Chroniques (Buies)/Tome II/Départ pour la Californie

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Typographie C Darveau (2p. 69-251).


DÉPART


POUR LA


CALIFORNIE.

DÉPART


POUR LA


CALIFORNIE.
(10 Juin).




DEUX MILLE DEUX CENTS LIEUES EN CHEMIN DE FER.




PREMIÈRE PARTIE.

I.


Il y a des choses qui ne s’écrivent pas ; on les raconte parfois dans des heures de fièvre, lorsque les souvenirs arrivent en mugissant et se font cours eux-mêmes, lorsque la pensée est frappée tout-à-coup d’un retour impétueux vers le torrent des choses où elle était restée d’abord comme engloutie, éperdue ; alors, si c’est la douleur qui a été longtemps comprimée, l’âme jette quelques cris terribles, des flots furieux s’échappent, l’amertume jaillit et déborde, et peut-être peut-on ensuite remonter avec plus de liberté et de force le cours de tout ce qu’on a souffert : mais retourner, moi, encore tout brisé, tout endolori, la plume à la main, pour le raconter à des lecteurs qui ne s’en doutent même pas, vers ce rêve fougueux où pendant six semaines j’ai passé par tous les chagrins, tous les déchirements, toutes les angoisses, c’est trop me demander, c’est trop attendre de moi ! Vous voulez que sur toutes les plaies vives je passe lentement le couteau et que je détache une à une chaque fibre saignante pour la montrer à des regards surpris ! Vous voulez que je fouille parmi tant d’odieux souvenirs dont chacun est une blessure, eh bien ! soit, je vais vous le raconter, cet atroce et funeste voyage ; de même que je l’ai fait pour accomplir une promesse, de même je vais le redire parce que vous l’avez espéré de moi. Maintenant, taillez et prenez ; voici mon cœur, voici mon sang, ce sang qui est tombé goutte à goutte sur la longue et interminable route qui traverse tout un continent ; je vais en suivre la trace mêlée de tant de larmes…… Oh ! mes amis, ce n’est pas une chronique que je puis vous offrir ; mon esprit ne se prête plus, hélas ! à ces fantaisies badines, et mon imagination a perdu le souffle de ses inspirations joyeuses. Et où trouverais-je, du reste, à rire une seule heure dans le récit d’un voyage rempli d’inquiétudes mortelles, d’humiliations, d’abattements sinistres, et parfois de pressentiments où l’image de la mort revenait sans relâche comme pour m’avertir que je n’en verrais pas le terme ?

Pourquoi avais-je quitté mon pays, ma famille, mes nombreux amis, tant d’affections qui m’entouraient et qui m’étaient nécessaires ? Pourquoi avais-je rompu tous les liens qui, en me rattachant à une existence désolée, en faisaient encore la consolation et la ranimaient par quelques lueurs passagères ? Pourquoi partais-je sans raison, sans objet déterminé, pour suivre une destinée incertaine, après tant d’épreuves, après l’expérience renouvelée de la folie des escapades et des duperies de l’inconnu ? Hélas ! je ne sais, et, le saurais-je, comment pourrais-je le dire ? Il y a dans la vie des heures fatales, et l’homme obéit bien plus à leur impulsion fougueuse qu’à tous les conseils de la raison. Je partais… il fallait que je parte ! fût-ce pour toujours, fût-ce à n’importe quel prix. Un besoin formidable d’échapper à tous les souvenirs poursuivait et dominait mon esprit ; c’était moi-même surtout qu’il me fallait fuir, oubliant que l’homme change en vain de ciel, que son âme lui reste, et qu’on ne peut se perdre soi-même, verrait-on le monde bouleversé prendre autour de soi toutes les formes et les aspects les plus brusquement divers. M’oublier dans un tourbillon sans cesse renouvelé, me sentir emporté à toute vapeur à travers des espaces inconnus, c’était là mon illusion, et, pour la saisir, j’étais prêt à tout délaisser ; je m’étais arraché aux embrassements de la femme qui m’avait tenu lieu de mère, et qui, à quatre-vingts ans, me disait un adieu, pour elle l’adieu suprême. Et quel déchirement lorsque je dus quitter ma sœur, ma sœur unique, qui, ne comprenant rien à un pareil départ, m’enlaçait sur son cœur et tâchait de me retenir par la force de la tendresse ! Oui, j’abandonnais ces chères et sûres affections, les seules qui résistent aux orages de la vie comme aux assauts du temps, et, l’avouerai-je ? ce n’était pas là le premier de mes regrets ; le cœur est ainsi fait, hélas ! dans son aveuglement ; il ne se prend qu’à ce qui lui échappe le plus et n’a de regrets profonds et durables que pour ce qui le blesse davantage.

Mon idée fixe, idée irrésistible, plus forte que tous les liens, que tous les raisonnements, était donc de partir, d’aller aussi loin que possible, et je ne voyais rien de mieux à faire pour cela que de traverser le continent. Je n’avais pas d’illusions sur ce qui m’attendait si loin ; ce n’est pas à mon âge qu’on commence une vie d’aventures, qu’on peut espérer de se refaire une existence nouvelle où vienne se perdre le souvenir de ce qu’on a été ; l’inconnu ne sourit pas à ceux qui ont épuisé la vie sous toutes ses faces et pour qui toutes les déceptions imaginables n’ont plus rien d’inattendu ; mais je n’avais pas calculé les mécomptes, les déboires qui m’attendaient au passage ; et, les eussé-je calculés, que je serais parti de même ; j’en étais arrivé à ce point où l’on ne raisonne absolument plus, où la fatalité, en quelque sorte impatiente et pressée, devient irrésistible. Où ai-je pris la force d’aller jusqu’au bout ? comment ai-je pu poursuivre une idée pareille, lorsque tout m’en détournait, lorsque, sur le chemin même, le regret et le désenchantement, fondant avec violence sur mon âme, me criaient de retourner, de revenir à la patrie qui m’offrait de légitimes espérances et une carrière désormais assurée ?… c’est ce que je ne puis ni comprendre ni expliquer. La force n’était pas en moi, puisque j’ai eu toutes les défaillances, elle était dans une situation bien supérieure à ma volonté ; je n’ai pas suivi ma route, j’y ai été entraîné, bousculé, poussé, et chaque fois que j’ai voulu mettre un arrêt, chaque fois j’ai été emporté, comme si la conduite de ma vie ne m’appartenait plus ; vous allez en juger aisément.

Parti une première fois, je me suis rendu à Toronto, et le lendemain je revenais à Montréal. Un accablement tel, un désespoir si grand s’étaient emparés de moi, que je n’avais plus voulu continuer. Mais à peine étais-je de retour, que je prenais la résolution, inébranlable cette fois, d’aller tout d’un trait jusqu’à San Francisco, et, en effet, le lendemain matin, je repartais. Oh ! mes amis, vous qui avez mené une vie à peu près toujours égale, vous ne connaissez pas ces terribles péripéties du sacrifice, vous ne connaissez pas les va-et-vient déchirants de l’âme, les féroces exigences d’une condition qu’on s’est faite soi-même, et les ballottements douloureux d’un cœur laissé dans le vide.

Ce voyage inutile à Toronto m’avait coûté trente dollars, et je n’en avais que trois cents en tout et partout pour me rendre à San Francisco, et, là, attendre la destinée. Je repartis donc avec deux cent soixante-dix dollars, le voyage, au bas mot, tous frais compris, devait m’en coûter cent quatre-vingt. Mais, que m’importait la valeur de ces chiffres ? Je songeais bien à cela ! Tout en moi était brisé ; je cherchais un coin de terre inconnu, lointain, où jeter mon reste de vie. Depuis près d’un mois, je n’avais pu trouver deux nuits de sommeil ; une maladie obsessante, déclarée par les médecins fatale, me poursuivait de ses ombres lugubres ; deux fois le suicide m’était apparu avec tout son cortège de séductions infernales ; oui, deux fois, je m’étais laissé aller avec ravissement à cet attrait du repos éternel qui serait une tentation irrésistible si le néant n’était pas un outrage à l’intelligence comme au cœur de l’homme ; je n’aimais plus rien, je ne désirais plus rien et je ne cherchais plus rien, si ce n’est de m’effacer, laissant à la mort de faire son œuvre quand bon lui semblerait. — Eh bien ! maintenant que je suis revenu, que j’ai accompli un voyage presqu’impossible d’exécution, je rends grâce au ciel de m’avoir mené jusqu’au bord fatal où l’homme perd à peu près la conscience de son être et se laisse entraîner à tous les courants qui passent devant lui ; j’ai mesuré la plus grande profondeur de l’abattement, et j’ai connu la limite extrême de la désespérance ; maintenant, je sais de quels abîmes un homme peut remonter, et ce qu’il y a encore de ressources jusque dans l’écroulement de ce qui seul semblait retenir à la vie.

Avez-vous remarqué ces arbres flétris, desséchés, entr’ouverts, qui n’ont pas un frisson sous l’effort du vent qui les fouette, pas une plainte sous l’orage ? Leurs rameaux craquent, leur tête secouée rend dans l’air un bruit rapide, mais ce bruit est inerte, ce son est comme celui d’ossements qu’on agite dans leur bière. Qui peut maintenir ces arbres debout ? Quelle sève reste-t-il à leur tronc décharné ? Où est la vie dans ce cadavre dressé contre la nue ? Regardez bien ; à l’extrémité de quelque branche aride, se dégageant à peine d’un linceul de dépouilles, un petit groupe de feuilles tremble encore au baiser de la brise et boit avidement les quelques gouttes de rosée que le ciel lui verse dans son oubli miséricordieux. Ces quelques feuilles, c’est la vie entière de cet arbre, et par elles il renaîtra ; il avait tout perdu, sa force, sa beauté, et sa fraîcheur dont s’enivraient les oiseaux gazouillants, il défiait l’orage et l’appelait à épuiser sur lui ses efforts inutiles ; le bruissement de son riche et abondant feuillage était un rire au destin, et voilà que soudain tout l’a abandonné et qu’il s’est trouvé seul encore vivant, mais sans aucune des joies, sans aucun des charmes de la vie.

La vie ! la vie ! elle est souvent au fond des abîmes ; elle est dans la feuille solitaire sur sa branche inanimée ; elle est dans la goutte de rosée qui la rafraîchit, elle est encore dans la larme silencieuse qui s’échappe du cœur et c’est par elle que le cœur renaît.

Quelle étrange destinée ! Je fais onze cents lieues de chemin de fer, avec l’idée que jamais peut-être je ne reviendrais, et, rendu au terme de ce long et accablant voyage, malade, affaibli de corps et d’esprit, à peine avais-je pris quelques jours de repos, que je préparais déjà mes malles pour le retour ! Je n’ose dire que j’ai fait un voyage : j’ai été emporté dans un ouragan, et le même ouragan m’a ramené. Seulement, l’allure n’était plus la même ; je vais tout vous dire cela.


II.


Je partis seul. Or, pour partir seul, dans l’état physique et moral où je me trouvais, c’était déjà un acte de désespoir ou de résolution inflexible. J’ignorais ce que c’était que ce voyage et je me flattais d’en adoucir la fatigue et l’ennui par le spectacle d’une nouveauté sans cesse renaissante, par la fascination d’un inconnu qui, à chaque instant, changerait d’aspect. Tous mes amis m’avaient entretenu dans cette illusion ; ils y croyaient eux mêmes…… Ah ! malheureux ! le trajet du Grand Pacifique Américain est tout ce qu’il y a de plus monotone, de plus misérable et de plus ingrat. J’ai traversé cinq cents lieues de désert, de plaines sans horizons, d’une étendue muette et inanimée. Ce n’est qu’arrivé sur les hauteurs de la Sierra-Nevada, entre l’Utah et la Californie, que cette grande nature tant promise, tant attendue, s’est révélée enfin. Oui, c’est beau, certes, ce passage à huit mille pieds au-dessus de la mer, sur le bord de précipices effrayants, lorsqu’on est entouré de pics couverts de neiges éternelles et que, sous le regard, s’ouvrent subitement des abîmes qui ont quinze cents pieds de profondeur ; mais je n’aurais pas donné pour tout cela le plus petit côteau de la Malbaie, ce paradis de notre pays, cette oasis oubliée parmi les rudesses grandioses et altières du Canada ; je n’aurais pas donné six lieux des rives du St. Laurent, pour toutes les splendeurs terrifiantes qui se dévoilaient pour la première fois sous mes yeux.

Oh ! quand je me rappelle tout cela !…… Pendant un mois j’ai été comme un captif tenu au silence ; je n’ai pas eu un ami, pas même un compagnon, pas la plus légère sympathie, alors même qu’une sympathie quelconque eût été pour moi un trésor inestimable.

Mais il faut pourtant bien que je commence ce récit. Allons ! passez devant moi, déserts implacables qui, pendant de si longs jours et de si longues nuits surtout, m’avez accablé de votre infini muet ; passez, plaines arides que la pensée elle-même ne parvient pas à peupler et où le regard, fatigué de chercher une vie toujours absente, retombe appesanti sans pouvoir cependant trouver le sommeil ; déroulez-vous de nouveau, horizons sans cesse fuyants ; mes souvenirs du moins pourront peut-être vous rassembler, et, dans le cercle douloureux qu’ils m’ont laissé, je vais tâcher de tout retenir, de rappeler une à une ces impressions toujours pénibles dont pas une ne m’a donné une heure de répit, pas même un retour consolant ni une espérance furtive.

Après deux jours de chemin de fer, coupés par un intervalle de douze heures passées à Détroit, j’arrivais à Chicago. Ces douze heures d’intervalle étaient une moitié de dimanche ; je vous prie de remarquer ce commencement. Arriver seul, lorsqu’on cherche des distractions à tout prix, dans une ville américaine le dimanche, c’est déjà poignant. On erre comme une bête échappée de sa cage, qui a perdu le sentiment de la liberté ; les heures sont interminables, on va, on vient cent fois par les mêmes chemins ; tous les visages, vous étant indifférents, semblent les mêmes, on voit des choses nouvelles qu’on croit avoir vues toute sa vie, on passe et l’on repasse devant les mêmes endroits, jusqu’à ce qu’on soit épuisé bien plus par la monotonie et l’ennui que par la fatigue du corps ; on ne trouve rien d’intéressant et l’on s’étonne de ne pas être environné d’ombres qui ressemblent à soi-même ; on se demande ce que tout ce monde qui glisse dans tous les sens peut faire dans un endroit pareil ; plus la foule est grande, plus on sent le vide ; tant de visages absolument inconnus, absolument indifférents, ont l’air de grimacer à votre abandon ; et puis, on n’a ni l’envie ni le goût d’adresser la parole à qui que ce soit ; ce qu’on veut, c’est un large épanchement de son âme, et pour cela, il faut des oreilles heureuses de s’y prêter. On cherche tous les moyens de tuer le temps, cet ennemi que rien n’atteint et dont tous les coups portent ; on se dirige partout où l’on croit voir quelque agitation, entendre quelque bruit, et l’on revient toujours également déçu, assuré davantage que le tombeau qui est au fond du cœur est assez grand pour ensevelir tous les bruits du dehors ; on a comme un désespoir muet, un silence farouche. Le regard ne reçoit plus l’image d’aucun des objets qui l’entourent, et l’on se meut ou l’on se repose, inconscient, oublieux de toute condition physique ; c’est la pensée qui travaille sans cesse, la pensée qui n’est pas avec soi où l’on se trouve, mais bien loin avec tout ce qui a disparu de ce qu’on aime, et qui fait revivre d’une vie bien plus intense que la réalité ce qui semble à jamais mort pour soi. Oh ! le souvenir ! c’est bien autre chose que la jouissance. C’est à lui qu’on reconnaît la valeur des choses perdues ; il grandit, il redouble de vie et de vigueur en raison même de ce qu’on le prive de ses aliments et de ce qu’on l’arrache à tout ce qui semblait seul devoir l’entretenir.

Ainsi, pendant douze mortelles heures, je promenai mon absence dans les rues de Détroit, pour moi muettes, désolées, et cependant peut-être pleines de vie et d’animation, si j’en juge par l’image qui m’en reste aujourd’hui. Le chemin que je fis, je l’ignore ; je marchai tout le temps, à part quelques minutes données aux repas, et, lorsque le soir je pris le train de Chicago, j’étais tellement fatigué sans le savoir que je tombai comme un poids inerte sur mon lit et ne m’éveillai que le lendemain matin en vue de la grande métropole de l’Ouest, lorsque déjà le bruit de vingt convois arrivant en tous sens et le carillon des locomotives assourdissaient l’air.

Je m’étais dit en commençant mon voyage qu’il m’était impossible de faire huit jours continus en chemin de fer, et que j’arrêterais à différents endroits sur la route. Chicago, la superbe et glorieuse métropole de l’Ouest, se présentait à moi ; sans doute j’allais bien y rester au moins vingt-quatre heures. Mais à peine y étais-je descendu qu’un besoin irrépressible d’en sortir s’emparait de moi. Que peut offrir la vue des grandes villes au regard fatigué de merveilles ? J’ai tout vu dans ce monde et je ne puis plus rien admirer. Que m’importe le spectacle de l’activité humaine, de cette âpreté fiévreuse qui accomplit des merveilles dont l’âme est absente ? De grandes rues, de splendides édifices, eh bien ! quoi ! Tant de morceaux de pierre, tant de morceaux de brique, tant de ciment et de pavé Nicholson, tant de machines humaines qui s’agitent à la poursuite folle du souverain million, voilà les villes américaines. — Dans tout cela pas un souffle ; les plus grandes pensées, les plus grandes aspirations de notre temps réduites à une jauge pratique qui leur enlève toute poésie et toute grandeur ; des affaires, des affaires, business, et, après, des délassements automatiques, toujours les mêmes ; pas de liaisons ; est-ce qu’on a le temps de faire des amitiés quand on ne s’en donne pas même pour les besoins essentiels de la vie ? Et puis, connaît-on même l’ami qu’on voudrait se faire ? D’où vient-il, qu’a-t-il été ? Dans ce tourbillon d’êtres humains qui arrive et se déplace à chaque instant, sur qui peut-on arrêter sûrement son regard et appuyer sa confiance ? Qu’on admire si l’on veut des villes comme Chicago qui se font en trente ans, il est impossible d’y rien aimer. Ce ne sont pas deux ou trois mille tueurs de cochons, logés dans le marbre et chiffrant de quatre heures du matin à six heures du soir, qui peuvent inspirer un grand enthousiasme. Pour moi, j’en veux à toutes les grandes villes où la richesse est ignorante et barbare ; je les hais, je les fuis ! leur luxe fatigue plutôt qu’il n’éblouit mon regard, et je m’étonne de ce qu’on se donne tant de mal pour être magnifique quand il en faut si peu pour être heureux. Être heureux ! je me trompe, c’est là le difficile, et c’est parce qu’ils se sentent incapables d’arriver au bonheur que les hommes s’étourdissent à la poursuite de l’or.

Mais quelle science des commodités de la vie, quel art les Américains possèdent pour les plus petits détails des voyages ! Tout cela découle de ce théorème qui renferme pour eux toutes les vérités philosophiques : qu’une minute vaut de l’or et que l’homme n’a pas un instant à perdre dans la vie. — Voyagez aux États-Unis et vous n’avez à vous occuper ni de votre bagage, ni de votre parapluie, ni de votre chapeau, ni du moindre petit objet que vous jugez bon de garder avec vous, ni de votre hôtel. Tout est prévu ; on vous mènera, on vous ramènera, on prendra soin de votre mouchoir si vous le voulez, on vous renseignera sur tout, et remarquez bien que chaque chose a son prix fixe, très-réduit, que vous vous épargnez ainsi beaucoup de trouble, de dépense et de temps, et qu’en outre vous pouvez vous abandonner avec une confiance absolue au dernier des employés qui exhibera de son droit à vous offrir ses services. Sans une honnêteté scrupuleuse et une exactitude extrême, comment les Américains pourraient-ils espérer la clientèle des voyageurs au milieu de cette confusion d’arrivées et de départs qui a lieu dans les grandes villes, à toute heure du jour ? Il est bon de le dire en passant ; l’Américain est, dans les petites affaires, dans celles qui tiennent aux nécessités quotidiennes de la vie, non seulement d’une honnêteté rigoureuse, mais encore d’une précision, d’une largesse, d’une obligeance et d’une accessibilité qui vous le feraient aimer, si tout cela n’était pas froid, machinal, et portant, pour ainsi dire, le caractère d’un calcul savant. L’Américain dédaigne de duper pour de petits objets, et surtout, il a trop de choses à faire pour s’amuser à compter quelques piastres qu’il pourrait lécher à votre porte-monnaie. En un mot, il n’y a pas de pays au monde où l’on puisse voyager aussi sûrement qu’aux États-Unis, et en même temps il n’y en a pas où se trouvent tant de coquins consommés, aussi prodigieusement habiles, aussi vertueux d’apparence. C’est à vous d’être aussi adroits qu’eux, ce qu’on ne peut pas espérer toujours en sortant du Canada.

Nous avions environ une heure à passer à Chicago ; je me promenai machinalement dans les abords de la gare, puis je revins prendre à la hâte mon billet pour San Francisco. Je dis à la hâte, car je me redoutais, je ne savais pas si, au moment suprême, le courage ne viendrait à me manquer. J’avais déjà fait trois cents lieues seul et j’en étais tellement malade que je n’osais croire à une résolution définitive. Mais maintenant le sort était jeté ; la locomotive fumait avec rage, les passagers se précipitaient pour retenir leur place, il y avait un va-et-vient animé, mais lugubre ; chacun avait la secrète terreur d’un si long voyage, mais presque chacun avait un ami ; des mères avaient leurs enfants, des maris avaient leurs femmes, d’autres allaient rejoindre leur famille ; moi j’étais seul et je quittais tout, peut-être pour ne jamais revenir. À cette heure terrible, je sentis l’immense vide créé subitement dans mon existence. Je montai dans le Pulman car et pris mon siège ; devant moi une femme pleurait, je la regardai stupéfait : il me semblait que dans le monde entier il n’y avait qu’une douleur comme la mienne qui pût tirer des larmes. J’avais la passivité muette et dure d’une résignation fatale ; dès lors que je perdais tout ce qui m’était cher, que m’importait, ce qui pouvait m’arriver ? Je regardai le ciel où remonte toujours l’espérance, de celui-là même qui va mourir ; il sembla se détourner de moi ; de longs nuages ternes remplis de bruine le parcouraient comme des crêpes déchirés ; le même ciel, je l’avais longtemps regardé deux jours auparavant, mais il flottait alors sur la patrie ! Autour de moi pas un visage connu, pas une âme qui pût approcher de la mienne ; je me tenais là, dans ce car qui allait m’emporter à mille lieues, sans mouvement, plongé dans l’horreur sombre de mon sacrifice. J’allais donc passer toute une semaine en chemin de fer, sans entendre une parole amie, et chaque nouvelle étape agrandirait encore l’abîme que je mettais entre mon pays et moi ! Je n’avais pas une espérance possible, puisque moi-même je me condamnais sans retour… Alors je voulus murmurer l’adieu suprême, mais mon cœur trop chargé de sanglots était monté jusqu’à mes lèvres ; je n’eus pas une parole, et la source bienfaisante des larmes arrivant comme un flot trop pressé, trop violent, refusa de jaillir.

Il est dans la vie de ces heures funèbres que l’on ne saurait décrire ; tout disparaît devant soi et le regard interroge en vain un monde qui n’a plus ni lumière, ni horizons : on se sent descendre dans un tombeau grand comme la nature entière ; on respire, on sait que la vie est en soi, mais on n’en a conscience que comme d’un bruit sourd qui frappe dans le rêve ; tout l’être est suspendu, aucune sensation n’est plus perceptible, et l’on croit entrer dans un vaste anéantissement où le ciel et la terre sont confondus.

Je ne me rappelle pas bien comment je quittai Chicago ni les premiers milles de la route ; je fus sans pensée et sans regard pendant une heure au moins ; puis je m’éveillai comme poussé par un ressort électrique ; tout-à-coup les nerfs comme la volonté se redressaient, je redevins homme en un instant, moi qui depuis un mois avais cessé de vouloir ; je regardai de tous côtés ; les longues prairies déroulaient déjà leurs flots parfumés et chatoyants, l’espace se dégageait, et déjà la vaste route qui traversa un continent s’offrait dans toute sa liberté et sa grandeur. — Devant l’infini, seul, abandonné, misérable, je me sentis des proportions inconnues, je regardai debout cette immensité, trop petite encore pour ma pensée, et j’éprouvai un dédain sans nom pour toutes les chimères qui avaient fatigué et obscurci ma vie. Oui, oui, sans doute, l’homme est le roi et le maître ici-bas. Devant une destinée inexorable, souvent il se sent fléchir, — mais cela ne peut durer ; quelle que soit la persistance du sort contraire, il vient toujours une heure où il reprend possession de lui-même et nargue avec empire toutes les fatalités conjurées contre lui. L’homme n’accepte jamais entièrement son malheur, parce qu’il ne se sent pas fait uniquement pour subir ; il résiste, il fait face à la destinée. La femme ! c’est tout autre chose. Ce qui fait sa force, c’est sa faiblesse. Elle plie, se résigne, accepte, se sent incapable de la lutte, et on appelle cela de la force ! Quand la nécessité empoigne la femme, elle devient un instrument fatal ; elle a alors toute la dureté, toute l’implacabilité du destin ; on la croit et elle se croit déterminée ; non pas, mais elle entre dans la force des choses, elle devient un des ressorts de cette immuable volonté supérieure qui serait la fatalité si elle n’était la Providence, et alors sa volonté, ou ce qu’on appelle ainsi, et qui n’est rien autre chose que sa soumission, devient aveugle, sourde, implacable, féroce. La véritable volonté humaine est toujours accessible par quelque côté ; la pitié est souvent une grande force, mais la femme étant faible est cruelle ; elle a besoin de se prémunir contre elle-même, et, ne sachant souvent quel moyen prendre, elle devient atroce et le monstre se révèle. Depuis Adam, l’histoire est toujours la même ; la femme tente l’homme, le séduit, l’enchante par mille tromperies doucereuses, le fait tomber de chute en chute, et, lorsqu’elle le voit perdu à tout jamais, elle l’abandonne…… Si la mère Ève n’a pas abandonné Adam, c’est qu’elle n’avait pas le choix, Mathusalem ne devant venir que trop tard.


III


Depuis je ne sais combien de temps le train filait sur les prairies de l’Illinois qu’on appelle les rolling prairies, à cause de leurs ondulations et de leur croupe flottante comme la crinière d’une cavale au galop. Il fallait une journée entière pour atteindre Omaha, la plus grande ville de l’Ouest vierge, et qui ne se trouve encore qu’au tiers du chemin entre Montréal et San Francisco. Ah ! vous ne connaissez pas la longueur mortelle d’un pareil trajet ! Tant que les prairies s’étalent sous le regard, se balançant, ondoyant, envoyant mille senteurs qui arrivent à l’odorat comme des frissons parfumés, on se sent encore vivre et l’on se pénètre de cette grasse et savoureuse nature, on aspire largement et avec transport la fraîcheur odorante de l’espace ; mais bientôt l’ennui arrive d’un pas rapide, et la monotonie du spectacle augmentant d’heure en heure, l’imagination sent peser sur elle comme un poids impossible à rejeter, les nerfs se fatiguent ou s’irritent, le regard se fixe avec colère sur ces champs qui se déroulent avec la même fécondité inflexible, et l’on ne tarde pas à éprouver un besoin fiévreux, impatient, brûlant, d’en finir. Que sera-ce donc lorsqu’on quittera les prairies pour les plaines, pour le grand désert américain qui a quatre cents lieues de largeur et qu’il faut traverser tout entier avant d’arriver à la Californie, cette oasis du Pacifique, cette perle humide qui jette au ciel mille rayons et qui en reçoit des splendeurs qui font rêver à l’Éden…… à cet Éden perdu par notre premier père, mais dont on retrouve toujours quelques morceaux, pour peu qu’on les cherche ?

Quatre cents lieues de désert lorsqu’on a déjà le désert en soi, lorsqu’à la solitude infinie de la nature s’ajoute la solitude mortelle du cœur ! Trois jours et trois nuits au milieu d’une désolation dans laquelle on avance sans cesse et qui sans cesse s’agrandit devant soi ! Toujours, toujours la même étendue jaune, la même mer de sable endormie, les mêmes petites taches d’herbe sèche, roide, dévorée par le soleil, semblables à ces flocons d’écume salie qui flottent après l’orage sur la mer calmée ; on regarde, on regarde encore ; en vain l’on voudrait fermer les yeux, on est pris par le vertige de l’espace, et, même lorsque la nuit a descendu ses longs voiles du haut du ciel muet, il plane encore sur ces plaines sans bornes une sorte de clarté dure, semblable aux lueurs qui sortent des sépulcres, et l’œil continue d’en interroger encore les mornes profondeurs.

Aucun écho ne retentit jamais dans ces sourdes étendues livrées à l’éternel sommeil ; le sifflet de la locomotive ne rend qu’un son mât, aussitôt disparu que jeté dans l’air, et le bruit furieux du train roule sur un sol muet qui le reçoit sans y répondre. L’antilope frappe en vain de son pied léger, dans sa course gracieuse et rapide, cette terre inanimée, il ne fait que soulever un peu de poussière qui se confond aussitôt avec les souffles éphémères que sa course seule agite. Le chien de prairie, semblable à l’écureuil, debout sur sa petite meule de sable, dont le relief parsème seul l’aride et interminable plaine, regarde d’un œil qui n’est plus stupéfait cette tempête de bruit et de feu qui nous emporte ; lui aussi participe à l’immobilité de la nature où il a cherché un asile ; un vent affaibli fait seul parfois rouler un petit tourbillon de sable autour du trou qu’il habite, mais ce tourbillon ne dure qu’un instant et il s’affaisse comme une fumée qu’absorbe la flamme. D’autres fois, c’est un marais isolé qui se trouve dans ce désert on ne sait par quel oubli ou quel caprice de la nature ; la vue, même de cette eau croupissante, soulage déjà le regard et l’on peut voir de temps à autre quelque héron solitaire s’élever avec effort des bords de ce marais où depuis de longues heures il restait pensif ; son vol lourd et mesuré agite pendant quelques minutes l’accablante tranquillité de l’espace ; puis, bientôt il a disparu, on n’entend plus le battement prolongé de ses longues ailes et l’œil ne voit dans l’étendue béante qu’un point noir qui disparaît, disparaît, s’efface et s’abîme enfin dans le néant qui l’engloutit ; et au milieu de ce silence immense, de ce désert vide d’où les trois règnes de la nature semblent s’être enfuis, la pensée, qui ne sait pas où se prendre, retombe sur elle-même comme accablée de son propre poids.

Oh ! les longues heures, les longs jours et les longues et interminables soirées que j’ai passés sur la plateforme des cars, incapable d’occuper mon esprit à quoi que ce fût, incapable de sommeiller, seul, seul, toujours, toujours seul ! Quand je gagnais mon lit, je n’y pouvais rester vingt minutes, je me relevais et j’allais me remettre sur la plateforme, indifférent à la poussière, à la fumée de la locomotive, bientôt même indifférent à la fatigue et à l’ennui. Que m’importait ! La terre était désormais partout la même pour moi et ne m’offrait plus nulle part qu’un tombeau. Ah ! je ne les oublierai pas ces heures horribles ; elles sont dans ma mémoire comme un tison ardent qui brûle toujours et ne se consumera jamais ; j’ai amassé là ce qu’une âme humaine peut contenir de fiel et de révolte contre un sort inexorable ; j’ai été torturé lentement, seconde par seconde, minute par minute, jusqu’à ce que ces secondes et ces minutes fîssent des jours et des nuits entières ; j’ai compté chaque battement de mon cœur, et cela a duré toute une semaine ; la souffrance ne se mesure pas au temps, mais à la violence ; une semaine comme celle-là, c’est un siècle d’enfer.

Un jour après le départ de Chicago, nous étions arrivés à Omaha, dans le Nebraska. Je ne sais quel pressentiment s’empara alors tout à coup de moi ; j’eus envie de vendre mon billet et de m’en retourner en Canada ; ah ! que ne l’ai-je fait ? Si j’avais su alors tout ce qui m’attendait ! Mais le destin me précipitait de l’avant ; je refusai d’écouter toutes les voix intérieures afin de ne pas laisser fléchir ma résolution, et, après une heure de marche furibonde à travers les rues et les environs d’Omaha, rendu plus dispos, ranimé, secoué par le mouvement, je reprenais le train qui allait m’emporter à six cent cinquante lieues plus loin.


IV.


Maintenant, parlons un peu de ce Ouest, de ce grand Ouest, de ce far West qui rappelle dans l’esprit tout un monde d’aventures et qu’a si bien peuplé l’imagination de Cooper. Allons-nous réveiller les ossements de ces innombrables tribus d’Indiens qui s’y livraient un combat continuel à la poursuite des buffles sauvages, ou des pionniers intrépides qui se lançaient dans ces régions inexplorées, emmenant avec eux tout ce qu’ils possédaient, bataillant, guerroyant sans cesse, couchant sous le ciel ouvert, obligés de défendre jusqu’au pauvre coin de terre où ils reposaient, longue histoire de souffrances, d’atrocités, d’héroïsme obscur au terme de laquelle le blanc isolé, sans protection, a fini par remporter sur les tribus d’Indiens aujourd’hui anéanties ou rejetées dans les régions presque inhabitables du Nord ?

L’Ouest n’est plus rien de tout cela, il n’y a plus de far west. Le chemin de fer a tout changé ; il fallait autrefois quatre à cinq mois pour se rendre en Californie par terre ; il ne faut maintenant que neuf jours en partant de Montréal ; c’est prosaïque, mais c’est plus sûr. L’imagination n’a plus de champ ; en vain elle veut peupler cette vaste étendue de dangers, d’embûches, d’attaques soudaines faites par des Indiens sortant comme de sous terre, elle n’arrive qu’à se convaincre de ses puérilités et de son délire. Où il n’y avait autrefois que des Territoires, il y a maintenant des États ; la civilisation, encore jeune il est vrai, grossière, trop pressée pour prendre des formes, dure et aride, a remplacé la barbarie et l’état de guerre continuel de ces sauvages étendues. On ne voit plus d’Indiens que des misérables en haillons qui viennent mendier à l’arrivée des trains ; les mineurs et les aventuriers seuls ont gardé leur aspect farouche. Le désert américain a des petits villages échelonnés sur toute la ligne du chemin de fer ; quelques-uns même de ces villages, plus grands que les autres, prennent orgueilleusement le nom de villes, comme Cheyenne, Platte, Laramée, Ogden…… Rien ne les distingue les uns des autres ; sortis du désert, ils en ont tous la monotonie et l’aspect uniforme : un petit groupe de maisons blanches bâties sur le sable, sans un arbre, sans le plus petit ruisseau pour en rafraîchir l’aridité, voilà ce que c’est que tous ces villages jusqu’à ce qu’on ait atteint le versant des Sierras-Nevadas, c’est-à-dire à cinq cents lieues de distance au, delà des prairies.

Je ne sais ce que sont devenus les milliers et les millions de buffles qui parcouraient autrefois les plaines comme des ouragans de cornes et de pattes, toujours est-il qu’aujourd’hui on ne peut plus en voir un seul ; ils se sont réfugiés vers le Nord-Ouest, en attendant que le chemin de fer du Pacifique Canadien les en chasse à son tour, et alors aura disparu peut-être à jamais cette race étrange de bêtes-à-cornes, et avec elle la dernière tribu d’Indiens guerriers. Quant au grand chemin du Pacifique Américain, sur lequel nous avons en Canada des notions si restreintes et même si fausses, il est temps sans doute que j’en dise quelque chose.

