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Coligny (A. Laugel)/02

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Coligny (A. Laugel)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 59 (p. 162-187).
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COLIGNY

II. [1]
LA DEUXIEME ET LA TROISIEME GUERRE DE RELIGION. — LA SAINT-BARTHÉLEMY


I

Il ne semble pas que Coligny se soit montré aussi lent à la guerre civile, en 1567, qu’il l’avait été en 1562 ; on ne saurait dire, toutefois, qu’il y fut prompt, mais il avait vu que le hasard d’une seule journée peut décider du sort d’un royaume ; il était las, sans doute, de défendre sa cause avec de vaines paroles et des écrits encore plus vains ; il voyait grandir l’influence de ses ennemis, il devinait les complicités entre les Lorrains et l’Espagne ; il souffrait comme protestant, il souffrait comme Français, et il ne vit bientôt plus qu’un remède aux maux qui affligeaient ses coreligionnaires ou qui menaçaient le pays. Le duc d’Alba avait traversée la Savoie, la Franche-Comté et la Lorraine avec une armée destinée à l’extermination des hérétiques dans les Pays-Bas. Sous prétexte de ne pas laisser insulter nos frontières, on avait enrôlé six mille Suisses et l’on faisait des levées dans tout le royaume. Le prince de la Roche-sur-Yon donna avis à l’amiral qu’à Bayonne on avait projeté de détruire entièrement la religion réformée ; de semblables avis lui revenaient en même temps de divers côtés.

Condé, Coligny et ses frères, et quelques gentilshommes eurent deux réunions à Valéry et à Châtillon. Dans ces deux assemblées, Condé et Coligny essayèrent encore de contenir leurs amis ; une troisième assemblée eut lieu un mois après la seconde. La Noue a laissé le récit de ce qui s’y passa. Le prince et l’amiral affirmèrent qu’il s’était tenu à la cour un conseil secret où l’on avait délibéré de les arrêter tous deux, de faire mourir l’amiral et de garder Condé prisonnier ; on devait mettre deux mille Suisses dans Paris, deux mille dans Orléans et deux mille dans Poitiers, casser l’édit d’Amboise et le remplacer par un autre « du tout contraire. » Les cerveaux s’échauffèrent, on se demanda s’il fallait se laisser lier les pieds et les mains et traîner aux échafauds. Trois mille personnes de la religion avaient péri depuis la paix, et à toutes les plaintes on n’avait fait que des réponses frivoles. En vain Coligny conseilla-t-il encore la patience. « Je vous demande, répliqua d’Andelot à ceux qui parlèrent contre la prise d’armes, si vous attendez que soyons bannis es païs estranges, liez dans les prisons, fugitifs par les forests, courus à force du peuple, mesprisez des gens de guerre et condamnés par l’authorité des grands, comme nous n’en sommes pas loin, que nous aura servi nostre patience et humilité passée ? Que nous profitera alors nostre innocence ? A qui nous plaindrons-nous ? Mais qui est-ce qui voudra seulement nous ouïr ? » Tout le monde se résolut enfin de recourir à la force, et l’on discuta un plan de campagne. On songea d’abord à mettre la main sur Orléans ; mais Orléans était dominé maintenant par une citadelle. Il était oiseux de prendre de petites places qu’on ne pourrait pas garder ; Coligny fut d’avis de « composer une armée gaillarde, » et de marcher droit aux Suisses pour les tailler en pièces. Sans doute le cardinal de Lorraine et le roi marchaient toujours avec les Suisses, et l’on pourrait dire que l’entreprise avait été faite non contre le cardinal et les Suisses, mais contre le roi lui-même : on répondrait qu’on voulait délivrer le roi, et, si l’on réussissait, on empêcherait une longue et ruineuse guerre.

Le rendez-vous fut pris à Rozay-en-Brie ; Condé s’y trouva avec Coligny et ses frères, La Rochefoucauld et quatre cents cavaliers. Mais la rapidité de la marche des Suisses déjoua les projets des conjurés. Le connétable ayant réussi à mener le roi à Paris, Condé vint mettre son quartier général à Saint-Denis le 2 octobre, et commença le blocus de la capitale. Son armée s’était grossie au chiffre de six mille hommes : quatre mille fantassins et deux mille cavaliers. Le connétable, ayant appelé à lui les bandes de Strozzi et de Brissac, avait dix-neuf mille hommes sous ses ordres. Malgré l’infériorité de ses forces, Condé se décida à accepter la bataille et mit le gros de ses forces en avant de Saint-Denis. L’amiral était à Saint-Ouen, avec la cavalerie de l’avant-garde ; ses troupes repoussèrent les catholiques. En poursuivant les gendarmes, « Coligny, dit le duc d’Aumale, rencontre le régiment des Parisiens, qui, « bien dorez comme calices, » cherchaient à prendre leurs rangs avec l’inexpérience de guerriers improvisés sortis le matin de leurs maisons. Ce fut l’affaire d’un moment ; les volontaires, qui ne s’attendaient pas à pareille fête, ne purent résister au choc des vieux soldats protestans ; ils s’enfuirent en désordre, « et s’en souvinrent longtemps. » Coligny s’acharna un peu trop dans sa poursuite ; il fut pris en flanc par la cavalerie fraîche de Chavigni ; un cheval turc qu’il montait, et qui avait la bouche dure, rompit sa bride, l’emporta parmi les fuyards catholiques ; il réussit avec peine à sortir de la mêlée et à rentrer à Saint-Denis. La bataille, un moment gagnée par les protestans, était perdue pour eux, mais le connétable avait été blessé à mort et les catholiques se trouvaient sans chef. Le lendemain même du combat, d’Andelot parcourait la plaine Saint-Denis avec cinq cents chevaux, comme pour braver les Parisiens ; Condé s’acheminait vers Montereau et s’enfonçait dans l’est pour joindre les renforts allemands qu’il attendait. La Rochefoucauld lui amena à Montereau dix-huit cornettes et vingt-sept enseignes venant du Poitou et de la Guyenne. Quelque temps se passa en conférences pour la paix : car des deux côtés on était mal préparé pour une longue lutte. Les confédérés avaient besoin du secours qu’ils avaient demandé à l’électeur palatin, Frédéric le Pieux. Celui-ci avait eu quelques hésitations ; si l’ardeur de son calvinisme le poussait à aider les réformés français, il ne voulait pas se mettre en guerre ouverte avec le roi de France. Il laissa partir avec les reîtres son fils Jean-Casimir, un cadet qui avait sa fortune à faire et qui cherchait les occasions. Le duc Casimir, désireux de se faire un nom, avait réuni une véritable armée : six mille cinq cents chevaux, trois mille fantassins et quatre pièces de campagne. Les confédérés l’attendaient en Lorraine ; ils croyaient, dit La Noue, qu’on n’aurait pas mis le pied dans cette province « que les coqs des reîtres ne s’entendissent chanter, » mais, après y avoir séjourné quelques jours, ils n’en avaient encore aucune nouvelle ; la noblesse protestante commençait à murmurer ; « le prince de Condé, qui estoit d’une nature joyeuse, se mocquoit si à propos de ces gens si cholères et apprehensifs, qu’il faisoit rire ceux mesmes qui excédoyent le plus en l’un et en l’autre ; de l’autre costé, Monsieur l’admiral, avec ses paroles graves, leur faisoit tant de honte qu’enfin ils furent contraints de se radoucir et rapaiser. » On eut enfin des nouvelles du duc Casimir, et ce n’étaient plus que « chansons et gambades » dans le camp. Les reîtres s’attendaient à toucher tout d’abord 100,000 écus, Condé n’en avait pas 2,000 ; le prince et Coligny demandèrent à tous les gentilshommes une contribution volontaire ; tout le monde donna, a jusqu’aux goujats des soldats. » On réunit bien ainsi 80,000 écus, tant en argent monnoyé qu’en vaisselle et chaînes d’or.

