Rutebeuf - Œuvres complètes, 1839/La complainte Rutebeuf

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Texte établi par Achille Jubinal Chez Édouard Pannier (1pp. 13-20).

La Complainte Rutebeuf,
ou
CI ENCOUMENCE LA COMPLAINTE RUTEBUEF DE SON ŒUL,
ou
CI ENCOUMENCE LE DIT DE L’UEIL RUSTEBUEF.


Mss. 7218, 7633, 7615, 198 N.-D.


Séparateur



Ne covient pas[1] que vous raconte
Comment je me sui mis à honte,
Quar bien avez oï le conte
En quel manière
Je pris ma fame darrenière,
Qui bele ne gente n’en ière.
Lors nasqui paine,
Qui dura plus d’une semaine,
Qu’el commença en lune plaine[2].
Or entendez,
Vous qui rime me demandez,
Comment je me sui amendez
De fame prendre :
Je n’ai qu’engagier ne que vendre,
Que j’ai tant éu à entendre
Et tant à fère :
Quanques j’ai fet est à refère[3],

Que qui le vous voudroit retrère
Il durroit trop.
Diex m’a fet compaignon à Job[4],
Qu’il m’a tolu à .i. seul cop
Quanques j’avoie[5].
De l’ueil destre, dont miex véoie,
Ne voi-je pas aler la voie
Ne moi conduire.
A ci dolor dolente et dure,
Qu’à miédi[6] m’est[7] nuiz obscure
De celui oeil.
Or n’ai-je pas quanques je vueil ;
Ainz sui dolenz, et si me dueil[8]
Parfondement,
C’or sui en grant afondement[9],
Se par cels n’ai relevement
Qui jusqu’à ci
M’ont secoru la lor merci.
Le cuer en ai triste et noirci[10]
De cest mehaing,
Quar je n’i voi pas mon gaaing.
Or n’ai-je pas quanques je haing[11] ;
C’est mes domages :
Ne sai ce c’a fait mes outrages.

Or devendrai sobres et sages
Après le fet,
Et me garderai de forfet ;
Mes que ce vaut quant c’est jà fet ?
Tart sui méus ;
A tart me sui aparcéus
Quant je sui jà ès las[12] échéus.
Cest premier an
Me gart cil Diex en mon droit san
Qui por nous ot paine et ahan
Et me gart l’âme :
Or a d’enfant géu ma fame ;
Mon cheval a brisié la jame[13]
A une lice ;
Or veut de l’argent ma norrice,
Qui m’en destraint et me pélice[14],
Por l’enfant pestre,
Ou il reviendra brère en l’estre.
Cil dame Diex[15] à qui le fist nestre,
Li doinst chevance[16]
Et li envoit sa soustenance,
Et me doinst encore aléjance
Qu’aidier li puisse,
Que la povretez ne me nuise[17]

Et que miex son vivre li truise
Que je ne fais.
Se je m’esmai je n’en puis mais,
C’or n’ai ne dousaine ne fais,
En ma meson,
De busche por ceste seson.
Si esbahiz ne fu mès hom
Com je sui, voir[18],
C’onques ne fui à mains d’avoir.
Mes ostes veut l’argent avoir
  De son osté[19],
Et j’en ai presque tout osté,
Et si me sont nu li costé
Contre l’yver.
Cist mot me sont dur et diver,
Dont mult me sont changié li ver
  Envers antan[20].
Por poi n’afol quant g’i entan ;
Ne m’estuet pas taner en tan,
Quar le resveil
Me tane assez quant je m’esveil.
Si ne sai se je dorm ou veil,
Ou se je pens,
Quel part je penrai mon despens

Par quoi puisse passer le tens.
Tel siècle ai-gié :
Mi gage sont tuit engagié
Et de chiés moi desmanagié,
Car j’ai géu
Iij. mois, que nului n’ai véu[21].
Ma fame r’a enfant éu,
C’un mois entier
Me r’a géu sor le chantier.
Je me gisoie endementier
En l’autre lit,
Où je avoie pou de délit ;
Onques mès mains[22] ne m’abelit
Gésir que lors ;
Quar j’en sui de mon avoir fors
Et s’en sui mehaigniez du cors
Jusqu’au fénir.
Li mal ne sevent seul venir :
Tout ce m’estoit à avenir
S’est avenu.
Que sont mi ami devenu
Que j’avoie si près tenu
Et tant amé ?
Je cuit qu’il sont trop cler semé ;
Il ne furent pas bien semé[23],
Si sont failli.
Itel ami m’ont mal bailli,
C’onques tant com Diex m’assailli
En maint costé

N’en vi .i. seul en mon osté :
Je cuit li vens les a osté.
L’amor est morte :
Ce sont ami que vens enporte,
Et il ventoit devant ma porte ;
S’es enporta,
C’onques nus ne m’en conforta
Ne du sien riens ne m’aporta.
Ice m’aprent
Qui auques a privé le prent ;
Mès cil trop à tart se repent
Qui trop a mis
De son avoir por fère amis,
Qu’il ne’s trueve entiers ne demis
A lui secorre.
Or lerai donc fortune corre :
Si entendrai[24] à moi rescorre,
Se je l’ puis fère.
Vers les preudommes m’estuet trère[25]
Qui sont cortois et débonère
Et m’ont norri :
Mi autre ami sont tuit porri ;
Je les envoi à mestre Orri[26],

Et se l’i lais ;
On en doit bien fère son lais
Et tel gent lessier en relais
Sanz réclamer,
Qu’il n’a en els rien à amer,
Que l’en doie à amor clamer.
Or[27] pri celui
Qui .iij. parties fist de lui,
Qui refuser ne set nului
Qui le réclaime,
Qui l’aeure et Seignor le claime[28],
Et qui cels tempte que il aime,
Qu’il m’a tempté,
Que il me doinst[29] bone santé,
Que je face sa volenté
Tout sanz desroi.