Et d’abord, qu’on dépouille son esprit de toute idée poétique, qu’on s’arrache à la fascination et au prestige de la distance, et qu’on se prépare à voir en face la plus âpre nature comme aussi les populations les plus dures d’aspect, de formes et de langage. Quand on a dépassé Chicago de soixante à quatre-vingts lieues, il faut absolument mettre de côté le vieil homme, oublier tout ce qu’on a été, ce que l’éducation, les relations, les habitudes et les préjugés vous ont fait. Il faut oublier qu’il y a de par le monde, dans des pays antiques et fort vénérables en vérité, des différences entre les hommes, des distinctions sociales, des classes étagées que l’on numérote, première, deuxième, troisième, jusqu’à ce qu’on arrive au bas peuple qui, lui, n’a pas de numéro, qui est simplement la multitude, chose trop vaste pour qu’on lui mette une étiquette ; il faut oublier d’avoir des manières ou plutôt des façons, sortes de câlineries toutes d’apparence qui, chez les peuples policés, remplacent souvent l’honnêteté, la franchise et la véritable politesse. Il faut oublier de faire ses excuses à chaque instant, d’avoir toujours son chapeau à la main, d’être arrogant ou dédaigneux envers quiconque ne paie pas de mine ; dans l’ouest il n’y a ni société, ni manières, ni ce qu’on appelle communément l’éducation, et qui n’est souvent qu’une perversion déplorable du sens droit et de la pente naturelle. Les hommes y sont ce qu’ils sont, non ce qu’ils ont été ou ce qu’ils pourraient être soit par leur famille, soit par leurs relations, soit par leur degré de culture ou des avantages tout d’extérieur et de surface qui ont tant de prix là où la forme est un culte : quiconque s’occupe et vit, par lui-même est un gentleman ; le nègre qui fait votre lit dans le Pulman Car et qui frotte vos chaussures est un gentleman ; ne vous avisez pas de dire en parlant de lui : « that man » ; si vous apportez, quatre-vingts lieues plus loin que Chicago, le raffinement inutile, embarrassant et ridicule qu’on attache dans nos villes aux actes les plus insignifiants, on vous regardera comme un être fantastique. Mais d’un autre côté, soyez poli, obligeant et avenant envers tout le monde ; vous ne trouverez pas un homme dans l’Ouest qui ne vous rende service, s’il est en mesure de le faire, et il ne comprendra pas que vous l’en remerciez ; les hommesétant dans ces régions encore fraîches, absolument et essentiellement égaux, ils sont pénétrés de leurs devoirs les uns envers les autres et il n’y a pas d’obligés. Si l’on a confiance en vous, on vous donnera tous les moyens possibles de vous tirer d’affaires, on vous aidera, on vous poussera, sans songer si c’est du temps perdu ou si l’on oblige un ingrat ; le caractère essentiel de tous les actes de ces rudes habitants est d’être absolument naturel, dégagé de tout ce cortège de réflexions et de considérations avec lesquelles l’homme policé accompagne le plus petit service rendu. D’autre part, si l’on a quelque raison de se défier de vous, vous ne pouvez faire un pas sans rencontrer une difficulté ; en affaires surtout, on sera d’une rigueur et d’une exigence féroces ; il vous faudra justifier des moindres détails, des moindres lacunes. Que voulez-vous ? L’Ouest est un pays où l’on ne fait pour ainsi dire que passer, où les hommes sont nouveaux tous les jours, où chacun s’est fait soi-même, sans antécédents, sans liaisons, et où l’étranger, s’il prête le moins du monde au doute, ne peut être considéré que comme un aventurier de plus dans la patrie même des aventuriers. Si vous n’avez pas d’argent, et que vous vouliez faire un travail quelconque, on vous facilitera la voie ; mais, n’avoir pas d’argent et vouloir conserver un certain orgueil qui résiste à la nécessité, c’est ce qu’on ne comprend pas. En un mot, l’homme de ces régions, qui sont encore en grande partie des étendues désertes, parsemées ça et là de villages et de petites villes, est avant tout l’homme de la nature ; il en a toute la rudesse, toute la bonté et en même temps toute la sauvagerie ; pour lui, c’est le fait ; l’apparence n’est rien, pas plus que la forme et les manières ; il faut justifier de tout à ses yeux, à moins d’avoir de l’argent, qui est la première des justifications ; si ce dieu vous accompagne, on ne vous demande compte de rien et vous êtes un gentleman.


V.


Mais revenons au chemin de fer du Pacifique. Grande entreprise, oui, certes ! et, comme tout ce qui est grand, d’un enfantement difficile. Mais le difficile est relatif aux États-Unis. Pour le peuple américain, qui vole plutôt qu’il ne marche, pour qui concevoir et exécuter sont presque un même acte, les délais ne se mesurent par à leur durée, mais à l’impatience de les subir, et les obstacles sont moins par le nombre que par l’intensité d’étonnement et d’irritation qu’ils produisent. Trois ou quatre années de retard, lorsqu’il s’agit de construire une voie ferrée de mille lieues, ce n’est rien, et cependant, cela paraissait énorme aux esprits actifs qui ont les secrets de l’avenir et qui dépassent leur temps.

On ne se douterait pas évidemment que c’est une raison militaire et politique qui a déterminé la construction du Pacifique américain, après bien des démarches et des tentatives infructueuses. Cette grande route avait cela de commun avec notre Intercolonial, dont la principale destination était de nous préserver des américains, et qui a été fait pour cet objet si solidement qu’au besoin ses ponts et ses remblais peuvent servir de remparts contre les attaques de toutes les armées des États-Unis. Avec un chemin de fer pareil, il n’est pas besoin de soldats ; on fait des terrassements, on pose des rails, et le Canada est invulnérable. Mettez cent mille hommes contre l’Intercolonial, et, en le voyant, ils seront convaincus de leur impuissance. Les initiateurs du Transcontinental américain avaient des vues presque aussi profondes quoique moins belliqueuses : c’est la nécessité seule, au milieu d’une crise terrible pour le salut de l’Union, qui a décidé le gouvernement à donner son appui à la construction de la plus grande des voies ferrées qui existent.

Pendant longtemps les lointaines régions de l’ouest n’avaient été protégées que par un système de forts isolés les uns des autres, et qui étaient loin de suffire aux besoins des settlers sans cesse poursuivis par les Indiens. Pour atteindre les territoires qui produisent les métaux précieux, il fallait traverser six cents lieues de prairies et de plaines et combattre en chemin toute espèce d’ennemis, de sorte que la colonisation était tenue constamment en échec, et d’incalculables sources de richesses étaient perdues. Les hommes avancés songeaient bien à un chemin de fer et au télégraphe, mais allez donc faire un chemin de fer à travers tout un continent presque désert, au milieu de difficultés jugées insurmontables par les esprits posés, ces sages qui, dans tous les temps, ont servi de bornes pour attacher les chevaux du progrès.

« Quoi ! vous voulez construire neuf cents lieues de voie ferrée à peu près dans le vide ! Et où trouverez-vous les moyens pour cela ? Qui voudra courir de pareils risques ? Quel profit en retirerait-on ? Comment traverserez-vous les Sierras-Nevadas, les Rocheuses, la chaîne des Humboldt ! des Washatch ?…… etc., etc.

Voilà comment raisonnaient les hommes sérieux, les gens de bon sens qui apprécient les situations toutes faites, mais ne voient pas comment on peut en créer de nouvelles.

Cependant, le besoin devenait de plus en plus impérieux, et le nombre des esprits hardis qui réclamaient un chemin de fer transcontinental, augmentait tellement que le Congrès était comme assiégé, et la clameur publique devenait presque menaçante. Il fallait toutefois, avant de se lancer dans une entreprise si pleine de hasards, quelque raison décisive, quelque nécessité tellement urgente, tellement péremptoire, que le gouvernement fût forcé d’agir. C’est la guerre civile, malheureusement, qui amena cette nécessité.

La Californie, reléguée à l’extrême ouest, bien plus portée des États du Sud en révolte que de ceux du Nord, et pour ainsi dire abandonnée, penchait déjà, malgré la loyauté de son peuple, vers la séparation, et l’on parlait d’un troisième démembrement de l’Union américaine qui comprendrait plusieurs États et Territoires voisins. En face de ce danger nouveau, aussi terrible qu’imprévu, les sages comprirent enfin la nécessité de relier la côte du Pacifique avec les États de l’Est afin de pouvoir lui porter des secours rapides et soutenir sa fidélité. C’est alors, et alors seulement, qu’une charte fut accordée pour la construction d’un chemin de fer transcontinental. Le 1er juillet 1862, le président Lincoln sanctionna un acte passé par le Congrès à cet effet, et le gouvernement s’engagea à prêter à l’entreprise tout l’appui nécessaire.

Cet appui consistait en octrois de terres par sections alternatives de vingt milles sur chaque côté de la ligne, équivalant à 12,800 acres par mille. Deux compagnies s’étaient formées, la Central Pacific et la Union Pacific, et toutes deux recevaient une étendue de terre comprenant à peu près vingt-trois millions d’acres. Le gouvernement émettait en outre des bons pour trente ans à six pour cent d’intérêt, dont le produit réalisé donnait aux compagnies seize mille, trente-deux mille, et quarante-huit mille dollars par mille de construction, suivant les difficultés de terrain que présentaient les différentes régions que la ligne devait traverser.

Cette émission de bons atteignait le chiffre énorme de cinquante-trois millions cent vingt-deux mille dollars, et ce n’était pas tout ; le gouvernement garantissait encore l’intérêt d’un égal montant de bons émis par les deux compagnies. En s’engageant pour un montant aussi énorme, le gouvernement était loin encore de se considérer comme créancier, mais bien plutôt comme débiteur ; c’était pour lui non seulement une nécessité militaire et politique absolue mais encore en quelque sorte une spéculation, comme on peut le démontrer par quelques faits. Qu’était-ce que cent millions pour relier ensemble les deux lignes de côtes du continent américain et livrer le vaste espace intermédiaire à une colonisation désormais assurée, rapide et productive ? Le service public, sur cette immense étendue, coûtait autrefois, huit millions par année au gouvernement américain, et cette somme allait toujours en augmentant, tandis qu’aujourd’hui le gouvernement n’a à payer que l’intérêt de ses bons qui s’élèvent à trois millions neuf cent mille dollars, et la subvention des compagnies qui comprend un million cent-soixante-quatre mille dollars.

Ce calcul, purement matériel, est indépendant de toutes les considérations de premier ordre qui s’attachent à l’exécution d’une aussi gigantesque entreprise.

Il faudrait tenir compte aussi du grand nombre d’existences et de propriétés détruites par les Indiens antérieurement à la construction du chemin de fer, du montant considérable d’indemnités que le gouvernement payait tous les ans à ses employés sur les plaines, chaque fois que les Indiens causaient quelque dommage à leurs propriétés, des incalculables avantages que le transport des malles, le fret et les passagers retirent du chemin de fer ; il faut songer aussi que tout l’intérieur d’un continent, autrefois ravagé par les Indiens, a maintenant un passage facile et sûr, que les terres publiques en ont retiré une augmentation considérable de valeur, que les mines ont pris un développement prodigieux, et que la distance entre le Pacifique et l’Atlantique se trouve diminuée de près de vingt jours. Rappelons aussi que le chemin de fer ne devait être livré qu’en 1876, et c’est le 10 mai 1869, que le public en a pris possession, ce qui a sauvé au gouvernement sept années de dépenses qui ne peuvent pas être évaluées à moins de vingt millions de dollars, outre l’intérêt payable sur les bons pendant ces sept années.

Qu’il me soit permis ici, pour faire un historique plus détaillé et plus complet de cette merveilleuse entreprise, de reproduire l’exposé qu’en faisait un voyageur français à la fin de 1869, alors même que la ligne entière du Pacifique venait d’être livrée à la circulation :

« Les possession américaines, dit Rodolphe Lindeau, ne s’avançaient en 1845, de l’est à l’ouest, que sur une zone mesurant un millier de milles au plus. Sur les côtes du Pacifique, un seul territoire, habité par de rares colons dépendait des États Unis. Entre les limites extrêmes s’étendait un désert, de 2,300 milles, embrassant d’immenses régions stériles et sillonné par deux chaînes de montagnes dont lescîmes couvertes de neiges éternelles, les épouvantables abîmes, les torrens furieux, les plateaux arides, les vallées inaccessibles, formaient aux yeux du public égaré plutôt que guidé par les récits de voyages, un tableau fantastique rempli de dangers et d’épouvante. On répétait de tous côtés qu’il était impossible de construire un chemin de fer au milieu de ces contrées inhospitalières, et qu’au lieu de se lancer dans de folles entreprises, il valait mieux s’occuper d’affaires plus pressantes et d’un intérêt plus direct. Heureusement pour l’histoire du progrès, il se rencontre des hommes qui ne reculent pas devant l’impossible, et l’Amérique, on peut le dire à sa gloire, est peut-être la terre la plus féconde en héros de ce genre.

En 1850, le vieux Thomas Benton présenta au congrès le premier bill relatif à l’établissement d’une voie ferrée se dirigeant vers le Pacifique. N’osant toutefois aborder de front le plan, jugé irréalisable, d’une ligne directe et non interrompue, il tourna la difficulté en proposant de construire la sienne dans les endroits praticables seulement, et de relier entre eux ces différents tronçons, dans les passages trop difficiles, au moyen de chaussées ordinaires. Ce bill, protégé contre l’oubli par l’autorité du nom de Benton et soutenu plus fortement encore par les événemens qui transformèrent si vite la Californie, finit par donner des résultats sérieux : en mars 1852, le congrès vota une somme de 150,000 dollars pour l’étude de la meilleure route à travers le continent du nord. Dans la même année, six expéditions différentes s’organisèrent sous la conduite des ingénieurs Steven, MacClellan, Saxton, Gunnison, Becwith, Wipple, Williamson et Pope. Elles furent suivies en 1854 de trois autres expéditions, le congrès ayant alloué une nouvelle subvention de 190,000 dollars pour achever les études commencées.

« Dix routes différentes, situées entre les 32e et 40e parallèles et partant de points qui s’étendaient depuis Fulton (Arkansas) jusqu’à Saint-Paul (Minnesota) pour aboutir toutes à l’Océan Pacifique, entre la baie de San-Diego (Basse-Californie) et Puget Sound (territoire de Washington), furent ainsi simultanément étudiées. C’était un grand pas de fait. L’entreprise, ainsi ébauchée, on en resta là pendant une dizaine d’années. Le parti du sud, alors au pouvoir, représenté au département de la guerre par Jefferson Davis, prétendait choisir les tracés qui se rapprochaient le plus de ses territoires ; le parti républicain, de son côté, ne consultant aussi que ses intérêts, agissait dans le sens contraire, et pendant quelque temps on put croire que d’énormes dépenses de travail et d’argent avaient été faites en pure perte.

« À mesure que les années s’écoulèrent, les raisons de mettre les deux océans en prompte communication devinrent de plus en plus pressantes. L’importance des états de l’ouest, de la Californie particulièrement, s’accrût de jour en jour. En 1861, on évaluait à 217 millions de francs le produit annuel des mines de métaux précieux exploitées dans les états du Pacifique, [1] et des populations entières se précipitaient vers ces terres qui semblaient dispenser la richesse à tout homme hardi et intelligent. Restait cette grave question de finances : qui allait fournir les premiers 125 millions jugés alors nécessaires pour faire le premier pas sur cette route dangereuse, c’est-à-dire pour franchir les plateaux de la Sierra-Nevada ? Les Californiens, habitués depuis la découverte de l’or à compter par millions et naturellement les plus intéressés dans la question, ne désespérèrent pas de pouvoir recueillir cette somme : ce furent eux qui les premiers tentèrent l’exécution pratique de la grande entreprise.

Un ingénieur civil, Thomas Judah, homme habile et d’un ferme courage, convaincu surtout et persévérant, eut l’adresse d’amener à ses vues quelques capitalistes de Sacramento, les Huntington, Crocker et autres ; il leur persuada de lui procurer les fonds nécessaires pour étudier sur les lieux mêmes le passage des Sierras. Il partit dans l’été de 1860, et, après avoir affronté des fatigues sans nombre, il revint quelques mois plus tard, plus ardent que jamais et insistant de nouveau auprès de ses amis sur la nécessité de consacrer une seconde campagne à l’exploration commencée par lui. Son enthousiasme fut contagieux, et au printemps de 1861 se formait à Sacramento, d’après les conseils de Judah, la compagnie du chemin de fer Central du Pacifique ; puis Judah se mit de nouveau en route pour les montagnes. Le rapport publié par lui à son retour fut concluant sur la question qui paraissait le plus insoluble : il prouva qu’il était possible de traverser la Sierra-Nevada à une hauteur de 7,000 pieds et avec une base de 70 milles au moyen de rampes dont les plus fortes ne dépasseraient pas 105 pieds par mille.

À partir de ce moment, on ne perdit plus de temps ; on était bien résolu d’aller en avant. La froideur des San Franciscains, qui ne se rallièrent que plus tard à l’entreprise, ne découragea point les capitalistes de Sacramento. C’était le 1er octobre 1861 que Judah avait lu son rapport au comité. Le 11 du même mois, il se rendit à Washington en qualité d’agent de la compagnie et chargé de pouvoirs et d’instructions pour solliciter le concours du gouvernement central.

Le moment ne paraissait guère bien choisi pour remplir une semblable mission. L’Amérique venait de se partager en deux camps, le nord et le sud. Il n’y avait plus d’intérêt et de passion que pour les questions politiques. Toutefois le chemin de fer du Pacifique eut la bonne fortune de fixer à ce dernier point de vue l’attention publique. Les mines en quelque sorte inépuisables de l’ouest étaient seules en état de pourvoir aux exigences de la guerre civile. La Californie était, à proprement parler, le coffre-fort de la république. Il importait de mettre ses trésors en sûreté, et le seul moyen d’arriver à ce but était d’ouvrir au plus vite des communications directes, rapides, sûres et faciles entre les états du nord et ceux du Pacifique. Il faut ajouter aussi que l’on s’était à cette époque accoutumé en Amérique à ne compter que par millions et milliards. Jamais, depuis que le monde existe, on n’avait dépensé autant d’argent pour les entreprises les plus gigantesques, que les Américains n’en dépensèrent en peu d’années pour s’entretuer. Des sommes énormes dont l’énoncé en temps de paix aurait fait hésiter les financiers les moins timides, et qui dans le congrès aurait certainement soulevé des discussions interminables, passaient pour ainsi dire inaperçues. Le chemin de fer du Pacifique fut regardé comme une nécessité militaire. C’en enfut assez pour justifier tout ce qu’on pouvait tenter ou dépenser en sa faveur. Le bill relatif à la construction de la ligne et à la subvention de l’état fut soumis au congrès par l’intermédiaire d’Aaron Sergent, représentant de la Californie ; il passa sans trop de difficulté, et fut, le 1er juillet, approuvé par le président Abraham Lincoln. Divers amendemens, votés successivement le 3 mars 1863, le 2 juillet 1864, le 3 mars 1865, et le 3 juillet 1866, complétèrent l’acte du congrès. La libéralité des subventions qu’il accordait dut satisfaire les plus exigeans directeurs de la compagnie.

« Voici quelles étaient ces subventions et privilèges : 1° concession gratuite de 12,800 acres de terrains adjacents à la ligne pour chaque mille de voie, ce qui donnait pour le parcours entier un total de 16 millions d’acres de terrain, évalués, selon l’estime de 2 dollars ½ l’acre, à 40 millions de dollars ; 2° un emprunt sous forme d’obligations d’état, remboursable en trente-six ans, à 6 pour 100 d’intérêt payable par le trésor public, et s’élevant à près de 30,000 dollars par mille de voie. La délivrance de cette subvention ne devait pas se faire dans la même proportion sur tous les points de la ligne ; les ouvrages les plus pénibles, tels que le percement de la Sierra-Nevada et celui des Montagnes Rocheuses, avaient droit à une rétribution de 48,000 dollars par mille ; ceux qui, offrant moins de difficultés d’exécution, exigeaient encore des frais extraordinaires, 32,000 dollars par mille, le reste enfin à 16,000 dollars par mille ; 3° le privilège d’émettre des obligations pour une somme égale à l’emprunt et ayant priorité sur ce dernier ; ces obligations étaient remboursables en trente ans, et portaient un intérêt de 6 pour 100 par an ; elles équivalaient comme l’emprunt, à une somme d’environ 55 millions de dollars.

Les deux compagnies entraient donc en campagne pourvues ensemble d’un capital nominal et d’un crédit estimé au pair à 150 millions de dollars (40 millions de terrains, 55 de subvention officielle et autant d’obligations à émettre). Les frais généraux de construction, y compris les bâtimens de toute sorte et le matériel, étaient évalués à 150,000 dollars par mille, c’est-à-dire pour la distance totale de San-Francisco à Omaha à 94,900,000 dollars (474,500,000 fr.). Ces chiffres ne sont pas d’une exactitude rigoureuse, bien entendu : pour qu’ils le fussent, il faudrait attendre la publication des comptes de la compagnie ; mais ils serviront à donner une idée suffisante de la munificence du gouvernement américain et de la situation financière des deux compagnies au moment où les travaux allaient être commencés d’une manière sérieuse. Faisons pourtant remarquer que cette situation n’était pas aussi brillante qu’elle le paraît au premier abord : les terrains alloués aux compagnies et figurant sur leur actif pour 40 millions de dollars, ne représentaient en réalité qu’une valeur future, car il était impossible d’en disposer autrement qu’en faibles parcelles, et au fur et à mesure que l’avancement de la voie les rendrait accessibles ; de plus le fonds d’emprunt et les obligations ne se vendant pas au pair, ils eurent à subir une dépréciation d’environ 10 pour 100, et les obligations ne furent pas toujours d’un placement facile.

Telle qu’elle était, l’affaire n’en restait pas moins superbe ; et l’on ne perdit pas de temps pour en tirer tout le parti possible. On trouva aisément des personnes honorables, dont les noms offraient des garanties solides, pour placer à la tête des deux compagnies. Le général John Dix accepta la présidence de celle de l’Union ; M. Thomas Durant en fut nommé vice-président et directeur général. Celui-ci devint blentôt l’âme de l’entreprise, de hautes fonctions militaires et diplomatiques ayant obligé le général Dix à sacrifier sa position aux devoirs publics. En Californie, on choisit MM. Leland Stanford et Huntington comme président et vice-président du chemin de fer Central.

Afin de se rendre compte des obstacles que, malgré l’aide énergique du gouvernement, les compagnies eurent à vaincre, il faudrait parcourir les rapports des ingénieurs Judah, Montague, Gray, Dodge, Evans, Seymour, Reed, Casement et autres. Ils montrent jusqu’à l’évidence, et plus clairement que je ne saurais le faire, l’incommensurable différence des modes de construction d’une voie ferrée dans les pays civilisés avec ceux auquels on est forcé d’avoir recours au milieu d’un désert de plus de 3,000 kilomètres d’étendue. Le matériel du chemin de fer Central dût être commandé dans les états de l’est, et ne put être amené en Californie que par la voie de mer, après avoir doublé le Cap Horn. L’Union, plus favorisée sous ce rapport, n’en eut pas moins d’immenses frais à payer pour le transport de son matériel jusqu’à Omaha, qui n’était encore qu’un simple village dépourvu de toute ressource. Des convois de vivres et d’approvisionnemens de toute espèce durent constamment suivre les ouvriers ; c’étaient comme autant de villes ambulantes ; on voyait dans ces campemens improvisés des églises, des restaurans, des hôtels, des public houses, des bureaux de journaux, des ateliers d’imprimerie, des tripots ; tout cela s’arrêtait quelques jours, au plus quelques semaines, dans le même endroit, et poussait plus loin au fur et à musure des progrès de la ligne.

On traversa de vastes espaces sans trouver une goutte d’eau. Il fallait creuser sur place des puits artésiens ou pratiquer des rigoles communiquant avec des cours d’eau torrentiels souvent éloignés de plusieurs milles. Puis on avait à se défendre contre les agressions continuelles des tribus indiennes et à maintenir sans cesse l’ordre, chose peut-être la plus difficile, dans cette nuée de travailleurs. La compagnie de l’Union à elle seule n’employa jamais moins de 20 à 25,000 hommes. Et quels hommes ! il faut les avoir vus pour s’en faire une idée. Assurément un grand nombre d’entre eux étaient de braves et honnêtes ouvriers ; mais de quel amas de gens tarés et sans aveu ils étaient entourés ! Tout individu portait pour sa défense personnelle un et quelquefois deux revolvers, sans compter le bowie knife obligé. La loi de Lynch, la seule justice applicable en un tel milieu, régnait sans appel. On ne saura jamais ce qu’il y a eu de crimes et d’actes de violence commis dans cet étrange monde ; il fallait une main de fer pour le diriger et maintenir dans ses rangs une apparence d’ordre et de discipline. Disons cependant que les Mormons et les Chinois se conduisirent en général d’une manière exemplaire, et qu’il n’y eut presque pas de plaintes à formuler contre eux ; ils se distinguaient surtout par leur sobriété, tandis que l’ivrognerie était le vice le plus commun et le plus dangereux de leurs camarades. L’administration du chemin du fer Central n’hésita pas à recourir à la force pour supprimer le débit des liqueurs spiritueuses ; elle fit défoncer les tonneaux de whiskey, et renvoya les marchands se plaindre aux juges de San-Francisco ou de Sacramento. C’était un acte sage, mais d’une illégalité flagrante. La compagnie aima mieux payer des amendes aux plaignants que de souffrir plus longtemps les ravages de l’intempérance parmi les ouvriers. Chose singulière, on n’est pas, sur cette terre classique de la liberté, aussi scrupuleux que nous pourrions l’être en Europe : la violence, si elle est jugée nécessaire, n’y a rien qui blesse, et on la pratique ouvertement. « Je suis d’avis, écrivait l’ingénieur Evans au vice-président Durant, qu’il faut exterminer les Indiens ou du moins en réduire le nombre au point de les rendre inoffensifs. Pour en arriver là, on doit leur faire une guerre de sauvages et user de moyens que les non-intéressés qualifieront de barbares. Je suis persuadé qu’en fin de compte cette manière d’agir sera au fond la plus charitable et la plus humaine. »

Je ne m’arrête plus aux embarras financiers que les deux compagnies eurent encore à démêler, et dont la principale cause fut la rareté du numéraire durant la guerre civile. Qu’il suffise de dire que ces derniers obstacles furent victorieusement surmontés, et que les travaux purent marcher lentement d’abord, et plus tard avec une rapidité sans égale. J’ai cité plus haut un paragraphe de l’acte du Congrès en vertu duquel les subventions de l’état revenaient de droit aux compagnies en raison directe de la longueur de ligne construite par chacune d’elles. Lorsque les deux sections se rapprochèrent de plus en plus l’une de l’autre, cette particularité devint la cause d’une véritable course au clocher. À mesure que les travaux s’avançaient, on voyait plus clairement dans le public que la voie ferrée du Pacifique était une noble entreprise au point de vue de l’état en même temps qu’une affaire lucrative pour les entrepreneurs. Dans les environs du point de raccord, les terrains ne pouvaient manquer d’acquérir une valeur exceptionnelle. Il était important d’obtenir le contrôle de la section voisine du Lac-Salé, où le trafic devait être considérable. Puis l’amour-propre s’en mêla ; ce fut entre les compagnies rivales à qui irait le plus vite. Les extrémités de chaque section présentaient un spectacle des plus curieux ; les parties en cours d’exécution depuis Omaha et Sacramento étaient aussi animées que si elles eussent été en pleine exploitation. On ne songeait plus à la dépense : l’essentiel était d’aller vite. Le nombre d’ouvriers employés atteignit en ce moment son maximum ; le matériel et les provisions affluaient vers les points occupés — sans relâche et naturellement pour ainsi dire. Il y eut beaucoup de gaspillage : un train venait-il à dérailler, on se contentait d’en retirer ce qui était entier, laissant le reste pourrir à côté de la voie. On posa deux milles de rails par jour, puis trois, quatre, cinq, et enfin dix.

Le 10 mai 1869, sept ans en avance sur le terme fixé par l’état, les deux compagnies étaient arrivées au terme de leurs engagemens. Des 1,775 milles formant la distance totale d’Omaha à Sacramento, on en avait construit 20 on 1863, 20 autres en 1864, 60 en 1865, 195 en 1866, 271 en 1867, enfin 1,092 dans les derniers seize mois depuis janvier 1868 jusqu’au commencement de mai 1869.

La section d’Omaha à Ogden, construite par l’Union, a une longueur de 1,030 milles ; d’Ogden à Sacramento (section du chemin de fer Central), la distance est de 748 milles. Il ne faudrait pas croire cependant que, pour avoir eu moins de chemin à faire, les Californiens aient été battus par les unionistes. C’est le contraire qui est vrai, car en tenant compte des difficultés de passage dans la Sierra-Nevada (les Montagnes Rocheuses, traversées par l’Union, n’offrent pas les mêmes obstacles), il avait toujours été admis que la plus longue partie du tracé du Pacifique serait construite par cette dernière compagnie. Après avoir franchi la Sierra, les Californiens exécutèrent en seize mois 562 milles, tandis que l’Union n’en acheva que 530 dans le même espace de temps.

Les Américains prétendent en manière de proverbe que, pour faire bien, il faut faire vite. Toutefois il n’est guère possible de construire 17 kilomètres de voie ferrée en un jour sans commettre par-ci par-là quelques fautes plus ou moins graves. On peut voir, d’après un grand nombre de faits, à quel point d’insouciance fonctionnaires et employés en étaient venus, combien ils méprisaient le danger et se jouaient de toute responsabilité. Je n’en citerai qu’un seul exemple, relevé par M. Snow, commissaire du gouvernement. « Un mécanicien reçoit l’ordre de faire avancer une locomotive ; il s’y refuse en disant qu’elle est en trop mauvais état, et qu’elle éclatera, si on la chauffe. On le renvoie du service. Un second mécanicien reçoit le même ordre, fait la même réponse et partage le sort de son camarade. Enfin un troisième est prêt à obéir. Il part. — Une heure après la machine faisait explosion, tuant du même coup l’ingénieur, le chauffeur et le mécanicien. Cela se passait à Rawlings Springs le 13 février 1869. »

Les états et territoires, situés dans le voisinage de la ligne transcontinentale, ne contenaient en 1860 qu’une population de cinq cent cinquante mille âmes, deux cent trente deux milles de télégraphe et trente-deux milles de chemin de fer. En 1870, il y avait onze cent mille âmes, treize mille milles de télégraphe et quatre mille deux cents milles de chemin qui, avec les lignes adjacentes, représentaient le capital énorme de trois cent soixante-quatre millions de dollars. C’était, il y a quelques années à peine, le désert où mugissaient et ondulaient d’innombrables troupeaux de buffles, où les sauvages, cachés dans les gorges et les ravines, se précipitaient à l’improviste sur les groupes isolés d’émigrants et les massacraient sans pitié ; aujourd’hui, c’est la civilisation, triomphante et tranquille, qui s’avance dans la vaste solitude et la peuple à chaque pas en regardant fuir au loin devant elle tous les ennemis qui, jadis, en faisaient la terreur.

Il faut que cette fuite ait été rapide, car il n’y a plus trace aujourd’hui de ces terribles Indiens qui, tantôt guettaient les convois d’émigrants sur la route, tantôt mettaient à sac leurs villages naissants ; ils ont disparu ou plutôt fondu sans retour, et la vie des plaines n’offre plus rien de cet attrait formidable qui a si longtemps nourri l’imagination des romanciers. On peut voir encore les attelages primitifs des settlers, formés de grandes charrettes couvertes et de deux paires de bœufs, s’acheminer lentement dans les différentes routes qui rayonnent de chaque côté du chemin de fer jusqu’aux établissements les plus reculés, mais on ne voit plus d’Indiens que des misérables, déguenillés, sordides, restes avilis de tribus guerrières, hommes et femmes, qui viennent eux-mêmes prendre le train ou mendier à l’approche des voyageurs. Ils n’ont pas conservé la plus légère teinte de cette poésie qui accompagne toujours la ruine, quelque lamentable qu’elle soit ; leur déchéance est hideuse et leur aspect repoussant ; ils sont tombés sans transition de l’état barbare dans l’abrutissement abject, et l’on se sent incapable de les plaindre en oubliant de suite ce qu’ils ont pu avoir autrefois de fierté et de liberté.

Quant aux buffles, ils ne sont plus aussi qu’à l’état de souvenir ; on ne trouve pas même de voyageurs qui se rappellent en avoir vus sur le parcours de la ligne. Quelquefois un troupeau de bêtes-à-cornes paissant en liberté s’avise de traverser la voie ; alors tout le monde regarde, le train ralentit et le sifflet de la locomotive fait rage afin de jeter quelque effroi dans les rangs de ces passants intempestifs, mais rien ne peut les émouvoir ni changer leur allure ; ils restent jusqu’à ce qu’on arrive sur eux, et alors lentement, un à un, ils défilent, comme s’ils avaient la conscience de narguer la supériorité humaine. Peut-être l’ont-ils…… c’est encore curieux ; la bête-à-cornes ayant des dérisions, c’est assez fantasque et assez inattendu pour faire rêver ! Toujours est-il qu’il faut les attendre, et cela, pour cinq, dix, ou même quinze minutes, suivant leur bonne volonté : or, la bonne volonté d’un bœuf, c’est tout ce qu’il y de plus posé, de plus impassible, de plus méthodique. Que l’homme soit obligé de la subir, cela paraîtrait irritant ; mais les passagers du Pacifique sont reconnaissants de toutes les distractions, même de celles qui les retardent. Une centaine de bœufs, marchant l’un derrière l’autre, insensibles aux mugissements furibonds d’une locomotive, c’est un spectacle ! Et puis, on croit leur trouver un certain air sauvage ; il est impossible d’habiter ainsi la plaine immense en qualité de bœuf sans finir à la longue par avoir quelque chose de farouche, au moins dans le regard…… mais c’est une illusion ; la bête-à-cornes domestique ne se transforme pas, et c’est en vain que l’œil avide du voyageur cherche sur elle la bosse poilue du buffle qui lui donnerait tant de jouissances !

Quand le troupeau a fini de passer, c’est au tour du train qui reprend son allure, lente, aussi, oui, bien lente, car il semble que tout est calculé sur cette maudite route pour que le désespoir ait le temps de mûrir dans le sein des voyageurs. Le chemin de fer du Pacifique ne fait pas plus de dix-huit à vingt milles à l’heure, depuis Omaha jusqu’à Sacramento, en Californie, une distance de sept cent soixante lieues.

Il ne suffit pas d’être un chemin de fer pour aller vite, il faut être plusieurs chemins de fer, j’entends qu’il faut la concurrence qui est toujours un surcroît de vapeur et qui fait redoubler de vitesse. Le chemin de fer du Pacifique étant la seule ligne qui traverse le continent, il le fait comme bon lui semble ; le premier point est de ménager autant que possible la machine et les ressorts et les roues ; le second point est de rendre les passagers à destination. Qu’on mette pour cela trente à quarante heures de plus, c’est secondaire ; si le voyageur a un surcroît d’énervement et d’irritation, cela ne regarde pas la compagnie : on lui offrira comme consolation une ponctualité rigoureuse dans les heures d’arrivée et de départ.

En effet, sur cette interminable route, je ne me rappelle pas que le train ait été en retard de cinq minutes à aucun des nombreux endroits où il s’arrête. Ces endroits se représentent à peu près tous les huit, dix ou douze milles ; ce sont en général de petits villages assis dans le sable sans un arbre, sans un ruisseau, et dont les trois quarts des maisons sont des saloons, expression adoucie pour bars, et l’autre quart des magasins de provisions, d’épiceries et de tous les objets de première nécessité ; ce sont autant de petits centres d’alimentation pour les settlers qui parcourent les plaines et pour les passagers de la ligne. Les Allemands forment la plus grande partie de la population de ces villages presque tous nouveaux ; les Canadiens n’y ont pas encore pénétré, c’est trop loin ; et, comme il est entendu que nos compatriotes qui ont émigré aux États-Unis ne demandent qu’à revenir en Canada, ils veulent rester à portée pour pouvoir répondre au premier appel du gouvernement.