Les reîtres payés, on tint un conseil de guerre ; sur l’avis de Coligny, il fut résolu qu’on marcherait dans la direction de Paris, avec Orléans pour objectif. On tromperait ainsi l’armée royale, qui s’attendait à voir les protestans prendre le chemin de la Bourgogne. « Mais ceux-ci, raconte le duc d’Aumale, prirent des mesures presque inouïes pour l’époque et de tout temps difficiles à maintenir. C’est à Coligny que revient cet honneur : esprit logique et organisateur, il avait coutume de dire, quand il s’agissait de mettre une armée sur pied : « Commençons de former le monstre par le ventre. » Il avait donc rassemblé un assez grand nombre de chevaux de bât, réparti les uns entre les compagnies pour le transport des bagages, affecté les autres au service des subsistances ; la défense de dépasser un certain chiffre de bêtes de somme était rigoureusement observée ; des distributions régulières de vivres avaient lieu à certains jours, dans une proportion déterminée, et l’approvisionnement était complété toutes les fois qu’on le pouvait. Un ordre régulier avait aussi été fixé pour les logemens : l’infanterie était toujours au centre, divisée par grosses masses ; la cavalerie était cantonnée dans les villages alentour. Chaque soir, ces cantonnemens étaient barricadés, retranchés ; des détachemens d’arquebusiers y étaient mêlés à la cavalerie ; enfin, un lieu de rendez-vous était assigné en cas d’alerte. En route, l’armée était toujours précédée, au loin, par une avant-garde de douze cents cavaliers, dont la moitié portait l’arquebuse. » On marcha ainsi à travers une population hostile, sans aucun désordre, au nombre de plus de vingt mille hommes, jusque dans la Beauce, après avoir franchi la Marne à sa source, la Seine près de Châtillon, et passé par Auxerre, Bléneau, Montargis. En si bon ordre que se fît la marche, il fallait bien pourtant, dit La Noue, que « ce grand animal dévoratif passant parmi tant de provinces y trou-vast toujours la pâture. » Les gens de pied et de cheval faisaient du butin, et l’on obtenait les vivres de gré ou de force.

Les confédérés allèrent mettre le siège devant Orléans. Condé, arrivé sous les murs de cette place, après avoir fait vingt lieues en deux jours, l’investit le 23 février. Pendant le siège, l’amiral fut chargé d’empêcher l’entrée d’un secours de cavalerie amené par La Valette : « Comme il avoit accoutumé, dit La Noue, d’aller en gros, de peur, dit-il, de faillir le gibier, aussi prit-il trois mille cinq cents chevaux et partit de si bonne heure, qu’à soleil levé, il se trouva dans le milieu des quartiers de cette cavalerie qui, nonobstant les bonnes gardes qu’elle tenoit en campagne, ne se put garantir que plusieurs ne fussent enveloppez ; et y eut quatre drapeaux pris, mais peu de gens tuez. M. de La Valette, qui estoit logé dans Oudan, rallia quatre ou cinq cents chevaulx et estant suivy de plus de mille des nostres, il se retira néanmoins avec une belle façon, tournant souvent teste. »

Des pourparlers avaient été engagés entre Catherine de Médicis et Condé ; Coligny apprit que sa femme, Charlotte de Laval, qu’il avait laissée à Orléans, était tombée malade du typhus. Sentant sa fin approcher, elle lui écrivit pour lui dire a qu’elle s’estimoit. bien malheureuse de mourir sans l’avoir revu, lui qu’elle avoit toujours aimé plus qu’elle-même et qui eût pu l’aider à franchir ce dernier passage ; que néanmoins elle se consoloit, sachant ce qui le retenoit loin d’elle, qu’elle le conjuroit, pour elle-même, qu’il avoit toujours aimée, et au nom de leurs enfans, qu’elle lui laissoit comme gages de leur amour, de combattre jusqu’à la dernière extrémité pour le service de Dieu et pour l’avancement de la religion. » Elle le mettait en garde contre la maison de Guise ; pour la reine mère, elle ne savait pas si elle devait dire la même chose, « étant défendu de juger mal de son prochain. » Coligny, dès qu’il reçut cette lettre, partit avec des médecins pour Orléans ; il arriva à temps pour recevoir le dernier soupir de sa femme. A peine lui eut-il rendu les derniers devoirs, il retourna devant Chartres, laissant ses enfans sous la garde d’un précepteur.

Condé inclinait à la paix ; il avait consenti à livrer les places qu’il occupait, contre la remise en vigueur de redit d’Amboise, et 100,000 écus destinés aux Allemands. « Quand le traité fut soumis aux chefs des protestans, dit le duc d’Aumale, dans son Histoire, l’amiral l’attaqua vivement et cette fois avec toute raison. C’était folie à eux, disait-il, de poser les armes et de rendre les places sans obtenir d’autre garantie qu’une vaine promesse. La tentative de Meaux, leurs succès ne pouvaient qu’avoir envenimé les haines nourries, depuis longtemps contre eus, confirmé les résolutions de la cour et resserré les trames qu’ils avaient voulu rompre par la guerre : cette paix n’était qu’un moyen de les écraser plus sûrement. » Condé faisait valoir que les Gascons commençaient à déserter, que les ravages commis par les reîtres exaspéraient le peuple. Mais Chartres était la veille d’être prise, Coligny aimait mieux négocier avec ce gage dans les mains. Condé fit « un pas de clerc, » comme, dit Montluc ; il signa le traité de paix le 13 mars 1568. Le même jour, un édit du roi remit en vigueur l’édit de 1563. Coligny était de retour à Châtillon le 12 avril ; il put s’y livrer tranquillement à ses tristes pensées, et y pleurer en paix la compagne qu’il avait perdue.


I

La paix de Longjumeau ne tut qu’une courte trêve : le nouvel édit de pacification était l’ancien édit d’Amboise, dégagé « de toutes les restrictions, modifications, déclarations et interprétations » qui l’avaient altéré, mais, dès le premier jour, ce nouvel édit fut tenu comme non avenu. Coligny dut reprendre son rôle ingrat d’avocat des églises menacées ou opprimées, protester contre les violences de tout genre commises dans les villes, dans les campagnes, dans toutes les provinces, se fatiguer en remontrances, en représentations le plus souvent vaines. Les gens qu’il avait dépêchés pour porter ce qui était encore dû aux Allemands furent attaqués par la garnison d’Auxerre, dépouillés, blessés, ou tués. Le duc d’Anjou, tout jeune encore, se déclarait l’ennemi ardent des partisans de la religion ; le cardinal de Lorraine, devenu son conseiller, lui promettait que Marie Stuart serait amenée en France et qu’elle lui céderait tous les droits qu’elle avait ou prétendait avoir sur le royaume d’Angleterre. Coligny connaissait les sentimens du duc d’Anjou et il dénonçait à Norreys, l’ambassadeur d’Elisabeth, les projets des Guises. Il était, au lendemain de la paix, ainsi qu’en pays ennemi, enfermé dans Châtillon, comme le prince de Condé à Noyers en Bourgogne, comme d’Ancelot à Tanlay à quatre lieues de Noyers. « Trente mille à l’entour, écrivait Norreys à Elisabeth, les gentilshommes du pays, étant pour la plupart de la religion, tiennent leurs maisons bien gardées et sont prêts à se rendre auprès du prince quand il le leur ordonnera. »

