du 28, acquit l’éclat d’une étoile de 11e grandeur. À ce moment l’astronome allemand crut voir que cet astre portait une queue dans une direction opposée à celle du soleil. Le 10 mars, sa distance à cet astre n’était que de 4 millions de milles ; mais sa distance à la terre était naturellement très-grande et dépassait 100 millions. L’orbite de cette comète, peu brillante comme on le voit, a été calculée par M. Schulhof, de Vienne.
La neige du mois de mars. — La chute de neige si abondante à Paris, le 11 de ce mois, est un phénomène météorologique très-important qui s’est manifesté sur une grande partie de l’Europe. À Lyon comme à Paris la température s’est brusquement abaissée, et les flocons abondants n’ont pas tardé à cacher le pavé des rues d’une épaisse couche de 3 à 4 centimètres d’épaisseur. Cet événement atmosphérique, dit avec raison le Courrier de Lyon, n’a rien qui doive nous inquiéter pour l’agriculture. Cette neige aura pour résultat de retarder la végétation et de prévenir des désastres qu’occasionnent trop souvent les gelées tardives. La neige nous rendra, en outre, la service de tasser les terres au moment du dégel, et de leur faire emmagasiner ainsi une bonne provision d’humidité pour la saison chaude.
À Londres la bourrasque de neige a été formidable. La matinée, lisons-nous dans le Pall Mall Gazette, avait été rigoureusement froide ; les rues et les routes suburbaines étaient couvertes d’une épaisse couche de glace : la locomotion était à la fois difficile et dangereuse. Entre huit et neuf heures la neige a commencé à tomber et sa chute a duré pendant la matinée tout entière. Les trottoirs et les chaussées des rues étaient couverts de neige à moitié fondue, et il est à craindre que de nombreux accidents n’aient été causés par l’empressement des foules à courir aux lieux d’où elles pourraient avoir une vue complète du spectacle du cortège royal qui devait traverser Londres pour se rendre de la gare de Great-Western au palais de Westminster. La chute de neige a été aussi extraordinairement abondante dans tout le nord de l’Écosse.
Sociétés de tempérance. — Voici un mode de secours bien inattendu apporté aux sociétés formées pour l’extinction de l’alcoolisme. Il s’agit, dit la Gazette de médecine, d’une croisade prêchée dans l’Ohio par une certaine secte Lewis, pour la propagation de la pratique suivante : Un certain nombre de femmes, quelquefois plusieurs centaines, se réunissent, et récitant des litanies, entonnant des psaumes, elles se rendent aux portes des débits de boissons, s’agenouillent sur le pavé, pénètrent dans les salles et continuent leurs pieux exercices jusqu’à ce que, par une espèce de scie, elles aient fait vider l’établissement. Elles résistent à toutes les injures, à toutes les menaces, aux voies de fait même, et leur patience est presque toujours couronnée de succès.
Les traîneaux à voile américains. — La rivière Hudson a fini par se prendre, et l’hiver a enfin sévi de l’autre côté de l’Atlantique. Comme il arrive ordinairement à pareille époque, on a vu aussitôt reparaître sur cette immense nappe d’eau congelée les traîneaux à voile, dont les Yankees font grand usage. Ils ont même établi des régates qui sont très-suivies.
La voilure de ces traîneaux se compose d’un seul mât et d’une vergue. L’équipage est formé de deux hommes. Un d’eux tient dans ses mains le gouvernail. La vitesse de ces singuliers véhicules est si grande, qu’en les voit souvent lutter de vélocité avec les trains de chemins de fer.