Toutes les six ou sept heures on arrive à une station plus considérable que les autres où les passagers ont vingt minutes pour prendre un repas. Ils se précipitent comme ils peuvent, ayant perdu en grande partie l’habitude du mouvement. Voici le restaurant de la gare à une piastre, et, de l’autre côté, trois ou quatre cabanons où vous aurez du blé d’Inde sous toutes les formes, des tartes aux mûres qui sont mûres au-delà de toute expression, des semelles d’émigrants qui se déguisent en vain sous le nom de biftecks, des éclats de bombes sous le nom de gâteaux, tout cela pour le prix de cinquante cents, ce qui représente un prix réduit. Ces petits restaurants, qui font concurrence au pompeux restaurant de la gare, sont pour les voyageurs désespérés, ou ceux qui ont beaucoup d’espoir en l’avenir, et qui, en attendant, ménagent le présent. Ils débutent toujours, à l’arrivée des trains, par faire un carillon de tous les diables, tandis que le restaurant de la gare, solennel et superbe, fait retentir une grosse cloche unique qu’on entend cinq minutes d’avance. Vous entrez ; sept ou huit nègres sont déjà au pas gymnastique pour vous offrir un siège et étaler devant vous une myriade de petits plats qui sont, pour les trois-quarts, des variétés de maïs, des condiments et des desserts poivrés qui ont le goût de moutarde sèche. Quant il ne reste plus que cinq minutes pour le départ du train, on vous apporte la viande ; vous engouffrez la tarte avec le poivre, la côtelette et le maïs, le saucisson avec les confitures ; il se forme au dedans de vous une boule de ciment sur laquelle vous précipitez une tasse de café qui la met en fermentation. Sortant de là, votre estomac est ou paralysé, ou en ébullition ; vous éprouvez un besoin furieux du trapèze, mais la grosse cloche retentit de nouveau, et, à la course, vous rentrez dans la prison flottante. Si vous ne descendez ni au restaurant de la gare, ni aux caboulots voisins, vous aurez la chance d’attraper, à quelques rares stations, une tasse de café ou un verre de lait, que vous serviront, à l’arrivée, des petites filles ou des petits garçons qui font, aussi eux, leur concurrence. Prenez-en ; ce café sera toujours très-bon et très-chaud, il ne vous coûtera que six cents, et le lait sera aussi riche, aussi pur que votre soif est intense. Du reste, sur toute la route du Pacifique, en quelque endroit que vous vous arrêtiez, vous aurai toujours du café excellent ; c’est là une spécialité du désert, mais cette spécialité devient elle-même monotone, et vous en êtes énervé alors même que vous commencez à en jouir.

D’où peut venir ce goût que les Américains ont pour le grand nombre des petits plats ? L’éparpillement, voilà une fantaisie ! L’homme se reconnaît en toutes choses et ses moindres actes sont un reflet de sa personne entière. L’Américain, qui émiette sa vie en maints endroits, qui ne s’arrête pour ainsi dire nulle part, qui touche à tout à la hâte, s’environne à table de petits mets lestement préparés, qu’il goûte plutôt qu’il ne mange, qu’il abandonne encore tout fumants pour se transporter ailleurs, impatient de précipiter l’allure de son existence voyageuse. Le plat, c’est l’image de l’homme. L’Anglais massif place devant lui un quartier de bœuf et le découpe méthodiquement en longues tranches symétriques ; le Canadien, que le patriotisme dévore, se complaît devant un dinde rutilant ou un gigot de mouton farci ; l’Américain veut au contraire sous ses yeux dix ou douze assiettes grandes comme le creux de la main, jetées pêle-mêle sur la table, et remplies des mets les moins sympathiques. Il n’a pas le temps d’avoir de l’ordre ; le potage, les viandes, les hors-d’œuvre, le dessert, ce sont là autant de classifications, et il abomine les classifications : distinguer les aliments équivaut à distinguer les personnes, et l’homme de l’Ouest ne connaît ni l’un ni l’autre ; tout cela lui paraît une fiction des sociétés assez établies pour avoir du temps à perdre, et il entame indifféremment son repas par le mets qui est le plus à sa portée.

Jadis — je ne sais jusqu’où cela remonte, mais il faut bien le croire, puisque c’est passé à l’état de tradition — jadis, on donnait, paraît-il, des repas sur le train même du Pacifique ; dans ces temps primitifs, le voyageur avait le temps de manger, il le prenait à sa guise, il choisissait son heure et il pouvait apporter à son repas la distribution classique à laquelle nous sommes habitués ; son estomac ne souffrait point de violences ni d’attaques à l’improviste ; on lui laissait le droit de digérer, qui est un des droits de l’homme non inscrits dans les constitutions, mais aujourd’hui la route du Pacifique est trop peuplée ; il s’est établi trop de villages et trop de stations pour que l’estomac ait pu conserver le premier de ses droits. Au restaurant du train on a substitué des restaurants placés de distance en distance, que ne peuvent plus saccager les Indiens, mais qui en revanche donnent une mort certaine à celui qui s’y arrête assidûment. On y arrive sans appétit, mais il faut manger, et manger à la course, parce qu’on en aura ensuite pour six ou sept heures à attendre, à moins qu’on ait apporté avec soi son panier de provisions.

Oh ! le panier de provisions, parlons-en. Voilà encore une illusion ! je n’ai pas vu de voyageurs qui, après avoir développé et renveloppé pendant deux ou trois jours leurs petits paquets de gâteaux, de jambon, de langue salée ou de poulet froid, n’en eussent par-dessus les oreilles de ce trouble vulgaire qui ajoute encore à la monotonie du voyage. Descendre au restaurant, même pour en revenir avec des spames et des étouffements, cela crée du moins une diversion. Manger chaud est un besoin impérieux de la nature ; voir la vapeur s’élever d’un plat, c’est sentir des vapeurs de soulagement monter du fond de l’âme ; et quand on s’est bourré pendant quarante-huit heures de saucisson et de galettes, il est impossible d’y résister plus longtemps, et l’homme s’incline devant le rosbif qui fume. Juste ciel ! quand je pense à ces restaurants meurtriers, j’éprouve encore des frémissements et des spasmes stomachiques. Vingt minutes seulement pour manger à contre-cœur et pas une minute pour prendre le plus léger exercice, et cela dure huit jours ! Pour suppléer au besoin de mouvement, on engloutit à la hâte deux ou trois tasses de café ; ensuite on remonte dans le train pour entendre encore cet infernal bruit des chars roulant sur la voie, bruit que rien n’apaise, ni ne diminue ni n’arrête. Il n’y a pas de remède ni d’issue possible, il faut continuer sa route. On est brisé, énervé au point que tout devient insupportable ; la tête est en feu, l’estomac en colère ; on sent mugir en soi une irritation qui s’augmente encore de son impuissance, qui grandit, grandit toujours à chaque pas qu’on fait sur cette implacable route dont le terme semble fuir sans cesse ; alors, on regarde autour de soi, éperdu, effaré par les premières atteintes du découragement. On est captif, on est lié, il faut suivre le train. S’arrêter où ? et pourquoi s’arrêter ? Qu’y a-t-il autour de soi ? La plaine s’étend sous le regard avide et l’on ne saurait y trouver nulle part un foyer où reposer sa fatigue et consoler son ennui. Tout vous est refusé, et chaque pas que vous faites est un surcroît de souffrance ; incessamment le désert apporte un ennui qui s’ajoute encore à l’ennui des premiers jours ; l’abandon s’appesantit en quelque sorte autour de soi ; il devient intense, inconsolable ; on voudrait prier, demander grâce à la nature qui n’a plus pour soi ni spectacle, ni beauté, ni attrait ; on lève les yeux vers le ciel, il est muet, impassible comme la plaine ; on cherche un regard qui réponde au sien, une âme où l’on devine quelque chagrin et qui, elle aussi, ait besoin de s’épancher ; mais non, les hommes, comme l’espérance et comme le ciel, tout s’éloigne de soi ; on enfonce de plus en plus dans le vide, et chaque effort qu’on fait pour en sortir y replonge davantage, comme lorsqu’on marche dans le sable mouvant. Oh ! la vraie solitude, le véritable isolement, le prisonnier condamné au cachot ne le connaît pas ; en est seul, vraiment seul, lorsqu’on est au milieu d’hommes qui n’ont pour soi ni un regard, ni une pensée, ni une parole.

Oui, pendant huit jours, je me suis traîné ainsi, au milieu d’un bruit sans relâche qui brisait ma tête sans lui laisser une heure de repos, pendant que des flots brûlants de souvenir l’envahissaient comme une marée toujours montante. J’avais entendu dire qu’on s’habituait à cela… non, non ; au bout de deux jours, parfois on s’imagine s’être fait tant bien que mal au vacarme et au mouvement des cars ; mais vienne le quatrième ou le cinquième jour, on n’y espère plus : l’état moral devient absolument comme l’état physique ; on éprouve cet engourdissement qui suit la violence des grandes douleurs, dans lequel on croit trouver l’indifférence et le calme, tandis qu’il n’est que la préparation sourde à de nouveaux chagrins que le moindre incident, le plus léger inattendu ramènera encore plus violemment qu’autrefois. Non, on ne s’habitue pas à l’ennui, c’est l’ennui qui s’habitue à nous ; alors qu’on recherche les plus petites consolations, on croit en trouver une dans l’œuvre du temps ; on prend toutes les fictions du cœur malade et toutes les espérances furtives pour des remèdes certains, mais le regret veille toujours et la cicatrice durcit, mais ne se ferme jamais.

Demandez au prisonnier renfermé pendant vingt ans s’il a oublié qu’il était libre ; non, demandez-lui plutôt si, de jour en jour, il ne sent pas et ne regrette pas davantage la liberté. Voyez dans leur cage la morne allée et venue des bêtes fauves, arrachées au désert, altérées d’horizon, avec leur grand œil ivre du souvenir du simoun, et qui dévorent tristement leur maigre provision d’espace ; voyez le bâillement navrant de tous ces captifs ; comme ils arpentent avec une monotonie infatigable ce plancher inflexible qui mure des pas autrefois sans bornes, qui plafonne le bond et qui encaisse des regards habitués au lever des étoiles. Ils ne vivent plus, ils meurent lentement. La vie n’est pas seulement le souffle, elle est dans le bonheur ou l’espérance qui ranime ; en dehors de cela il ne reste plus que la machine humaine, poussée par ses ressorts ; une seule heure de joie entière contient plus de vie que dix ans passés à la poursuite d’un but qu’on ne s’est donné que par compensation.


VI.


Je crois l’avoir dit plus haut : pour aller de Chicago à Omaha, il faut une journée entière ; on quitte Chicago à dix heures du matin et l’on arrive à Omaha le lendemain à la même heure ; le trajet est de cinq cents milles exactement, ou cent soixante-dix lieues en chiffres ronds. Si l’on prend au départ un billet pour San Francisco, on le paie cent dix-huit dollars en greenbacks ; de Montréal, le même billet coûte cent vingt-huit dollars en or. Cela ne comprend pas le lit dans le Pullman car, détail important à ajouter : le lit vous coûtera de Montréal à Chicago cinq dollars ; de Chicago à Omaha trois ; d’Omaha à Ogden huit, et de Ogden à San Francisco six. En tout vingt-deux dollars. Je ferai ici une remarque qui étonnera peut-être ; les Pulman du Grand-Tronc, que l’on suit de Montréal à Détroit, sont les meilleurs et les plus confortables de tout le trajet jusqu’à San Francisco. Comment le Grand-Tronc, qui est la plus atroce des voies ferrées qui existe, si l’on en excepte le chemin Gosford, peut-il avoir eu une pareille distraction ? c’est ce que je laisse à deviner. Dans les Pulmans du Grand-Tronc, outre que le voyageur est bien installé, il sent qu’il s’adresse à un domestique quand il parle au nègre qui fait son lit et qui frotte ses chaussures ; à mesure qu’on avance dans l’Ouest, la démarcation diminue de plus en plus, et, enfin, lorsqu’on arrive à Ogden, le nègre n’est pas seulement votre égal, il est tellement au-dessus de vous que vous avez envie de l’aider à sa toilette et de lui présenter toutes vos lettres de recommandation pour qu’il vous regarde d’un bon œil. Remarquez toutefois qu’il fera son service exactement et rigoureusement, parce qu’il est payé pour cela, mais il ne s’en rappellera pas moins qu’il fut autrefois esclave, qu’il appartient aujourd’hui à la grande caste des libérés, et qu’il croit devoir venger sur les blancs toutes les humiliations, les dédains et l’abjection qu’il a eu à subir.

Rien n’égale l’arrogance de l’esclave devenu subitement homme. Comme il ne connaît que l’éducation de la servitude, il n’a aucune conception de l’égalité et ne peut voir partout que des maîtres et des serviteurs. Devenu libre, il croit que c’est à son tour d’être maître, et, s’il le pouvait, au lieu de faire votre lit, il vous donnerait la bastonnade. Chose à remarquer, le nègre reconnaît de suite le blanc du Sud et il a pour lui un respect instinctif ; quant au blanc de l’Ouest, il lui tape sur le ventre et lui demande d’allumer son cigare au sien. C’est pourtant l’homme de l’Ouest surtout qui l’a affranchi ; mais dans ce rude et grossier personnage, le nègre voit bien plutôt un égal et oublie vite que c’est un libérateur.

Dans les trains de l’Est, le conducteur lui-même apprécie sa situation relative et comprend tous les égards qu’il doit aux passagers : dans l’Ouest, le conductor est le premier gentleman du train ; c’est le mieux mis, le plus élégant, le plus propre, et, en vérité, le plus policé. Il a l’habitude de ces longs voyages où le passager finit presqu’invariablement par une démoralisation complète et néglige les soins de sa personne ; il sait mieux se tenir en ordre et éviter les souillures de l’atmosphère, de la chaleur et de la locomotive. Pour lui les banquettes bourrelées n’ont pour ainsi dire pas de poussière, et le tuyau de l’engin pas de fumée ; il se tient à l’abri dans son petit compartiment privilégié et n’en sort que lorsque c’est absolument nécessaire. Il ne fait jamais plus de trente-six heures de suite dans les cars, et cela deux ou trois fois seulement par semaine ; il a pu ainsi facilement s’habituer à la vie de chemin de fer, sans trop de fatigue ; il en connaît toutes les ressources et se protège contre tous ses désagréments, tandis que le voyageur, qui fait d’un trait huit cents à mille lieues, finit après deux ou trois jours par être las de toutes les précautions en les voyant à peu près inutiles. En outre il a un besoin invincible de mouvement, il va d’un car à l’autre, se tient sur la plateforme où la suie et la poussière l’inondent sans qu’il en tienne compte ; pour se distraire, il fume à outrance dans des compartiments où les banquettes gémissent sous le poids des bottes et en retiennent toute la malpropreté ; il a beau se laver, se brosser, se peigner vingt fois par jour, rien n’y fait ; plus il se débarbouille, plus il en a besoin, car la peau nettoyée prend plus vite la poussière ; enfin, de lassitude, il laisse là tous les expédients et s’abandonne à l’horreur de son sort.

Les dames évitent mieux que les hommes toutes ces misères d’un long voyage. Tranquillement assises, voilées, gantées, résignées et patientes, elles échappent en partie aux inconvénients qui désolent l’homme, et peuvent les subir plus longtemps. Elle ne descendent pas à chaque station alimentaire, tant s’en faut ; c’est plutôt pour elles que le panier de provisions est resté un compagnon de voyage ; elles se font dresser une petite table devant leur banquette, mangent de compagnie deux ou trois ensemble, lentement, et font remplir de temps à autre leur bidon de lait ou leur carafon de vin. Elles se prémunissent tant soit peu contre l’ennui en ayant soin de ne pas voyager seules sur ce long trajet ; elles ont toujours quelque compagne sinon un compagnon ; en outre, tous les égards et toutes les commodités sont pour elles, ce qui offre une compensation appréciable.

Il y a toutes les sortes de monde possible sur ce chemin du Pacifique, qui est la seule route d’un littoral à l’autre du continent américain ; mais, hommes et femmes, quel que soit l’habit qu’ils portent, quel que soit leur luxe ou leur richesse, ont presque universellement un aspect vulgaire et des façons qui sentent la boutique. Parmi les femmes, quelques-unes affectent de la hauteur et de la transcendance, surtout lorsqu’elles sont chargées de bijoux et qu’elles ont pris l’un des deux compartiments réservés qui sont à chaque extrémité du Pullman car ; les maris ou les fils de ces dames cependant, restent assez unis et n’ont pas l’air convaincus d’une supériorité quelconque ; c’est toujours cela.

On ne s’amuse pas beaucoup avec des voyageurs de ce calibre, et leur conversation, quand il leur arrive de se desserrer la bouche, manque de piquant. L’artiste et le poète se trouvent au milieu d’eux dans une solitude plus profonde que celle du cachot, et cette solitude s’accroît encore de l’irritation qu’on éprouve à voir autour de soi tant d’êtres avec qui l’on ne peut entamer le moindre sujet sympathique ou instructif. J’avais entendu dire en partant de Montréal et ensuite de Détroit :

« Quel délicieux voyage vous allez faire ! il y a toujours nombre de Français qui vont de New-York à San Francisco ; vous aurez des distractions à l’infini ; le trajet est long et pénible peut-être en chemin de fer, mais vous y trouverez tout le confort possible ; les dames vous feront oublier la fatigue de la route, et puis vous ferez aisément des connaissances ; vous ferez même des amis qui seront peut-être les meilleurs et les plus vrais de tous ceux que vous aurez eus… » Hélas ! les amis ne se font plus lorsqu’on a perdu foi dans toutes les affections et que les nouvelles offrent tant de périls qu’on les redoute plutôt qu’on ne les recherche ; on ne se sent pas d’attrait à lier connaissance avec des gens qui n’ont ni votre éducation, ni vos habitudes, pour qui tout ce que vous aimez est étranger ou puéril, dont l’objet unique de la vie est la recherche de la fortune et qui consacrent à ce soin vulgaire toute l’activité de leur esprit ; on se tient loin d’eux avec un pudique dédain plutôt qu’on ne s’en approche, tant la pensée intime a quelque chose de sacré qu’on n’aime pas à ternir par de futiles liaisons.

Je n’ai pas vu un seul Français pendant les six jours que j’ai passés en chemin de fer, depuis Chicago jusqu’à la Californie. Peut-être était-ce un voyage exceptionnel ; à cela je reconnaîtrais un des traits de la fatalité qui me poursuit jusque dans les moindres circonstances.

Je n’ai pas trouvé, non, ni parmi les hommes ni parmi les femmes qui m’ont accompagné pendant toute une semaine, une seule personne dont la conversation m’offrît un intérêt de cinq minutes. J’ai en vain cherché parmi ces dernières une figure assez attrayante pour faire oublier quelques instants la disposition malheureuse de mon esprit, mais il y avait sur ma pensée je ne sais quel voile qui me dérobait la vue de tout ce qui aurait pu la distraire ou la charmer.

Une fois seulement, — c’est après avoir quitté Omaha — je crus trouver une femme qui me ferait passer quelques heures sur les longues journées du voyage. Elle occupait la même section que moi dans le Pullman car ; elle avait un air plus distingué que les autres et, comme elle était seule en apparence, je m’approchai d’elle. Son accueil fut encourageant alors je crus devoir me faire connaître : ce fut là mon malheur. Je lui déclinai mes noms et qualités, je lui fis voir, pour dissiper toute crainte d’imposture, quelques lettres de recommandation et les entrefilets des journaux au sujet de mon départ du Canada. Juste ciel ! persécution obstinée du sort ! cette femme était un bas-bleu. Le bas-bleu, lecteur, c’est le hanneton, c’est le vésicatoire, c’est la mouche-à-miel de l’homme de lettres. Dès qu’elle vit que j’étais un écrivain, je fus perdu. La bas-bleu de l’Est, c’est déjà exaspérant, mais que dire du bas-bleu de l’Ouest ! Le vernis de lecture et de savantisme jeté sur cette couche raboteuse ! Que faire ? j’étais pincé : la résignation dans un cas pareil est sublime. Le bas-bleu est la seule femme qui ne se sauve pas de l’homme ; je jetai un regard désespéré de côté et d’autre ; je crus voir une assez jolie figure, mais celle-là évidemment se serait moquée de moi ; cependant j’aime mieux la femme qui me rit au nez que celle qui me fait suer à grosses gouttes dans l’impuissance de m’en défaire. Mais il était trop tard, et puisque le ciel était contre moi, je baissai la tête et reçus en frémissant ce nouvel outrage de la destinée.

Tout le long de la route je fus condamné à un système de politesses irritantes qui heureusement, une fois remplies, me donnaient une excuse pour m’échapper. Le bas-bleu est un être qui ne mange pas, qui ne dort pas, qui méprise toutes les nécessités de notre pauvre nature, et dont les caprices sont formidables par le nombre et la variété. Le mien ne tenait à la terre que par des filaments barbouillés d’encre ; cette femme avait apporté avec elle toute une papeterie et elle écrivait vingt lettres par jour sans compter les impressions de voyage ; et que de notes, grand Dieu ! Elle ne dormait pas, elle était extrêmement énervée, et de la voir, et d’en avoir soin ajoutait à mon propre énervement qui, cependant, aurait pu me suffire.

Elle disait qu’une seule chose la soutenait, le café, et à chaque station où le train arrête pour les repas, il me fallait aller lui en chercher une tasse et perdre sept à huit minutes à l’attendre. Parfois je m’esquivais, mais comme j’avais bien plus besoin de mouvement que de nourriture et que je ne pouvais marcher que sur la plate-forme de la gare, elle ne tardait pas à m’apercevoir et je voyais aussitôt apparaître par la croisée du car la tasse inévitable. Elle était maigre et sèche et disait que le lait fait engraisser, mais elle se gardait bien d’en prendre ; au reste, créature d’une intelligence réelle et qui aurait pu plaire sous certains rapports comme femme, si elle avait voulu consentir à être moins homme.


VII.


Nous quittons Omaha entre onze heures et demi et midi. Il reste encore six cent trente lieues à faire pour atteindre San-Francisco ; désormais, il n’y a plus qu’une seule ligne de chemin de fer, c’est la Union Pacific. Le convoi est plein, tous les lits sont pris et le nombre des cars s’élève bien à dix ou douze ; c’est ainsi, parait-il, tous les jours.

La ligne du Pacifique est quotidienne, comme le lecteur le sait déjà ; mais ce qu’il ignore peut-être, c’est l’aménagement à l’intérieur des cars. Il n’y a pas, comme je l’ai dit plus haut, de restaurant dans le train ; il n’y a pas non plus de char-salon, et quelquefois seulement il y a un char-fumoir sur une partie de la route. Le train du Pacifique est absolument semblable aux trains de l’est, à l’exception qu’il renferme moins de confort, moins de luxe, et qu’il se salit bien davantage. À part le train régulier de la malle, il y a aussi des convois d’émigrants constamment sur la route et des trains de fret qui couvrent parfois jusqu’à un quart de mille de longueur.

Le billet que vous avez acheté en partant de Chicago est bon pour toute votre vie durant, et s’il vous plaît de vous arrêter en chemin, vous trouverez aux principales stations, même du désert, un hôtel assez confortable où, moyennant trois dollars par jour, vous aurez des repas fort honnêtes, du maïs à profusion, sous toutes les formes possibles, du thé à la glace et surtout du café toujours excellent.

Quelques heures après avoir quitté Omaha, on entre de plain-pied dans cette formidable région de l’Ouest où se commettent tant d’attentats, et où, il y a quelques années à peine, la vie était si sauvage, si aventureuse, qu’aucun homme ne pouvait s’y risquer sans son pistolet ou son couteau. Aujourd’hui même, à mesure qu’on s’éloigne de la grande route du chemin de fer, les dangers se multiplient et les hommes sont de plus en plus farouches.

La loi ne saurait avoir grande force là où il n’y a pas de société organisée, et le lynch est le moyen suprême. J’ai entendu dire par un tout jeune homme qui avait accepté un bureau de télégraphe dans un village du Colorado, que lorsqu’il partait de chez lui le matin, il ne savait pas s’il y reviendrait vivant le soir, et qu’il ne se passait guère de semaine sans qu’il vît pendus à quelques arbres, devant sa porte, deux ou trois mauvais diables qui en auraient fait autant à leurs ennemis, s’ils avaient eu le dessus sur eux.

On peut voir partir de chaque station importante des diligences traînées par quatre mulets, recouvertes d’une toîture en toile maintenue par des arceaux, et remplies de hardis pionniers qui s’en vont à des distances de trente, quarante, cinquante lieues, jusqu’aux endroits où il n’y a plus d’établissements. Ils vont chercher, quoi ? la fortune sous toutes ses formes ; ils n’ont peur de rien et sont prêts à disputer chaque pas fait de l’avant. Il faut voir ces rudes types, débraillés, osseux et sveltes, au pas indolent et hardi à la fois, figures anguleuses et franches, regard dont aucune inquiétude, aucun regret n’atténue l’assurance dans la force personnelle et la foi dans l’aventure, pour se faire une idée de ces pionniers qui marchent bien en avant des civilisations et qui frayent des routes là où le compas n’a pas encore mesuré l’étendue.

Vingt-six heures après avoir quitté Omaha, l’on arrive à Cheyenne, petite ville bâtie dans le sable qui contient 3,000 habitants, et où il n’y avait qu’une maison, une seule en 1867.

Déjà l’on s’y trouve à une hauteur de six mille pieds au-dessus du niveau de la mer, sur un sol volcanique rempli de débris fossiles.

Dans cette petite ville, qui date de cinq à six années à peine, il y a déjà un journal quotidien, une revue mensuelle, de beaux édifices, des fabriques considérables et des ateliers où l’on prépare l’agathe, cette jolie pierre qui, montée sur l’or californien, constitue le bijou préféré des Américains. C’est à Cheyenne que se font aussi la plupart des chaussures pour les settlers de l’Ouest et ces selles bizarres, tout exprès pour des hommes qui passent des journées entières à cheval et qui ont souvent des trente à quarante milles à faire d’un établissement à un autre. Le cheval des plaines ! Il ne faut pas, lecteur, rêver à la cavale de l’Arabe. Celui-ci est un petit animal, d’assez maigre apparence, au galop mesuré, fait plutôt pour la fatigue que pour la course, qui ne coûte guère plus de soixante à quatre-vingts dollars et qui doit se contenter de peu par nécessité ou par nature.

Il n’y a pas longtemps que Cheyenne s’est débarassé de ses cabanons de jeu et de danse, remplis du matin au soir du vacarme de l’orgie ; le meurtre au couteau et au pistolet y était d’une occurrence journalière. Un beau jour, quelques citoyens déterminés formèrent un comité de vigilance, s’emparèrent des plus hardis desperadoes, de ces roughs terribles qui sont encore en bien des endroits reculés la terreur de l’Ouest, et les pendirent sans façon sur une colline en les laissant exposés pendant des semaines entières. Depuis lors, la ville est tranquille, et l’on peut y vivre à la condition de n’y pas mourir d’ennui ou d’être propre à toutes les existences.

Nous avons fait ici cinq cent seize milles à partir d’Omaha et il en reste autant à faire pour atteindre Ogden, près du grand Lac Salé ; c’est donc encore une journée de marche. Nous sommes dans le territoire du Colorado ; nous traverserons celui de Wyoming et nous atteindrons l’Utah où se trouvent les Mormons, peuple si intéressant en ménage que les voyageurs ont presque toujours envie de rester au milieu d’eux et de se convaincre par l’exemple combien il faut de femmes pour égaler un homme. Nous avons traversé, depuis le départ de Montréal, toute la province d’Ontario, les états du Michigan, de l’Illinois, de l’Iowa et du Nebraska, et nous avons entamé le Colorado, cette perle de l’ouest central, comme l’appellent les settlers. Six cents lieues déjà en moins de cinq jours, cela commence à compter ; on le sent à ses articulations et à ses reins. Quant à la tête, il n’y en a plus ou à peu près ; elle fait l’effet sur les épaules d’une terrine dans laquelle on ferait sauter des cailloux. Arriver tout bossué, tout craqué, tout moulu chez les mormones, ne serait peut-être pas du goût de ces dames ; aussi les voyageurs, fiers de leur personne, passent-ils outre et ne prennent pas l’embranchement de trente-cinq milles de longueur qui conduit d’Ogden à la ville du Lac Salé.

Pour moi, j’avais encore bien plus de raisons de ménager ma bourse que mon extérieur, que je méprise du reste à cause du peu que j’en ai toujours tiré. On ne peut en effet faire ce court trajet entre Ogden et la ville des mormons, quand même on n’y resterait qu’une journée, sans qu’il en coûte au moins vingt dollars. Le voyage seul revient à six dollars, l’hôtel à cinq, et il en reste neuf qui fondent sans doute sous le regard de tant de femmes ou qui s’en vont en souvenirs d’une aussi intéressante visite.

Mais suivons notre route. On laisse Cheyenne après y avoir passé une demi-heure à se restaurer et à se désaltérer tant bien que mal. C’est d’ici que part le chemin de fer à voie étroite — deux pieds et demi seulement de largeur et cent six milles de longueur — qui conduit à Denver, dans le Colorado, à travers le pays le plus accidenté, le plus curieusement pittoresque qu’il y ait au monde. Maintenant, nous allons voir apparaître les Indiens et les Chinois. Les indiens ! pouah ! ce sont des Cheyennes, des Arapahoes, des Shoeshones, et même des Pawnies, Ils sont tous infectes, à demi nus, repoussants ; ils viennent mendier, enveloppés dans une couverture sordide qui traîne d’un côté et ne couvre qu’une épaule ; les femmes surtout sont horribles à voir. Et dire qu’on a fait tant de poésie et tant de romans sur les ancêtres de pareilles créatures !

J’ai vu une indienne dont toute la figure et le front, à l’exception du nez et de la bouche, étaient couverts de goudron. Bien des voyageurs surpris la regardaient, sans arriver à comprendre ce que pouvait signifier une pareille fantaisie ; je m’approchai d’elle et lui demandai en anglais de m’expliquer le goudron ; elle ne comprenait ni mon langage ni mes gestes ; j’avais beau me porter la main d’une oreille à l’autre et des cheveux au menton, c’était comme si j’avais parlé au grand Turc. Enfin deux ou trois autres Indiennes, qui se trouvaient avec elle, après une consultation fort vive, m’apprirent que ce goudron était un signe de deuil, que la goudronnée en question avait perdu son mari depuis trois ans, et, que, dans sa tribu, toute femme qui devenait veuve était tenue de se barbouiller ainsi pendant trois années exactement. Elle en avait encore pour deux ou trois jours, de sorte que j’étais arrivé juste à point pour jouir de ce spectacle ; c’est la seule chance que j’aie eue dans tout mon voyage ; aussi je lui consacre un paragraphe.

Quant aux Chinois, ce sont des êtres intéressants en vérité. Ils fourmillent sur la route du chemin de fer ; le fait est qu’ils en ont été dès l’origine les principaux ouvriers : ces hommes-là travaillent pour presque rien et se nourrissent d’un peu moins. Ce sont en général de petits hommes jaunes, anguleux, dont la longue queue tressée derrière la tête est relevée, aux États-Unis, de façon à former une toque sur la nuque. Ils sont échelonnés sur toute la ligne, la réparant au fur et à mesure des besoins, et s’emploient à tous les travaux généralement quelconques que nécessitent les circonstances. Leur industrie, leur probité et leur infatigabilité sont sans égales. Jamais un Chinois ne prend un verre de quoi que ce soit, si ce n’est d’eau ou de thé, et il ne mange guère que du riz ; cependant il peut travailler quatorze heures par jour ; le fait est qu’il n’y a pas de limite à la quantité d’ouvrage qu’un pareil homme peut faire sans prendre de repos. Son objet fixe est de faire le plus d’ouvrage possible en peu de temps, d’arrondir le sac d’écus avec lequel il retournera en Chine où il vivra comparativement pour rien. En effet, dans son pays, un repas ne lui coûtera guère que deux ou trois sous, tandis que son travail est rétribué en proportion ; mais aux États-Unis, il gagne vingt fois plus et dépense à peu près autant qu’en Chine, de sorte qu’il a bientôt constitué une forte épargne. Il n’apprend de l’anglais que ce qu’il lui en faut pour faire rigoureusement son affaire ; c’est là son idée fixe et tout le reste ne l’occupe pas. Son langage est extrêmement animé et bruyant ; trois Chinois engagés en conversation peuvent vous casser les oreilles, mais heureusement ça ne dure pas, et la pipe, qui remplit tous leurs loisirs, les rend bientôt aussi taciturnes que des chefs indiens en conseil.



Peu après avoir quitté Cheyenne on commence à voir les premiers antilopes et les chiens de prairie. Quelle gracieuse et charmante créature que l’antilope ! Le bruit du train ne l’effarouche plus ; il vient jusqu’à deux ou trois arpents de la ligne, écoute avec sa tête fine et douce, suit longtemps du regard, et, parfois, comme s’il voulait imiter le roulement du train, il part de ce galop cadencé et presque rêveur qui fait tendrement frissonner la plaine. Tantôt les antilopes sont par groupes, tantôt ils sont isolés ; le plus souvent ils sont par couples, mâle et femelle, père et mère, l’un près de l’autre dans la vaste solitude. Si le mâle s’est éloigné tant soit peu, il se dépêche, lorsque le train arrive, de rejoindre sa compagne. On lit l’angoisse et la hâte dans sa course précipitée ; elle, souriante, émue — j’oserai employer ces mots — vient doucement au devant de lui ; on les voit alors tous deux ou s’arrêter ou contempler en silence, ou prendre d’un trot léger le chemin sans trace du désert. On comprend, en voyant ces douces et gentilles créatures, quel crime c’est que de leur faire la chasse ; aussi les voyageurs les regardent-ils, presque toujours, d’un œil ému et comme plein de reconnaissance pour l’heureuse, quoique fugitive impression qu’ils en éprouvent.

Le chien de prairie, lui, est un petit être fantastique ; c’est un original et un railleur, guère plus gros que l’écureuil ; d’un jaune plus saillant, il ressort à peine sur la mer de sable, de même couleur que lui, qui l’entoure. Il se tient debout, appuyé sur ses pattes de derrière, au-dessus du petit tertre où il a creusé son trou, et regarde, impassible et narquois, le long défilé du train qui ne lui cause plus la plus légère inquiétude. Les chiens de prairie sont extrêmement nombreux dans certaines parties du désert ; mais l’œil non exercé met du temps à les découvrir, tant ils se confondent, dans leur immobilité, avec les plus petits accidents de terrain, avec les moindres reliefs de l’étendue rousse et sèche où ils ont établi leur asile. Après deux ou trois cents milles on ne les aperçoit plus, et l’antilope lui-même commence à disparaître, laissant au vaste désert de reprendre sa monotonie farouche et détestée.

Quand on a fait quelques heures de marche depuis le départ de Cheyenne, on arrive au plateau des Collines Noires où se trouve le point culminant de la ligne les Montagnes-Rocheuses, à Sherman, ainsi appelé du nom du général américain le plus grand de taille et peut-être aussi de talent. Nous sommes maintenant à huit mille deux cent trente pieds au-dessus du niveau de la mer ; le train s’arrête et le voyageur peut lire, sur une large planche fixée dans le sol, une invitation à télégraphier à ses amis de l’endroit du monde le plus élevé où passe une ligne de chemin de fer.

Sherman est du reste un tout petit endroit où il n’y a guère que des débits de whiskey, et, chose étrange, un magasin de modes. Pourquoi ces modes ? on se le demande. C’est à plonger dans des abîmes de méditation. Un magasin de modes sur le sommet des Montagnes-Rocheuses, c’est le nec plus ultra de la fantaisie humaine, et la civilisation moderne, portée à ce degré de raffinement, n’a plus rien à envier à l’antique Rome.

En outre de cela, Sherman, probablement à cause de son altitude, avait l’avantage d’être, lors de la construction de la voie, peut être le poste où se faisait la plus grande consommation d’eau-de-vie. Cette habitude est restée, si l’on en peut juger par le grand nombre d’éclats de bouteilles qui jonchent le sol tout autour de la station ; mais le voyageur ne se sent pas alléché, et il est bien rare qu’il songe à autre chose qu’à regarder dans tous les sens comme s’il croyait voir l’univers à ses pieds.

L’air, à cette hauteur, est assez raréfié pour que bon nombre de personnes éprouvent une respiration difficile ; il y en a qui saignent du nez, quelquefois même des oreilles ; d’autres se sentent comme une angoisse étrange et subite, un énervement qu’ils ne peuvent maîtriser ; mais toutes ces sensations diverses s’effacent assez rapidement, et le voyageur n’éprouve plus bientôt que le contentement intime d’échapper, ne fut-ce qu’une heure, à la désolation qui a fatigué son regard pendant deux jours entiers.

On ne croirait jamais être sur la crête des Montagnes-Rocheuses, tant l’ascension a été graduelle, et tant les divers sommets s’espacent au loin de façon à ce qu’on s’imagine voir plutôt des pics isolés que les fragments hardis d’une chaîne de montagnes. Le désert cède ici quelques instants la place à la nature dans sa puissance et sa fécondité ; l’eau reparaît sous la forme de ruisseaux où la truite abonde ; les collines et les plateaux s’étalent sous le regard, et la végétation se montre ça et là par quelques taches dorées que l’œil contemple avec une sorte d’étonnement, comme s’il en avait perdu le souvenir.