Châtillon était trop isolé : il y avait aux environs plusieurs petites garnisons d’Italiens et autres qui épiaient l’amiral et le menaçaient ; plusieurs fois, à la cour, on le crut pris et tué. Il dut quitter cette ville pour aller auprès de son frère à Tanlay. Il passa près du château de Chandeley, dont la garnison fit feu sur lui, comme en pleine guerre ; d’un bout à l’autre du royaume, les attentats contre les réformés se renouvelaient et demeuraient impunis. Coligny écrivait le 13 juillet 1568 au roi Charles IX pour se plaindre d’un attentat commis sur l’un de ses gentilshommes qu’il envoyait à Auxerre vers le gouverneur et capitaine de cette ville, M. de Prye. « Il est advenu qu’ayant ledit sieur de Prye donné escorte de deux harquebouziers au gentilhomme que je lui avois envoyé, pour le conduire jusqu’à la porte, incontinent après qu’ils l’eurent laissé et auparavant qu’il feust hors des fauxbourgs de ladite ville, il fut chargé de guet-à-pend et poursuivi furieusement par dix-huit ou vingt harquebouziers qui tous tirèrent contre lui. Il y a eu cinq coups qui ont porté, de façon que, s’il n’est mort, il ne vault guère mieulx. Il n’y a plus de justice en ce royaulme pour ceulx de la religion et il est permis à un chacun de les meurtrir et assassiner avec toute impunité, sans qu’ils puissent dorénavant avoir espérance de pouvoir vivre en seureté soubz vostre parolle et protection. » Il écrivait également à la reine mère, lui montrant l’état pitoyable du royaume, lui rappelant ce qu’il lui avait dit quelquefois « que les opinions de la religion ne s’usent ny par le feu, ny par les armes, et que ceux-là s’estiment bienheureulx qui peuvent employer leurs vies pour servir à Dieu et à sa gloire ; et oultre cela, qu’il n’est rien si naturel que de deffendre son honneur, sa vie et ses biens. » Quelques jours après, Coligny dénonçait un nouvel assassinat commis sur la personne de Damanzay, lieutenant de la compagnie des gendarmes de d’Andelot ; ce gentilhomme, sortant de sa maison et tenant un de ses enfans par la main, fut tué à coups d’arquebuse par six hommes masqués qui étaient en embuscade derrière les murailles des fossés de sa maison. « Ce sont des fruits et effects des confréries du Saint-Esprit et de la Ligue, qu’ils appellent. »

Catherine de Médicis prépara avec le cardinal de Lorraine et Birague un coup de main sur Noyers ; on commanda à Tavannes de cerner le château et d’y saisir Condé et Coligny ; mais Tavannes était un soldat, il ne voulut pas se rendre le complice d’une trahison. Des messagers, envoyés à dessein aux alentours de Noyers, portaient des lettres avec ces mots : « Le cerf est aux toiles, la chasse est préparée. » Ces messagers furent pris, l’amiral et son neveu comprirent le sens du message. Ils résolurent de quitter Noyers et envoyèrent, au moment de partir, des lettres et un mémoire de doléances au roi et à la reine mère. Ils sortirent de Noyers le 23 août pour aller mettre leurs familles en sûreté à La Rochelle. La distance était grande : il fallut, sous le soleil d’été, par des chemins détournés, conduire la petite troupe, qui se composait de la princesse de Condé, alors enceinte, des enfans du prince, de ceux de l’amiral et de d’Andelot, qui étaient en bas âge. Cent cavaliers formaient toute l’escorte. Comment allait-on passer la Loire ? La chaleur de l’été avait fait baisser les eaux ; un gentilhomme de la troupe trouva un gué près de Sancerre ; les hommes passèrent à cheval, les femmes et les enfans dans trois nacelles. Arrivés sur l’autre bord, les fugitifs se mirent à genoux et chantèrent le psaume XVIV, qui célèbre le passage de la Mer-Rouge : « Quand Israël sortit d’Egypte, etc. »

La Loire passée, on était en pays ami ; la petite troupe prit son chemin par Le Blanc, en Berri. « Tous les huguenots des villes et des villages les suivent, écrivait La Châtre au roi, le 28 août, et mènent avec eux tous leurs enfans, tant petits puissent-ils être, et il y a un monde de charrettes et de chevaulx, lesquels chevaulx et charrettes ils changent à tous les villaiges où ils en trouvent. » Condé, arrivé en Poitou, demanda l’entrée de Poitiers à Vieilleville, qui répondit « qu’avec train de prince, volontiers, mais non pas avec si grande suite. » De nouveaux renforts augmentaient sa troupe à chaque traite. Enfin l’on arriva devant La Rochelle, qui ouvrit immédiatement ses portes. Jeanne d’Albret approchait ; Condé alla la chercher à Archiac et la ramena avec son jeune fils à La Rochelle, où ils furent reçus avec de grandes démonstrations de joie. L’entreprise de Condé et de l’amiral était bien téméraire. Sans doute, La Rochelle était une base d’opérations très solide, et de cette place on pouvait librement communiquer avec l’Angleterre, mais on risquait ainsi de se mettre un peu trop dans une dépendance incommode ; d’autre part, en s’enfonçant dans la Guyenne, on s’éloignait beaucoup de l’Allemagne et des. mercenaires, qui devenaient malheureusement indispensables dans toutes les guerres. On n’était plus, comme à Orléans, en état de « muguetter » la ville de Paris, en se plantant au bord de la mer, dans des îles, parmi un peuple de trafiquans, on s’isolait un peu trop du reste de la nation. Mais les protestans n’avaient guère le choix ; on leur avait pris Orléans, ils durent mettre en œuvre les ressources de La Rochelle. Coligny se hâta d’organiser une flotte ; il fit pour l’armée de terre des règlemens copiés sur ses fameuses « ordonnances ; » il envoya des négociateurs au-delà du Rhin et en Angleterre. Le cardinal de Châtillon avait été recherché et poursuivi en Beauvaisis, mais il avait réussi à gagner les côtes de la Manche et s’était réfugié en Angleterre. Il y devint naturellement le représentant de la cause des réformés auprès d’Elisabeth. D’Andelot avait eu l’adresse d’échapper aux troupes royales ; il avait, avec une bonne troupe, franchi la Loire, il était entré dans Thouars, avait pris Parthenay et avait rejoint son frère, qui s’était porté à sa rencontre. Il amenait avec lui Montgomery, le vidame de Chartres et La Noue.

La guerre était recommencée : Coligny et d’Andelot s’emparèrent de Niort, de Melle, de Fontenay-le-Comte, de Saint-Maixent ; avec Condé, ils prirent Angoulême, Saint-Pons et Blaye ; les protestans occupèrent Saintes, Saint-Jean-d’Angely et Taillebourg. « En moins de deux mois, dit La Noue, de pauvres vagabonds qu’ils estoyent, ils se trouvèrent ès mains des moyens suffisans pour la continuation d’une longue guerre. » Nous ne raconterons pas la campagne de 1568. Le duc d’Anjou, qui avait pu rallier Montpensier, commandait à vingt-sept mille hommes, dont vingt mille fantassins et sept mille cavaliers. Tavannes était le guide militaire ; du jeune prince et le véritable général de sa belle armée. Condé avait des troupes moins éprouvées, mais son armée s’élevait à près de trente mille hommes. Il n’y eut point de véritable bataille, seulement quelques actions de détail, quelques villes prises ; un froid terrible empêcha les deux armées d’en venir aux mains et les força à prendre des quartiers d’hiver. Condé cantonna ses troupes dans le Poitou et alla conférer à Niort avec Jeanne d’Albret sur les affaires du parti. On dépêcha encore une fois vers Elisabeth, bien qu’elle eût toujours auprès d’elle le cardinal de Châtillon. La reine d’Angleterre avait mis à la disposition de Condé un prêt de 200,000 écus, dont le remboursement était garanti par les prises de la flotte rocheloise ; elle avait promis six vaisseaux, six canons de batterie. L’argent anglais était destiné aux troupes allemandes : le duc de Deux-Ponts avait promis six mille chevaux, trente enseignes de gens de pied, vingt canons de batterie et douze pièces de campagne.

