Claire d’Albe/Lettre 38

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Ménard et Desène fils (Œuvres complètes. 1pp. 300-303).


LETTRE XXXVIII.


CLAIRE À ÉLISE.


Pardonne, ô mon unique consolation ! mon amie, mon refuge, pardonne, si j’ai pu douter de ta tendresse ! Je t’ai jugée, non sur ce que tu es, mais sur ce que je méritais ; je te trouvais juste dans ta sévérité, comme tu me parais à présent aveugle dans ton indulgence. Non, mon amie, non, celle qui a porté le trouble dans sa maison et la défiance dans l’âme de son époux, ne mérite plus le nom de vertueuse, et tu ne me nomme ainsi que parce que tu me vois dans ton cœur.

Malgré tes conseils, je n’ai point parlé avec confiance à mon mari ; je l’aurais désiré, et plus d’une fois je lui ai donné occasion d’entamer ce sujet ; mais il a toujours paru l’éloigner : sans doute il rougirait de m’entendre ; je dois lui épargner la honte d’un pareil aveu, et je sens que son silence me prescrit de guérir sans me plaindre. Élise, tu peux me croire, le règne de l’amour est passé ; mais le coup qu’il m’a porté a frappé trop violemment sur mon cœur, je n’en guérirai pas. Il est des douleurs que le temps peut user, on se résigne à celles émanées du ciel : on courbe sa tête sous les décrets éternels, et le reproche s’éteint quand il faut l’adresser à Dieu ; mais ici tout conspire à rendre ma peine plus cuisante : je ne peux en accuser personne ; tous les maux qu’elle cause refoulent vers mon cœur, car c’est là qu’en est la source… Cependant je suis calme, car il n’y a plus d’agitation pour celui qui a tout perdu. Néanmoins je vois avec plaisir que M. d’Albe est content de l’espèce de tranquillité dont il me voit jouir. Il a saisi cet instant pour me parler de la lettre où tu lui apprends la réunion imprévue d’Adèle et de Frédéric ; pourquoi donc m’en faire un mystère, Élise ? Si cette charmante personne parvient à le fixer, crains-tu que je m’en afflige, crois-tu que je le blâme ? Non, mon amie, je pense au contraire que Frédéric a senti que quand l’attachement était un crime, l’inconstance devenait une vertu, et il remplit, en m’oubliant, un devoir que l’honneur et la reconnaissance lui imposaient également ; c’est ce que j’ai fait entendre à M. d’Albe, lorsqu’il est entré dans les détails de ce que tu lui écrivais. J’ai vu qu’il était étonné et ravi de ma réponse ; son approbation m’a ranimée, et l’image de son bonheur m’est si douce, que j’en remplirais encore tout mon avenir, si je ne sentais pas mes forces s’épuiser, et la coupe de la vie se retirer de moi.