C’est à ce point culminant des Rocheuses, où l’on peut s’attendre à toutes les excentricités de température, que commencent à paraître les Snow-Sheds et les clôtures qui préservent des ouragans de neige. Ces Snow-Sheds sont de longs abris en bois, semblables à des tunnels, bâtis avec une solidité formidable afin de pouvoir résister aux avalanches qui descendent des montagnes aussi bien qu’aux coups de vent qui, durant l’hiver, balaient la neige et l’amoncellent en bancs énormes le long de la route. Ces abris ont parfois plusieurs milles de longueur ; dans les Sierras-Nevada, où ils sont surtout nécessaires, ils se suivent presque sans solution de continuité sur une distance de quarante à cinquante milles ; mais dans les Montagnes-Rocheuses, ils sont si peu nombreux et si courts qu’on les remarque à peine.

Quant aux clôtures, elles ont surtout pour objet d’arrêter la neige que le vent chasse devant lui sur les plaines. Elles forment une double rangée de palissades, bâties de chaque côté de la voie, qui ont cinq à six pieds de hauteur. Elles suivent un tracé parallèle à la ligne à une distance d’environ trente pieds, avec un intervalle d’égale étendue entre la première et la seconde rangée. D’autrefois ces clôtures sont des murs d’une hauteur de quatre à cinq pieds, et qui s’étendent sur une longueur de vingt-cinq à trente milles ; on voit ce qu’il a dû en coûter pour les construire ; mais, grâce à elles, le voyageur n’est plus retardé aujourd’hui des journées entières pendant l’hiver, comme cela arrivait dans les premiers temps où le Central Pacific était en opération.

À Sherman, le thermomètre descend jusqu’à trente degrés au-dessous de zéro l’hiver et ne s’élève guère, l’été, au-dessus de quatre-vingt-quatre. Dans les environs, à travers les côteaux, les ravins et sur les flancs des monts, il y a de la chasse à faire au chevreuil, à l’élan, à l’ours gris, mais il est peu de voyageurs qui s’y laissent tenter et l’on quitte Sherman pour descendre le versant opposé des Rocheuses du même train qu’on a gravi l’autre, en suivant des pentes et des courbes sans nombre sur une longueur de vingt à trente lieues.

C’est l’ancienne route des émigrants, comme l’attestent les ossements blanchis des buffles, des chevaux et des antilopes. Puis on traverse le pays des Eaux-Amères, (Bitter-Creek Country) où il n’y a pas un arbre, pas même une touffe d’herbe, nulle trace de vie animale ou végétale, des rochers étranges qui se dressent inopinément et isolément au milieu d’une vaste plaine de sable, ou bien qui, vus de loin, ont l’apparence de formidables sentinelles placées à la limite des mondes. On les nomme les Monuments des Dieux, et les légendes indiennes en attribuent l’origine aux géants qui peuplaient ces régions avant l’apparition de l’homme.

En général, les passagers du chemin de fer du Pacifique sont des gens qui ne s’arrêtent pas en route ; le touriste, proprement dit, est presque un mythe parmi eux, et, du reste, il faut avouer que ce n’est guère invitant, pour le plaisir de se donner de la nature saisissante, que d’arrêter dans des endroits aussi inhospitaliers, aussi déserts, qui n’offrent pas la moindre distraction ni le moindre attrait, et où l’on n’aurait d’autre compagnie que quelques rares et rudes passants qu’amènent et ramènent les diligences. Malgré les séductions et les promesses des Guides, qu’on vend dans le chemin de fer, personne ne se sent de force à tenter l’aventure ; le voyageur n’a qu’un désir, mais un désir brûlant impatient, sourd à toutes les sollicitations contraires, de sortir au plus vite de sa prison roulante, de l’ennui qui l’y dévore, de la fatigue qui l’y accable, et de la poussière, de la suie, de la fumée qui cuisent ses yeux, dessèchent sa bouche, irritent ses narines, et finissent par enflammer le cerveau après avoir brûlé la figure.



VIII.



Nous voici arrivés à Ogden après cinquante-quatre heures de marche depuis le départ d’Omaha ; il nous reste encore trois cents lieues à faire pour atteindre San-Francisco, et nous sommes à 4300 pieds au dessus du niveau de la mer. — Nous avons donc dégringolé d’à peu près quatre mille pieds depuis le sommet des montagnes Rocheuses ; heureusement que cette chûte a pris deux jours, ce qui la rend aussi insensible que celle d’un gouvernement local de Québec.

À Ogden, nous restons une heure et quart pour transférer le bagage dans la nouvelle ligne qui s’appelle Central Pacific et qui doit nous conduire jusqu’au terme du voyage. Ceux qui ont besoin de se restaurer trouvent un excellent hôtel à la gare et plusieurs autres dans les environs ; ce que j’appelle ici environs, c’est ce qui se trouve immédiatement à portée du voyageur. Ogden n’est pas une ville incommensurable ; on en ferait le tour en quinze minutes ; mais elle est mignonne, parsemée de bosquets, sillonnée par de petits ruisseaux qu’a amenés l’irrigation, et qui exhalent une fraîcheur d’autant plus suave et délicieuse qu’on y est moins préparé et que la tête est encore remplie de la brûlante atmosphère du désert.

Le population d’Ogden est de trois mille cinq cents âmes en chiffres exacts : il faut être précis lorsqu’il s’agit d’une ville peuplée aux deux tiers par des femmes ; en effet, Ogden est une petite ville mormone dont les écoles et les églises sont sous la direction des Saints du dernier jour. Les Saints du dernier jour ! quelle appellation ! je crains bien que les mormons ne s’en lassent dans l’attente. La sanctification par la polygamie est un de ces paradoxes délicieux qui font venir l’eau à la bouche des gentils, et s’ils ne se convertissent pas davantage au mormonisme, c’est que l’excès du bonheur effraie encore plus les constitutions délicates que celui des mortifications.

Nous sommes ici en plein dans le territoire de l’Utah qui a vingt-deux mille lieues carrées et qui abonde en mines d’or, d’argent et de fer ; je ne veux pas appuyer sur ce dernier détail toujours navrant pour des voyageurs comme moi. L’Utah fut d’abord établi en 1847 par les mormons cherchant un refuge contre la persécution dont ils étaient l’objet, et en 1849 eut lieu la première élection du gouverneur qui n’était autre que Brigham Young. L’Utah s’appelait alors territoire de Deseret, à coup sûr bien nommé ; il était absolument inconnu aux blancs ; aujourd’hui sa population est de cent trente mille âmes.

Ogden a été fondée, il y a vingt-et-un ans, par un des disciples de Brigham Young, et d’après le nom d’un aventurier qui, après avoir pénétré dans cette région avant l’arrivée des mormons, était parvenu à s’y maintenir au milieu de tribus hostiles d’Indiens. Cette ville est adossée à une muraille naturelle d’environ deux mille pieds de haut, dont le sommet est presque toujours couvert de neige. Il serait peut-être curieux de citer encore une fois ici, au sujet du mormonisme, les impressions du voyageur à qui j’ai déjà emprunté de nombreux détails sur le chemin de fer du Pacifique. Qu’on se rappelle que M. Rodolphe Lindau faisait le voyage en 1869, et qu’il était imbu des erreurs qui avaient alors cours à peu près généralement :

« Le mormonisme, dit-il, est intolérant, despotique, jaloux ; c’est au milieu de la république américaine une monstruosité politique et religieuse tout à la fois. Nul doute que l’isolement ne soit pour cette secte une condition essentielle d’existence, nul doute que l’établissement du chemin de fer du Pacifique, qui met en rapport direct le territoire d’Utah avec les grands états de l’est et de l’ouest et qui tend à replacer les habitans sous le droit commun, ne lui ait porté un coup dont elle ne se relèvera pas, Brigham le pressent bien ; déjà même on lui prête le dessein d’abandonner le pays que l’invasion des gentils menace d’infester, et de chercher un dernier refuge dans de nouvelles et inaccessibles solitudes ; mais le père des saints est vieux, il a soixante-dix ans, et l’énergie dont il a fait preuve pendant de longues années commence à lui faire défaut. Des dissensions religieuses ont éclaté au sein même de la cité où naguère il régnait en maître absolu : deux hommes éminens de leur pays, David et Alexandre Smith, fils de Joseph Smith, le fondateur du mormonisme, ont commencé à l’attaquer publiquement, lui et son système. Les défections ne sont plus isolées, elles deviennent de plus en plus fréquentes ; on prévoit le jour prochain où les membres de la congrégation chrétienne du Salt-Lake-City formeront une minorité imposante que les saints ne pourront plus mépriser et avec laquelle il faudra compter. Ces schismatiques seront d’autant plus à craindre qu’ils se sentent appuyés par la majorité des citoyens des États-Unis. Les mormons ne comptent en effet qu’une faible proportion d’Américains dans leurs rangs. C’est surtout en Angleterre, dans le pays de Galles, en Norvège, en Suède, en Danemark, qu’ils recrutent les plus nombreux et les plus fervents prosélytes. L’antagonisme qui sépare les disciples de Brigham Young et les gentils de l’Amérique a ses racines dans les antipathies de races aussi bien que dans les haines religieuses ; ces différences doivent tôt ou tard disparaître devant la force d’assimilation et de nivellement, résultat naturel des institutions démocratiques, et la principale, sinon l’unique cause de la grandeur politique des États-Unis.

« En Amérique, le mormonisme n’a jamais été pris en sérieuse considération. Les hommes d’état qui se sont occupés de cette question, lorsqu’elle s’imposait à l’attention publique, l’ont toujours traitée avec ce dédain superbe que leur inspirait le sentiment de la force de la république. Ce petit mouvement religieux, grandement exagéré en Europe, ne les a jamais inquiétés ; ils le regardaient avec chagrin et pitié plutôt qu’avec colère, sachant que dans une société fondée sur la morale chrétienne, dans un état qui s’administre au nom de la liberté, un système religieux et politique invoquant les principes de la polygamie et du despotisme ne pouvait pas devenir dangereux. Ces hommes d’état, si prévoyans, si calmes, ne se sont point trompés ; le mormonisme s’achemine rapidement vers la décomposition, il déploie en ce moment même une activité plus qu’ordinaire, et ses missionnaires se multiplient. Il ne faut pas voir dans ce redoublement d’efforts un signe de puissance, et cette secte née d’hier n’en est pas moins fatalement vouée à une ruine proche et certaine. Peut-être quelques milliers de fanatiques donneront-ils au monde le spectacle d’une résistance qu’ils soutiendront jusqu’à la mort ; mais il est impossible de concevoir des doutes sur l’issue de ce combat, prévu et nullement redouté par les Américains.

« La ville du Lac Salé, qui doit sa fondation à Brigham, n’a rien de bien remarquable, et ne répond que d’une manière très imparfaite à l’idée que l’on s’en fait généralement. Les rues sont larges, bien alignées ; mais elles ne sont ni pavées, ni éclairées au gaz, et l’entretien en est encore plus mauvais que celui de la plupart des villes américaines. Aussi la salubrité publique laisse-t-elle beaucoup à désirer, et les enfants y meurent-ils en grand nombre. Il n’est pas difficile d’être présenté au père des saints, Brigham Young. L’étranger fait alors connaissance avec un homme qui paraît ennuyé de la singulière renommée qu’on lui a faite, et qui, après avoir débité d’un air indifférent quelques phrases banales, adresse poliment deux ou trois questions sans autrement se soucier de la réponse qu’il reçoit, s’empresse enfin de reconduire son hôte jusqu’à la porte dès qu’il manifeste la moindre envie de le quitter. Cela s’explique, et l’on ne peut lui en vouloir. L’homme célèbre a dû grandement souffrir dans son amour-propre de l’avide et indiscrète curiosité des touristes ; mais, d’un autre côté, quel triste et affligeant spectacle présente dans sa personne cet ancien spéculateur enrichi, ce trafiquant en religion, que des milliers d’hommes crédules vénèrent comme l’apôtre vivant de l’humanité ! Les femmes mormones que j’ai eu l’occasion de voir ne m’ont paru se distinguer des Américaines que par leur laideur et par le manque d’élégance dans leur toilette. D’après les voyageurs que j’ai consultés, la beauté féminine serait ce qu’il y a de plus rare parmi ces sectaires. »

Je reprends.

Ceux qui veulent aller d’Ogden à la ville du Lac Salé n’ont qu’à prendre un embranchement de chemin de fer de trente-cinq milles qui les y conduit en deux heures et qui les ramène le lendemain ; là ils verront un petit Eden de fleurs et de parterres, et peut-être aussi Brigham Young, dont il me faut dire un mot à mon tour.



Brigham Young, le plus heureux des hommes, a déjà soixante-treize ans passés et presqu’autant de femmes. C’est à faire venir l’eau à la bouche. Pour être de bon compte, il faudrait lui donner au moins trois cents enfants, ce qui pourtant n’est rien à comparer avec la postérité d’Abraham qui fait concurrence aux sables de la mer. Mais un patriarche moderne, venu dans un monde trop vieux, comme dit Musset, ne saurait avoir autant de prétention. Pour montrer jusqu’à quel point tout est contraste dans la vie, le chef des derniers saints fut d’abord un méthodiste ; mais à peine avait-il lu le livre des mormons qu’il embrassait avec ardeur la religion nouvelle et était déjà, en 1835, sacré l’un des douze apôtres. On voit qu’il était prédestiné. Il partit alors pour l’Angleterre où il fit quelques milliers de prosélytes, et publia le Millenial Star, le premier des journaux mormons, qui paraît encore aujourd’hui. À son retour, il trouva ses coreligionnaires établis à Nauvoo, dans l’Illinois ; la persécution ne leur y laissait pas un jour de repos, ils étaient à toute heure menacés d’extermination et même plusieurs d’entre eux avaient déjà été assassinés.

Brigham comprit alors qu’il fallait à tout prix quitter Nauvoo et chercher un asile où lui et les siens seraient désormais à l’abri de tous les dangers. Ils se dirigèrent d’abord vers le Missouri et passèrent deux ans à Council Bluffs, puis atteignirent en 1847 le Lac Salé où Brigham Young, devenu président de sa secte, organisa immédiatement une communauté. Comme ce territoire appartenait alors au Mexique et qu’il n’y avait aucune sorte de gouvernement établi, les Mormons y constituèrent un état provisoire sous le nom de Déseret, et Brigham en fut élu gouverneur, position qu’il occupa jusqu’en 1850, époque à laquelle ce territoire ayant été cédé aux États-Unis, changea son nom pour celui d’Utah, tout en demeurant sous la loi du gouverneur Young.

Telle est en deux mots l’esquisse biographique d’un des hommes certainement les plus extraordinaires de notre temps. Ce qu’on a dit de sa puissance de volonté et de son inflexible détermination n’a rien d’exagéré ; un amour extrême de domination et l’absolutisme de ses principes l’ont parfois même poussé jusqu’à des crimes horribles, crimes qui resteront impunis par raison d’état sans doute ; mais ce qu’on ne connaît pas assez de lui, ce sont ses bons côtés et les services véritables qu’il a rendus. Loin de vouloir former, comme on l’a prétendu, la ville du Lac Salé à toute atteinte de l’extérieur, Brigham Young a fait tout en son pouvoir pour développer les communications de tout genre, voies ferrées et télégraphiques, compagnies d’express et de diligence, etc. À son appel les Mormons ont travaillé en masse au chemin de fer du Pacifique, et ont construit en entier l’embranchement qui mène à leur ville ; ils en sont les propriétaires et Brigham Young l’administrateur.

Depuis quelques années toutes les dénominations religieuses ont réussi à s’implanter dans la ville du Lac Salé, mais les écoles libres n’ont pas eu le même succès. On y compte trois journaux quotidiens, dont un seul est gentil ou profane, sur une population d’environ dix-huit mille âmes.

Le Tabernacle, dont la renommée est aujourd’hui universelle, est un immense édifice de forme oblongue, ayant une longueur de deux cent cinquante pieds et une largeur de cent cinquante : quarante-six piliers soutiennent son immense voûte, la plus grande de tout le continent américain, si l’on en excepte le Grand Union Dépôt, récemment construit à New-York. La hauteur de la voûte est de soixante-cinq pieds, et elle semble n’être qu’une seule et même pièce, comme un dos de tortue.

Le Tabernacle peut contenir huit mille personnes assises ; il ne sert pas seulement aux exercices religieux, mais à toutes les solennités et à toutes les réunions des Saints, qui n’ont rien de mieux à faire en attendant le dernier jour.

Peu après avoir quitté Ogden, on côtoie les bords du Lac Salé pendant deux ou trois heures. On y arrive par de nombreux détours au milieu de souriantes vallées dominées par des promontoires qui s’élèvent jusqu’à une hauteur de dix à douze mille pieds au-dessus du niveau de l’océan, et qui sont couverts de neiges éternelles. Le grand Lac Salé est un phénomène de la nature. Il a quarante-deux lieues de long sur quinze de largeur et renferme plusieurs îles qui sont de véritables oasis. Ses eaux sont si salées qu’aucune espèce d’êtres ne peut y vivre et que les gibiers de mer n’en approchent pas ; ils se tiennent dans les joncs et les marais qui l’avoisinent.

Le lac n’offre pas de débouché et cependant il reçoit les eaux de plusieurs rivières ; c’est l’évaporation qui absorbe cet énorme volume d’eau qui finirait par inonder plusieurs territoires à la fois si aucune cause ne venait le diminuer.

Cependant, malgré l’activité incessante de l’évaporation, on a constaté depuis la colonisation de l’Utah, depuis que le sol aride a été changé en terrains productifs et florissants, que les eaux du lac se sont élevées tranquillement de douze pieds en moins de vingt ans. Voilà certainement un fait digne de toute l’attention des géologues. Le lac voudrait-il reprendre son ancien empire qui s’étendait jadis jusqu’à une hauteur considérable des monts qui l’entourent ? À quelle époque des temps géologiques avait-il atteint cette altitude ? c’est ce que rien n’indique ; peut-être les montagnes se sont-elles élevées elles-mêmes par l’action volcanique au-dessus de leur niveau primitif ; quoi qu’il en soit, c’est un fait certain que les eaux du lac ont haussé de douze pieds depuis vingt ans, mais cela n’a rien changé à leurs propriétés qui sont éminemment salutaires aux baigneurs, surtout dans les maladies chroniques ; elles sont chaudes et si denses qu’on peut flotter à leur surface sans presque aucun effort ; il y a de nombreux valétudinaires qui vont tous les ans y chercher la santé et la vigueur, et qui en reviennent robustes, assurés d’une longue vie ; c’est une véritable fontaine de Jouvence ; seulement il ne faut pas en boire, à moins qu’on veuille se mariner tout vivant.

À neuf milles d’Ogden se trouve Promontory Point, endroit à jamais célèbre pour l’inauguration solennelle qui s’y fit, le 10 mai 1869, de la grande voie ferrée du Pacifique. Comme c’est là un des événements les plus considérables de notre époque, et qu’il est fort intéressant d’en suivre le récit, je laisse encore la parole à Mr. Rodolphe Lindau qui en fut le témoin occulaire :

« Au mois de mars, les travailleurs du Central-Pacifique avaient posé dans un seul jour 10 kilomètres de rails. Aussi avaient-ils nommé l’endroit où le soir le travail s’était arrêté Challenge-Point, provoquant ainsi les ouvriers de la compagnie de l’Union à en faire autant. Ceux-ci n’avaient pas tardé à répondre au défi par un travail plus surprenant encore : une journée leur suffit à poser 11 kilomètres de rails. De leur côté, les Californiens, ne voulant admettre aucune supériorité lorsqu’il s’agissait de lutter de vitesse dans la construction de la grande ligne, réunirent toutes les forces capables d’être employées sur un seul point, et en onze heures de travail posèrent et fixèrent, à la satisfaction de la commission officielle chargée de la surveillance des travaux, dix milles, c’est-à-dire près de 17 kilomètres de rails. Ce fait sans précédent fut accompli le 28 avril 1869, sous la direction de l’inspecteur-général Charles Croker. Un témoin oculaire, le correspondant de l’Alta California, rapporte que les premiers 240 pieds de rails furent posés en 80 secondes, les seconds 240 en 75 secondes. On va guère plus vite à pied lorsqu’on se promène sans se presser.

« Voici d’autres faits authentiques ayant trait à ce travail extraordinaire : un train contenant 2 milles de rails, c’est-à-dire environ 210 tonneaux de fer, fut déchargé par une escouade de Chinois en 9 minutes et 37 secondes. Les premiers 6 milles de rails furent posés en 6 heures 42 minutes, et pendant ce temps, où chaque travailleur mettait en jeu toutes ses forces, pas un d’eux, sur 1500, ne demanda un instant de repos. Ce qui donne encore une plus saisissante idée de l’enthousiasme qui s’était communiqué à cette armée d’ouvriers, c’est le fait que tous les rails, formant ensemble une longueur de 17 kilomètres et pesant environ 1, 000 tonneaux, — un beau chargement de navire, — furent posés par huit hommes seulement, choisis comme les plus expérimentés et les plus durs à la fatigue dans un corps de 10, 900 travailleurs.

« Tout l’ouvrage se fit, ce jour-là, en courant. Un wagon chargé de fer se dirige en tête de la ligne, apportant les rails nécessaires à la continuation de la voie. Il est traîné par deux chevaux attelés en tandem et lancés au galop Un wagon vide, qui vient d’opérer sa livraison de rails, se porte à sa rencontre. Ceci a tout l’air d’un contretemps, car deux wagons allant en sens contraire ne pourraient circuler sur une seule voie ferrée. Cependant le wagon chargé poursuit son chemin sans ralentir son allure ; le wagon vide a été arrêté, et des bras d’hommes l’ont soulevé et rangé à côté de la ligne. Le wagon chargé passe outre, les conducteurs échangeant un hurrah avec leurs compagnons de travail. À la dernière limite de la ligne, deux hommes mettent des blocs de bois en avant du wagon, qui s’arrête aussitôt. Quatre autres ouvriers, placés des deux côtés de la voie, tirent à l’aide de crochets une paire de rails du wagon, la posent et l’ajustent sur les traverses en bois installées à l’avance par les coolies chinois, qui passent à bon droit pour d’excellents terrassiers ; puis le wagon est posé en avant de la longueur du double rail qui vient d’être posé, et la même opération recommence. Les tracklayers (poseurs de rails) sont suivis par une brigade d’ouvriers qui assurent le rail avec toute l’exactitude nécessaire et qui le fixent au moyen de rivets et de boulons. Ce sont des mécaniciens qui sont chargés de ce travail exigeant beaucoup d’expérience et un certain jugement. Une bande de Chinois s’avance derrière eux pour compléter l’ouvrage qu’ils ont commencé. Enfin vient l’arrière-garde, encore composée de Chinois, travaillant sous l’inspection de surveillants irlandais et allemands ; armés de pioches et de pelles, ils recouvrent les extrémités des traverses de terre fortement tassée, afin de leur donner plus de solidité.

« Pendant ce temps, les ingénieurs, inspecteurs et sous-inspecteurs des travaux se montrent sur tous les points. On les voit à cheval courir sans cesse le long de la ligne corrigeant, louant, encourageant, s’assurant enfin que tout est vite et bien fait. Au bout de la ligne, dans une voiture découverte, se tiennent M. Charles Crocker, l’inspecteur en chef, et M. Stonebridge, son premier aide-de-camp ; ils sont là, attentifs et soucieux, la lorgnette à la main, surveillant l’action comme des généraux d’armée. À midi, l’on est à peu près certain de la victoire. Le gouverneur Stanford, président du chemin de fer central, perdra 500 dollars, qu’il a pariés avec M. Minckler, le chef des tracklayers, touchant la possibilité d’accomplir en un jour le travail proposé. Le boarding-house train (train-hôtel), composé de maisons en bois montées sur des roues et où les ouvriers blancs mangent et dorment, vient d’arriver. Les Chinois forment bande à part ; mais leur dîner aussi (ils le prennent en plein air) est préparé d’avance, et tous, Caucasiens et Asiatiques, attaquent le repas avec la vigueur que donne la satisfaction d’une grande tâche bien remplie. Le repas est terminé, et l’on se remet à l’ouvrage avec une ardeur nouvelle. Les jours ne sont pas encore bien longs, et le soleil s’approche visiblement de l’horizon. Les ombres s’allongent et prennent des formes fantastiques ; mais on ira jusqu’au bout. Tout le monde semble électrisé : de lourdes masses de fer sont enlevées, portées, posées, ajustées avec autant d’aisance que si le poids en avait miraculeusement diminué ; les clous, rivets, boulons, semblent trouver d’eux-mêmes leurs places ; les marteaux volent, les chevaux galopent leur plus grand train, « En avant, John Chinaman ! Du courage, Paddy ! Allons, allons, nous n’avons pas de temps à perdre ! » Ainsi crient les surveillants, excitant les hommes au travail comme on les exciterait au combat ; mais c’est inutile : chacun fait de son mieux. Soudain tout s’arrête. Une grande clameur, des hurrahs formidables, s’élèvent du bout de la ligne. C’est fini. Les derniers rails ont été posés, et l’œuvre que l’on s’était proposée le matin a été accomplie avant la tombée de la nuit. Peu s’en faut que Caucasiens et Chinois ne s’embrassent.

« Pour se faire une idée des difficultés vaincues en cette mémorable journée, il ne faut pas oublier que l’on se trouvait au milieu d’un désert, loin de toute ville et même de toute habitation. Lorsque les ouvriers, réunis ce jour-là au nombre de quinze cents sur un seul point, abandonnèrent le travail pour prendre le repas du midi, ils étaient arrivés à 10 kilomètres de l’endroit où ils avaient déjeuné le matin et laissé leur attirail de campement. Les provisions, tentes, ustensiles, instrumens, effets, le feu et l’eau, tout avait été porté en avant, sans confusion, à mesure que les travaux du chemin de fer avançaient. Cette armée d’ouvriers fut donc pourvue régulièrement de tout ce qui lui était nécessaire pour la nourrir et l’abriter, et cela dans des endroits où le matin il n’y avait pas vestige de route ou de provisions.

« Le lieu où s’arrêta le travail le 28 avril fut nommé Victory-Point, ce qui voulait dire qu’en fin de compte les Californiens avaient battu les unionistes, sans leur laisser même l’espoir d’une revanche. Ces derniers ne se découragèrent cependant pas, et continuèrent à travailler avec une telle diligence que le 10 mai, quarante-huit heures plus tard seulement que les Californiens, ils eurent atteint l’extrême limite de leur embranchement et touchèrent à Promontory-Point, aux ouvrages les plus avancés du chemin Central. Le dernier rail, unissant les deux sections de la grande ligne, allait donc être posé.

« Promotory-Point, territoire de l’Utah, est un groupe de huttes provisoires élevées sur la pointe nord-est du grand Lac-Salé, à environ 800 milles de San-Francisco. C’est en cet endroit que, le 10 mai 1869, un millier de personnes représentant toutes les classes de la société américaine se trouvaient réunies pour célébrer l’achèvement de la grande ligne nationale, formée par la réunion des deux sections :

« Les envoyés du chemin de l’Union du Pacifique, MM. Thomas Durant, vice-président, Dillon et Duff, directeurs, arrivèrent dans la matinée du 10 mai. Les préparatifs pour poser d’une manière solennelle les derniers rails furent bientôt faits. On avait laissé entre les deux extrémités des lignes un espace libre d’environ 100 pieds. Deux escouades, composées d’hommes blancs du côté des unionistes et de Chinois du côté des Californiens, s’avancèrent en correcte tenue d’ouvriers pour combler cette lacune. On avait dans les deux camps choisi l’élite des travailleurs, et c’était plaisir à voir comme ils s’acquittèrent vivement de leur besogne. Les Chinois surtout, graves, silencieux, alertes, s’entr’aidant adroitement l’un l’autre, furent l’objet de l’admiration et de l’approbation générales. « Ils travaillaient comme des prestidigitateurs, » dit un témoin oculaire.

À onze heures, les deux troupes se trouvèrent face à face. Deux locomotives s’avancèrent de chaque côté l’une au-devant de l’autre, pour exhaler dans un jet de vapeur un salut qui déchira les oreilles. En même temps le comité expédiait à Chicago et à San-Francisco une dépêche télégraphique adressée à l’Association des journaux des états de l’est et de l’ouest et ainsi conçue : « tenez-vous prêts à recevoir les signaux correspondans aux derniers coups de marteau. » Par un procédé très simple, les fils télégraphiques de la ligne principale correspondant avec les états de l’est et de l’ouest avaient été mis en communication électrique avec l’endroit même où le dernier boulon allait être placé. À Chicago, à Omaha, à San-Francisco, les trois principaux bureaux télégraphiques les plus rapprochés de Promontory-Point, on s’était arrangé de manière à correspondre directement avec New-York, Washington, Saint-Louis, Cincinnati et autres grandes cités. Dans ces dernières enfin, on avait pris des dispositions particulières à l’aide desquelles la grande ligne télégraphique communiquait avec les signaux électriques à incendie établis dans ces villes. Grâce à ces ingénieuses précautions, les coups de marteau frappés à Promontory-Point pour fixer le dernier rail du Grand-Pacifique trouvèrent un écho immédiat dans tous les états de la république.

La traverse sur laquelle devait reposer le dernier rail était en bois de laurier, le boulon qui devait unir la traverse au rail en or massif, le marteau dont on devait se servir en argent. Le docteur Harkness, député de la Californie, présenta ces objets à MM. Stanford et Durant. « Cet or extrait des mines et ce bois précieux coupé dans les forêts de la Californie, dit-il, les citoyens de l’état vous les offrent pour qu’ils deviennent parties intégrantes de la voie qui va unir la Californie aux états frères de l’est, le Pacifique à l’Atlantique. » Le général Safford, député du territoire d’Arizona, offrit un autre boulon fait de fer, d’or et d’argent. « Riche en fer, en or et en argent, dit-il, le territoire d’Arizona apporte cette offrande à l’entreprise qui est comme le grand trait d’union des états américains, et qui ouvre une nouvelle voie au commerce. » Les derniers rails avaient été apportés par l’administration de l’Union. Le général Dodge, député, prononça en les désignant un discours qui se terminait ainsi : « Vous avez accompli l’œuvre de Christophe Colomb. Ceci est le chemin qui conduit aux Indes. » Le dernier enfin, le député de Nevada offrit un troisième boulon, celui-là en argent, et dit : « Au fer de l’est et à l’or de l’ouest, Nevada joint son lien d’argent. »

MM. Stanford et Durant, les présidens des deux chemins de fer, auxquels était échu l’honneur de fixer le dernier rail, s’avancèrent alors pour procéder à l’œuvre. Au même moment, la dépêche suivante fut transmise à San-Francisco et à Chicago : « Tous les préparatifs sont terminés. Ôtez vos chapeaux. Nous allons prier. » Chicago, prenant la parole au nom des états de l’Atlantique, répondit : « Nous comprenons, et nous vous suivons. Tous les états de l’est vous écoutent. » Quelques instants après, les signaux électriques, répétant de par l’Amérique entière chaque coup de marteau frappé en ce moment au milieu du continent, apprirent aux citoyens, qui écoutaient dans un silence religieux, que l’œuvre venait d’être accomplie. Cette communion simultanée dans une grande et belle pensée produisit un effet dont les assistants seuls peuvent se faire une idée. Cette voix venant des régions mystérieuses du centre du continent, annonçant au monde l’achèvement d’une grande œuvre, fit vibrer les plus nobles cordes du cœur humain : il y eut des larmes d’émotion et des cris de joie. Enfin les chapeaux volèrent en l’air, et ce furent des hurrahs, des « vive l’Amérique ! vive la grande république, » comme on n’en avait jamais entendu en plus belle occasion. Dans les principales villes des États-Unis, l’événement fut célébré par des saluts de cent coups de canon ; à Chicago et en beaucoup d’autres endroits, il y eut des fêtes dans le genre de celle de San-Francisco. »


IX.


Nous allons maintenant parcourir au pas de course le chemin qui nous reste pour atteindre la Californie. Voici d’abord la chaîne des Wahsatch que l’on franchit d’un bond puis le désert encore une fois sous le nom d’Alcali plains. Rien n’égale la désolation qui entoure ici le regard de tous côtés ; des petits coteaux montagneux coupent seuls l’uniformité des longues et épaisses couches de sable qui gisent sur le sol comme un linceul gris ; ça et là la plaine semble s’affaisser et mouille timidement le bas de son manteau sablonneux dans les marais qui se détachent successivement jusqu’à une longue distance du Lac Salé ; on en a conclu avec raison qu’autrefois le désert alcalin n’était qu’une partie du lit du grand lac ; du reste, de nombreux faits le démontrent et la géologie n’a guère eu de champ plus assuré ; mais laissons-la aux savants, l’étude des transformations terrestres n’étant pas absolument un élément de ce récit.

Plus loin, nous atteignons la chaîne des Humboldt, plus considérable que celle des Wahsatch qui ne sont guère qu’un encadrement au bassin primitif du Lac Salé ; le chemin de fer parcourt ici des vallées et des méandres souvent riches en pâturages, arrosés de temps à autre par de petites rivières serpentant au milieu de berceaux d’arbustes au feuillage scintillant. C’est dans une de ces vallées que se trouvent ces étranges puits naturels à peine visibles à l’œil du voyageur, et dont une légère bordure d’herbe indique seule la présence. Ces puits sont au nombre d’environ une vingtaine, et offrent un orifice presque exactement rond, d’un diamètre de six à sept pieds. Rien n’agite la surface de leur eau immobile, et jusqu’aujourd’hui tous les sondages les plus obstinés et les plus complets n’ont pu en faire découvrir le fond. Évidemment ces puits sont d’anciens cratères volcaniques depuis longtemps éteints, et l’eau qui les remplit a dû sourdre tranquillement à travers les profondeurs du sol ; toute la surface de la région qui les entoure porte la trace de puissantes commotions de la nature ; la lave sous toutes les formes et d’énormes blocs de granit brisés, épars, jetés ça et là dans un désordre fougueux, en sont une attestation frappante. La vallée où se trouvent les puits naturels est toute petite ; le train y arrête, s’y alimente d’eau et continue jusqu’à ce qu’on atteigne les Palissades, murailles de pierre énormes, coupées à vif, entre lesquelles il n’y a guère que la largeur de la voie ferrée, et qui ont l’air de se menacer les unes les autres. On dirait des titans antiques voulant se précipiter dans une dernière lutte et arrêtés subitement au milieu du suprême effort ; ils se regardent, ils frémissent, ils grondent, mais restent impuissants, cloués sur le sol, qui va les retenir pour l’éternité. Les Palissades sont à cinq mille pieds au-dessus de la mer et donnent leur nom à un petit village situé dans leur sein, d’où les diligences rayonnent de tous côtés jusqu’à des distances de cent milles.

Marchons, marchons encore quelques heures, et nous allons atteindre les premiers contre-forts des Sierras-Nevada. Enfin, nous voilà définitivement sortis du désert, et nous allons entrer dans la vigoureuse et resplendissante nature qui s’étale sur le versant occidental du continent américain. — Le premier phénomène auquel on initie le voyageur, en arrivant dans le Nevada, c’est la grande caverne de Shell Creek Range. Shell Creek est un maigre chaînon des Sierras, dans les flancs duquel s’ouvre la caverne. L’entrée en est basse et obscure sur un espace d’environ vingt pieds, puis, graduellement, elle s’élargit en même temps que la voûte s’élève. De nombreuses chambres se découvrent à droite et à gauche du passage, d’une dimension variable ; l’une d’elles, appelée la salle de danse, a soixante-dix pieds sur quatre-ving-dix : le plafond est à une hauteur de quarante pieds et le sol d’un beau sable compact : une source d’eau, fraîche comme la lèvre d’une vierge, y coule au milieu des gravois, puis, à mesure qu’on avance, s’ouvrent de nouvelles chambres dont les parois ruissellent de stalactites étincelantes. Jusqu’où cette caverne plonge-t-elle dans le ventre des monts, c’est ce qu’on n’a pu déterminer encore ; elle a été explorée jusqu’à une profondeur de quatre mille pieds, mais on n’a pu pénétrer plus avant à cause d’un large précipice qui s’ouvre subitement sous les pas à cette distance.