La campagne de 1569 commença de bonne heure ; l’armée royale s’était encore fortifiée de troupes fraîches. Condé et Coligny résolurent de marcher vers la Charente et d’aller chercher en Quercy les vicomtes qui ne voulaient faire la guerre que chez eux. On s’ouvrirait avec eux le chemin de la haute Loire et l’on irait donner la main aux Allemands. On se mit en marche au commencement de mars ; l’amiral était le 3 avec l’avant-garde à Cognac ; avec d’Andelot, il prit Jarnac, où il se trouvait encore le 13 au matin. Il avertit Condé que l’armée de Monsieur était proche et le supplia de mettre « quelques hommes de bien » dans Cognac. Le pont de Châteauneuf ayant été rompu, l’amiral s’y porta avec sept ou huit cents chevaux et autant d’arquebusiers ; il laissa à la garde du passage deux régimens d’infanterie et huit cents chevaux pour empêcher le passage des troupes royales ; mais les troupes allèrent chercher leurs quartiers trop loin ; il ne resta qu’une faible garde, et les catholiques passèrent pendant la nuit sans faire aucun bruit. Averti à l’aube, l’amiral dut attendre trois heures que toutes ses troupes fussent réunies avant de pouvoir se mettre en route ; les royaux tombèrent sur lui. « C’est, dit La Noue, ce qui fît retourner M. le prince de Condé, qui jà estoit à demi grosse lieue de là, se retirant, car, ayant entendu qu’on seroit contraint de mener les mains, lui, qui avoit un cœur de lion, voulut estre de la partie. » La Noue fut fait prisonnier ; le prince et l’amiral chargèrent en vain : la cavalerie catholique, toute l’armée du duc d’Anjou avançait ; les huguenots prirent enfin la fuite, laissant sur le champ de bataille quatre cents gentilshommes ; le valeureux Condé tomba avec son cheval tué sous lui, et blessé, la jambe cassée, s’étant déjà rendu à d’Argence, fut tué d’un coup de pistolet par Montesquieu, qui était des compagnies du duc d’Anjou.

La bataille de Jarnac ôtait aux protestans un chef héroïque, mais ne leur coûta pas beaucoup de monde. Coligny, qui n’avait pas été inquiété dans sa retraite, alla passer la revue de ses troupes à Tonnay-Charente ; Jeanne d’Albret présenta à l’armée sou jeune fils, devenu le chef des protestans ; mais, désormais, le chef véritable était Coligny. Il fit associer au commandement nominal de l’armée le jeune fils du prince de Condé ; le père avait perdu la vie en venant à son secours à Jarnac ; il devait beaucoup à cet orphelin, dans lequel il aimait, au reste, un compagnon d’enfance du fils qu’il avait perdu à Orléans. Les deux Henri, âgé l’un de seize ans, l’autre de dix-sept ans, suivant les fortunes de l’armée huguenote, furent appelés familièrement « les pages de l’amiral. » Les actes officiels du parti portèrent désormais les signatures «  Henry-Henry de Bourbon, » suivies quelquefois de celles de Châtillon et de d’Andelot.


III

Pendant que Coligny demeurait à Saintes, d’Andelot alla faire de nouvelles levées en Poitou. Après une tournée d’un mois, à peine revenu à Saintes, il fut atteint d’une fièvre qui l’emporta au bout de quelques jours. Sa dernière pensée fut une pensée patriotique. Pendant son délire, il disait à son frère : « La France aura beaucoup de maux ; mais enfin tout tombera sur l’Espagnol. » L’amiral cherchait à le calmer : « Je ne rêve point, mon frère : l’homme de Dieu me l’a dit. » La réforme perdit en lui un de ses plus vaillans capitaines ; le courage entraînant, l’expérience militaire de d’Andelot valaient une année. Tout le monde crut qu’il avait été empoisonné : le cardinal de Châtillon, alors, il est vrai, en Angleterre, auprès d’Elisabeth, dont il cherchait toujours à tirer quelque secours, écrivait à l’électeur palatin Frédéric III : « M. d’Andelot, par la machination des papistes, voire des plus grands, a été empoisonné, comme il est apparent, tant par l’anatomie qui a esté faite de son corps après sa mort que aussi par le propos d’un Italien qui s’est vanté, devant ladite mort, à plusieurs, tant à Paris qu’à la cour, d’avoir donné le poison et demandé récompense d’un si généreux acte aussitôt qu’il a veu que la nouvelle en feut sçeue et publiée ; comme pareillement en plusieurs endroits de la France et mesme au camp de Monsieur, frère du roy, il estoit commun, devant que ledit seigneur d’Andelot fût aucunement malade, qu’il debvoit mourir vers le commencement du mois de may. » Le corps de d’Andelot fut transporté à La Rochelle et déposé dans la tour dite de la Chaîne. Catherine de Médicis écrivit à Forquevaux, l’ambassadeur de France en Espagne : « La nouvelle de la mort de Andelot nous a fort resjouys… J’espère que Dieu fera aux autres, à la fin, recevoir le traitement qu’ils méritent. »

Coligny avait eu de grandes inquiétudes sur la marche du duc de Deux-Ponts à travers la France ; l’espérance lui revint quand il sut que les Allemands avaient pris d’assaut La Charité-sur-Loire ; il envoya sans tarder les princes de Navarre et de Condé vers les marches du Limousin ; il alla les rejoindre en personne, et, le 5 jain, il était avec eux à Archiac. De cette ville, il écrivit à Cecil que Jeanne d’Albret, lui-même et quelques seigneurs, avaient envoyé tous leurs bijoux en Angleterre comme nantissement d’un prêt de 20,000 livres sterling. A ce moment même, il apprenait que son château de Châtillon-sur-Loing avait été pris et que tous ses meubles, enlevés dans plus de quatre-vingts charrettes, avaient été emportés à Paris et vendus à l’encan. Avant de commencer une nouvelle campagne avec ses auxiliaires allemands, il eut la pensée d’écrire son testament : « Ne sçachant l’heure qu’il plaira à Dieu m’apeler, je veux bien laisser ce témoignage à ma postérité pour ne lui laisser point une notte d’infamie qui soit d’infidélité ny de rébellion, et que si j’ay pris les armes, ce n’a point esté contre le roy, mais contre ceulx qui tiranniquement ont contraint ceulx de la religion reformée de les prendre pour garantir leurs vies. » Plus loin, il n’a, dit-il, eu que deux désirs « pour ce que, partant de ce monde, je sçay qu’il fault que je en voise comparoistre devant le trosne de Dieu, pour y recepvoir mon jugement, je veulx qu’il me tourne en condamnation si je mens en disant que ce que je désire le plus, c’est que Dieu soit servi partout et principalement en ce royaulme, en toute pureté et selon son ordonnance, et après que ce royaulme suit conservé. »

Ce testament olographe forte la date du 7 juin ; deux jours après, l’amiral s’emparait de Nontron, place appartenant à la reine de Navarre ; il y apprit que les Allemands avaient passé la Vienne ; leur général, Wolfgang de Bavière, duc de Deux-Ponts, avait succombé aux enviions de Limoges à une maladie que les fatigues d’une longue et difficile marche avaient rendue mortelle, et avait laissé le commandement des troupes au comte Volrad de Mansfeld. La jonction des confédérés se fit à Saint-Yrieix le 23 juin 1569. Coligny passa en revue les reîtres et les lansquenets et leur délivra un mois de leur solde. Sans plus tarder, on alla chercher l’armée du duc d’Anjou, qui campait à La Roche-Abeille dans d’excellentes positions, à une lieue de Saint-Yrieix. Monsieur avait accru son armée déjà très forte des troupes du duc d’Aumale, de mille deux cents cavaliers italiens, que le comte Santa-Fiore, neveu du pape Pie V, lui avait amenés quelques jours avant avec quatre mille fantassins. L’amiral menait l’avant-garde ; la bataille était commandée par le comte de La Rochefoucauld ; . les princes avaient ce jour-là environ quatorze mille hommes de pied, quatre mille chevaux et six canons. Strozzi porta tout le poids de l’attaque des protestans ; il défendit avec une grande vaillance le corps de garde de l’armée royale, entouré de palissades et d’abatis, mais plus de quatre cents des siens furent tués, et lui-même eût été mis à mort s’il n’eût été reconnu par celui qui le mena à l’amiral. Ce corps de garde rompu, les protestans désiraient fort aller à l’assaut du camp du duc d’Anjou, placé sur les crêtes ; mais la pluie avait détrempé le sol, et l’attaque fut interrompue. L’artillerie royale ne cessa de tonner contre l’armée protestante, qui demeura en place pendant tout le jour ; mais Monsieur ne descendit pas de son camp retranché, et, le lendemain, Coligny, jugeant sans doute que la position du duc d’Anjou était trop forte, se retira lentement.