Mon seignor, qui est filz de Roi[30],
Mon dit et ma complainte envoi,

Qu’il m’est mestiers,
Qu'il m’a aidié mult volontiers :
Ce est li bons quens de Poitiers
Et de Toulouse[31] ;
Il saura bien que cil goulouse[32]
Qui si fètement se doulouse.



Explicit la Complainte Rustebuef, ou Explicit le dit de l’ueil Rustebuef.

  1. Ms. 7615, Var. Ne cuidiez pas.
  2. Voyez la note 2, page 6.
  3. Les Mss. 7633 et 198 N.-D. remplacent ce vers, qui est sauté dans le Ms. 7615, par le suivant :
    Et tant d’anui et de contraire.
  4. Ms. 198 N.-D. Var. Jacob.
  5. Ms. 198 N.-D. Var. J’amoie.
  6. Ms. 7633. Var. Qu’endroit meidi.
  7. Ms. 7615. Var. Cuit-je.
  8. Ms. 198 N.-D. Var. De quoi parfondement me dueil. — Les huit vers qui suivent manquent dans ce manuscrit.
  9. Ms. 7615. Var. confondement.
  10. Ms. 7633. Var. Mult ai le cuer triste et marri.
  11. Ce vers est sauté dans le Ms. 7615, ainsi que le 3e et le 5e de ceux qui le suivent dans notre texte.
  12. Mss. 7633, 7615. Var. En mes las.
  13. Ms. 7633. Var. Mes chevaux ot brisié la jambe.
  14. Ces deux expressions sont fort énergiques ; elles signifient : torturer, et : arracher la peau.
  15. Ms. 7633. Var. Cil sire Diex. — Ms. 198 N.-D. Var. Ice Seigneur.
  16. Ms. 7615. Var. Provende.
  17. Les Mss. 7633, 7615 et 198 N.-D. offrent cette variante :
    Et que miex mon hosteil conduise.
  18. Voir, vrai, vraiment ; verum.
  19. Le Ms. 198 N.-D. porte la leçon suivante :
     … De mon hostel.
    Il doit bien avoir non hostel :
    Celui du roi n’est pas itel ;
     Miex est paié,
    Et j’en ai presque tout osté.
  20. Antan, l’année dernière, le temps passé ; ante annum — Voyez la jolie pièce de Villon dont le refrain est :
    Mais où sont les neiges d’antan ?
  21. Le Ms. 198 N.-D. ne contient pas les six vers qui suivent celui-ci.
  22. Mains pour moins, ainsi qu’on le trouve dans le Ms.7633.
  23. Le Ms. 7633 écrit ce mot femrei, et le Ms. 7615 femei.
  24. Ms. 198 N.-D. Var. Si penseré.
  25. Ms.7633. Var. Vers les bone gent m’estuet traire. — M’estuet signifie : il me convient.
  26. Voici les différentes manières dont les diverses leçons orthographient ce mot : Ms. 7633, Horri ; Ms. 7615, Hauri ; Ms. 198 N.-D., Ourri. Je suis resté longtemps incertain sur la signification de ce vers, et je ne savais trop à quel genre de personnage il faisait allusion, lorsque la pièce intitulée Ci encoumance de Charlot le Juif qui chia en la pel dou lièvre est venue mettre fin à mes incertitudes. J’en demande humblement pardon à mes lecteurs pour Rutebeuf et pour moi, mais il s’agit tout simplement ici du chef des vidangeurs de Paris au 13e siècle. À la fin, en effet, de la pièce que j’ai nommée, lorsque Guillaume met la main dans la peau du lièvre où Charlot a fait la vilonie (expression de Rutebeuf un peu plus décente que celle qu'il a placée dans le titre de son fabliau), notre malin trouvère s'écrie :
    Es-vous l’escuier qui ot gans
    Qui furent punais et puerri,
    Et de l’ouvrage mestre Horri.
    Ces vers, rapprochés de ceux de la présente complainte, ne m’ont laissé aucun doute.
  27. Les neuf vers suivants manquent au Ms. 7633.
  28. Le Ms. 198 N.-D. remplace ce vers, qui est sauté au 7615, par le suivant :
    Qui Seigneur et ami le claime
  29. Ms. 7615. Var. M’anvoit.
  30. Les huit vers suivants manquent au Ms. 198 N.-D.
  31. Le comte de Poitiers et de Toulouse se nommait Alphonse. Il était frère de saint Louis et, comme lui, fils de Louis VIII. Je donne quelques détails sur ce prince en note de la pièce de Rutebeuf intitulée Ci encoumence la Complainte dou Conte de Poitiers.
  32. Goulouse, désire ardemment, convoite ; de goulouser.