Nous allons, nous allons toujours ; le train semble avoir hâte, aussi lui, de secouer la poussière entassée de trois jours de désert. À travers les gorges et les défilés des montagnes, la locomotive plonge et replonge, tourne et retourne, frémissante, allègre, joyeuse, jetant des cris qui font dresser l’oreille aux échos étonnés, contournant les rochers, descendant avec les pentes, puis se redressant lentement pour gravir quelque plateau, comme un baigneur qui émerge de l’onde. Nous montons, nous montons sans cesse et sans nous en douter, tant il y a de détours et d’évolutions, jusqu’au sommet des Sierras qui bientôt vont apparaître dans toute leur grandeur sauvage et luxuriante à la fois. Nous passons le Pic du Diable, un seul bloc de pierre haut de mille pieds, aux arêtes vives, semblable à un géant pétrifié au moment où il voulait escalader les nues ; nous passons la tombe de la Vierge, tertre solitaire surmonté d’une croix de vingt pieds, qui renferme la dépouille d’une jeune fille morte à dix-huit ans dans cet endroit même où elle accompagnait une troupe d’émigrants, alors qu’il y avait à peine un chemin tracé dans l’immense solitude. De temps à autre, les plaines d’alcali apparaissent encore sous forme de taches de cinq, dix et quinze milles de longueur, mais on sent que la nature fait enfin un effort suprême pour secouer son enveloppe aride et qu’elle s’agite dans son sépulcre de sable. Les Sierras-Nevada sont le fruit de ce travail formidable ; aussi elle jaillissent, imposantes et splendides, poussant dans tous les sens leurs rameaux altiers, et jettent au désert un défi que mille échos répètent, à mesure que le train poursuit sa course retentissante.

Nous ne sommes encore qu’à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer, mais l’ascension est continue, les sommets des montagnes se rapprochent, les forêts qui bordent leurs flancs envoient à tous les vents de l’air leurs puissants parfums ; la solitude inanimée a disparu ; on sent que l’homme est près, et qu’il apporte à l’intarissable richesse minérale de cette région toute la rigueur de son activité.

Au point du jour, le dernier jour de ce voyage tant de fois maudit, dès que l’aurore commencera d’envoyer quelques feux blêmes sur les cîmes blanches des Sierras, et que ses rayons timides courront comme des souffles sur les pentes boisées, au milieu des gorges s’abandonnant à ses baisers féconds, nous aurons atteint Truckee, le premier endroit qui mérite le nom de ville depuis le départ d’Omaha, et nous sentirons déjà les premières effluves du paradis californien venant à nous sur l’aile de la brise gonflée de parfums.

À Truckee, nous resterons une demi-heure ; cette petite ville est située à peu près au commencement des snow-sheds qui, maintenant, vont s’étendre presque sans discontinuité sur une longueur de quarante à cinquante milles. Nous sommes au milieu même des montagnes qui, de tous côtés autour de nous, dressent leur sommets couverts de neiges éternelles et entr’ouvrent sous nos pieds des ravines formidables où brillent tous les feux, où s’épanouissent toutes les caresses de la végétation rendue à la liberté. Nous arrêtons, et maintenant, jusqu’à ce que nous ayons descendu le versant opposé des Sierras, les plus sublimes grandeurs de la nature vont se prodiguer sous l’œil insatiable du voyageur : nous en aurons, pendant une demi-journée, de quoi compenser peut-être pour les cinq mortels jours que nous venons de subir.

Je veux me recueillir un moment pour chercher l’image des impressions encore si vivaces, si profondes, peut-être uniques dans ma vie errante, que j’ai éprouvées sur tout le parcours des Sierras-Nevada ; je ne pourrai pas les retracer, mais si j’arrive seulement à en retrouver quelques reflets, j’aurai fait beaucoup pour le lecteur, et pour moi-même qui en ai conservé un impérissable souvenir……

La petite ville de Truckee est entourée de neige pendant toutes les saisons de l’année, sous un soleil radieux et piquant. Mais à côté de la neige sont les fleurs ; les glaciers des montagnes creusent leur lit et y restent, mordus en vain par le soleil qui ne peut percer leur épaisse couche, tandis que tout auprès la végétation revêt ses plus scintillantes couleurs.

Quatorze milles plus loin est le Sommet, le point le plus élevé qu’atteint le chemin de fer dans les Sierras. Nous y sommes à une hauteur de sept mille pieds, avec la perspective lointaine des plus hauts pics qui s’élèvent jusqu’à dix et onze mille pieds au-dessus du niveau de la mer. C’est ici la ligne de séparation des eaux qui descendent des montagnes et qui toutes vont grossir une seule rivière, la Sacramento, qui débouche dans le Pacifique. Il nous reste deux cent quarante-milles à faire pour atteindre San-Francisco.

Nous touchons au terme ; chacun le sent à la figure épanouie des voyageurs, à leur regard brillant d’espérance. Le ciel, où courent des franges d’azur et de pourpre, envoie mille rayons qui éblouissent le front argenté des Sierras. Sur ces hauteurs qui touchent aux nues, la nature prend un air de fête grandiose qui éclate comme une immense fanfare céleste ; la joie et la délivrance rayonnent dans ces superbes élans des montagnes qui cherchent à atteindre, chacune, le plus haut point possible de l’espace : avec elles s’élève l’âme des voyageurs enfin affranchie de la pesante étreinte du désert ; le transport de la nature se communique à tout ce qui respire, et en la voyant si glorieuse et si fière de s’exercer dans toute sa puissance, on se sent soi-même renaître et grandir sur les ailes infinies de l’imagination.

Oh ! quel spectacle et quel enchantement ! Ici vous tournez quelque cap gigantesque qui se dresse au-dessus d’un abîme de quinze à dix-huit cents pieds ; à peine y a-t-il la largeur de la voie ferrée ; le train passe lentement, mesurément, un rien suffirait pour le précipiter dans l’abîme entr’ouvert ; le regard du voyageur, à la fois épouvanté et charmé, contemple avec ravissement et se détourne avec terreur ; c’est que cet abîme est à la fois terrible et délicieux. Dans cette horreur béante la nature a enfoui, comme dans un refuge, ses plus brillants trésors ; elle l’a recouverte d’un tapis de feuillages dorés et de fleurs ; on dirait une couche du paradis glissant aux sombres entrailles de la terre. Les vallées et les gorges des Sierras ont une grandeur magique et en même temps puérile, quelque chose de nouvellement éclos, frais, riant et formidable à la fois ; que dire en effet de ces immenses précipices qui n’ont rien de farouche que leur profondeur, et qui de tous côtés envoient au regard les mille rayons de leurs jardins, de leur parterres émaillés ? Sur les flancs et jusqu’au fond des abîmes on peut voir de jolis petits villages de dix, quinze ou vingt feux, d’où les habitants gravissent jusqu’aux plateaux à travers des sentiers bordés de plantes et d’arbustes aux feuillages de toutes les nuances ; on y voit aussi des rivières coulant au milieu d’innombrables détours, comme des serpents effrayés ; l’éclat fugitif de leurs flots se mêle avec celui de la végétation qu’ils reflètent et qu’ils animent, pendant que le spectacle de l’industrie humaine qui, même dans ces profondeurs, cherche des éléments à son activité, vient s’ajouter encore aux magnificences de la nature.

Les pentes et les vallées des Sierras sont couvertes de pins exploités sur une grande échelle, en même temps que retentissent de toutes parts les travaux des mineurs disséquant les inépuisables mines d’or et d’argent.

On conçoit qu’un chemin de fer ne peut traverser une chaîne de montagnes en droite ligne, qu’il contourne sans cesse et suit chaque détour ; il ne peut pas escalader les pics ni plonger dans des gorges, et par conséquent la route à faire se trouve de beaucoup allongée, mais qui s’en plaindrait dans les Sierras ? On ne se lasse jamais d’un pareil spectacle. Le véritable beau a le privilège d’être de plus en plus nouveau, de même qu’un sentiment profond puise de nouvelles forces dans sa durée et ne s’altère jamais à aucun contact.

Lorsqu’on a descendu le versant opposé des Sierras, on commence à voir se dérouler dans un lointain magique les glorieux champs de la Californie. On entre en plein dans la vallée féconde de la rivière Sacramento ; tout ce que la nature produit s’étale sous le regard ; les céréales de toute espèce, le maïs, les vignobles, les champs de moutarde et de betterave, des vergers qui contiennent tous les fruits imaginables, jusqu’aux plants de caféiers et de mûriers pour les vers-à-soie, tout cela flotte et se balance avec orgueil sur les mamelles gonflées du sol ; mais aussi, comme contre-partie, la poussière devient intense et les mouches intolérables. Le ciel est plein d’azur et le soleil joyeux ; déjà quelques souffles affaiblis du Pacifique viennent toucher le front du voyageur qui sent sa vie renaître et l’espoir s’agiter dans son sein.

À une heure de l’après-midi l’on atteint Sacramento, capitale de la Californie, petite ville de dix-huit mille âmes, ravissante, lumineuse sous un ciel de pourpre qui, pendant des mois entiers, ne change point. Nous n’avons plus maintenant que quarante-six lieues à faire pour atteindre San-Francisco, où nous serons le soir même à huit heures.

Sacramento est enveloppé d’arbres, de vergers odorants, et repose sur les bords de la rivière qui porte son nom ; on y arrête une demi-heure pour prendre le dîner, puis on se remet en route pour le Pacifique dont on voit au loin les rivages montagneux bleuir à l’horizon.

Maintenant, nous allons traverser de nombreuses petites villes dont la population varie de deux mille à dix mille âmes ; nous sommes dans l’État le plus riche de l’Union américaine ; nous allons passer par l’Eldorado, dont le sol fourmille des ossements accumulés des chercheurs d’or. Aujourd’hui c’est la culture de la vigne et des fruits qui fait la principale occupation de ses habitants ; la récolte du vin et du cognac donne jusqu’à trois cent mille gallons ; une colonie de Japonais y a même introduit la culture du thé qui a réussi admirablement ; celle des vers-à-soie donne de forts beaux résultats, et l’on voit arriver promptement le jour où cette terre favorisée du ciel produira également les épices de l’Asie et les fruits des tropiques.

Nous atteignons Galt, d’où un service de diligences conduit aux grands arbres de Calaveras, à soixante-dix milles plus loin sur le versant occidental des Sierras-Nevada. Ces arbres sont fabuleux ; ils s’élèvent en moyenne à une hauteur de deux-cent-cinquante à trois-cent-vingt pieds, et leur circonférence, à la base, varie de soixante à quatre vingt-quinze pieds. Ces rois de la forêt ont été pour un bon nombre baptisés ; le plus majestueux de tous, appelé le Père, maintenant abattu, mesure 435 pieds de long sur 110 de tour ; il faut une échelle pour monter sur son large tronc couché ; puis vient la Mère, haute de 321 pieds, l’Hercule, l’Hermite, l’Orgueil des bois, les trois Grâces, le Mari et la Femme, la Vieille Fille, le Vieux Garçon, les Frères Siamois, les deux Gardes, tous des géants dont pas un n’a moins de deux-cent-soixante pieds de haut sur une circonférence moyenne de soixante-dix pieds.

Plus loin, sur la route du chemin de fer, se trouve Mariposa, d’où le voyageur peut se rendre, s’il le désire, à cheval, jusqu’à la vallée du Yosemite, la plus grande merveille naturelle qui soit au monde.

Cette vallée fut découverte pour la première fois en 1866 ; elle a huit milles de long sur un mille et demi de large. La rivière Merced y pénètre par une série de chûtes qui tombent entre de véritables murailles de granit d’une hauteur de deux mille à six mille pieds. Ce n’est pas saisissant, c’est magique, c’est inconcevable, c’est un rêve de l’imagination dans un monde fabuleux. L’une de ces chûtes, la Ribbon, a jusqu’à trois mille trois cents pieds de hauteur, une autre deux mille six cents pieds, le Voile de la Vierge mille pieds, la Nevada sept cents pieds, la Vernal six cents pieds… etc… toutes encaissées étroitement entre des blocs formidables et tombant à pic comme si quelque main puissante les précipitait avec colère dans les entrailles sans fond de la nature.

À six heures du soir on atteint Brooklyn, petite ville formée surtout des résidences privées des marchands de San-Francisco. On traverse une rivière étroite et voilà Oakland avec ses chênes verts, ses vergers, ses parcs, ses jardins et ses vignobles. Oakland est noyé dans un océan de feuilles et de fleurs ; c’est la ville des cottages délicieux, parfumés, paisibles, enfouis sous l’ombrage. Sur le rivage, qui est celui de la baie même de San-Francisco, aboutit une longue jetée de deux milles environ, que suit le chemin de fer, et au bout de laquelle attend le ferry qui va traverser les voyageurs à la grande métropole du Pacifique. C’est à cette jetée que d’innombrables navires, de toutes les parties du monde, viennent charger et décharger leur marchandise ; c’est aussi là le terme extrême de toutes les lignes de chemins de fer de l’ouest ; après, c’est l’Océan, l’immense mer du sud, le Pacifique qui ne s’arrête plus que sur les rivages du berceau du monde, l’Asie, le plus vaste des continents, le plus peuplé, le plus ancien, et cependant peut-être encore le moins connu.

Enfin, nous voilà arrivés, c’est fini. Il est sept heures et demie du soir ; à huit heures, nous serons dans San-Francisco ; il n’y a plus qu’à traverser la baie qui nous en sépare. Nous avons fait un voyage plein de fatigues et de déceptions ; maintenant, en quelques minutes, tout ce rêve de poussière et de sable s’est enfui ; l’implacable ennui s’est dissipé par enchantement ; les passagers se reconnaissent à peine entre eux ; leur figure s’est épanouie et leur regard éclate ; c’est la délivrance qui leur est apportée ; ils sont sortis de leur prison de fer et de feu, et maintenant ils aspirent avec une poitrine bruyante et enivrée les puissantes senteurs du Pacifique.

San-Francisco apparaît sur le rivage opposé, vaguement enveloppé par les dernières lueurs du crépuscule. L’amphithéâtre inégal de ses collines, que les rues gravissent en ligne droite, semble une image brisée dans le rêve ; tout le monde regarde avec un œil ardent la ville tant désirée ; la brise fouette en plein les visages, et court en frissonnant dans les voiles et les mantilles ; il y a comme un tressaillement de vie nouvelle, et à mesure que le bateau avance, le tumulte qui s’était fait à l’embarquement s’apaise par degrés. Dans ces arrivées aux ports lointains, il y a quelque chose de solennel qui s’impose à toutes les imaginations. Seul, accoudé sur l’avant du bateau, sourd à tous les mouvements et à tous les bruits, je regardais se dessiner petit à petit la ville à qui j’allais demander un refuge, l’oubli, et peut-être une rénovation. Maintenant un abîme me séparait de tout ce qui m’avait aimé, un abîme que je croyais ne pouvoir plus jamais franchir. À quoi bon ? On ne met pas à plaisir onze cents lieues entre sa patrie et soi, et quand on a eu la force de faire un pareil voyage malgré toutes les peines morales et physiques, on ne songe guère à le recommencer. Je croyais l’arrêt de ma vie désormais irrévocable, et ma condamnation prononcée sans retour.

J’étais parvenu à ce rivage lointain, épave brisée, reste mutilé et sanglant d’une vie sans cesse portée d’aventures en aventures. À cet âge où la plupart des hommes ont trouvé une carrière définitive ou du moins une base pour le prochain édifice de l’avenir, moi, proscrit volontaire, j’errais encore et j’allais demander à l’inconnu de nouveaux mystères et sans doute aussi de nouvelles douleurs. Ah ! seulement deux mois auparavant, je n’aurais pas cru devoir être ainsi jeté en proie à de nouveaux souffles du destin ; j’avais tout fait de cœur et de tête, pendant plusieurs années, pour prévenir le retour des orages ; je m’étais assis à l’ombre d’une espérance bien chère, et j’avais cru que cela me suffirait pour donner un objet désormais bien déterminé à tous mes travaux ; j’étais las des secousses et des ballottements continuels d’une vie que rien n’avait pu ni fixer ni contrôler.

Malgré tous les désenchantements, j’avais encore assez de jeunesse pour abandonner toute mon âme aux illusions du sentiment et de l’idéal ; il me restait tout ce qu’il fallait pour construire, même avec les matériaux flétris d’une existence désabusée, un avenir digne encore de mon ambition et des espérances que l’on fondait sur moi. Soudain, en un jour, tout s’était écroulé ; il y a des hommes marqués d’un sceau fatal, et le noir génie ne les abandonne jamais. Près de toucher au rivage, une tempête m’en arrachait tout à coup sous un ciel plein d’azur et de promesses.

Repoussé, désespéré, convaincu enfin que le bonheur, ou du moins le repos, ne m’offrait qu’un mirage et que toute les déceptions se hâteraient de me frapper l’une après l’autre, je m’étais enfui, ne demandant plus rien à la Providence, ni à l’espoir, ni à ma propre volonté. Je me sentais mort avec toutes les apparences de la vie, et le quelque bruit qui se faisait autour de mon nom résonnait en moi comme les coups frappés sur une tombe muette.

À quoi bon donner au public et à mes amis le spectacle d’une chûte aussi profonde et d’un désenchantement si inattendu, si inexplicable qu’on l’eût pris pour une dérision ? J’étais donc parti, cadavre pensant, agissant, qui n’avait plus de conscience que pour souffrir, et à qui le souvenir restais seul pour arroser de larmes le sépulcre de l’âme. J’arrivais à San-Francisco brisé, accablé de fatigue, tellement vaincu par la souffrance que je me demandais sincèrement combien de jours il me restait à vivre. Cette belle ville, cette splendide nature, cette baie glorieuse, coupée de promontoires hardis…… que m’importait tout cela ? Est-ce qu’il est quelque chose de beau pour celui qui n’a plus que le regret, et quelles magnificences de la nature peuvent arrêter ou sécher une seule larme ? En débarquant avec le flot des passagers joyeux, agités, impatients de revoir leurs amis, leur serrant la main avec transport, retrouvant les uns une patrie, les autres l’objet de longues convoitises, ce que j’éprouvai je ne puis le dire, je n’ai plus de pensée pour cela, et toutes les paroles seraient stériles ou vides.

Je pris machinalement l’omnibus qui menait à l’hôtel, je traversai plusieurs rues brillantes, animées, où la lumière se déversait comme un ruisseau d’argent, je vis pour la première fois cette foule bigarrée, si diverse, si curieuse, si remuante, qui remplit jour et nuit la ville la plus cosmopolite au monde, et j’arrivai au bout d’un quart-d’heure à un somptueux édifice, situé dans la plus belle rue de San Francisco. C’était le Lick House, où j’allais m’installer et attendre… quoi ? je n’en savais rien, car je n’avais ni ambition, ni but, ni désir ; il me semblait n’être plus qu’une machine obéissant à une impulsion inconnue, mais fatale, irrésistible.

Je montai et pris ma chambre qui donnait sur un vaste carré de l’hôtel ; il n’y avait donc devant moi ni vue, ni horizon, rien que la morne silhouette de quatre murs percés de croisées. Lorsque je me vis seul, bien seul dans ce tombeau, et que je pensai que vraiment douze cents lieues me séparaient de ma pauvre patrie, de mes amis, de ma famille perdue sans retour,… Oh ! pardonnez-moi, vous tous qui me lisez, pardonnez-moi si tant de faiblesses viennent à chaque instant interrompre le cours de mon récit… en ce moment le monde se déroba sous moi, des ténèbres poignantes m’enveloppèrent de toutes parts, le vide immense, le vide affreux s’entr’ouvrit brusquement, je m’affaissai sur mon lit, et là, un torrent de sanglots comme jamais n’en versa âme humaine jaillit de ma poitrine brisée.

Hélas ! où étais-je donc, moi qui, quelques semaines encore auparavant, croyais l’avenir si sûr et tenais sous ma main de si faciles espérances ? Perdu, isolé comme le dernier des hommes au milieu d’un monde absolument étranger, il ne me restait aucune ressource, pas même celle de l’amitié pour les mauvais jours, pour les épreuves qui sans doute ne tarderaient pas à naître. C’était donc pour cela que j’avais, depuis deux ou trois ans, ramassé péniblement les ruines encore intactes de mon passé pour en refaire une vie nouvelle ! C’était pour cela que j’avais tant subi, tant lutté, tant vaincu de préjugés, tant remonté de courants ! C’était pour cela que je m’étais détourné des portes désormais largement ouvertes pour moi dans mon pays, c’était pour venir entre ces quatre murs nus, froids, sans un souvenir, sans un regard, et d’où peut-être je ne sortirais jamais !

Cette heure fut pour moi la plus terrible depuis mon départ du Canada. Tant que j’avais été secoué, emporté dans le chemin de fer, le bruit et le spectacle toujours nouveau avaient pu de temps à autre m’étourdir ; mais maintenant, j’étais seul, seul dans le silence, dans la nuit et dans l’exil.

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Eh bien ! j’ai traversé cette heure comme bien d’autres depuis, et c’est aujourd’hui seulement que je sais tout ce qu’il y a encore de vigueur et de ressources dans une vie que l’on croit à jamais détruite.




DEUXIÈME PARTIE.


I.


L’hôtel où j’étais descendu était tout simplement princier ; il m’arrive de faire de ces plaisanteries. Quand le destin m’assaille outre mesure et que je n’ai plus d’autre ressource, je le stupéfie par quelque boutade qui le met en déroute. C’est le système de Gavroche. Il n’y a pas de philosophie qui vaille un pied-de-nez, et la chiquenaude est la plus grande des forces.

Il y a dans San-Francisco trois grands hôtels qui sont des édifices étonnants. Rien, dans les autres villes américaines, n’approche de ce luxe et de cette splendeur : ces trois hôtels sont le Grand, l’Occidental et le Lick. On y marche sur des tapis bondés qui étouffent le bruit des pas ; on y est enveloppé dans une atmosphère de velours et de draperies flottantes qui ont l’air de vouloir vous porter ; les salles et le passage principal sont peints à fresques ; la salle à dîner resplendit comme un vestibule de l’Éden. L’ampleur et les dimensions sont en proportion du luxe ; le grand escalier du centre est monumental, et il y a des centaines de chambres donnant toutes sur de larges et lumineux corridors. Évidemment le propriétaire du Lick House devait être un demi-dieu couvert d’une armure d’or, peu accessible, si ce n’est peut-être, par curiosité, à des voyageurs venus de très loin, et je calculais que douze cents lieues constituaient peut-être une distance raisonnable. Dès lors, j’eus une idée fixe ; connaître à tout prix ce mortel surhumain, lui faire apprécier mon éloquence, et l’amener par la force des choses, sinon par celle de la parole, à quelque concession qui lui fît honneur.

Mais avant d’aller plus loin, je veux de suite faire connaître San-Francisco à mes lecteurs dans tous les détails que j’ai pu saisir, avec toute l’observation que j’ai pu mettre en cinq jours seulement que j’y suis resté.

San-Francisco est bâti à peu près en amphithéâtre sur des collines sablonneuses de plusieurs centaines de pieds de hauteur. Ses rues sont droites comme celles de toutes les villes américaines, ce qui détruit en grande partie l’effet de la situation et choque l’œil du voyageur qui s’attend au pittoresque dans toute sa liberté. Cette ville de cent-soixante-quinze mille âmes aujourd’hui, n’avait qu’une maison on 1835. Son climat est le plus beau qui soit au monde, remarquable par son uniformité, la température ne variant que d’environ dix degrés dans tout le cours de l’année. On n’y distingue guère que deux saisons, la belle saison et la saison pluvieuse. Celle-ci commence avec le mois de novembre et finit avec le mois d’avril ; mais la pluie ne tombe guère que la nuit, de sorte que les jours restent beaux et clairs, avec une température moyenne de cinquante-quatre degrés. En janvier, toute la Californie est couverte de fleurs, et au mois de mai les céréales commenceront à mûrir. Durant toute l’année les nuits sont fraîches. À San-Francisco, vers quatre ou cinq heures de l’après-midi, la brise de la baie s’élève et de légères brumes courent dans l’air jusqu’à l’aurore du lendemain. On voit alors les hommes revêtir le pardessus et les dames s’envelopper les épaules dans d’élégantes fourrures.

Grâce à un climat aussi favorisé du ciel, l’activité et le mouvement de San-Francisco se prolongent bien avant dans la nuit. C’est la ville américaine qui ressemble le plus sous ce rapport aux villes d’Europe : l’heure où l’on voit le plus de monde dans les rues principales est entre onze heures et minuit, à la sortie des théâtres, de l’opéra et des restaurants. C’est alors que toute la gent fashionable déborde sur les trottoirs au milieu de torrent de lumière : les hôtels, les cafés, les restaurants, les saloons resplendissent. Ce qu’il y a de saloons et de débits de tabac dans San-Francisco est inimaginable ; on les trouve à chaque vingt-cinq ou trente pas. La Californie produisant sa propre bière, ses vins et son brandy, ces boissons coûtent moins cher que dans le reste des États-Unis. Pour dix cents on a un verre de tout ce qu’on peut désirer ; mais, chose singulière, rien ne coûte moins de dix cents, si ce n’est le lager beer, l’unique lager qui en coûte cinq. Le Californien ne s’amuse pas à compter des sous, d’autant plus que chez lui les cents américains n’ont aucune valeur et ne sont pas reçus.

Voici quelque chose qui va surprendre le lecteur. Dans un État de l’Union Américaine, la monnaie légale, le papier des États-Unis n’est d’aucun usage ! les Californiens ne se servent jamais que d’or ou d’argent, ils ignorent les greenbacks. On ne serait pas admis parmi eux à payer quoi que ce soit avec du papier. Celui qui voudrait se prévaloir de la loi et forcer son créancier à recevoir des greenbacks, aurait peut-être raison devant les tribunaux, mais il serait perdu dans l’opinion. Si vous n’avez que du papier, hâtez-vous de le faire changer chez le premier courtier venu ; vous recevrez indifféremment de l’argent ou de l’or, l’argent ne subissant qu’un escompte d’un demi pour cent. L’état qui produit à profusion tous les métaux précieux, peut, à bon droit, se passer d’une monnaie fiduciaire soumise à toute espèce de fluctuations.

Les maisons de San-Francisco sont en brique ; beaucoup sont en bois, surtout les belles résidences éloignées du centre des affaires : d’autres sont en fer peint. Il n’y a qu’un seul édifice en pierre dans toute la ville, c’est la Bourse. La raison en est qu’il n’y a pas de carrières jusqu’à une grande distance dans l’intérieur : pour bâtir la Bourse, on a fait venir de la pierre de Chine ; mais comme les pierres de l’édifice étaient taillées et numérotées d’avance, on a dû faire venir en même temps les ouvriers qui les avaient préparée, pour qu’ils les plaçassent eux-mêmes. Si la plupart des maisons sont en brique, ça ne se voit guère, attendu qu’on recouvre généralement la brique d’une couche quelconque, que l’on peint ensuite de façon à lui donner l’apparence de la pierre de taille. Les habitants de San-Francisco n’ont pas l’air de tenir essentiellement à l’éclat extérieur de leurs bâtisses, si ce n’est pour leurs écoles dont ils sont particulièrement fiers, et qu’ils dotent à qui mieux mieux avec une émulation jalouse,

Les loyers sont énormément chers, et cependant les hôtels, les restaurants et les cafés pullulent. C’est que la vie, à San-Francisco, comme dans les villes européennes, est presque toute extérieure ; le chez-soi est secondaire, le San-Franciscain étant généralement un homme venu d’ailleurs, dont l’existence, toujours à la poursuite de la fortune, est d’une activité incessante. Sa ville ne lui offre pas de traditions et l’idée de famille n’y est encore qu’en germe. Vous entendrez des gens qui ont vécu dix, quinze ans à San-Francisco, dire qu’ils n’y sont qu’en passant, et que bientôt ils retourneront chez eux. Mais ce bientôt ne vient presque jamais, tant l’homme, une fois lancé à la poursuite de l’or, ne peut plus s’arrêter dans cette course. Le californien ne s’aperçoit pas des années qu’il vit ; il n’en a pas le temps ; il les dévore et en est dévoré lui-même, et lorsqu’arrive le terme, il tend encore la main vers l’avenir doré. Les français surtout, qui vont en Californie, n’ont pas la moindre idée de séjour, et cependant ils y meurent presque tous, après de longues années passées dans l’accumulation des richesses.

De tous les français émigrés aux États-Unis, ce sont ceux de San-Francisco qui ont le mieux prospéré. Ils sont au nombre d’environ quatre à cinq mille, dont une bonne partie est riche et quelques-uns cinq à dix fois millionnaires. Ils sont généreux, paient de leur bourse dans toutes les occasions, et souscrivent surtout pour la France avec une libéralité passée en proverbe qui fait voir combien le patriotisme est obstiné et survit à tout dans l’âme du français.

Ce sont eux qui ont fondé les plus beaux restaurants et cafés de la ville et qui ont inculqué à San-Francisco les mœurs et les habitudes de leur pays. Mais ils n’ont aucune prétention à y former un groupe à part, comme ils le font à New-York et dans d’autres villes américaines. San-Francisco étant une ville essentiellement cosmopolite, formée des éléments les plus nombreux et les plus divers, il ne saurait y exister de distinctions nationales ; tous les groupes se confondent dans l’ensemble et chacun n’est qu’un passant au milieu d’autres passants courant sur une mer de sable.

Rien ne frappe comme ce caractère nomade imprimé en quelque sorte sur la physionomie de chaque habitant de San-Francisco ; il semble aussi étranger dans sa ville que celui qui y est arrivé de la veille. Il va et se déplace sans cesse, court dans l’intérieur ou suit le littoral de la Californie où partout l’appellent des affaires et des entreprises ; il semble ne garder San-Francisco que comme un pied-à-terre, comme une base d’opérations où il vient de temps à autre pour se procurer tout ce dont il a besoin ou tout ce qu’il désire. Les hommes de toutes les parties du monde se donnent incessamment rendez-vous dans cette ville unique qui offre des types à profusion ; mais il ne faut pas y avoir l’air de s’étonner de quoi que ce soit, attendu qu’on passerait son temps à s’étonner et qu’on aurait l’air naïf. Il n’est pas permis à San-Francisco de trouver rien de curieux, parce que tout y est curieux et que le lendemain varie déjà d’avec la veille.

Les Chinois y abondent ; on dirait qu’ils forment la grande moitié de la population ; ils remplissent les petites industries, celle du blanchissage surtout dans laquelle ils sont passés maîtres. À chaque coin de rue presque, vous trouvez une petite blanchisserie chinoise où 7 à 8 hommes, jour et nuit, lavent, empèsent et repassent. Chose singulière ! on voit rarement des chinoises dans les rues ; que font-elles ? je n’ai pas eu le temps de l’apprendre ; mais toujours est-il que la vue continuelle de mon sexe, même sous la forme nouvelle et fantasque d’un chinois, commençait à m’agacer, lorsque, tout à coup, quarante-huit heures au moins après mon arrivée, je vis passer une créature quelconque avec deux longues tresses de cheveux pendant jusqu’aux genoux de chaque côté de la tête. Son costume différait peu de celui des chinois que j’étais habitué à voir ; le pantalon seulement avait plus d’ampleur, la jaquette était plus large, le pied beaucoup plus petit et la figure moins écrasée. C’était une chinoise…… enfin ! Je regardai cette fille du Céleste Empire, qui avait déjà le dos tourné et qui fuyait sans se rendre compte de l’intensité de mes regards qui la parcouraient en tous sens. Sans ses deux tresses de cheveux j’aurais passé droit, mais que faire devant cette révélation inattendue ? Je n’en étais pas encore à m’écrier : « Voir une chinoise, et puis mourir ! » mais j’avoue que je désirais vivement en avoir le cœur net, et que ce n’était pas trop de la vue d’une seule chinoise contre tant de chinois dont je commençais à être blasé. Du reste, c’est la seule que j’aie aperçue ; mais j’ai appris ensuite que la seule différence apparente qui existe entre le chinois et la chinoise est dans les deux tresses de l’une et la queue de l’autre. Cela suffit probablement, mais il est bon d’être prévenu. Un dernier détail. Ces deux tresses s’appellent des ailes et sont portées dans toute leur longueur, tandis que le chinois remonte ordinairement sa queue et la roule en toque sur le derrière de la tête comme un épais chignon.

J’ai parlé plus haut d’hôtels et d’édifices publics. Il n’est pas permis à ce sujet de passer sous silence le nouvel hôtel-de-ville en voie de construction. C’est quelque chose de merveilleux qui fait voir la richesse et la libéralité des citoyens de San-Francisco : cet édifice ne coûtera pas moins de dix millions et aura la forme d’un triangle ; l’un des côtés de ce triangle aura huit cents pieds de front, l’autre six-cent-soixante, et le troisième cinq cents. Le corps de l’édifice aura une hauteur de quatre-vingt-dix pieds et sera surmonté d’un dôme, de clochetons et de flèches, en même temps que flanqué de tours d’une structure vraiment monumentale ; le dôme, entre autres, aura une circonférence de deux cents pieds et sera supporté par douze colonnes massives en fer d’une hauteur de soixante pieds, à partir du deuxième étage. Tout le milieu de l’édifice sera laissé libre depuis le rez-de-chaussée jusqu’au sommet de la voûte, une hauteur de 120 pieds, et l’on y pénétrera par un large vestibule circulaire d’un diamètre de 80 pieds débouchant à un portique de vingt-cinq pieds de largeur. Cet hôtel-de-ville est l’orgueil des San-Franciscains, et c’est la première chose qu’ils montrent à l’étranger surpris des dimensions et du luxe d’un pareil édifice dans une ville si jeune et comparativement si peu peuplée.

Quant aux hôtels, c’est un autre sujet d’étonnement. Il y en a trois principaux que j’ai nommés ci-dessus ; mais à part ceux-là, il y en a une quantité d’autres de deuxième et de troisième classe, et ainsi de suite jusqu’au boui-boui de l’émigrant sur les quais. Les trois hôtels de premier ordre se touchent presque, et il s’en bâtit un quatrième à deux pas d’eux qui les rejettera tous dans l’ombre : à ce compte, il faudra que ce soit un palais des mille et une nuits. On se demande à la vue de ces immenses et somptueux édifices ce qui peut les alimenter et les entretenir dans un luxe pareil. San-Francisco n’est en somme qu’une ville de 175,000 âmes, et les voyageurs qui y viennent, tout nombreux qu’ils soient, ne le sont pas encore cependant assez pour justifier tant de millions jetés dans une industrie qui doit avoir des bornes.

Piqué de curiosité à ce sujet, je m’informai directement au propriétaire du Lick-House, que j’avais réussi à aborder : « Les grands hôteliers de San-Francisco, me dit-il, ne font pas d’argent, tout au plus deux ou trois pour cent. Mais comme ils ont déjà leurs capitaux placés dans toutes les entreprises de la Californie, dans les compagnies de tout genre qui ont un objet sérieux, et qu’il leur en reste dont ils ne savent que faire, ils construisent des hôtels en vue de l’avenir. Ce qui, aujourd’hui, ne donne que deux pour cent, en donnera vingt dans dix ans. Il s’agit de bâtir notre ville, et c’est là un des moyens que nous employons.

— Comment ! lui dis-je, vous êtes à ce point millionnaire que tous les grands travaux qui se font dans un pays merveilleux comme le vôtre ne vous suffisent pas et que vous avec encore de l’argent dont vous ne savez que faire ? Eh morbleu ! avec ce que vous a coûté le Lick-House, on pourrait faire chez nous le chemin du lac St. Jean… Le Canada ! voilà, par exemple, un pays où vous trouveriez à placer vos capitaux…

— Oui, il en est ainsi, reprit mon propriétaire, et ce n’est pas tout. Savez-vous que tous les ans je donne vingt à trente mille dollars aux institutions de la ville, à part tout ce que je me laisse prendre pour une foule de petites charités que je ne compte pas et qui me coûtent bien de dix à quinze mille dollars ? »

Que pouvais-je dire ou demander de plus à un pareil homme ? Je m’inclinai profondément, en murmurant à part moi combien était heureux le pays dont les institutions méritaient un pareil dévouement et un pareil enthousiasme. Le Canada était alors à dix mille lieues de ma pensée.