Après le combat de La Roche-Abeille, les deux armées n’avaient pas moins d’envie l’une que l’autre de s’établir en des pays plus gras que le Limousin. Les protestans prirent quelques places, notamment, Lusignan et Châtellerault, et se résolurent au siège de Poitiers. La noblesse du Poitou poussait de toutes ses forces à ce siège ; on imputa pourtant à Coligny de l’avoir entrepris parce que le duc de Guise et son frère étaient dans la place. La vérité est qu’il insista beaucoup sur les difficultés de l’opération, remontrant que Poitiers était bien fourni d’hommes de qualité, « et qu’ordinairement ces grandes cités sont les sépultures des armées. » Toutes ses craintes se réalisèrent ; les assauts furent repoussés, la maladie se mit parmi les assiègeans ; les meilleurs officiers tombèrent malades, l’amiral lui-même fut atteint de la dyssenterie ; le blocus ne réussit pas mieux que les attaques de vive force, et le duc d’Anjou ayant menacé Châtellerault, Coligny leva le siège, malade, porté en litière, et ne voulant pas un moment abandonner les siens. A son approche, le duc d’Anjou battit en retraite. Les catholiques marchèrent toute la nuit, passèrent la Creuse au Port-de-Piles, où ils laissèrent deux mille arquebusiers et quelques cornettes de cavalerie française pour retarder la poursuite des protestans. Avec le reste de ses troupes, Monsieur se logea à La Selle. Cette belle retraite d’une armée entière se fit sans aucun désordre. Les coureurs protestans trouvèrent le passage de la Creuse bien défendu. L’amiral dut chercher un autre passage et franchit la rivière entre Le Port-de-Piles et La Haye en Touraine ; il voulait forcer Monsieur à une bataille générale ou l’obliger à s’enfermer dans Tours. Après avoir en vain offert la bataille, manquant de vivres, il repassa la Creuse et la Vienne et prit ses quartiers à Faye-la-Vineuse (le 13 septembre) et aux environs.

C’est là que fut exécuté, le 21 septembre, Dominique Dalbe, valet de chambre de l’amiral. Il fut convaincu d’avoir livré à La Rivière, capitaine des gardes de Monsieur, à Brisach, au mois de mai, des lettres d’Élisabeth d’Angleterre, de la reine de Navarre, des princes et de Coligny écrites au duc de Deux-Ponts, d’avoir servi ensuite d’espion et enfin d’avoir voulu tuer Coligny devant Poitiers. Monsieur cependant, ayant reçu tous ses renforts, et renforcé par le duc de Guise passa la Vienne ; son avant-garde était commandée par le duc de Montpensier ; lui-même avec la bataille se rendit à Loudun ; Coligny quitta Faye-la-Vineuse et se rendit à Mirebeau. Le duc d’Anjou se porta de ce côté et l’amiral résolut de lui offrir la bataille près de Moncontour, sur les grandes plaines de Saint-Cler. Il y Arriva le dernier jour de septembre. Il avait sous la main six mille chevaux, français, ou reitres, huit mille arquebusiers et quatre mille lansquenets, six canons. L’armée de Monsieur était beaucoup plus forte ; elle comptait de huit à neuf mille chevaux, de seize à dix-huit mille fantassins, y compris six mille Suisses.

La tête de l’armée catholique rencontra et prit en flanc l’armée de l’amiral, en pleine marche sur Moncontour. Une charge de mille lances sur une longue colonne de trois cents chevaux et de deux cents arquebusiers y jeta le plus complet désordre. Il y eut une vraie panique chez les protestans ; heureusement pour eux les catholiques se trouvèrent arrêtés dans un défilé où il ne pouvait passer que peu de monde à la fois. L’amiral put rallier les siens et commanda plusieurs charges qui arrêtèrent les poursuivans. Les deux armées se mirent alors en bataille, mais, comme l’artillerie protestante était déjà à Moncontour, elle ne put répondre à l’artillerie catholique. On ne s’aborda pas toutefois et la bataille fut remise au lendemain. Deux jours se passèrent. Les lansquenets ne voulaient plus marcher si on ne leur donnait de l’argent. Cinq cornettes de reîtres firent mine aussi de se révolter. Enfin Coligny se décida à partir le 3 octobre au matin pour aller droit à Airvault et mettre la rivière qui y passe entre lui et l’ennemi ; une heure fut perdue à apaiser le tumulte des Allemands. Après un quart d’heure de marche, l’amiral vit arriver à lui l’avant-garde catholique, avec dix-neuf cornettes de reîtres ; il manda au comte Ludovic de Nassau, qui commandait la bataille, de lui envoyer trois cornettes ; le comte arriva lui-même en toute hâte avec ces cornettes, laissant la bataille sans commandant. Coligny, inquiet des jeunes princes, les fit retirer avec une escorte, mais cette escorte fut bientôt suivie d’un trop grand nombre de cavaliers. La journée commençait mal. Coligny chargea l’avant-garde catholique et rencontra le rhingrave, qui lui tira au visage un coup de pistolet. Blessé au nez, il riposta et étendit le rhingrave à ses pieds. Une grêle de coups de pistolets lui enleva son épée, son baudrier, rompit la courroie de sa cuirasse ; il était aveuglé par le sang, qui ne pouvait sortir de sa visière baissée ; un jeune gentilhomme nommé Plotinière, qu’il avait nourri comme page, le tira de la mêlée et l’emporta loin du champ de bataille. Les catholiques avaient partout l’avantage ; les Suisses purent faire un véritable massacre de leurs ennemis détestés, les lansquenets allemands, dont il ne resta que deux cents hommes. Ludovic de Nassau et Volrad de Mansfeld couvrirent la retraite avec les débris de leur armée et rejoignirent l’amiral à Parthenay. D’Aubigné raconte que, pendant la retraite, « comme on portoit l’amiral en une litière, l’Estrange, vieux gentilhomme et de ses principaux conseillers, cheminant en mesme équipage et blessé, fit en un chemin large avancer sa litière au front de l’autre, et puis, passant la tête à la portière, regarda fixement son chef et se sépara la larme à l’œil, avec ces paroles : « Si est-ce que Dieu est très doux. » Là-dessus ils se dirent adieu, bien unis de pensée, sans en pouvoir dire davantage. Ce grand capitaine a confessé à ses privez que ce petit mot d’ami l’avoit relevé et remis au chemin des bonnes pensées et fermes résolutions pour l’avenir. »

La bataille de Moncontour fut un véritable désastre pour la cause protestante : Coligny, qui n’avait pas assez de cavalerie, avait trop étendu ses cornettes, pour faire croire aux catholiques qu’il était plus fort qu’il n’était ; mais les vieux routiers qui étaient avec le duc d’Anjou n’y avaient pas été trompés et avaient disposé leurs cavaliers en gros bataillons ; ceux-ci donnant à corps perdu sur les haies de casaques blanches les avaient aisément rompues, quelque grêle d’arquebusades qu’on pût faire pleuvoir sur eux ; car Coligny avait coutume de mêler très habilement les arquebusiers et les cavaliers. Tavannes décida la victoire en allant chercher les Suisses et en leur faisant doubler le pas. Monsieur, emporté par l’envie de charger, les avait laissés en arrière et s’était jeté en avant avec les reîtres du marquis de Bade ; les Suisses et Biron le dégagèrent et terminèrent la journée. Quand on lit les récits détaillés de cette bataille, on est frappé de voir combien d’étrangers il y avait des deux côtés : Français, Allemands, Bourguignons, Italiens, Suisses, Flamands, Anglais même (il y avait une cornette anglaise), purent éprouver mutuellement leur courage. Le duc d’Anjou avait eu avec lui le comte de Westembourg, les deux rhingraves, le comte Santa Fiore, le comte Paul Sforza, le comte Disti, Santelli, Cléry, Pfiffer, Henry Champernowne ; Coligny avait le comte Ludovic de Nassau et Mansfed. La bataille ne dura que deux heures ; les catholiques ne firent que de très faibles pertes. Monsieur poursuivit les vaincus au pas ; il avait, grâce à Tavannes, remporté une victoire signalée, et l’on peut s’étonner qu’il n’ait pas davantage inquiété les protestans dans leur retraite, car il avait toutes ses forces presque intactes, il était entouré de la noblesse catholique, exaltée par sa victoire, et lui-même avait témoigné pendant la journée de Moncontour d’une ardeur presque téméraire.