II


On ne s’attend pas sans doute à trouver dans une ville qui date de trente ans à peine beaucoup de monuments, de curiosités historiques ou d’antiquités. Cependant, si l’on se donne la peine de gravir l’amphithéâtre de sable qui domine la ville et qu’on pousse droit devant soi vers le rivage opposé du Pacifique, on arrive à une vieille construction âgée exactement d’un siècle, et qui n’est autre que la célèbre Mission Dolores. Mais pour y arriver, il faut passer à travers une brise glaciale qui souffle tous les jours de la mer, et qui soulève des nuages de sable tout autour de soi.

Cet établissement a été fondé en 1775 par des missionnaires espagnols qui, pendant soixante ans, exercèrent une autorité presque absolue sur les indigènes sauvages de la Californie. À son époque de gloire et de prospérité, la Mission possédait jusqu’à soixante-seize mille têtes de bétail, trois mille chevaux, huit cents mules, quatre-vingt mille moutons, cinq cents paires de bœufs à labour, cent-quatre-vingt mille boisseaux de froment et d’orge, et pour soixante-quinze mille dollars de marchandises.

C’étaient là des missionnaires qui gagnaient le paradis par un chemin assez agréable : heureusement que les flots de poussière qui les enveloppaient sans cesse leur rappelaient l’origine et les fins dernières de l’homme ! !………

La plus grande partie de cette immense fortune fut confisquée jadis par le gouvernement mexicain, de sorte que lorsque la Californie devint partie intégrante de l’Union Américaine, en 1848, il ne restait de l’antique Mission que l’édifice proprement dit, avec ses murs en adobe, l’église qui était contigüe et le terrain qui l’entourait. C’est ce qu’on peut voir encore aujourd’hui, malgré que le temps ait détaché du vêtement de l’édifice bon nombre de pièces d’adobe, sorte de brique faite avec de la terre pétrie, séchée et durcie au soleil.

Plus loin, en revenant vers la ville, on atteint les Woodward Gardens, jardins zoologique et botanique, où se trouvent en outre une galerie des arts et un musée ornithologique.

Je ne crois pas qu’il existe au monde rien d’aussi complet en son genre. Sans doute qu’il faut laisser de côté les grands musées et les jardins publics de l’Europe, où depuis des siècles la science rassemble toutes les variétés possibles des trois règnes de la nature ; mais rappelons-nous que le jardin Woodward est une propriété privée ouverte au public seulement depuis 1866, et que déjà il renferme, par le nombre et le choix des espèces, de quoi faire l’orgueil d’une grande ville.

Il y a quatorze ans que M. Woodward a conçu la création de ce jardin, simplement pour embellir les environs de sa demeure. Mais entraîné bientôt par l’esprit d’entreprise des hommes de sa race et de son pays, il ne tarda pas à l’agrandir et à la meubler des sujets les plus curieux et les plus rares de l’histoire naturelle. Pour cet objet il fit creuser des grottes, des lacs, élever des collines artificielles, dresser une ménagerie et un aquarium, préparer des terrains pour les grands pachydermes de l’Asie et de l’Afrique, construire un musée de fossiles, un autre pour toutes les espèces d’oiseaux connus, une galerie de peinture, de sculpture, et enfin des serres chaudes où étincellent, sous les baisers d’un soleil toujours égal et le reflet ardent des vitres, les plantes les plus brillantes des deux hémisphères.

Ce jardin est une promenade en même temps qu’une étude, et l’on peut y passer des journées entières sans avoir tout vu. Il y a des retraites ombragées, parfumées et discrètes, pour le visiteur qui vient se reposer et recueillir ses notes, s’il appartient à la catégorie de ceux qui visitent pour apprendre. Il y a aussi une salle de musique, un grand café, et des fontaines et des bassins et des jets d’eau qui retombent sur des tapis de verdure émaillés des fleurs et des plantes les plus rares.

Le musée ornithologique surtout est des plus complets. L’aquarium renferme une variété fort curieuse des poissons, mollusques et zoophytes du Pacifique, et la ménagerie est peut-être aussi considérable que celle de Barnum lui-même : c’est une bonne partie de l’arche de Noé qui est enfermée dans ces boîtes à barreaux de fer où l’homme pourrait bien souvent prendre place au lieu du tigre ou de l’hyène. Oui, certes, je trouve qu’il y a un être encore plus féroce que le fauve le plus cruel, c’est l’homme qui l’emprisonne. Il m’est impossible quand je visite une ménagerie, de me défendre d’un serrement de cœur. Si la science a des droits, quels peuvent être ceux de la simple curiosité et que peut avoir à faire la science elle-même avec ces pénitentiaires d’animaux ?

Pour étudier les mœurs des bêtes, il faut les avoir libres sous les yeux. L’animal prisonnier se dénature, l’animal féroce surtout. Qu’est-ce qu’un aigle sur un perchoir ? L’immensité en prison, c’est la chose la plus triste, et j’ajoute la moins instructive qui soit. Cette énorme poésie des solitudes vastes prise au piège par l’homme, le hérissement orageux de la crinière du lion se heurtant aux planches d’une boîte de six pieds carrés, n’est-ce pas odieux ?

Quel sombre supplice pour le lion superbe, toujours indompté, que la canne d’un passant qui le taquine à travers les barreaux de sa cage ! Le désert en proie aux curieux, quelle ironie lugubre ! La prison pour les malfaiteurs, ça n’est pas déjà bien attrayant, mais que dire d’une prison qui collectionne ! En voyant ces grands muets effarés, qu’aucun dompteur ne parvient jamais à abrutir complètement, je me sens pris d’un attendrissement réel, et j’ai envie de consoler le tigre, d’embrasser le léopard.

Puisqu’il faut absolument des collections vivantes à la curiosité bête et cruelle, pourquoi ne pas les rendre instructives en plaçant l’animal enfermé dans un milieu où il puisse se ressembler davantage à lui-même ? Pourquoi ne pas lui creuser de vastes fosses, des antres profonds, un simulacre de solitude, où il puisse trouver la nuit qu’il aime au lieu de la foule qui l’ahurit ? Ce lion, condamné au soleil forcé, qu’on lui rende au moins son droit à l’ombre. Alors, vous le verrez moins peut-être, mais vous l’étudierez mieux. Il reprendra en partie sa vie et ses mœurs. Ce sera toujours un peu cruel, mais au moins ce ne sera pas tout-à-fait inutile.

Mais à quoi bon s’étendre là-dessus et que dire ? L’éducation de l’homme vis-à-vis de l’homme est à peine commencée, comment veut-on que l’éducation de l’homme vis-à-vis de la bête soit faite ?


III.


J’étais arrivé à San Francisco un samedi soir. C’est là mon sort ; le dimanche m’attend partout ; que je fasse cent milles ou douze cents lieues, je le trouve toujours au bout de ma route. Mais pour le moment je n’y songeais guère ; le contentement physique d’avoir enfin terminé le plus monotone et le plus fatigant des voyages me faisait oublier tout le reste. Revenu de ma première émotion, je me mis à contempler l’état de ma personne ; je ressemblais d’assez près aux Indiens que j’avais vus le long de la route. Le soleil vif, la suie, la poussière avaient imprimé sur moi et sur mes habits toute espèce de couleurs qui étaient devenues avec le temps comme des couches superposées sur mon épiderme. Je courus me jeter dans un bain où je restai deux heures à me frotter avec rage, mais c’est à peine si j’arrivais jusqu’à moi-même ; ce n’est pas en deux heures qu’on se débarrasse de neuf jours de poussière accumulée. Mes cheveux surtout étaient imprégnés jusque dans leurs racines, et j’avais beau plonger et replonger ma tête, je ne faisais que délayer sans enlever. Toutefois je sortis du bain réconforté et rafraîchi, mais encore loin du résultat voulu ; c’était à recommencer plus d’une fois. Il était alors onze heures du soir.

Je sortis ; les théâtres, les cafés, les restaurants vomissaient sur les rues leur élégante clientèle. Une troupe d’opéra française [2] faisait alors fureur et attirait la population de toutes les races. L’atmosphère était fraîche et la lumière joyeuse ; de tous les saloons, de tous les hôtels, on sortait et on y entrait à chaque instant ; c’était un va-et-vient bruyant et divers. Je regardais passer et repasser à mes côtés ce flot incessant ; j’allais jusqu’au bout d’une rue, puis je revenais. Je m’arrêtais et j’écoutais ; je cherchais quelque visage connu, quelque voix qui me rappelât un souvenir. Fût-il au fond d’un désert, l’homme prête ainsi l’oreille instinctivement : il ne peut pas se croire seul dans la solitude même, tant est poignante et répugnante la pensée de l’isolement absolu.

J’entrai dans plusieurs saloons et pris un verre chaque fois, j’allumai quatre à cinq cigares ; la marche ne pouvait me lasser, j’en étais au contraire insatiable ; mes membres roidis par neuf jours de chemin de fer se délassaient avec bonheur. Enfin, bien après minuit, le mouvement commença de s’apaiser, bon nombre de lumières s’éteignirent, les musiques des cafés-concert et des basements se turent, la foule s’amincit, puis se dispersa, et il y eut comme un silence pénible, semblable au rêve d’un sommeil agité.

Je songeai à rentrer chez moi. Chez moi, c’était chez tout le monde. Ce qui m’attendait au bout de ma course, c’était l’hôtel où deux à trois cents personnes, toutes étrangères, toutes indifférentes, avaient pris comme moi un domicile d’un jour. J’avais déjà vu beaucoup de choses dans ces deux heures passées sur les trottoirs. J’entrai, mais je ne sais quel froid me saisit subitement au cœur ; l’excitation fébrile avait disparu ; il me sembla en mettant le pied sur le marbre froid du vestibule de l’hôtel que je foulais les dalles d’une vaste tombe. Et, en effet, qu’était-ce pour moi que ce splendide édifice, sinon comme un décors somptueux à mon abandon ?

Je montai. Les vastes corridors étaient silencieux ; ça et là un bec de gaz affaibli jetait une lumière mélancolique à l’angle d’une allée ; presque tous les hôtes avaient regagné leurs chambres ; quelques fenêtres brillaient bien encore, mais aucun bruit ne se faisait entendre. J’arrivai au numéro 65 ; ce numéro, c’était chez moi. J’entrai, je ne savais pas au juste ce que je venais faire là. Une espèce de terreur vague, pleine de fantômes et d’images où se confondaient l’angoisse et les souvenirs, avait soudain envahi mon cerveau. J’allumai le gaz de ma chambre et j’attendis…… quoi ? que pouvais-je attendre ? Je ne sais. Il est des heures d’une angoisse telle que l’hallucination est irrésistible. Il me sembla que ma sœur était près de moi et qu’elle allait ouvrir ma porte pour se précipiter dans mes bras ; il me sembla que ma mère, que je n’avais jamais connue, écartait le plafond de ma chambre et venait doucement vers moi pour me prendre dans ses ailes : je revis la patrie absente, les amis perdus pour toujours, je prononçai quelques noms chers entre tous, des noms que ma pensée retenait quand même, et que mes lèvres ne peuvent désapprendre, et puis......... je ne sais, je ne me rappelle pas...... un bourdonnement subit emplit mes oreilles et la nuit tomba sur mes yeux. Mon corps épuisé et mon cœur brisé succombaient : quand je revins à la vie, lentement, il me sembla que tout oscillait autour de moi, je me sentais porté comme sur un navire flottant ; puis quand j’eus recouvré tout-à-fait connaissance, je me trouvai étendu sur le parquet de ma chambre avec des filets de sang déjà caillé le long de mes joues. Je regardai avec peine ma montre ; il était deux heures. J’avais froid, un tremblement convulsif m’agitait des pieds à la tête et mon cœur battait à me sortir de la poitrine. J’étais pris d’une attaque formidable de la maladie qui m’avait inspiré à son début de si mortelles angoisses, et qui revenait subitement avec une violence rendue terrible par tant d’émotions répétées.

Ah ! quelle nuit affreuse ! Pendant deux heures je sentis les soulèvements répétés et violents de ma poitrine, que rien ne pouvait calmer ; je crus que j’allais mourir, mourir là, seul, loin de tous les miens, sans un ami pour entendre ma dernière parole !

Alors, je pris rapidement une feuille de papier et j’écrivis quelques mots ; mais ma main tremblante ne pouvait tenir la plume ; j’essayai de me mettre au lit, et l’instant d’après je me relevai ; aucune posture ne m’était supportable. Enfin vers le jour seulement, brisé, anéanti, je m’assoupis sur une chaise et trouvai quelques heures de sommeil. Quand je m’éveillai, la matinée était déjà avancée ; le soleil glissait de longues franges d’or sur les murs de l’hôtel et tombait comme une pluie sur les toits scintillants. La ville était pleine de murmures et semblait me convier à la fête éternelle de l’activité humaine. Je m’habillai à la hâte et je sortis.

Toute la journée du dimanche, je la passai à battre la ville ; chemin faisant, à droite et à gauche, et dans un café français que je venais d’adopter, je pris des renseignements.

J’avais cinq à six lettres de recommandation extrêmement flatteuses et qui m’eûssent beaucoup servi, je n’en doute pas, mais déjà je commençais à ne plus me soucier de leur utilité.

Quand j’étais parti du Canada, je m’étais dit machinalement, et comme pour avoir une raison, que je tirerais au moins le plus grand parti possible de mon voyage et que je me caserais aisément au Courrier de San-Francisco, un journal qui a fait gagner quelques centaines de mille dollars à son propriétaire. Mais maintenant, une fois arrivé, après vingt heures à peine passées dans cette ville étrangère, sans un ami, sans même un compagnon de circonstance, j’en avais déjà horreur ; j’essayai toutefois pour la forme, et sans la moindre intention d’en tirer parti, de présenter mes lettres de recommandation.

Après trois jours de démarches, d’allées et venues de toute sorte, j’en étais arrivé à découvrir que sur cinq personnes à qui je devais m’adresser, deux demeuraient bien loin de San-Francisco, une troisième voyageait dans le Pérou et les deux autres étaient en tournée dans l’intérieur du pays.

Restait le propriétaire du Courrier ; mais il était aussi absent. Je parvins à m’aboucher avec un des rédacteurs qui me mit complaisamment au courant de ce que j’aurais dû savoir plus tôt, c’est-à-dire que ce journal n’avait guère besoin de rédaction proprement dite, qu’il n’était à peu près qu’un résumé de faits et de nouvelles, un écho d’articles de France et une feuille d’annonces. Les français de San-Francisco le soutenaient libéralement, parce qu’ils tenaient à avoir un journal de leur langue, et surtout parce qu’il y a, dans l’intérieur de la Californie, un certain nombre de leurs compatriotes absolument sans nouvelles de la patrie et encore étrangers à la langue anglaise. C’est un besoin pour ces derniers qu’un journal français, mais ça n’en est plus un pour les résidants de la ville.

Au reste, il faut remarquer ceci. Les français, en quelque nombre qu’ils soient, qui habitent les villes américaines, ne constituent pas un groupe national. Ils se considèrent toujours comme à l’étranger, avec intention de retour, et ceux, bien rares, qui s’y fixent permanemment, s’américanisent, et n’ont plus guère souci que des deux grands journaux français de New-York, le Courrier des États-Unis et le Messager Franco-Américain.

Nous, en Canada, nous formons au contraire une véritable nationalité avec ses traditions et son histoire, possédant le sol, remontant à bien des générations en arrière ; nous avons la famille et le foyer, celui de nos ancêtres ; nous avons une littérature propre, qui nous est chère, qui exprime l’ensemble de nos idées, de nos habitudes, qui recueille et représente nos traditions ; nos journaux sont des organes et non pas seulement les échos d’une patrie lointaine ; enfin, nous sommes un peuple avec son caractère essentiellement distinct, un passé qui lui est propre, des affections et des aspirations qui nous tiennent étroitement liés. C’est pour cela que, chez nous, la littérature française a sa place marquée et même large parmi les autres éléments intellectuels ; elle remplit un rôle et elle a un avenir vers lequel elle marche en étendant de plus en plus ses ailes ; mais dans tout le reste de l’Amérique, il n’y a pas de nationalité française, ni peut-il y avoir par conséquent de littérature française.

Je m’étais donc trompé du tout au tout en croyant me faire une carrière littéraire à San-Francisco. C’est ce que me démontra du reste surabondamment le rédacteur avec qui j’étais entré en relations. Assurément, je n’allais pas me faire chercheur de nouvelles ou traducteur de dépêches. Toute chance de ce côté s’était donc évanouie pour moi en un clin-d’œil ; et, d’autre part, je ne voulais me faire ni garçon épicier ni commis à six piastres par semaine, ni mineur, ni mitron, ni blanchisseur dans une boutique de Chinois. Avec un capital de quelques cents dollars, j’aurais pu attendre peut-être, nouer des relations et arriver…… à quoi ? je me le demande encore et je ne vois rien.

Heureusement, je n’avais pas même cent piastres. Un ami d’enfance, établi à la Californie depuis des années, riche, et chez qui j’avais compté me rendre et passer quelques semaines, était précisément alors en Europe. Je me trouvai donc, au bout de trois ou quatre jours, dégarni de toutes mes espérances et ne voyant devant moi ni perspective, ni amis à faire, ni possibilité même d’arriver à quoi que ce fût.

Cependant j’avais fait, pour ma propre satisfaction, toutes les démarches et toutes les tentatives, mais sans aucun désir, je l’avouerai, de les voir réussir. À mes autres chagrins, la sombre nostalgie, ce mal poignant auquel il n’y a pas de remède et qui rend tout ce que l’on voit à l’étranger amer, douloureux, insupportable, était venue s’ajouter, et grandissait d’heure en heure dans mon cerveau déjà en proie à tant d’autres tourments.

La nostalgie, c’est comme le mal d’amour. À celui qui en est atteint, il faut la patrie absolument, de même qu’à l’amoureux il faut la femme qu’il aime. Tous les raisonnements sont puérils et tous les remèdes impuissants devant cette douleur que tout alimente et qu’une seule chose peut guérir instantanément, la patrie ou la femme. Ah ! qui pourrait dire jamais tout ce qu’il y a dans ces deux mots ? L’un et l’autre sont un monde et chacun d’eux suffit à remplir le cœur le plus infini dans ses désirs. La patrie, c’est l’ensemble de tout ce qui se rattache à l’homme depuis le berceau jusqu’à la tombe ; c’est le foyer, la famille, les amis, les douces habitudes de chaque jour, cette multitude de petites choses qui font comme partie de soi, et qu’on ne peut remplacer ailleurs. Dans la patrie, un arbre, un rocher, une rivière, un bocage, n’ont plus le même sens qu’à l’étranger ; ils vous parlent ; ce sont de vieilles connaissances intimes, habituées à vos rêveries et à vos confidences. Ainsi, les bois qu’on a vus dès l’enfance gardent comme un parfum de notre âme ; en eux nous nous sentons vivre et ils prennent de nous tous les jours quelque chose ; chaque rue de la ville natale est pleine de souvenirs aimés ; les pierres elles-mêmes nous parlent ; il n’y a rien qui soit indifférent et presque tout nous y est cher. Les amis sont un trésor dès longtemps acquis, que les circonstances et les orages de la vie peuvent nous dérober parfois, mais qu’on retrouve toujours tôt ou tard. À l’étranger, au contraire, les plus belles choses restent muettes, sans couleur, sans expression, sans une pensée pour soi ; on les regarde et on les admire peut-être, mais on ne les sent pas ; notre cœur n’est pas avec elles et on les quitte sans leur donner un regret, sans même songer qu’on les a vues. Rien ne peut remplir le vide qui s’est fait dans l’âme, qui grandit sans cesse et qui enlève le goût des choses les plus attrayantes. L’homme n’existe en vérité que par le cœur ; c’est le cœur qui fait la vie complète, cette vie que l’on sent avec toutes ses fibres, toutes ses veines et tous ses nerfs, sans plus rien demander à Dieu ni à la nature ; et c’est pour cela que la patrie ou la femme seules peuvent le satisfaire en le remplissant tout entier.

Jour et nuit j’errais de par les rues de San-Francisco sans pouvoir rester en place une heure ni m’arrêter à quoi que ce fût, sans pouvoir lire une ligne, devenu étranger à toutes les choses de ce monde, ne trouvant aucun intérêt aux plus grands événements, rongé d’ennui et cependant fuyant les distractions avec une sorte de terreur, regardant la foule se porter aux théâtres, à l’opéra, aux cafés, mais sans aucune envie de l’y suivre, mangeant à mon hôtel afin de dérober au temps vingt minutes deux ou trois fois par jour, puis repartant aussitôt, seul comme j’étais arrivé, sans dire une parole à qui que ce fût. Pour moi les hommes qui m’entouraient n’étaient plus des hommes, et ce que j’entendais dire regardait un autre monde. On m’a demandé depuis si les femmes de San-Francisco sont belles ; je n’en sais rien, je ne me rappelle pas même en avoir vues, mais ce que je sais, c’est qu’au bout de quatre jours passés de la sorte, la fièvre de mon cerveau était devenue si intense, si brûlante, qu’il me fut impossible de résister plus longtemps. En un clin-d’œil je résolus de retourner au Canada, comme une heure m’avait suffi pour me décider à en partir.

Je courus à mon hôtel frémissant d’impatience. Je ne me contenais plus. J’allais donc revoir mon Canada, mon beau St. Laurent qui n’a pas son égal au monde — je le sais maintenant que j’ai vu le Mississipi qui n’est qu’une guenille serpentante et le Missouri qui n’est qu’un grand égoût boueux. — J’allais retrouver ma famille, mes places d’eau, mes amis qui me riraient au nez en me serrant dans leurs bras, j’allais revoir tout cela, et avant deux semaines peut-être, moi qui n’étais parti que depuis quinze jours ! Était-ce croyable ? Je sautais dans ma chambre en préparant la malle que j’avais dépaquetée seulement quatre jours auparavant……… Mais tout-à-coup une question terrible se dressa devant moi, question à laquelle je n’avais pas songé dans le premier transport, fantôme menaçant qui me suit toujours en voyage et même souvent me harcèle au repos.

Rapide comme l’éclair, ce fantôme fondit sur moi…… J’avais seulement 90 dollars en greenbacks, et il en fallait 150 en or, rien que pour payer le chemin de fer, et une cinquantaine de plus pour pouvoir partir de San-Francisco et me nourrir en route. Déficit net, $130, et j’allais partir ! Alors, je rentrai profondément en moi-même ; c’est toujours comme cela qu’on fait lorsque l’argent manque. Il me fallait des ressources immédiates et je ne connaissais personne. Chaque jour de plus passé à San-Francisco m’aurait épuisé davantage. Je m’arrêtai à ce plan-ci, qui n’est pas absolument neuf, mais qu’il faut toujours répéter dans des circonstances semblables.

J’avais emporté en quittant le Canada, avec l’idée que je n’y reviendrais pas de sitôt, toute une malle supplémentaire contenant les restes d’une prospérité relative. Il y avait là des trésors d’habillement et de chaussures, peut-être modestes en Canada, mais d’un prix réel dans la Californie où tout est si cher à l’exception des vivres et des liquides. Pour la première fois depuis mon départ, j’entr’ouvris cette malle respectable où s’étageaient chaudement les plus nobles pièces de ma garde-robe, surmontées d’une rangée de talons qui avaient l’air de vouloir les protéger. Je contemplai longtemps cet ensemble de tant de souvenirs, qui m’apparaissait tout-à-coup avec une éloquence muette, plus vive que celle de la parole ; il me fallait faire un sacrifice parmi ces seuls compagnons de mon voyage qui ne m’avaient pas quitté, et dont quelques-uns me rappelaient des heures ineffaçables. Ma pauvre malle m’avait suivi partout, et j’allais la dépouiller afin de revenir sans elle ! Je pouvais faire un choix peut-être, mais je n’en eus pas le courage ; je la fis porter tout entière chez un marchand de vêtements d’occasion, et la débattis pas par pas, pouce par pouce, avant de pouvoir la livrer.

Elle me rapporta quarante dollars. C’était bien peu, mais cela représentait sept cent milles de chemin de fer ; cela me rapprochait de la patrie de près de deux cent cinquante lieues. Pour me retrouver avec les miens, pour entendre une parole amie, pour revoir les lieux où mon âme était restée tout entière et que la distance ne pouvait arracher au souvenir, j’aurais sacrifié les objets les plus chers, j’aurais vendu ma liberté, je me serais fait misérable et j’aurais accepté toutes les hontes.

À vingt ans on est chez soi partout. La patrie est un nom qu’on ne connait que par les livres ; l’avenir est si long devant soi ! et l’on brûle d’envie de voir, de connaître, de courir de par le monde. On se fait aisément de nouvelles habitudes ; le passé n’a pas de traces, les souvenirs n’ont pas eu te temps de prendre racine, d’envahir, de dominer le cœur qui a gardé toute son indépendance et toute sa force. Mais à trente-cinq ans, on a atteint l’âge où l’on n’oublie plus, où l’avenir est déjà à moitié entamé, et où ce qu’il en reste ne suffit pas à rien effacer, encore moins à édifier à neuf. L’avenir, à cet âge, ne présente que des images décolorées et des illusions sans rigueur où l’âme n’apporte plus ni foi, ni ardeur, à peine un vulgaire intérêt qui a pris la place des sentiments élevés.

Je revins à mon hôtel et j’obtins du propriétaire une réduction de moitié sur mon compte en ma qualité de journaliste. Il me restait assez d’argent pour me rendre jusqu’à Cheyenne, dans un wagon de première classe, plus une trentaine de dollars d’argent de poche pour les besoins de la route. Arrivé à Cheyenne, j’aurais fait exactement la moitié du chemin qui me séparait de Montréal, et cela me paraissait à cette heure une perspective délicieuse. J’adressai immédiatement un télégramme à un ami dévoué de Montréal pour le prévenir de mon retour et lui demander de m’envoyer cent dollars à Omaha. Je calculais que cet argent arriverait avant moi, et qu’une fois parvenu à Omaha, je n’aurais qu’à aller le toucher et continuer ma route sans retard. Omaha, on se le rappelle, est à une journée de Cheyenne ; mais pour faire le trajet entre ces deux villes, je comptais prendre un train d’émigrants à prix réduit. La fatigue ne m’importait plus ; j’allais revoir la patrie et cela me donnait une force surhumaine ! Je méprisais d’avance la lassitude du corps, et les privations et les humiliations mêmes.

Le lendemain matin, à six heures, je prenais le ferry, je traversais à Oakland, et à sept heures, je montais de nouveau dans le « Central Pacific, » qui, cette fois, me ramenait dans mon cher vieux Canada qu’il me semblait avoir quitté depuis déjà longtemps.

Je fis les premières cent lieues sans presque m’apercevoir que j’étais parti ; j’avais en dedans de moi des ailes qui m’emportaient bien plus vite que la vapeur. Je traversai comme une flèche les beaux champs de la Californie en leur donnant à peine un regard ; je revis les Sierras-Nevada et je n’eus pas une émotion ; je me serais trouvé n’importe où avec la même indifférence, la même inconscience de ce qui m’entourait ; je ne pouvais regarder que devant moi, à huit jours de distance, la patrie qui semblait m’attendre ; tout le reste ne me paraissait qu’un mirage.

J’avais dû cette fois faire des provisions d’avance et j’avais mis dans une petite malle à la main du fromage, du saucisson, un morceau de langue, un pain et une bouteille de cognac. Cela devait me suffire jusqu’à Cheyenne. En ai-je mangé de ce ratafias ! Le deuxième jour j’en étais déjà malade ; il me semblait que je tournais rapidement en boudin, et que je ne verrais plus le Canada que sous la forme d’une tourtière. Mais je tins bon. Cependant ce n’était pas amusant que ces repas faits dans le coin le plus obscur que je pouvais trouver, à la dérobée, car j’étais réellement honteux, et comme j’avais oublié de m’acheter une fourchette et un couteau, j’étais obligé de mordre à même mon gros saucisson qui me rentrait jusque dans le nez et mon morceau de langue qui avait fini par ne plus avoir de forme. C’était ma bouteille de cognac qui en souffrait ! En effet, pour pouvoir digérer tant de carton mâché, il me fallait l’arroser violemment ; aussi, dès la fin du deuxième jour, ma bouteille était-elle évaporée et je dûs la renouveler à un prix fabuleux. Le côté moral de la question n’était guère plus réjouissant. Un homme qui voyage dans des conditions pareilles ne se fait pas d’amis ; en effet, il est difficile de traiter les gens avec du saucisson, et quand on a fait plusieurs repas de cette victuaille compacte, on devient tellement farouche et avide de viande fraîche qu’on prendrait volontiers une bouchée de son voisin.

Donc, le saucisson est antipathique aux relations sociales.



IV.


Nous avions fait environ deux cent cinquante lieues et n’étions plus qu’à quelques heures d’Ogden. Le train s’arrêtait à un village dont j’ai perdu le nom, et qui est, parait-il, le centre d’opération des joueurs de Monte, des dévaliseurs de toute espèce, de ces rowdies terribles des régions minières, dont il reste encore un certain nombre aujourd’hui, quoique l’exercice de leur profession devienne de plus en plus difficile.

Je descendais du train, suivant mon invariable habitude à chaque station, lorsque je me vis aborder avec une courtoisie particulière par un homme qui descendait, aussi lui, d’un des cars, et qui me demanda si je connaissais la localité et s’il pourrait s’y procurer une bonne bouteille de cognac. I don’t even know the name of the place, lui répondis-je : je suis aussi étranger ici que vous le seriez peut-être à Kamouraska ou à Lévis. — Lévis ! Lévis ! reprit mon personnage dont les manières me plaisaient réellement, quoique j’en fûsse un peu surpris, Lévis, c’est un nom canadien, cela, est-ce que vous seriez du Canada par hasard ? — Ma foi, repris-je, oui, un peu, beaucoup même, passionnément ; à ce point que j’en arrive et que j’y retourne…. — « Oh ! alors, faites-moi le plaisir de venir essayer le cognac avec moi ; nous allons causer cinq minutes de votre pays. »

Je m’exécutai avec grâce et suivis mon individu qui entra, indifféremment en apparence, dans le premier saloon qui se trouvait devant nous. Nous nous fîmes servir chacun un verre. Ce saloon n’avait pas une physionomie très-respectable, et j’en avais été frappé un instant, mais qu’est-ce que cela me faisait après tout ? Dans un petit village perdu de l’Utah, on aurait mauvaise grâce à s’occuper beaucoup des apparences. À une table près de la bar, était assis un homme presque déguenillé, qui remuait un tas d’or et laissait tomber en outre, à droite et à gauche autour de lui, à même une liasse de greenbacks, quelques billets de vingt et de dix dollars. Il semblait complètement ivre ; il parlait à tort et à travers avec une langue épaisse et roulait des yeux cailles en demandant à tout le monde du tirer aux cartes avec lui,

« Je me moque bien de perdre, s’écriait-il ; prenez, ramassez mon argent, je vous le donne…… Quand je bois, je bois pour six mois, vive Jupiter ! Je viens de faire cent lieues. Give me a glass of gin… » Et il allongeait ses longues jambes, se renversait en arrière, bavant, frappant le plancher de ses talons boueux. Mon compagnon, comme fatigué de ses instances, me dit à l’oreille : « Voici un gaillard qui va se faire dévaliser ici, c’est sûr. J’aime autant le soulager de quelques centaines de dollars en un tour de main, vous allez voir cela. » Et, sans prendre la peine de regarder l’effet de ses paroles sur ma physionomie, il prit les cartes. En moins d’une minute il avait gagné plus de trois cents dollars. Chaque carte tirée sur trois lui donnait raison. Je restais, malgré moi, cloué sur place, comme ahuri. À qui donc avais-je affaire ? Ce malheureux diable d’ivrogne allait perdre jusqu’à son dernier sou, si le train restait seulement cinq minutes de plus !

En ce moment, deux ou trois autres individus débouchèrent d’une pièce voisine. « Jouez-vous ? me dirent-ils. Venez, venez donc, vous allez gagner toutes vos dépenses de voyage. » Et ils m’entouraient, me pressaient, me sollicitaient de mettre qui dix dollars, qui vingt, qui trente…… etc…… j’étais abasourdi et je cherchais à me dégager. Mais le cercle se resserrait autour de moi. « By God, you must play, » dit l’un des hommes en me tirant violemment par le bras. Le prétendu ivrogne venait de se raffermir sur ses jambes et me lançait un regard clair, net et menaçant. « Je suis dans un coupe-gorge, pensais-je en moi-même ; je ne pourrai pas même prendre le train. Le temps d’arrêt expirait et je sentais une angoisse mortelle me serrer le cœur. J’étais en effet dans un de ces bouges terribles où se réunissent à certains jours et pour certains desseins les Desperadoes de cette région dangereuse. Je n’avais pas une arme sur moi, et puis, qu’en aurais-je fait contre cinq à six gaillards qui jouent tous les jours avec leur propre vie ? Heureusement, qu’en ce moment même, le conducteur du train passa devant nous, accompagné de deux voyageurs : il rejoignait le train qui allait partir. Je l’appelai vivement ; il se retourna, comprit sans doute, et s’avança jusqu’à la porte. J’étais sauvé ! Par un mouvement rapide, je me précipitai en dehors du bouge avec des jambes d’orignal et le cœur me battant comme une cloche.

Mon compagnon m’avait suivi et montait en même temps que moi dans le char-fumoir. Il avait repris ses manières affables et son langage agréable. Je voulus avoir le cœur net à son endroit et je pris un siège près de lui pour le faire causer. Il me parla de tous les pays du monde, m’interpella en allemand, en italien, en espagnol, pour voir si je connaissais ces diverses langues, écarta avec une habileté prodigieuse toutes mes questions, me ramenant toujours à quelque sujet nouveau, et me fit même la politesse d’un magnifique cigare que j’acceptai tout ahuri.

Une demi-heure après, le train arrêtait de nouveau pour dix minutes. Mon individu prit congé de moi sous un prétexte quelconque et descendit. J’allai dans le Pullman car prendre une bouchée et revins aussi vite que possible ; mais le compagnon avait filé ; il n’était plus trouvable. Alors, comme saisi d’une pensée subite et par je ne sais quel instinct monitoire, je portai la main à la poche de mon gilet. Elle était vide ! Vingt-cinq dollars, toute, toute ma fortune, s’étaient envolés ! Il me restait seulement cinq piastres que, par hasard, j’avais laissées dans ma petite malle. Pour atteindre Cheyenne il fallait encore trente heures de marche, d’où vingt-quatre heures de plus pour atteindre Omaha. Je n’avais un billet que pour Cheyenne, et de lit que jusqu’à Ogden où nous allions arriver dans quatre ou cinq heures. Pour aller de Cheyenne à Omaha, je m’étais, pourvu heureusement d’un ticket d’émigrant ; mais les trains d’émigrants mettent deux jours à faire ce trajet que le train de la malle fait en vingt-six heures. Je me trouvais donc n’avoir que cinq dollars à neuf cents lieues de mon pays, et cela en plein désert, avec la perspective de trois jours de chemin de fer avant d’arriver à l’endroit où je comptais toucher de l’argent pour continuer ma route.

Dire que mille pensées poignantes se précipitèrent à la fois dans mon cerveau, serait inexact. Pour le moment, je restai froid comme un bloc de pierre. Je savais d’avance que si quelqu’un devait être volé sur le train, ce serait moi. Le guignon ne m’offre plus rien d’imprévu ; j’ai reçu tant de coups dans ma vie que j’en ai pris l’habitude. Quand je sors sain et sauf des circonstances les plus ordinaires, j’ai toutes les peines du monde à me remettre de mon étonnement. Sans doute il y avait là des millionnaires qui eûssent pu perdre vingt-cinq dollars comme moi j’aurais perdu une épingle ; mais ça n’eût pas été dans les règles, et je n’aurais pu reconnaître le sort qui m’eût épargné seulement une fois

Contre ce coup de massue j’essayai de faire bon cœur ; je me dis que je me nourrirais de pain, de fromage et de lait pendant trois jours, et qu’une fois arrivé à Omaha, je serais sauvé. Le conducteur du train vint à moi ; « Savez-vous, me dit-il, quel est l’homme avec qui vous êtes allé prendre un verre à la dernière station ? C’est le chef de toute une bande de joueurs organisée pour dévaliser les voyageurs sur la route du Pacifique. Depuis un an nous essayons de le prendre en quelque délit flagrant qui le mette à notre merci, mais il nous échappe toujours. Voyez l’effronterie de cet homme. Il a été jusqu’à offrir à la compagnie du chemin de fer de lui payer trente mille dollars par an, à la condition qu’elle lui laisse exercer son industrie dans le train même ; mais comme il a été remercié, il en est réduit à attirer les voyageurs, comme il l’a fait de vous, dans quelqu’un des repaires qui sont sur la route. Il se fait de cette façon peut-être cent mille dollars par an ; il n’y a pas plus d’un mois, il a pincé un européen à qui il a fait perdre vingt mille dollars en une heure. Vous n’avez donc pas remarqué les placards affichés dans chaque wagon et qui prémunissent les passagers contre le péril qui les attend ? »…… et il me montrait des pancartes où était écrit en gros caractères cet avertissement que je n’avais guère remarqué, parce qu’il ne me semblait propre qu’aux gens qui ont de l’argent à perdre : « Beware of the card monté players, you will surely be robbed if you don’t » — Gardez-vous des joueurs de monte ; sinon, vous serez volé pour sûr ». — Mais je n’ai pas joué, m’écriai-je, je me suis trouvé pris inopinément dans une caverne de voleurs et ils ont vidé mes poches. Comment ? Je n’en sais rien ; mais toujours est-il que je suis rasé à net. »

Et je racontai mon histoire, j’expliquai à peu près ma situation.

Déjà bon nombre de passagers avaient appris ce qui m’était arrivé ; mais quand ils surent qu’il avait fallu si peu de chose pour me dépouiller complètement, ils commencèrent, du moins pour quelques-uns d’entre-eux, à me regarder d’un air de défiance. Je vis bien qu’ils me soupçonnaient vaguement d’être de connivence, peut-être, avec les bandits qui m’avaient pillé, et que toute cette affaire, petite en apparence, n’était qu’une comédie montée pour faire quelques victimes dans le train. « Est-ce qu’il va nous emprunter de l’argent ? avaient-ils l’air de penser. Il faut se défier de tout et de tous dans un pays pareil. Ces brigands de l’Ouest ont toutes les manières possibles de prendre les gens, et celui-ci en est peut-être un, plus habile que les autres, qui fait semblant d’être dépouillé afin qu’on vienne à son secours… etc… » Tels étaient les soupçons, je le sentais presque avec certitude, qui s’agitaient sur la figure de certains de mes compagnons de voyage ; et cette pensée de la réprobation et de la défiance outrageante s’ajoutant à tant de maux déjà subis et à craindre, fut pour moi bien plus cruelle, bien plus douloureuse que la perte même que j’avais essuyée.

On peut supporter le malheur, on ne supporte pas le mépris. Le premier n’est après tout qu’un accident du sort ; le second est toujours une humiliation, qu’il soit ou non mérité. En me voyant l’objet non avoué, mais presque évident de soupçons aussi injustes, je sentis comme une diminution de moi-même. À la série des regrets cuisants, des déceptions de toute nature allait succéder la série des humiliations, c’était trop sur une seule tête. Pendant plusieurs heures je restai silencieux, réfugié dans un coin du car, dévorant avec un serrement de poitrine ce nouveau souci qui m’atteignait jusque dans ma fierté la plus légitime, dans ce qu’il y a de plus sacré et de plus digne, l’infortune. Peut-être ceux qui me regardaient de cet œil oblique étaient-ils de tristes aventuriers enrichis par tous les moyens ; je le crois maintenant. L’honnête homme, l’homme de cœur réserve toujours son mépris, qui n’est souvent qu’une pitié hautaine, et qu’il considère comme un châtiment déjà trop grand pour l’objet qui l’inspire : le parvenu malhonnête ne peut avoir que des soupçons, mais c’est la première chose qui lui vient à l’esprit. J’aurais pu regarder du haut en bas ces écus vivants qui essayaient du superbe ; mais j’étais pauvre, j’étais absolument inconnu, je mangeais presque honteusement un morceau de pain quand eux ne se refusaient aucune des jouissances du voyage, et la première connaissance que j’avais faite, le seul homme à qui j’eûsse parlé, était précisément un bandit ! !

Je sentis et je mesurai toute la portée de circonstances pareilles, et, ne pouvant les dominer, je parvins à trouver juste assez de force pour m’y soumettre.

En passant à Ogden, je fis quelques provisions, et surtout de tabac ; j’en étais arrivé à un énervement tel qu’il me fallait fumer à outrance pour m’engourdir et trouver cette espèce de calme plein d’agitations sourdes qui deviennent fiévreuses au moment de la réaction. J’essayai de vendre quelques menus objets afin de me procurer un lit dans le Pullman jusqu’à Cheyenne, mais je n’en eus pas le temps, et je repartis de nouveau avec la perspective de passer trois nuits debout ou assis avant d’arriver à Omaha.

La première nuit, je la supportai tant bien que mal ; j’étais encore heureusement dans un wagon de première classe ; je dormis à peu près trois heures dans des postures que je dus changer dix fois, et le matin je m’éveillai bien avant tous les coqs de l’ouest. À deux heures de l’après-midi, nous devions être à Cheyenne. Je ne dirai rien de cette partie de la route qui n’offrit du reste aucun incident, et pas d’autres désagréments que de me rencontrer à toutes les stations avec mes anciens compagnons du Pullman car, et de les éviter de mon côté aussi réellement qu’ils avaient l’air de le faire du leur.

À Cheyenne, le train de la malle resta une demi-heure et me laissa. Quatre heures plus tard je prenais un convoi d’émigrants qui devait me rendre jusqu’à Omaha en un peu moins de deux jours.

Un train d’émigrants n’est pas précisément un train spécial. Il ne faut pas s’en exagérer la splendeur ni les agréments, encore moins la rapidité. Le train d’émigrants met quarante heures à faire le trajet que le train de la malle fait en vingt-six ; ainsi donc, le train que j’avais laissé allait arriver à Omaha quatorze heures avant moi. Et puis, je pensais que si, au lieu de me faire voler vingt dollars, je les avais encore en ma possession, j’aurais pu me rendre jusqu’à Chicago et me rapprocher ainsi de cinq cents milles de plus ! On va voir par la suite de ce récit qu’elle différence énorme cela aurait fait, mais je ne m’en doutais pas alors… Il fallait que j’épuisasse toutes les fatalités ennemies dans ce voyage qui, même en le supposant le plus heureux du monde, restait dépourvu pour moi de tout attrait et de tout contentement moral.

Le convoi que je montais ne contenait pas moins de cinq wagons remplis d’allemands et d’allemandes en cherche d’une nouvelle patrie, plus deux wagons pour les bœufs, un wagon de fret quelconque et un car à bagages. Je pris place entre les allemands et les bœufs, à l’extrémité du cinquième wagon.

Quand mes compagnons de voyage se furent installés comme moi, ils commencèrent, les uns à défaire leurs paquets, les autres à semer sur les banquettes de bois toute espèce d’effets mêlés de comestibles ; d’autres se déchaussèrent, dépouillèrent leurs épaules d’épais gilets pour les mettre sous leurs têtes, d’autres enfin se firent un oreiller de leurs femmes en allongeant les jambes sur leurs voisins. Les têtes et les pieds formaient une ligne à peu près horizontale, un niveau remarquablement uniforme, avec peu de différence d’aspect ; ces têtes carrées d’allemands sont, en effet, comme des talons de bottes.

Deux heures environ se passèrent au milieu d’un tohu bohu bizarre où s’accomplirent tous les actes ordinaires de la vie ; j’omettrai des détails pour le lecteur qui n’est pas trop avide. Déjà quelques-uns ronflaient, d’autres étaient littéralement encaissés dans des échafaudages de paquets, de boîtes et de paniers de provisions. Ils fumaient, ils crachaient ; ils suaient, ce qui était bien pire. Ces bons allemands étaient tous vêtus, sous une température de cent degrés, comme nous le sommes en hiver, avec des pantalons, des vestes et des gilets de grosse laine, et jusqu’à des cache-nez, oui, de véritables cache-nez roulés deux ou trois fois autour du cou, et dont aucun de ceux qui les portaient n’avait encore songé à se défaire. Tout cet amas de laine, entassé sur des corps fondants, s’en était rapidement pénétré et se dissolvait dans l’atmosphère du car avec une liberté que rien ne gênait, si ce n’est la concurrence que faisaient les émanations de bottes, de saucissons et de jambons presque confondus ensemble. Il y avait là un parfum que Dante n’eût pas dédaigné pour un des cercles de son enfer ; et remarquez bien qu’il y en avait pour quarante heures de ces émanations teutonnes sans autre remède que de s’établir sur la plateforme du car, ce qui était se mettre entre deux courants également chargés ; les bœufs en arrière et les allemands devant, il n’y avait pas d’échappatoire possible et l’on était fatalement asphyxié.

Ah ! je la connais aujourd’hui, l’odeur tudesque, et je m’explique bien des désastres de l’armée française dans sa dernière guerre. Combien de canons « Krupp » ont dû être chargés de bottes de fantassins ! C’est là une statistique qu’il serait curieux de relever et qui amènerait peut-être d’étonnantes révélations.

Je ne suis pas mort, non, c’est évident, mais ce n’est guère expliquable. On ne pourrait jamais dire ce qu’il y a d’élasticité dans un poumon d’homme, il faut des épreuves pareilles pour être révélé complètement à soi-même ; mais, grand Dieu ! combien il est préférable d’avoir une constitution délicate et de succomber plutôt que de résister à une telle expérience !

Tout à l’arrière du train il y avait un petit car que je n’avais pas remarqué, grand environ comme la moitié des autres wagons, et où, pour soixante-quinze cents de plus par nuit, on avait droit de s’allonger sur une espèce de banquette bourrée et couverte en cuir de rhinocéros. Il y avait huit banquettes semblables, probablement toutes plus dures les unes que les autres ; je ne voulus pas en essayer une seconde nuit ; je craignais qu’il ne me rentrât dans le corps quelque mâchoire de crocodile ou quelque tibia d’éléphant. Dans ce petit car, réservé à l’aristocratie des émigrants, il y avait pour boire une eau tiède, couleur de vase, et pour se laver une petite terrine en ferblanc, dans laquelle tour à tour cinq ou six allemands de haute origine vinrent se plonger le museau en se servant de la même serviette, qui n’était autre chose, je crois, qu’un restant de voile de navire désemparé. Je n’étais pas encore parvenu à ce degré de communisme et, du reste, à raisonner juste, je ne voyais pas pourquoi je me fûsse sali davantage.

Vous ne savez pas, lecteur, ce que c’est que de passer près de deux jours dans un état pareil. Je ne pouvais toucher à rien qui ne fût crasseux ou graisseux, et, par suite, j’en étais arrivé, à force de dégoût, à ne plus vouloir m’asseoir nulle part. Pas de nettoyage ni de toilette possible ; la suie, la poussière et la sueur se mêlaient avec une heureuse aisance sur ma figure et y dessinaient toute sorte de couleurs qu’eût enviées un chef sauvage se tatouant pour la guerre ; je rôdais d’un wagon à l’autre, cherchant partout quelque petit coin moins souillé où je pûsse au moins me reposer une heure ; c’est ainsi que je passai toute une journée et une nuit ; mes forces étaient à bout, ma tête pleine de bruits et de vapeurs, et je commençais à ne plus pouvoir distinguer les objets. En outre, les stations étaient innombrables et interminables ; on dirait que ce maudit train d’émigrants les crée au fur et à mesure qu’il avance. Si un sentier se dessinait furtivement en travers de la route ou s’il apparaissait quelque misérable cabane perdue, vite la locomotive sifflait et le train arrêtait ; il fallait tenir le temps réglementaire, c’est-à-dire ne pas arriver à Omaha avant qu’il se fût écoulé quarante-huit heures exactement depuis le départ de Cheyenne.

Enfin, le samedi, vers trois heures de l’après-midi, nous touchions au terme du grand désert américain que je venais de traverser pour la deuxième fois en quinze jours, et nous atteignions Omaha situé au commencement des belles prairies de l’Ouest. Le pire du voyage était fait, mais restait encore le pire des épreuves. C’est maintenant que j’ai besoin de forces pour continuer ce récit ; heureusement que j’en ai repris beaucoup depuis mon retour, et que je vais tenter un effort, le dernier afin de finir, ce qui me délivrera moi-même encore plus que le lecteur.

Omaha est une petite ville de dix-huit mille âmes environ, aussi ennuyeuse qu’on peut le désirer lorsqu’on veut faire quelque temps de pénitence pour mériter le ciel. Pour moi, il me semblait que si j’avais commis beaucoup de fautes dans ma vie, l’expiation terrible que je subissais depuis mon départ du Canada suffisait amplement à me les faire pardonner. Sous ce rapport donc, il me semblait superflu d’arrêter à Omaha, mais la nécessité est une marâtre qui ne s’arrête à aucune considération.

En arrivant, voici de quoi j’étais nanti : deux petites malles qui contenaient les objets les plus rigoureusement indispensables, parmi lesquels figurait un pistolet acheté dans les circonstances les plus terribles et dont je n’aurais voulu me défaire à aucun prix, plus trois cents américains qui avaient survécu à toutes les extravagances de mon voyage. Pour me transporter à l’hôtel, il fallait payer cinquante cents à l’omnibus. Je montai dedans sans hésiter. Mais avant de descendre, le conducteur me demanda le prix de la course ; je lui dis qu’il fallait absolument que je me rendisse à l’hôtel, que je n’avais pas de monnaie sur moi, et, qu’aussitôt arrivé, je le paierais avec enthousiasme. Il s’inclina. Rendu à l’hôtel, je m’adressai directement au manager qui me donna de suite cinquante cents ; le moyen pour lui de s’imaginer qu’un homme arrivant de Californie, et s’arrêtant en route, n’avait pas le sou ! J’avais pris à dessein le premier hôtel d’Omaha, une maison presque fastueuse ; dans ces sortes d’endroits, on cache mieux son dénûment, ou du moins, on ne le laisse pas autant soupçonner. Avec les pauvres il est difficile de ne pas passer pour pauvre ; avec les riches, le toupet peut remplacer l’argent, et l’apparence est toujours victorieuse, pourvu qu’on sache s’en parer avec art.

Je montai à ma chambre où je passai trois heures à me laver ; je fis la toilette la plus imposante possible avec les débris de vêtements qui me restaient, puis je descendis, superbe, avec l’intention de prendre le train le lendemain dimanche, pour me rendre en droite ligne à Montréal. — Remarquons en passant que, dans l’Ouest, le dimanche est à peu prés inconnu, et que les chemins de fer y circulent ce jour là absolument comme tous les autres jours de la semaine. Je n’avais pas le moindre doute qu’une lettre de change m’attendit au bureau de poste, et j’y courus avec toute la vitesse de l’impatience. En arrivant, je trouvai les portes closes ; le bureau venait de fermer depuis cinq minutes. « Bon, me dis-je, comme je ne puis toujours bien pas partir avant demain après-midi, à trois heures, il sera toujours temps d’avoir mon argent dans la matinée. » Mais je ne songeais pas que le lendemain étant le dimanche, je ne pourrais pas faire négocier ma lettre de change, au cas où elle fût arrivée, et que j’en aurais nécessairement pour une journée de plus à Omaha. Chemin faisant, j’appris que le bureau de poste ne serait ouvert le lendemain qu’entre midi et une heure ; cela m’était à peu près égal pourvu que mon argent y fût, mais ce qui ne m’était pas indifférent, ce qui était même absolument impossible, c’était de passer deux grandes journées à Omaha sans un sou dans ma poche.

Comment les passerais-je, ces deux grandes journées ? Comment surtout passer le dimanche, ce jour fatal, toujours à l’affût, pour ainsi dire, de mes stations forcées sur la route, avec l’impatience fiévreuse qui bouillonnait dans mon sang, la hâte, la hâte brûlante d’en finir de cet exécrable voyage dont le terme venait encore d’être reculé ? La chaleur intense et le sable, sur lequel Omaha est bâti, m’envoyaient à la gorge comme des bouffées suffocantes qui me desséchaient le gosier. Il était, cependant, plus de six heures du soir ; j’avais une soif ardente, mais quoi boire ? De l’eau à la glace ? Il m’en aurait fallu un pot, et c’était peut-être mortel. Du reste, l’eau à la glace ne désaltère pas ; depuis Noé, tous les hommes savent à quoi s’en tenir là-dessus. Sur mon chemin, de minute en minute, paraissaient des saloons dont l’odeur me provoquait et m’attirait ; j’étais devenu comme furieux de soif ; le besoin le plus pressant était de la satisfaire…… J’avais gardé avec amour, avec religion, une pauvre petite montre bien modeste, mais pour moi d’un prix inestimable : je songeai que je pouvais la mettre en gage et que j’en retirerais quelques dollars qui me mettraient en mesure d’attendre le lundi. C’était un temps bien court, et, du reste, je pourrais la racheter si facilement !……… Je vis devant moi l’enseigne d’un prêteur sur gages : je m’arrêtai ; allais-je offrir à ce juif le dernier objet qui me rappelait des heures ineffaçables, pour toujours consacrées dans mon souvenir ? Il le fallait, c’était la seule ressource dont je pusse disposer ; j’entrai en pâlissant dans cette boutique cruelle où j’allais laisser ce qui me restait à cette heure de plus cher ; je marchandai, je débattis et je touchai quatre dollars.

C’était là ce que me rapportait toute ma bijouterie, quatre dollars ! J’avais gardé ma chaîne de montre pour entretenir l’illusion, et aussi un peu parce que je n’en aurais pas retiré trente cents. Après avoir avalé un pot de bière je me rendis à l’hôtel. Rien, dans les temps modernes, n’égala le mouvement superbe avec lequel je remis au manager les cinquante cents qu’il m’avait prêtés. J’étais si confiant, si convaincu d’avoir une lettre de change le lendemain, que je me sentais d’humeur à faire des extravagances. Quatre cent soixante lieues seulement me séparaient désormais de Montréal, une enjambée ! J’avais envie de mépriser l’espace ; il me semblait que la moitié des États-Unis était à moi et que je faisais un grand honneur aux citoyens d’Omaha que de daigner rester deux jours au milieu d’eux. — Avec trois piastres dans sa poche… et l’espérance, c’est à devenir fou !

J’entrai dans la salle à dîner d’un pas olympien ; il y avait là une dizaine de filles qui passaient et repassaient avec des plateaux contenant tous les petits plats qu’on mange d’ordinaire dans l’ouest ; celles qui, pour le moment, n’avaient rien à faire, se tenaient à l’écart, un journal à la main et lisant : c’est comme ça. D’autres se promenaient autour des tables avec un éventail et chassaient les mouches ; celles-ci étaient de beaucoup les plus occupées. Nous croyons communément qu’il y a des mouches dans le Canada, notre pays ; c’est là un préjugé qui a parfois sa raison d’être ; mais, grands dieux ! qu’est-ce donc en comparaison d’Omaha ? Là, les mouches naissent d’elles-mêmes : c’est la génération spontanée dans toute sa liberté et sa puissance. Sous un soleil qui marque cent degrés et plus à l’ombre, au milieu de sables qui brûlent les pieds, dans une atmosphère que n’agite aucun souffle, elles s’épanouissent et flottent comme ces milliards de grains de poussière que fait apercevoir un rayon de soleil glissant tout à coup à travers les persiennes d’une croisée. Chaque hôte a devant lui, à table, un éventail qu’il secoue d’une main, tandis qu’il essaie de manger avec l’autre ; s’il s’oublie ou s’arrête un instant, les mouches auront couvert son assiette et bouché ses narines et ses oreilles. Les portes et fenêtres sont doublées de treillis extrêmement fins pour les empêcher de pénétrer dans les maisons, mais elles se forment d’elles-mêmes à l’intérieur et naissent pour ainsi dire sous les yeux. La nuit, l’obscurité les tranquillise ; mais dès qu’apparaît le premier rayon d’aurore, elles s’éveillent comme électrisées, dansent sur vos paupières, sur vos lèvres, dans vos cheveux, et commencent un bourdonnement qui, répété de chambre en chambre, de corridor en corridor, suffit à réveiller tous les hôtes à la fois. Ajoutez à cela que les nuits sont suffocantes et qu’il est impossible d’établir le plus léger courant d’air, même en tenant toutes les issues ouvertes.

Au sortir de table, je me demandai ce que je pourrais bien faire pour tuer le temps ; j’allai me faire raser et couper les cheveux, puis je repartis, en marchant droit devant moi. On est bientôt sorti d’une ville comme Omaha et l’on ne tarde pas à se trouver au milieu des habitations qui l’entourent comme une ville nouvelle, parsemée de villas et de cottages noyés dans les bosquets. Toute la banlieue d’Omaha est délicieuse ; ce sont des collines qui s’élèvent capricieusement dans toutes les directions, couvertes d’une verdure luxuriante, des ravins et des petites vallées qui conservent un ombrage humide, et d’où s’échappât des sentiers pleins de mystères aboutissant aux prairies qui envoient les mille parfums de leur sol exubérant. C’est un singulier contraste que cette ville bâtie absolument sur le sable, sans un arbre et sans ombres, avec cette ceinture ruisselante de fraîcheur embaumée, répandant avec un abandon plein de tendresse et une prodigalité délicate ses senteurs vivifiantes.

Devant, coule le Missouri, longue artère vaseuse, tortueuse, aux bords insipides et plats, qui, seul, alimente la ville d’une eau impossible à clarifier. Au loin flottent et s’enflent, sous la fermentation du sol, les longues prairies, semblables à de grosses vaches laitières, aux mamelles toujours gonflées. Du haut des collines les plus élevées, on découvre une vaste étendue dans laquelle percent çà et là, vaguement, quelques villages perdus dans la mer des plaines ; c’est un spectacle d’une grandeur calme et assouvie ; on dirait que la nature, satisfaite et replète, entr’ouvre mollement ses seins où s’abreuvent ses innombrables nourrissons. Les routes sablonneuses s’étendent à perte de vue, et l’on voit fumer, à tous les points de l’horizon, les locomotives des chemins de fer gagnant les villes, grandes et petites, qui, désormais, ne se compteront plus jusqu’aux rivages de l’Atlantique.

Après une heure d’une marche contemplative, je revins à la ville et me mis à parcourir les deux ou trois rues principales. À part les magasins, les banques et quelques hôtels, il était impossible de trouver là autre chose que des saloons où entraient et d’où sortaient tour-à-tour des consommateurs flegmatiques, à la figure ennuyée. Je me rendis à l’hôtel et me dirigeai vers la salle de billard ; là, même spectacle, mêmes physionomies : évidemment, Omaha n’était pas une ville d’une gaîté étourdissante. Vers minuit, je songeai que j’avais à peu près tout vu, et que je pourrais bien aller me coucher, en attendant le lendemain qui serait mon jour de délivrance.

À midi précis, dimanche, je me trouvais au bureau de poste et je demandais ma lettre de change, tout prêt à signer mon nom dans le livre des lettres enregistrées : There is no registered letter for Mr. A. Buies, me répondit un des commis du bureau de poste. Cette parole tomba sur moi comme une douche d’eau froide sur un corps baigné de sueurs. Je n’avais pas de lettre ! Pendant quelques minutes je restai comme abasourdi, cloué sur place ; puis je songeai qu’il pouvait bien y avoir un retard d’un jour et que, sans doute, le lendemain, ma lettre m’arriverait. Je repartis : chemin faisant, j’entrai dans un bureau de télégraphe et envoyai une dépêche pressante à Montréal, pour demander au moins des nouvelles de mon argent et savoir s’il était en route. Ce télégramme me coûta deux dollars et me laissa de nouveau complètement à sec. Je comptais avoir une réponse au bout de quelques heures. Dans la soirée je me rendis au bureau du télégraphe ; on n’avait encore rien reçu pour moi ; je me rendis à deux autres bureaux où la réponse à ma dépêche pouvait peut-être se trouver ; même néant. Jusqu’à deux heures du matin, j’allai ainsi d’un bureau à l’autre sans être plus avancé. Une inquiétude mortelle commençait à me serrer le cœur ; je me faisais toute espèce de consolations : « C’est un peu cher qu’un télégramme de deux dollars, me disais-je, et mon ami considère qu’il est inutile de m’envoyer un message, puisque mon argent est sur le point de m’arriver. »

Je passai un bout de nuit fiévreuse, sans sommeil, pendant lequel j’avalai cinq à six verres d’eau à la glace. Au matin, à huit heures, j’avais déjà parcouru les trois bureaux de télégraphe. Pas une réponse encore. J’attendis l’ouverture de la malle : « Nous ne recevons pas de lettre enregistrée le lundi, » me répondit le commis à qui j’avais parlé la veille. J’en avais donc encore pour une journée de plus. Cette journée, je la passai à aller d’un bureau de télégraphe à l’autre ; que pouvais-je faire et qu’avais-je à faire ? Mon inquiétude, était telle que je ne pouvais pas rester assis un instant pour lire une ligne, pas même les nouvelles des journaux. Le mardi, pas encore de lettre, pas encore de message. Le lecteur ne peut pas comprendre, et, moi, je ne saurais lui dépeindre ce que c’est qu’une pareille situation.

Il faudrait qu’il eût vu Omaha, qu’il sût l’ennui accablant qui règne, dans cette petite ville peuplée uniquement de gens arrivés depuis seulement quelques années et tous occupés d’affaires ; il faudrait qu’il se rappelât que j’étais seul, constamment seul, que de dix heures du matin à cinq heures du soir, la chaleur était telle que personne ne se montrait dans les rues, que je ne pouvais trouver aucun remède à mes embarras et qu’il me fallait attendre les mains liées, incapable de faire un pas, incapable d’une distraction quelconque, de la moindre petite promenade dans quelque endroit avoisinant, parce que je n’avais pas seulement vingt cents pour payer un omnibus, que j’étais comme emprisonné, sans raison apparente, depuis trois jours, dans une ville où les voyageurs n’arrêtent jamais plus de quelques heures, que ma soif constamment alimentée par une chaleur accablante, par l’inquiétude et par le mouvement incessant que je me donnais, était devenue insatiable, et que pour chaque verre que je prenais, il me fallait misérablement demander crédit, que tout cela devait sans doute commencer à paraître étrange au manager de l’hôtel qui, d’un moment à l’autre, pouvait me demander de l’argent, que mon humiliation grandissait déjà presqu’à l’égale de l’inquiétude, que je craignais presque de me montrer aux repas, qu’il me semblait que tout le monde lisait sur ma figure le dénûment profond où je me trouvais, que je n’avais absolument aucune ressource, de quelque côté que je me tournasse, pour sortir du cercle de fer qui m’étreignait : enfin, que je ne pouvais vivre, passer une journée que par l’espoir du lendemain qui sans cesse reculait.

« Si une heure d’attente expire lentement, » a dit le poëte, qu’est-ce donc que vingt-quatre heures d’une angoisse qui me laissait à peine quelques instants d’un sommeil douloureux ? Le mercredi vint ; ni message ni lettre encore. Je ne sais pas au juste comment je revins de la malle ce jour-là : ma pauvre tête avait été si bouleversée depuis deux jours que je la sentais rapidement gagnée par la folie. Évidemment j’étais abandonné par tout le monde ; je n’avais plus un ami et l’on avait vite oublié l’absent qui ne devait plus revenir : « Puisqu’il est parti, c’est son affaire, ce n’est pas à nous de le tirer d’embarras ; » c’était là sans doute ce que l’on disait de moi…… La souffrance rend injuste ; j’oubliais en ce moment que j’avais laissé derrière moi des amis qui ne m’eûssent jamais fait défaut dans aucune circonstance de la vie ; à l’heure même où la perte de toute espérance allait peut-être me porter le coup fatal, eux songeaient au meilleur moyen de me faire parvenir mon argent sans retard, et ils n’avaient pu le trouver qu’avec beaucoup de peine, comme on va le voir.


V.


Il y a aux États-Unis un système de mandats par télégraphe analogue au système de mandats que nous avons sur la poste. Il suffit de déposer à un bureau de télégraphe telle somme à destination de tel endroit pour que le destinataire la touche une heure après ; mais ce genre d’opération ne se fait point entre les États-Unis et le Canada ; je l’ignorais encore, on ne m’en avait pas prévenu, et comme j’avais demandé dans ma première dépêche qu’on m’envoyât un mandat par télégraphe, et qu’il y avait déjà quatre jours depuis lors, j’avais quelques raisons de ne plus espérer. — Autre chose : en supposant qu’on m’eût envoyé une lettre de change, je n’aurais pu en toucher le montant sans faire constater rigoureusement mon identité. Oh ! les gens de l’ouest sont féroces sur ce point, et ils ont bien raison, car ils habitent un pays où toutes les précautions sont utiles. Ils ne vous admettent en affaires que lorsque votre identité est certifiée par quelque personne connue ; les meilleurs papiers du monde ne vous serviraient de rien, car qui peut affirmer qu’ils sont authentiques ? Comme j’étais le plus étranger des hommes dans Omaha, je n’aurais pu en aucune façon me faire reconnaître pour Arthur Buies, chroniqueur, voyageur spasmodique, que le sort a fait par ironie seigneur et pour tout de bon bohême incurable.

Or, pendant que je me désespérais, mes amis avaient songé à tout cela ; ils s’étaient informés, et après tous renseignements pris, ils avaient convenu de faire un dépôt dans une agence commerciale, laquelle télégraphierait à une agence semblable à Omaha de livrer cent dollars en or à la personne qui viendrait les réclamer dans certaines conditions bien définies. Mais pour le moment j’ignorais tout cela, et les malheurs répétés avaient fini par m’enlever la confiance aussi bien que l’espoir. Avant de renoncer à tout, je résolus d’envoyer un nouveau télégramme, un télégramme pressant, suppliant, qui dit en dix mots ce que j’aurais écrit en cinq pages. Pour ce télégramme, il fallait deux dollars. J’engageai mon pistolet qui m’en rapporta cinq, et je courus au bureau du télégraphe.

Mon message partit, et toute la journée j’attendis en vain une réponse. J’étais allé peut-être trente fois d’un bureau à un autre, et les opérateurs avaient fini par être tellement fatigués de moi qu’ils me regardaient à peine et me répondaient après la troisième ou la quatrième question. — Les ai-je ahuris, les ai-je ennuyés, tanés, fendus, sciés dans tous les sens, ces pauvres opérateurs ! Ils tenaient bureau de jour et bureau de nuit ; à deux heures, à trois heures du matin, j’arrivais et je demandais une dépêche, et toute la journée en outre je les harcelais. — Enfin, je voulus frapper un grand coup, j’allai trouver le surintendant lui-même d’une des lignes et lui déclarai qu’il me fallait absolument une réponse que j’y avais droit, que je soupçonnais mes dépêches de n’avoir pas été régulièrement expédiées, et qu’il était tenu de s’informer si, au moins, elles avaient été livrées à leurs destinataires à Montréal,

Le surintendant me fit justice : il envoya lui-même une dépêche au bureau de Montréal et réclama une réponse catégorique, en me disant de revenir le lendemain. Il était alors onze heures du soir ; je me rendis à mon hôtel un peu tranquillisé. Dès huit heures, le lendemain matin, je me trouvais à l’ouverture du bureau de jour. Il n’y avait pas encore de réponse, mais je n’avais pas de raison de m’en étonner ; un opérateur m’expliqua que toutes les dépêches envoyées des États de l’Ouest au Canada devaient subir un temps d’arrêt à Détroit, d’où elles étaient réexpédiées dans mon pays par des lignes canadiennes ; il me donna à entendre que la réponse au message du surintendant pourrait bien ne pas arriver avant le soir.

Ce jour là était le jeudi. Dès onze heures, c’est-à-dire à l’heure de la distribution de la malle venant de l’Est, je me trouvais au bureau de poste : « Il y a une lettre enregistrée à votre nom, me dit le commis. De qui l’attendez-vous et de quel endroit ? » Ces formalités étaient nécessaires ; heureusement qu’elles ne m’offraient aucune difficulté. Je répondis nettement ; il n’y avait pas d’erreur possible, et l’on me livra ma lettre…… Je n’osais y toucher, ma main tremblait, il me semblait marcher sur des fils électriques ; le bonheur trop longtemps attendu est comme le bonheur inattendu ; il vous surprend avec autant de violence et vous n’osez y croire. — J’avais donc là cent dollars et j’allais sortir de ce trou maudit où, depuis cinq jours, j’éprouvais des humiliations, des déceptions et des découragements sans nombre ! — Je courus à l’hôtel sans ouvrir ma lettre ; le train devait partir avant deux heures et demie, et j’avais une foule de petites choses à faire. Je préparai ma malle et je m’habillai pour le voyage. Je descendis et demandai mon compte ; je devais avoir l’air de Napoléon à Austerlitz. Il y avait dans Omaha un brave Allemand, propriétaire d’un saloon, qui m’avait fait souvent crédit sur ma bonne mine ; je pensai à lui d’abord ; je courus à la banque la plus voisine, j’entr’ouvris en frémissant ma lettre…… il y avait dedans un billet de dix dollars !………………………

Non ! cela ne pouvait être. Je tournai et retournai vingt fois le billet entre mes mains : mes yeux me trompaient sans doute : il ne pouvait y avoir tant d’ironie et tant de perfidie dans un simple billet de banque…… Pourtant, il fallait bien se rendre à l’évidence du chiffre ; la lettre ne contenait qu’un mot : « Mon cher ami, je vous envoie les dix dollars que vous m’avez demandés par votre télégramme de San-Francisco ; que Dieu vous bénisse ; très pressé. » C’était l’opérateur qui s’était trompé et qui avait demandé pour moi dix dollars au lieu de cent, et cette lettre m’arrivait huit jours après son départ du Canada : c’était alors le deux juillet, et elle était datée du vingt-cinq juin. Comment cela se faisait-il ? Il n’y avait pourtant que trois jours de chemin de fer entre Omaha et Montréal ; pourquoi cette lettre en avait-elle mis sept à me parvenir ? je courus au bureau de poste m’informer. Un des employés me fit savoir que les lettres venant du Canada étaient toujours retardées de quelques heures à Détroit, ce qui leur faisait perdre une journée, et qu’elles étaient ensuite régulièrement retenues une autre journée à Chicago pour la redistribution dans tous les états de l’Ouest ; qu’en outre il était très rare que, pour une cause ou pour une autre, sur cette longue distance, les lettres ne fûssent retardées d’un jour ou deux de plus.

Tous ces retards m’eussent été indifférents, pourvu que j’eusse reçu cent dollars au lieu de dix. Mais cela était par trop fort, et il me semblait que le destin abusait : avoir pris la peine d’envoyer un télégramme à onze cents lieues de distance, et le payer trois piastres pour en avoir dix, cela me paraissait une fatalité de mauvais goût ; il y avait bien d’autres farces à faire que celle-là, et le sort aurait pu attendre un autre moment pour me jouer un pareil tour. Néanmoins, j’avais dix dollars dans ma poche et je pouvais faire figure avec cela pendant quarante heures au moins ; je pourrais dans tous les cas au moins payer mes cigares et mes verres et ne pas renouveler vingt fois par jour les mêmes petites humiliations ; j’aurais une physionomie tout comme un autre homme, des joues que la honte ne ferait plus rougir à chaque instant et des yeux qui oseraient en regarder d’autres.

La première chose à laquelle je pensai fut d’aller retirer ma montre. Comme je la tins longtemps sur mon cœur, bien serrée, bien close dans cette petite poche de gilet où, depuis tant d’années, elle en avait senti chaque battement ! il me semble que lorsqu’elle y rentra de nouveau, après cinq jours de séparation, elle frétillait d’aise et cherchait à se blottir dans le petit fin fond du coin afin de ne plus en sortir. Je la regardais, je l’embrassais et je la remettais vite dans son trou de peur de la perdre encore. Que voulez-vous, lecteurs ? ceci est peut-être puéril à vos yeux ; c’est que je ne puis donner aux choses leur valeur et leur véritable expression. Cette petite montre était pour moi dix années de ma vie qui me revenaient tout-à-coup, dix années pendant lesquelles elle ne m’avait pas quitté un instant, et dans l’horrible abandon où je vivais depuis un mois, une heure de conversation muette et attendrie avec le seul objet qui me rappelât tant de choses envolées, mais toujours chères, était-ce donc trop ?