« Qui eût jamais cru, dit Brantôme, qu’après une telle bataille de Moncontour perdue et si grande déroute, ce capitaine eût pu si bien se remettre ? Il me semble que je vois Brute et Casse, qui sortirent de Rome, qui par une porte, qui par l’autre, comme gens perdus et vagabonds, et en moins d’un an mirent une armée de cent mille hommes sur pied et livrèrent la bataille de Philippes. » Brantôme raconte que Genlis osa dire à l’amiral après Moncontour : « Eh ! mon Dieu, monsieur, qui eût jamais pensé aussi que vous eussiez donné la bataille si légèrement ? — Comment ! dit l’amiral, petit capitaine de m.., osez-vous contrôler mes actions ? » Et sur ce, luy voulut donner de l’espée ; mais il en fut empêché et prié de lui pardonner. »

A Parthenay, où se réunirent les chefs réformés, Coligny fit admirer sa constance ; il releva tous les courages, écrivit des lettres et des dépêches de tous côtés. Il alla voir un moment Jeanne d’Albret à Niort et mit Piles, en qui il avait toute confiance, dans Saint-Jean-d’Angély. Mouy, qui commandait dans Niort, fut tué par Maurevel, l’un des cavaliers de sa suite, qui alla se réfugier chez le duc d’Anjou. Niort capitula peu après, et le duc d’Anjou, maître de cette ville, et peu après de Fontenay, de Saint-Maixent, de Châtellerault, de Lusignan, alla mettre le siège devant Saint-Jean-d’Angély. Cette ville devait être l’arrêt de sa bonne fortune : pendant qu’il s’amusait à ce siège, au cœur de l’hiver, Coligny eut le loisir de traverser tout le royaume. Il conçut l’entreprise la plus hardie : laissant La Rochelle et Angoulême en bon état de défense, il résolut de quitter précipitamment la Saintonge, de se rendre en Guienne, en Gascogne, en Languedoc, d’y reconstituer une armée, de faire ensuite, s’il le pouvait, un retour offensif sur le centre de la France, peut-être jusque sur Paris. Il avait bien des raisons pour entreprendre ce grand voyage ; en premier lieu, il fallait donner contentement aux retires et, faute d’argent, les payer du sac de quelques villes et bourgades ; il voulait tendre la main à Montgomery, à Montbrun, à Mirebel, à Saint-Romain, et s’unir sur les frontières de la Bourgogne aux nouveaux secours qu’on lui promettait d’Allemagne.

Coligny quitta Saintes, avec les jeunes princes ; il n’avait que trois mille fantassins, outre la cavalerie allemande et française ; il fit faire aux reîtres trente lieues en trois jours et passa dans ces trois jours les rivières de la Drôme, de l’Isle, de la Vézère, et de la Dordogne, grossies par les pluies ; cette marche des reîtres fut regardée comme un vrai miracle et tout le monde admira comment l’amiral en avait obtenu « ces extravagans devoirs de guerre ; aussi, les ayant par delà, il les en sceut très bien remercier et récompenser de mesmes. Car, après avoir joint les forces des vicomtes et de M. le comte de Montgomery, tournant victorieux de Navarreins et d’Ortez, il vous les promena à ce bon pays d’Agenois, se donnant des aises et des moyens jusques à la gorge. » Le 15 octobre, l’amiral était à Argental, sur la Dordogne ; il traversa le Rouergue, le Quercy, et de là alla à Montauban ; « sa petite pelote de neige en roulant se fit grosse comme une maison, » dit La Noue. L’armée des princes séjourna pendant le mois de décembre 15(59 et pendant le mois de janvier 1570 dans les environs de Toulouse ; elle marcha ensuite vers Carcassonne et s’arrêta au mois de mars à Montréel, aux environs de cette ville. Coligny prit ensuite Casan, près de Narbonne ; il alla à Uzès, à Nîmes, et passant par le Pont-Saint-Esprit, par Saint-Julien et Saint-Just, il pénétra dans le Vivarais et dans le Forez. Il faillit mourir de la fièvre à Saint-Étienne de Forez, mais il se rétablit assez à temps pour repousser la proposition d’une trêve qui était apportée par Biron et Malassise. « A voir, dit Bossuet, comme il tenoit ferme, on eût dit qu’il eût été le vainqueur, et qu’il eût eu une grande armée, lui qui ne menoit que des troupes quatre fois vaincues, ruinées par une marche de quatre cents lieues, et que la désertion, jointe aux continuels combats qu’il avoit fallu donner contre les garnisons et les paysans, avoit réduites à deux mille cinq cents mousquetaires et à deux mille chevaux, dont la moitié, à la vérité, étoit de noblesse française, très bien équipée, mais l’autre étoit d’Allemands, qui avoient perdu leurs armes sur les chemins, ou les avoient eux-mêmes jetées de découragement et de lassitude [2]. »

Le 10 juin, on partit de Saint-Étienne et on s’avança par Feurs, Roanne, Cluny, Saint-Léonard, dans la direction d’Arnay-le-Duc, en Bourgogne. Le maréchal de Cossé, qui avait quinze mille hommes sous ses ordres, chercha à arrêter l’amiral ; mais Coligny avait donné à ses troupes une extrême mobilité. « Ils n’ont, écrivait Cossé au roi, un seul homme qui ne soyt à cheval, n’ayant charrette, bagage ni artillerie. » Les deux armées se rencontrèrent pourtant le 25 juin, à Arnay-le-Duc. L’amiral avait pris une très forte position, d’où Cossé ne put le déloger. Il se fit là plusieurs grosses charges de cavalerie où les jeunes princes purent donner avec Bricquemaut, Montmorency et Genlis. Cossé ne put suivre Coligny au-delà d’Arnay-le-Duc : il demandait qu’on ne lui envoyât plus que de la gendarmerie afin de pouvoir poursuivre un ennemi qui faisait chaque jour neuf ou dix grandes lieues de pays et par des chemins où l’artillerie ne pouvait marcher. Le roi se décida à faire offrir à Coligny une trêve, qui cette fois fut acceptée ; aux termes de la trêve, il fut permis aux princes, « pour accommoder leur armée, de s’étendre jusque près les villes de Cosne, Tonnerre et Clamecy. » La Noue observe que « si ceux de la religion ne se fussent rapprochés de Paris, la guerre n’eût été sitost parachevée, de laquelle expérience beaucoup ont tiré cette reigle que, pour obtenir la paix, il faut apporter la guerre près de cette puissante cité… Les coups qui menacent la tête donnent grande appréhension. » Il faut dire aussi qu’en Gascogne, en Languedoc, en Dauphiné, en Béarn, en Poitou, en Saintonge, les protestans résistaient toujours, et souvent victorieusement. On n’avait d’argent ni d’un côté ni de l’autre pour payer les mercenaires ; rien ne pouvait plus contenir le dérèglement des gens de guerre. L’amiral « qui aimait la police et haïssait le vice, » disait souvent qu’il désirerait plutôt mourir que de retomber en ces confusions et de voir sous ses yeux commettre tant de maux.

Des conférences furent ouvertes à Saint-Germain ; Coligny avait écrit le 29 juillet à la reine mère une lettre où il promettait de ne pas faire faire un pas en avant à son armée ; il témoignait d’un vif désir de hâter la paix et se défendait d’entretenir contre elle aucun mauvais sentiment. « J’oublie très volontiers tout le mal que l’on m’auroit voulu procurer en vostre endroict, pour me souvenir du bien. » Catherine nourrissait contre l’amiral une haine profonde ; elle le tenait pour son plus dangereux adversaire ; mais elle avait déjà conçu le dessein de se débarrasser de lui par d’autres armes que la guerre ; elle facilita en conséquence l’heureuse issue des négociations et un nouvel édit de pacification mit fin aux hostilités. Coligny, le vaincu de Moncontour, dont la retraite rapide avait ressemblé tout le temps à une fuite, qui était sans argent, sans artillerie, suivi seulement de chevaux efflanqués et de retires en guenilles, obtenait des garanties presque inespérées pour ses coreligionnaires. Pour la première fois, on accordait aux réformés des places de sûreté : La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité étaient mises pour deux ans sous la garde des princes ; l’exercice du culte réformé pouvait continuer dans toutes les villes où il se pratiquait en 1570 ; il était permis, en outre, dans les faubourgs de deux villes désignées dans chaque gouvernement, ainsi que dans les maisons de tout seigneur haut justicier. Coligny, la paix signée, n’eut rien de plus pressé que de faire décamper les reîtres ; il assura le paiement de leur solde, les fît partir à la fin du mois d’août, et reconduire jusqu’à la frontière par le marquis de Renel.

Il prit ensuite lui-même le chemin de La Rochelle, où il n’arriva que le 25 octobre, avec les jeunes princes et le comte Ludovic de Nassau. Il y retrouva ses enfans, ceux de d’Andelot, sa belle sœur, La Rochefoucauld, La Noue, Jeanne d’Albret, qui, pendant l’absence des princes, avait dirigé, avec l’aide d’un conseil, toutes les affaires politiques, administratives et militaires. L’amiral résolut de demeurer à La Rochelle, jusqu’à ce que tous les articles de l’édit eussent reçu leur pleine exécution. Le maréchal de Cossé lui fut envoyé pour conférer avec lui sur beaucoup de points ; il avait mission aussi de sonder Jeanne d’Albret sur un mariage entre le prince de Navarre et Marguerite de Valois. Cossé, depuis longtemps ami de l’amiral, trouva le chemin de son cœur en lui parlant d’une guerre avec l’Espagne, de la nécessité de tourner vers l’ennemi extérieur tant d’épées qui venaient seulement de rentrer dans le fourreau. Coligny s’entretint souvent avec lui de ces graves questions, il traita le maréchal avec les plus grands égards, mais il se montrait peu disposé encore à venir à la cour. Il n’était pas retenu seulement par des défiances bien naturelles ; après une si rude campagne, il était occupé de ses affaires de famille ; il s’était trouvé séparé longtemps de sa fille Louise, qu’il voulait marier, bien qu’elle n’eût encore que seize ans, à Téligny, en qui elle avait vu de tout temps un protecteur et comme un frère. Lui-même songeait à se remarier. Il avait pleuré sincèrement Charlotte de Laval et n’eût peut-être pas cherché une autre femme ; mais il s’en trouva une qui de loin s’éprit de sa renommée, de sa gloire, de ses vertus, et qui lui exprima son admiration dans ces termes qui touchent presque toujours irrésistiblement les cœurs les plus fiers et les plus farouches. Jacqueline d’Entremonts, jeune veuve pieuse, romanesque, vivant seule dans ses grands domaines de Savoie, sollicita, si cela pouvait se dire d’une femme, l’honneur de devenir la compagne de Coligny ; elle aspira à partager ses dangers, ses travaux, ses épreuves. L’amiral refusa d’abord, il était trop âgé, il ne pouvait entraîner une femme sur une route où il trouverait peut-être tant de maux. Jacqueline d’Entremonts insista ; Théodore de Béze fit des instances auprès de l’amiral, qui se résolut enfin adonner une seconde mère à ses enfans. Il ne cédait point au désir d’acquérir les grands biens de sa nouvelle femme, car Philibert-Emmanuel fit obstacle au mariage de sa sujette, et la loi condamnait à la perte de ses domaines toute femme possédant un fief relevant des ducs de Savoie qui se marierait sans leur autorisation. Ce second mariage fut un véritable roman. Jacqueline d’Entremonts se sauva, traversa toute la France à cheval, sous la protection de cinq gentilshommes et vint retrouver l’amiral à La Rochelle. Le mariage eut lieu le 25 mars. Celui de Louise de Coligny avec Téligny fut célébré deux mois après, en présence de Jeanne d’Albret, des princes de Navarre et de Condé, du comte Ludovic de Nassau, de La Rochefoucauld, de La Noue.

Dans l’intervalle de ces deux unions, Coligny avait appris la mort de son frère Châtillon ; celui-ci se disposait à partir pour La Rochelle, quand il était tombé gravement malade. Il avait rendu le dernier soupir à Cantorbéry le 21 mars. Avait-il été empoisonné, comme on le crut dans son temps ? Smith écrivait à Walsingham, le 13 janvier 1572 : « Nous avons reçu des nouvelles de La Rochelle tout récemment qu’un domestique du cardinal de Châtillon y a été exécuté pour avoir voulu trahir le plan. Il a confessé, allant au supplice, que c’étoit lui qui avoit empoisonné le cardinal en Angleterre. » Burleigh écrivait à Walsingham tout de suite après la mort : « Nous perdons beaucoup ici et les honnêtes gens de delà aussi beaucoup en perdant le cardinal de Châtillon, qu’on croit avoir été empoisonné par quelque apostat français. »


IV

Des trois frères, l’amiral seul restait : il était sans cesse occupé des affaires de son parti et entretenait avec le roi une correspondance très active ; les politiques auraient voulu le voir à la cour plutôt qu’à La Rochelle : « Ah ! écrivait L’Hôpital, si M. de Chastillon trouvoit une occasion de baiser la main du Roy, il lui souffleroit deux ou trois mots à l’oreille et lui apprendroit de combien d’intrigues il est victime, de quels dangers son trône est menacé ! S’il pouvoit le réveiller du profond sommeil dans lequel il est plongé, il relèveroit son autorité, gouverneroit le peuple qui l’appelle à grands cris, et prendroit les rênes de l’état, que les mains trop faibles du jeune prince ne peuvent encore maintenir. » Quelles paroles l’amiral devait-il souffler à l’oreille du jeune roi ? Comment le tirerait-il de son sommeil ? Il n’y avait qu’un moyen : la guerre à l’Espagnol. La guerre seule pouvait tirer la France de l’abîme de maux où elle était tombée ; Charles IX était faible, bizarre, mais il avait en lui du sang de François Ier. Les politiques avaient conçu un double projet : ils voulaient marier le fils de Jeanne d’Albret à la sœur du roi ; ils voulaient envoyer une armée française dans les Pays-Bas. Une entrevue très secrète eut lieu entre le roi et le comte Ludovic de Nassau : celui-ci avait quitté La Rochelle, suivant le désir de Coligny, avec Téligny et La Noue ; le roi était accompagné du maréchal de Montmorency et de Dainville. Le comte Ludovic parla au nom du prince d’Orange : il représenta que les Pays-Bas étaient révoltés contre la tyrannie espagnole, que leurs villes recevraient volontiers des garnisons françaises par ordre du prince d’Orange, que le roi d’Espagne n’avait guère que trois mille hommes de troupes sûres ; qu’avec quelques vaisseaux, on garderait facilement la mer ; et finit en faisant les propositions suivantes : « Le roy de France se contentera de la Flandre et du pays d’Artois, qui faisoient partie autresfois de son royaume. Le Brabant, la Gueldre et le pays de Luxembourg, anciens fiefs de l’empire, y seront réunis. La Zélande et le reste des îles demeureront à la reine d’Angleterre pourveu qu’elle veuille s’associera l’entreprise. » Certes, il y avait dans ces offres de quoi tenter le roi de France ; Charles IX demanda pourtant à prendre conseil de Coligny avant de s’arrêter à une résolution. Il invita Téligny et le comte Ludovic à presser l’amiral de se rendre auprès de lui. Il lui écrivit de sa propre main pour hâter son arrivée : « Je suis fort certain, écrivait Walsingham à Burleigh, que le roy n’a poinct de sujet dont il ait meilleure opinion que l’amiral. » Les agens de Philippe II s’effrayaient des velléités du jeune roi et le voyaient avec terreur échapper à ses plaisirs et se livrer à de nouvelles pensées.