Je retournai aux bureaux du télégraphe : c’est ainsi que je passais la journée entière, ou bien encore, j’allais à l’arrivée de tous les trains, et le soir, entre sept et huit heures, je faisais une promenade dans les bois et les vallées serpentantes qui entourent Omaha. Cette fois encore, il n’y avait pas de réponse au message du surintendant qui, cependant, avait été envoyé depuis déjà dix-huit heures. Alors je compris que c’en était fini de moi. Je n’avais pas voulu m’adresser à ma famille, parce que tous les membres en étaient dispersés à droite et à gauche à la campagne, et qu’il aurait fallu trop de temps pour en recevoir une réponse ; je n’avais pas voulu davantage écrire, parce qu’à tout compter il ne fallait rien moins que dix jours pour qu’une réponse m’arrivât, et j’avais toujours pensé que le langage du télégraphe étant plus énergique, plus pressant, mon horrible position serait plus vite comprise. Mais, pour le coup, je résolus de tout tenter ; j’envoyai quatre à cinq lettres dans toutes les directions et un télégramme que je payai trois dollars, et qui devait arracher les entrailles de mes amis, s’ils en avaient encore.

Lorsque j’eus fini, il était six heures du soir. Je soupai lentement, posément, je relus mes lettres, les affranchis tout comme aurait fait un capitaliste, puis me rendis de nouveau au Telegraph office, déterminé cette fois à commettre quelque crime inouï si je n’avais pas de nouvelles : « There is an answer for you and a right one also, » me dit un des opérateurs que j’avais particulièrement ahuris. « Wait a moment, I will write il down for you ; it is just arrived. »

Tout mon sang avait reflué en une seconde vers mon cœur ; mes jambes tremblaient et mon gosier n’aurait pu laisser passer une aiguille. Sans doute on avait mis toutes les banques du Canada à sec pour m’en expédier les dépôts.

Deux minutes après, l’opérateur me remettait un télégramme ainsi conçu : « Demain, Bradlaugh, 28, rue Farnham, recevra instruction de vous donner cent dollars en or. » Un prisonnier, au fond d’un noir cachot, que l’on rend subitement à la lumière et à la liberté, éprouverait le même éblouissement que moi à la vue de ce télégramme qui m’éclatait en pleine figure : « Demain, demain, je quitterai Omaha ; demain, je sortirai de ce tombeau brûlant ; demain, je secouerai ce sable de feu ; demain, je serai libre. Ô argent ! se peut-il qu’on t’appelle vil métal, toi qui me rends une patrie, toi qui me donnes en une heure autant de joie que j’ai eu de chagrins on un mois ! ! ! » Et je m’élançai dans la rue comme un cerf dans les vallons, bondissant presque à chaque pas, soulevé par des flots élastiques.

J’avais encore quelque menue monnaie : « Nous allons arroser le télégramme, » me dis-je, et je courus demander à tous les employés de télégraphe de me suivre à un saloon quelconque. Quelques-uns d’entre eux étaient sur le point de devenir idiots à force d’avoir été tracassés par moi, et je leur devais bien au moins un cock-tail. Ils me suivirent au nombre de trois ou quatre, et nous ébauchâmes une pochardise qui aurait pu devenir légendaire, si je n’avais songé aux graves événements du lendemain.

Ce lendemain était vendredi, 3 juillet, jour ou j’allais me montrer pour la première fois dans toute ma gloire aux citoyens d’Omaha, mais pour leur dire un éternel adieu. À dix heures j’arrivais au bureau de M. Bradlaugh, rue Farnharn, avec une magnifique assurance et un front superbe. Il me semblait que tout ce qu’il pouvait y avoir d’employés dans ce bureau se précipiteraient vers moi pour m’offrir cent dollars. Je tenais à la main ma dépêche et je la chiffonnais avec une nonchalance caressante. On me dit de revenir à onze heures ; je revins à onze heures. On me dit de revenir à midi, je revins à midi ; M. Bradlaugh n’y était pas encore ; alors j’expliquai comme quoi je devais prendre le train sans faute à trois heures et que je n’avais pas de temps à perdre. « M. Bradlaugh sera certainement ici à 1½ heure, » me dit-on ; « va pour 1½ heure, » me dis-je ; ma malle était toute prête, je n’aurais eu qu’à toucher mon argent, payer mon hôtel et partir. À l’heure indiquée, je paraissais de nouveau rue Farnham, 28, et j’entrais en pourparlers avec un homme qui était le chef du bureau. Je lui montrai ma dépêche et lui demandai s’il avait reçu instruction de me donner les cent dollars qui s’y trouvaient indiqués. « Non, me répondit-il ; du reste, je n’ai pas d’instructions à recevoir de Montréal. Nous représentons ici une agence de la maison Bradlaugh dont le siège général est à New-York, et tous les ordres doivent nous venir directement de ce dernier endroit. Si l’on a fait un dépôt pour vous à Montréal, il faut que l’agence de Montréal en ait donné avis à New-York, d’où instruction nous parviendra ensuite directement de vous payer ; sinon, nous ne pouvons agir. — Mais comment se fait-il que vous n’ayez pas encore vos instructions ? m’écriai-je ; le dépôt est fait depuis plus d’une journée, et il me semble que le télégraphe a eu le temps de fonctionner depuis lors. — Sans doute, mais je ne pense pas recevoir un télégramme de New York ; je recevrai plutôt une lettre de Montréal contenant la somme déposée sous forme de chèque payable par une banque d’Omaha, vu que vous êtes absolument inconnu, que personne ne peut vous identifier, et que, même en recevant un télégramme de New-York, je serais encore embarrassé de savoir que faire. — Comment ! monsieur, repris-je, dès lors que vous recevez un ordre formel du siège général, où est donc votre responsabilité, et n’êtes-vous pas tenu de me faire justice ? — Je ne vous connais pas, monsieur, me répliqua-t-il ; je ne sais pas du tout qui vous êtes ; il y a déjà plus d’un exemple de dépêches falsifiées ; et, quant à moi, je ne puis rien faire pour vous sans une dépêche que je reconnaîtrai à certains signes de convention pour émaner directement du bureau général de New-York. Revenez ici à sept heures ce soir ; j’aurai peut-être reçu l’instruction que vous espérez ; sinon, il est probable qu’elle ne viendra que par la malle. Demain est le 4 juillet, grande fête nationale ; je prends le train ce soir même et m’absente pour un mois, mais je vais laisser pleins pouvoirs à un jeune homme qui me représente ici en mon absence et qui vous paiera, s’il y a lieu. »

Que pouvais-je répondre à cela ? Rien. J’étais convaincu du reste qu’une instruction précise viendrait de New-York, dans la journée, puisque ma dépêche le comportait expressément, et que je pourrais partir le lendemain. Je me retirai. D’heure en heure je revins, puis toutes les demi-heures, puis tous les quarts-d’heures. À sept heures, il n’y avait pas encore de message envoyé de New-York. Jusqu’à minuit, j’allai d’un bureau de télégraphe à l’autre demander s’il n’y avait pas de dépêche pour l’agence Bradlaugh. Rien, rien, rien. Le lendemain était le 4 juillet, et tous les bureaux seraient fermés ; le surlendemain, c’était le dimanche ! Toutes les craintes et toutes les inquiétudes revinrent à la fois en grossissant dans mon cerveau. La dépêche que j’avais reçue était-elle apocryphe ? Que signifiaient tant de retards ? Pourquoi me donner une espérance qui, se changeant en déception dans l’état où je me trouvais, pouvait me faire perdre la raison ? On ignorait sans doute que toutes mes nuits et mes jours se passaient dans une angoisse mortelle, que je ne vivais pas, que la fièvre seule me soutenait, que j’étais à bout de tous les moyens factices d’entretenir mon énergie. À deux heures du matin je me rendis à l’un des bureaux de nuit, et j’adressai une dépêche suppliante : « Au nom du ciel, disais-je, tirez-moi de cet enfer ; dites-moi comment mon argent doit me parvenir, je ne puis plus vivre ainsi. »

Toute la journée du 4 juillet se passa, les gamins tirèrent un nombre infini de pétards dans les rues ; les drapeaux s’étalèrent sur les édifices publics, les magasins furent fermés et tous les bureaux désertés. Le lendemain, dimanche, se passa encore et le télégraphe resta muet. Le lundi, j’étais devenu farouche, le désespoir grandissait en moi et je sentais les premières atteintes de cet état affreux qui conduit vite aux plus terribles résolutions. Je passai toute cette journée dans un énervement indicible ; un fauve pris subitement au piège et renfermé dans une cage devait avoir mon regard et la même haine contre tous les hommes. Enfin, vers six heures, comme je sortais encore une fois de mon hôtel, je vis venir à moi le jeune commis de l’agence Bradlaugh ; il tenait à la main une dépêche lui enjoignant de payer cent dollars en or à la personne qui exhiberait un télégramme daté de Montréal, signé de tel nom et comportant la mention de pareille somme à lui être payée : « Enfin, m’écriai-je, me voilà sauvé ! » Et je faillis prendre le jeune homme dans mes bras et le soulever à trois pieds de terre. Il était ahuri ; les Yankees n’ont pas l’habitude de pareils transports, et ils sont plutôt disposés à s’en défier qu’à s’y laisser prendre. Mais il était difficile de ne pas croire à la sincérité des miens : « Venez demain au bureau, me dit-il, entre 10 et 11 heures, et j’aurai votre affaire. » Ces paroles étaient grandes comme le monde, et je ne voyais rien dans les temps modernes qui fût aussi éloquent.

Le temps que je passai jusqu’au lendemain n’a de nom dans aucune langue ; je me levai six fois pour épier l’aurore ; je bus un gallon d’eau à la glace, je fumai à outrance, je déjeunai comme Jupiter au milieu des déesses, et, à dix heures, j’arrivais comme un conquérant dans le bureau de l’agence Bradlaugh. Il n’y avait personne ; j’attendis, puis je sortis, puis je revins. Pendant deux heures, le bureau resta vide ; l’évêque d’Omaha venait de mourir deux jours auparavant et on l’enterrait ce matin là même ; tous les bureaux étaient déserts en son honneur et les banques fermées. Enfin, à midi, mon jeune homme parut. Je me précipitai au devant de lui : « Je n’ai pas encore d’argent, me dit-il, revenez à une heure et demie. »

— Comment ! vous n’avez pas d’argent, m’écriai-je ; qu’est-ce que cela signifie ? Voulez-vous vous jouer de moi ? Remarquez que je veux absolument prendre le train aujourd’hui à trois heures, et que je vous tiens responsable de tous les délais. — Le chef du bureau m’a laissé sans un sou, répliqua-t-il, je n’ai en ma possession que trois chèques à ordre représentant exactement le montant qui vous revient ; il faut les faire styler au porteur pour pouvoir les négocier dans une banque et j’ai en vain cherché leurs signataires toute la matinée ; ils doivent être absents. Enfin, revenez à une heure et demie, j’espère que j’aurai alors réussi à les trouver. »

À une heure et demie précises j’étais de retour : « Mon argent, mon argent, m’écriai-je d’une voix terrible ; il me le faut de suite, je n’ai plus qu’une heure devant moi ; l’omnibus quitte l’hôtel à deux heures et demie juste, c’est le dernier délai que je vous accorde. — Je n’ai pu trouver personne encore, répondit le jeune homme avec une espèce de honte mêlée de crainte. — Ah ! vous n’avez pu trouver personne ; eh bien ! je vais les trouver, moi, vos faiseurs de chèques ; venez avec moi de suite, je l’exige »……… Et je l’entraînai violemment au bas de l’escalier qui menait à son bureau. Nous allâmes au pas de course chez les trois signataires en question ; tous trois étaient absents.


Jusqu’à deux heures un quart, démarches et courses furent inutiles. J’avais fait descendre ma malle pour qu’elle fût toute prête à mettre dans l’omnibus ; ma détermination de partir ce jour là même était effrayante : « Venez avec moi à l’hôtel, dis-je au jeune homme, peut-être le propriétaire voudra-t-il négocier vos chèques. » Nous arrivâmes, nous nous adressâmes au propriétaire qui nous répondit qu’il ne connaissait rien à tout cela et qu’il ne pouvait y remédier ; — Il restait encore une demi-heure pour le départ du train ; l’omnibus vint et emporta tous les bagages excepté le mien. Mon affaire était montée à la hauteur d’un événement ; les hôtes me regardaient, les uns avec défiance, les autres avec surprise ; une sueur froide coulait sur tous mes membres, et en voyant partir l’omnibus, j’eus comme un mouvement de colère féroce : « Par tous les diables, dis-je au jeune homme en lui sautant presque à la gorge, vous allez venir avec moi de nouveau ; Omaha n’est pas grand heureusement ; peut-être trouverons-nous cette fois vos individus ; un quart-d’heure me suffit pour me rendre à la gare dans un cab ; vite, courons, » et je le tirai par le bras et nous arrivâmes tout haletants chez le plus voisin des signataires. — Il venait de rentrer, il modifia de suite son chèque ; nous courûmes chez le second qui, lui aussi, était de retour, et qui fit comme le premier.

Ces deux chèques réunis représentaient soixante-quinze dollars ; il fallait maintenant aller les toucher à la banque ; Nous y courûmes et nous reçûmes l’argent. Un quartd’heure s’était passé ; je n’avais pas le temps d’aller chez le troisième signataire, et plutôt que de ne pas partir immédiatement, j’aurais préféré être rôti vif.

J’entraînai avec moi le commis de Bradlaugh tout essoufflé, tout hors de lui, presque pris de vertige. — Nous arrivâmes à l’hôtel ; mon compte était fait d’avance avec une réduction d’un dollar par jour, ce qui ne m’empêchait pas d’avoir encore à payer une note fort-respectable. Je m’entendis avec le propriétaire qui devait toucher pour moi, dès le lendemain, le montant du troisième chèque et me l’expédier à Détroit où j’attendrais quelques jours. Je partis tambour battant dans un cab retenu à tout hasard, et j’arrivai à la gare au moment même où la locomotive sifflet ; je n’eus que le temps de jeter ma malle dans le compartiment des bagages et de sauter dans le premier car venu. La sueur m’inondait des pieds à la tête et j’avais le gosier comme un étau chauffé à blanc : heureusement que le train arrêtait à trois milles plus loin, de l’autre côté du Missouri, à Council Bluffs, et que, là, j’aurais le temps de me désaltérer et me remettre de tant d’émotions violentes.

Maintenant, je veux faire connaître un détail curieux, qui en vaut la peine, et que l’entraînement du récit m’a forcé d’omettre.

On se rappelle qu’il y a trois lignes de chemins de fer d’Omaha à Chicago. Les trains de ces lignes partent à la même heure, sans s’éloigner de beaucoup les uns des autres. La concurrence qu’elles se font est acharnée, ingénieuse, fertile en ressources de toute espèce ; elles ont des agents qui parcourent sans cesse les hôtels et qui s’adressent directement aux voyageurs pour leur vendre des tickets. Les propriétaires d’hôtel les mettent au courant de tous les départs et de toutes les destinations sans avoir de préférence pour aucune des lignes ; c’est aux agents de persuader les voyageurs. Or, l’un d’eux, celui du Rock Island company, avait appris le matin que je devais partir ; un passager pour le Canada, ça ne se voit pas tous les jours dans ces parages. Il accourut à moi, me sollicita, m’attira, me convainquit que je devais m’en retourner à Chicago par le Rock Island R. R. Il fit tant que je le suivis jusqu’au bureau de sa compagnie pour prendre mon ticket et retenir mon lit, mais je n’avais pas encore un sou en ce moment là : « It is all right, me dit l’employé du bureau en me remettant mes tickets, notre agent se rend lui-même sur le train tous les jours et accompagne jusqu’à Council Bluffs, pour veiller à leurs bagages et les renseigner, les voyageurs qui nous font l’honneur de passer par notre voie. »

Ainsi donc, je me trouvais nanti d’un ticket de voyage et d’un lit dans le Pullman, sans qu’il m’en coûtât rien, libre de tous mes mouvements et pouvant m’échapper dans une autre direction, s’il m’avait plu de le faire. Chose à remarquer. Je vis l’agent dès le départ du train ; il passa devant moi peut être vingt fois, jetant un coup-d’œil de-ci, de là, voyant à tout, ne me disant pas un mot, ayant l’air d’avoir autre chose à faire chaque fois que je m’approchais de lui pour le payer, enfin, ne se laissant approcher qu’à Council Bluffs même, après avoir vu à tous les détails, comme si le paiement des billets était le dernier objet dont s’occupât la compagnie qu’il représentait.

C’était très-fort, en vérité très-fort, et archi-yankee.

Donc, le 7 juillet 1874, je quittai Omaha pour revenir à Montréal d’où j’étais parti vingt-huit jours auparavant. J’étais allé jusqu’à San-Francisco d’où je revenais en moins d’un mois ; j’avais passé par toutes les épreuves, toutes les misères, toutes les souffrances, et je revenais victorieux de ce qui aurait suffi à tuer dix hommes. Je compris alors pour la première fois que mon découragement était une faiblesse impie et qu’il restait peut-être encore bien des choses à faire pour moi dans l’avenir………


VI.


Je partis avec trois piastres et demie dans ma poche pour me rendre jusqu’à Détroit, à trente heures de distance ; mais j’étais dans le Pullman et mon lit était payé ! Dieu ! quel admirable trajet ! quel manteau soyeux et luxuriant que ces prairies de l’Illinois et de l’Iowa ! Et les bois, et les jardins, et les villas ! quelle puissance, quel luxe de végétation ! Le chemin de fer semble courir sur des flots lentement balancés, ou plonger et replonger avec eux suivant les caprices de la brise…… Mais ne je veux plus m’arrêter en route pour peindre où raconter quoi que ce soit ; l’impatience d’arriver gagne jusqu’à ma plume qui galope et tremble à la fois sur le papier ; la patrie est là à l’horizon, je cours, je vole. Déjà j’ai senti comme des souffles échappés du St. Laurent et qui ont franchi les montagnes et les plaines…… non, non, pas encore…… il va me falloir attendre cinq jours de plus à Détroit. Mais qu’importe ! Une fois là, je n’aurai plus que deux cents lieues à faire pour atteindre Montréal ; trente heures de marche et j’aurai retraversé le continent, j’aurai fait deux fois onze cents lieues comme un éclair glissant sur un nuage ; encore une semaine pour compléter le mois et demi dans lequel s’est accompli ce double voyage.

Il était exactement quatre heures, mercredi soir, une journée après le départ d’Omaha, quand nous arrivâmes à Chicago. J’avais cinq heures à y passer avant que le train du Michigan Central ne partît pour Détroit, à treize heures de distance. — Il restait au fond de mon gousset deux piastres qui me mettaient à l’abri de toute tentation, mais il me fallait cependant occuper à quelque chose les heures d’attente. Je résolus de pousser devant moi au hasard de la marche et de pénétrer jusqu’au cœur de la métropole de l’ouest, devenue si rapidement célèbre, et qui déjà fatigue la renommée.

En voyant cette ville à qui je n’avais pas songé à donner même un regard la première fois, en parcourant les grandes avenues et les rues merveilleuses, peuplées de 400,000 habitants, là ou il n’y avait pas une maison il y a un demisiècle, en voyant se mouvoir, glisser et se disséminer dans toutes les directions un peuple infatigable, en entendant le bruit immense, le bourdonnement confus, lointain, répété, incessant, de cette cité prodigieuse qui toujours travaille, toujours fermente, toujours produit pour concevoir encore l’instant d’après, où les mille échos d’une activité multiple, de l’industrie et de l’entreprise sous toutes les formes, frappent assidûment l’oreille, où l’on voit des merveilles de construction élevées en un clin-d’œil au pris de millions de dollars, où les ruines des fléaux destructeurs, à peine écroulées, sont remplacées par des édifices plus vastes et plus somptueux encore, où le ciel, chargé nuit et jour de la glorieuse fumée d’un travail que rien ne ralentit, brille encore néanmoins, joyeux et éclatant, sur les innombrables toits de la métropole, je ne pus m’empêcher d’une admiration vertigineuse et de me sentir dominé, rapetissé, comme en présence de tout ce qui est véritablement grand.


Certes, je n’oserai pas dire que ce soit beau encore, ni remarquable, ni saisissant, au point de vue de l’art et de l’architecture savante, que la ville naissante de Chicago, mais c’est mâle et fier. On aperçoit là l’empreinte des enfans de géants, on ne s’étonne plus de ce que les habitans de Chicago se croient les premiers hommes de l’univers, on leur pardonne une infatuation que justifient tant de prodiges accomplis, on les laisse appeler leur ville le « grenier du monde, » la « cité des jardins du continent » et on lit sans sourire un paragraphe comme celui-ci, que j’extrais d’un auteur américain :

« Les Mille et une Nuits ne contiennnent rien de plus merveilleux que le développement de Chicago. Rien au monde n’est plus miraculeux, plus étrange, plus incroyable que ce développement. Si par un seul exemple nous voulions prouver la supériorité de l’Amérique sur tous les autres pays du monde, si nous étions appelés à démontrer la puissance de ses institutions, l’accroissement de son commerce, l’énergie irrésistible de son peuple, l’extension de son industrie, son aptitude à se servir de tous les avantages que la nature lui a départis, si nous étions appelés à démontrer cela, nous n’aurions autre chose à faire qu’à citer Chicago, la ville modèle (the standard city) de l’Amérique. »

Ce qui fait avant tout la grandeur des américains en général, c’est la liberté. Ces fils de l’étendue sont libres comme l’air. Rien ne forme plus vite, rien ne fait les hommes plus mûrs et plus complets que l’usage de la liberté. Cependant, il faut admettre qu’en dehors des grandes choses qu’elle inspire, les américains sont les plus puérils et les plus futiles des hommes ; ils sont jeunes, voilà pourquoi ils sont enfants. Mais laissons là les appréciations et revenons à Chicago que je ne crois pas devoir laisser ainsi sans appuyer sur certains détails vraiment surprenants.

L’habitant de cette ville presque fabuleuse n’admet pas l’impossible ; il est persuadé que Chicago peut tout faire et finira par tout faire. C’est provoquer son sourire que de lui parler de Babylone, de Carthage, de Rome ou de Paris ; il n’a aucun doute que Chicago ne devienne rapidement la première ville du monde entier, et il le démontre par des calculs de recensement qui seraient très-exacts s’ils suivaient toujours une marche régulière et s’ils gardaient des proportions invariables. Ainsi, cette métropole qui n’avait que trente habitants en 1829, en avait huit mille en 1844, quatre-vingt mille en 1855, cent-cinquante mille en 1863, et enfin deuxcent-soixante mille en 1866, trois ans après seulement : — d’où il résulte, les proportions étant suivies, que Chicago devrait avoir un million en 1880, et en 1900 le double de la population actuelle de New-York. En moins d’un demi-siècle, la population de Chicago dépasserait celle de Londres et atteindrait celle de la Rome des Césars, qui comptait cinq millions d’âmes. Le Dominion tout entier n’en contient pas encore autant.

Si j’allais maintenant exposer quelques statistiques de commerce, en regard de celles de la population, le lecteur serait épouvanté de leur développement énorme :

« Pour tout homme qui a une notion quelconque des résultats généraux du commerce d’un état ou d’une ville, dit un auteur moderne, les statistiques de Chicago ont quelque chose de fantastique, d’incroyable même.

« Les Illinois qui habitent Chicago sont très fiers de leur ville. Ce sont les Marseillais des États-Unis. Ils ont la réputation d’être vantards ; la vérité est qu’ils sont les citoyens les plus entreprenants de la république ; ils aiment les gros chiffres, et, comme pour beaucoup d’intelligences vives et peu cultivées, la statistique a pour eux un charme tout particulier. Ils tournent et retournent les sommes de leur commerce dans tous les sens et arrivent à faire des rapprochemens insensés. Ils savent combien de fois le bois importé annuellement à Chicago pourrait faire le tour du monde, et ils se frottent les mains d’un air provoquant en énonçant cette singularité. En parlant d’un riche industriel, un Illinois me dit : « Il a autant de dollars de revenu qu’il entre de briques dans la construction de telle église. »

Après vingt-quatre heures de séjour à Chicago, ce style hyperbolique n’a plus rien qui surprenne un européen, mais pour moi, j’y étais préparé, je le connaissais d’avance, je l’avais entendu bien souvent, et, du reste, le temps me manquait pour faire une nouvelle étude sur place ; je me contentai d’admirer, à la hâte, les merveilles dont j’avais tant de fois entendu parler, et, cinq heures après mon arrivée dans la « cité des jardins du continent américain, » je prenais le train qui allait m’emporter à Détroit, où je voulais rester quelques jours pour me remettre avant de revenir au Canada.


VII.


J’arrivai à Détroit le jeudi matin et je dus attendre jusqu’au mardi suivant que le reste de mes cent dollars me fût expédié d’Omaha. Le mercredi soir, à six heures, j’arrivais à Montréal. C’était bien vrai ! j’étais de retour, mais je ne pouvais pas y croire et je n’osais me montrer. Les circonstances de mon départ avaient été telles qu’un retour aussi subit devait ou me rendre ridicule, ou paraître comme une fantaisie exorbitante ; heureusement que j’avais eu assez de malheurs, assez d’épreuves et assez de souffrances, pendant ce court espace de temps, pour me protéger contre tous les sarcasmes. Je me réservais d’écrire mon voyage, de faire voir qu’on ne fait pas deux mille lieues par caprice, dans des conditions aussi douloureuses, qu’on ne s’expatrie pas, et qu’on ne revient pas surtout, sans avoir puisé dans l’excès même de ses maux un courage qui élève au-dessus de la raillerie et qui en impose aux plus incrédules.

Mais à peine avais-je mis le pied dans les rues de Montréal, à peine la patrie m’était-elle rendue, que la moitié de ce que j’avais souffert était déjà envolée dans l’oubli, et je n’en étais que plus hésitant. Il me semblait que je n’avais pas assez la physionomie de tant de cruelles épreuves, que j’aurais dû avoir une figure émaciée, de grands yeux enfoncés dans leur orbite, toutes les apparences d’une agonie prochaine ; et, au lieu de cela, je revenais avec une contenance, une vigueur et une allure que j’étais loin d’avoir eues en partant ! Cela était pourtant facile à expliquer ; la joie du retour et l’espérance en l’avenir, substituées à la douleur du départ et à un désespoir profond, avaient opéré ce rapide changement. Il est des maladies terribles, dont la violence est extrême, mais dont on guérit en vingt-quatre heures lorsqu’elles n’ont pas amené la mort. L’excès de la fatigue physique est toujours salutaire lorsqu’il s’arrête à la limite où il peut devenir fatal ; il en est ainsi de la douleur, semblable à une fièvre intense qui, lorsqu’elle est vaincue, équivaut à un renouvellement complet du système. Chez les natures élastiques, douées d’une sensibilité et d’une mobilité telles que les impressions de toutes sortes s’y succèdent comme autant de coups de foudre non interrompus, la souffrance et le bonheur ne peuvent jamais être calmes ; les transports de l’un élèvent jusqu’aux nues, les abattements de l’autre précipitent dans des abîmes pleins de ténèbres.

Mais maintenant, revenu dans la patrie, tout étonné de sentir encore en moi la vie et l’espérance, je ne tardai pas à mesurer les résultats futurs et la portée d’une épreuve que, pendant deux mois, j’avais regardée comme mortelle. Je crus découvrir en moi un autre homme, sorti du creuset du malheur, avec une faculté nouvelle, la seule qui pût désormais bien gouverner ma vie, et dont le défaut avait causé tous mes malheurs jusqu’alors. Je me demandai si cette succession précipitée, brutale, d’événements tous tournés contre moi, et agissant comme avec une intelligence féroce jusque dans les plus petits détails, était bien simplement une fatalité, s’il ne fallait pas remonter à une loi plus haute, loi d’une volonté inflexible, pour qui tout est préconçu et déterminé d’avance. Je me demandai si c’était bien un sort aveugle et inconscient, celui qui s’était acharné sur moi avec cette suite et cette précision implacables, et pour la première fois, impuissant révolté, toujours vaincu, j’entendis les accents de la grande voix intérieure, de la conscience, et je compris cette fatalité divine qui s’appelle l’expiation, aussi nécessaire, aussi juste qu’elle est universelle, et à laquelle on croit en vain pouvoir faire exception. Je courbai mon front devant Dieu en le sentant inexorable et je reconnus l’immensité de sa miséricorde dans cette torture salutaire qui, au lieu de me rendre méchant, m’avait éclairé et soumis ; je reconnus surtout que si je ne pouvais encore espérer le bonheur, qui ne vient qu’après l’expiation, du moins j’avais déjà la résignation qui est le commencement de la force.


J’étais parti le désespoir dans l’âme, je revenais presque victorieux de moi-même : l’amertume de mes regrets se changeait rapidement en un mélancolique retour vers les choses du passé, qui n’abandonne pas un instant mon esprit, mais qui ne le tourmente plus, qui touche mon cœur, mais sans le déchirer, qui me donne une paix de jour en jour plus profonde, si ce n’est l’oubli qui est au-dessus de tous les efforts, et que je ne cherche pas d’ailleurs, parce qu’il n’est pas autre chose que le tombeau de l’âme ou le vide dans la vie. Enfin je revenais transformé, tout prêt à commencer une existence nouvelle, et plus digne peut-être cette fois d’en atteindre l’objet.

Mes amis que je craignais tant d’abord de revoir et dont je voulais à tout prix éviter les rires, vinrent tous au-devant de moi comme s’ils ne m’avaient pas vu depuis longtemps déjà et comme si j’étais réellement un ressuscité. Mais, au milieu des joies et des transports du retour, j’avais toujours devant moi l’image de Québec, ce cher vieux Québec, dont j’ai tant ri et que j’aime tant, ce bon petit nid qu’on ne quitte jamais tout entier et que l’on retrouve toujours intact au retour.

Seulement cinq semaines après je pus y revenir, et de suite j’allai faire une longue marche sur le chemin de Ste. Foye, cette avenue incomparable où tant de soirs j’avais été promener mes rêves et mes plus douces illusions. Là, je rassemblai tous mes souvenirs, et des larmes chaudes comme celles des premiers âges de la vie, des larmes d’une source toute nouvelle, jaillirent de mon âme consolée. Puis je pris la route du Belvédère, je longeai le chemin St. Louis et j’arrivai sur la plate-forme, à l’heure où je pouvais être seul, où le flot des promeneurs ne viendrait pas troubler l’attendrissement de mes pensées.

Ah ! que vous dirai-je, que vous dirai-je, lecteurs, en terminant ce long et douloureux récit pendant lequel plus d’un d’entre vous peut-être a partagé mes cruelles angoisses ? Je restai bien longtemps, bien longtemps sur cette plate-forme d’où mon regard embrassait un si magnifique morceau de la patrie. À cette hauteur, mon âme s’élevait avec le flot de ses innombrables souvenirs, mêlé cette fois à celui des espérances dont le cours semblait s’être si longtemps détourné de moi. Je revis mon passé disparu, comme si c’était pour la dernière fois ; j’en regardai s’éloigner une à une les ombres muettes qui me quittaient tristement ; il y avait là bien des regards et des sourires qui m’attiraient encore, mais je n’en pouvais, hélas ! retenir un seul : ils s’enfuyaient…… et pourtant je les voyais toujours. Oh ! non, non, chères et douces choses envolées ; il n’y a pas de nuit ni de passé pour le souvenir ; vous êtes toujours vivantes, toujours présentes, et vous me resterez quand même. Ce n’est pas moi qui mettrai sur vous le linceul et le temps ne peut rien dans mon cœur. Ce qui me reste à vivre ne vaut pas ce que j’ai vécu ; je vous suivrai toujours et jamais aucune ombre ne vous dérobera à mes yeux. Toutes, toutes, désormais, vous m’êtes chères ; vous à qui je dois mes bonheurs fugitifs, je vous bénis, et vous à qui je dois mes longues angoisses, je vous pardonne. Laissez, laissez au moins la trace de votre fuite pour qu’elle éclaire les tristes années qui me restent ; l’ombre de ce qui fut cher a encore plus de clarté que l’éclat de l’espérance, de même qu’un souvenir heureux vaut souvent plus que le bonheur.

Qu’importe que vous soyez le passé ! Est-ce que des fleurs qui tombent ne sort pas le germe qui fécondera les plants nouveaux ? C’est à vous, à vous qui ne pouvez mourir, que je dois le meilleur, le plus vivant et le plus vrai de moi-même.

Lorsque je vous crus perdues pour toujours, je poussai un cri funèbre qui retentit dans bien des cœurs ; aujourd’hui je vous retrouve décolorées, pâlies, devenues à peine un fantôme de vous-mêmes, mais cela suffit désormais au fantôme de ce que j’ai été. Le passé qui s’échappe en laissant à l’homme une dernière illusion est une force de plus ; il s’y retrempe, il mesure l’étendue de ce qu’il a souffert, et, en se voyant sorti des épreuves, il conserve toute la confiance et toute l’énergie de l’attente.

Ô mon pauvre vieux Québec ! je te retrouve donc, toi que je croyais pouvoir fuir ; je te retrouve avec le parfum, avec le sourire encore empreint de tout ce que nous avons été l’un pour l’autre pendant quatre années ; je te retrouve, toi qui n’as pas une rue, pas une promenade, pas un jardin, pas un bosquet qui ne furent les confidents de mes solitaires rêveries et de l’épanchement intarissable de mon âme. Tu avais eu tout, tout de moi ; je t’avais même engagé avenir et j’avais juré de ne jamais te quitter, en récompense de ce que tu m’avais inspiré de touchantes et de délicieuses chimères. Et pourtant ! Je t’ai raillé, je t’ai bafoué, j’ai redoublé sur toi les traits et les rires ; l’outrage a été public et mes livres le gardent tout entier, mais je t’aime, je t’aime !

Rien n’est beau dans le monde comme toi, mon pauvre Québec, et le monde, je le connais. L’admiration que tu inspires est encore bien au dessous du langage que tu parles au cœur. L’étranger, qui voit tes débris entourés du cadre majestueux de montagnes qui s’étendent bien au-delà du regard, te contemple encore moins dans la grandeur prodiguée par la nature que dans les innombrables souvenirs enfermés dans ton sein. Tu es vieux, décrépit, tu fatigues dans ta ceinture de remparts, mais tu as la majesté sainte des grandes choses que le temps seul, après de longs efforts, parvient à effacer. Pour moi, désormais, tu es sacré, et dans toute cette Amérique si jeune et si fière de sa jeunesse, je n’ai encore rien vu d’aussi jeune que tes ruines.

Oh ! quand je me reporte vers mes rêves si violemment et si cruellement interrompus, je me demande ce que je puis croire désormais ici-bas et sur quelle poussière nouvelle je vais essayer de bâtir pour l’avenir. Tout est donc déception, illusion, chimère ! Jusqu’au bonheur lui-même qui me trompait…… Et pourtant il n’y a rien de vrai sans lui, et en dehors de lui qu’y a-t-il, que me restera-t-il après l’avoir rêvé ?

Je vais me mêler à la foule des ombres qui s’agitent, je vais me laisser prendre aux passions vulgaires et me faire aussi ma place dans le vide. Je vais descendre dans le flot bourbeux des intérêts et des mesquines ambitions où la plupart des hommes noient leur âme et achèvent de perdre ce qui leur reste de l’empreinte divine ; je vais retomber, positif et réel, sur cette terre où je n’ai jamais pu prendre racine, et que je peuplais sans cesse des fantômes de mon imagination……………………………

Adieu, adieu, illusions, charmes, transports, enivrements de ma jeunesse à jamais disparue. Je m’enfuis loin de votre tombeau, comme le marin quitte le navire perdu où il a essuyé tous les dangers et qui était tout son monde, son foyer, sa famille, sa patrie entière. Adieu ; je vais désormais flotter sur l’épave de ma vie jusqu’à ce que j’atteigne le port immortel, et personne n’entendra plus les accents de ma voix dans le ciel brumeux qui s’assombrira de jour en jour autour de moi……… personne, jusqu’à ce que je touche à la rive où tous les bruits s’éteignent, où tous les orages s’apaisent. Alors seulement, je pousserai un dernier cri, celui de l’espérance éternelle qui, seule, ne trompe jamais.




  1. La commission de statistique des États-Unis a évalué le rapport total de ces mines pour l’année 1867 à 375 millions de francs. La répartition s’opère ainsi qu’il suit : Californie 125 millions, Nevada 100, Montana 50, Colorado 50, Orégon et Washington 25, Idaho 25. Dans la même année, on a exporté de San-Francisco pour 241,824,620 francs d’argent tout monnayé. En 1866, l’exportation avait été de vingt millions plus forte.
  2. La troupe Aimée ; celle qui a joué quatre mois plus tard à Montréal.