L’amiral, jusqu’alors retenu par d’instinctives méfiances, sentit se fondre par degrés ses appréhensions : l’espoir d’entraîner son roi dans l’exécution d’un grand dessein lui cacha, plus encore que son courage, les périls auxquels on lui demandait de s’exposer. Tout conspirait à le tromper : les froideurs témoignées par le roi aux Guises, le retour de faveur des Montmorency, les cauteleuses attentions de la reine mère, le vent de guerre prochaine qui animait toute la noblesse. Le roi allait venir pour ainsi dire au-devant de lui en allant à Blois ; il se rendit enfin et à ceux qui lui faisaient peur des poignards : « Rien ! rien ! je me fie en mon roy et en sa parolle ; autrement ce ne seroit poinct vivre que de vivre en telles alarmes ; il vaut mieux mourir un brave coup que de vivre cent ans en peur. » Philippe II, apprenant que l’amiral allait partir pour la cour, écrivait à Alava qu’il ne comprenait pas que le roi de France admît en sa présence un personnage aussi mauvais, aussi astucieux, si ce n’était pour s’assurer de lui et lui faire trancher la tête.

Au moment de partir pour la cour, Coligny était si pressé d’argent qu’il dut recourir à la garantie de trois marchands de La Rochelle pour acheter à l’échevin Jacques Guiton quelques aunes de drap de laine et de drap de soie. Il alla joindre le maréchal de Cossé et partit avec lui pour Blois : il y arriva avec une très faible escorte, le 12 septembre 1571 ; pour mieux montrer sa confiance dans le roi, il avait prié ses amis de ne pas le suivre. Les Guises étaient partis : Charles IX reçut l’amiral dans la chambre de sa mère, qui gardait le lit. Suivant un récit du temps, le jeune roi, voyant Coligny s’incliner « pour luy embrasser le genouil avec une fort grande révérence, » le releva vivement et, « l’appelant son père, protesta qu’il n’avoit eu un jour qui luy fust plus agréable et qu’il espéroit que ce seroit la fin de tous troubles et guerres civiles. Nous vous tenons maintenant, ajouta-t-il en riant ; vous n’échapperez pas d’icy quand vous voudrez ! » On a souvent commenté ces dernières paroles ; il ne semble point qu’elles fussent grosses d’une menace ; le jeune roi paraît avoir été réellement à cette époque séduit par les grands projets de Coligny ; celui-ci voulait attaquer l’Espagne non-seulement aux Pays-Bas, mais dans les Indes ; il travaillait à cette alliance entre les princes protestans allemands et la France, qui, depuis, servit si puissamment à abaisser la prépondérance espagnole ; il songeait à donner comme garantie à la liberté religieuse en France de grands services rendus à la couronne. Charles IX parut charmé, entraîné par la conversation de l’amiral ; il l’appelait : « Mon père ; » il l’écoutait comme un maître ; il. apprenait les secrets des petites cours allemandes ; il le tenait longtemps seul, se cachant de sa mère, « qui vouloit mettre le nez partout ; » il lui recommandait de ne point la mettre dans le secret de l’entreprise des Flandres : « Je vois bien que vous ne connoissez ma mère : c’est la plus grande brouillonne de la terre. »

Coligny était touché de tant de confiance ; il rassurait les gentilshommes qui voulaient coucher sur des paillasses dans l’antichambre du logis qu’on lui avait donné dans la cour basse du château : le roi le comblait, il lui avait rendu toutes ses dignités, il l’avait indemnisé du pillage de Châtillon. Comme il allait un jour seul dans le château, il rencontra M. de Montpensier qui venait de chez la reine : « Et le voyant ainsi, ce prince, bon vieillard, homme de bien, ne se peust tenir de luy dire, la larme à l’œil : «  Comment avez-vous si peu de soin de vous, monsieur, que d’aller ainsi seul ! Ne connoissez-vous pas bien les gens à qui vous avez affaire ? Passer ainsy seul en un lieu obscur, où quand on vous auroit guetté et faict quelque mauvais tour, on ne feroit aultre chose que d’en accuser vostre imprudence ! » Le dict sieur admiral, le remerciant très humblement, luy dist seulement ce petit mot ; « Je suis dans la maison du roy. — Oui, monsieur, dist ledict sieur de Montpensier, où quelquefois le roy n’est pas le maistre [3]. » Les séances du conseil, souvent présidées par l’amiral, furent quotidiennes jusque vers le milieu d’octobre : Mme l’amirale arriva à Blois, le 6 octobre, et y reçut le meilleur accueil de Charles IX et de sa mère. Après l’avoir présentée, Coligny demanda la permission de se retirer pour quelque temps à Châtillon. Il y fut rejoint par sa fille et par son gendre Téligny et demeura pendant tout l’hiver et tout le printemps de 1572 en correspondance constante avec le roi.

Jeanne d’Albret, après de longues hésitations, s’était décidée à quitter le Béarn et à se rendre à la cour, à Blois. Le 10 lévrier, elle était à Tours avec Ludovic de Nassau et le jeune prince de Condé. La première entrevue entre la reine de Navarre et la reine mère eut lieu à Chenonceaux. Catherine voulait que le mariage du prince de Navarre fût célébré à Paris et selon le rite catholique seulement ; Jeanne d’Albret résista sur ces deux points ; elle finit par accepter le choix de Paris, mais elle demanda une cérémonie qui pût contenter tout le monde. Le pape ne se hâtait point d’envoyer les dispenses, et Charles IX, impatient, menaçait « de prendre lui-même Margot par la main et de la mener épouser en plein prêche. » Le mariage se liait à des arrangemens politiques tout nouveaux : le 19 avril, on signa un traité d’alliance défensive avec la reine Elisabeth. Coligny était si plein de confiance qu’il détermina ses amis à restituer à la même époque les places de sûreté avant l’époque fixée par l’édit de pacification. Les préparatifs de guerre contre l’Espagne étaient poussés avec vigueur. Charles IX avait formellement promis à Ludovic de Nassau une armée commandée par l’amiral et ce prince, encouragé par ces promesses, avait déjà franchi la frontière française avec un corps de volontaires. Jeanne d’Albret arriva à Paris dans la première quinzaine de mai ; elle y tomba tout de suite malade et mourut le 9 juin. L’amiral, à la première nouvelle de sa maladie, avait quitté Châtillon et il avait pu assister aux derniers momens de « cette reine n’ayant de femme que le sexe, l’âme entière aux choses viriles, l’esprit puissant aux grandes affaires, le cœur invincible aux adversités. » (D’Aubigné.) La mort de Jeanne d’Albret est pour ainsi dire le premier acte du grand drame qui se préparait ; la guerre à l’Espagne était le masque qui couvrait les haines françaises. Quand Tavannes, se souvenant de Jarnac et de Moncontour, disait à Coligny qu’il ne fallait pas que les vaincus conduisissent les victorieux ; quand Coligny lui répondait : « Qui empepche la guerre d’Espagne n’est bon Français et a une croix rouge dans le ventre ! » Charles IX ne savait qui écouter ; on lui faisait aussi peur par instans des « gueux ; » il blâmait leurs « malheureux desseins ; » mais n’osait ni déclarer la guerre à l’Espagne ni venir au secours des Français enfermés dans Mons. Elisabeth était toujours la même ; elle ne voulait pas entendre parler d’un agrandissement pour la France. Middlemore, soupant chez l’amiral le 10 juin, ne lui cachait pas que « ce qu’on craignoit surtout, c’étoit que la France ne s’emparât des Flandres, ce qu’à aucun prix ne pouvoit souffrir l’Angleterre. » On pouvait toujours redouter un rapprochement d’Elisabeth et de Philippe. Ludovic de Nassau, enfermé dans Mons, avait envoyé Genlis en France pour demander un secours ; l’amiral pressait le roi de le laisser entrer avec douze mille hommes de pied et trois mille chevaux tout prêts dans l’Artois et le Hainaut ; le roi hésitait, il voulait attendre les noces de sa sœur et ne le laissait point partir. Le malheureux Genlis partit à ses risques et périls, sans attendre une déclaration de guerre avec l’Espagne ; les Espagnols, avertis de son départ, le surprirent, taillèrent une partie de ses troupes en pièces et firent le reste prisonnier. Catherine, saisie par la peur des années espagnoles, oblige Charles IX à désavouer Genlis ; Coligny seul tient ferme et lève de nouveau douze mille arquebusiers et trois mille chevaux ; les enrôlemens se font ouvertement. Charles IX, apprenant que le duc d’Albe fait pendre et noyer les prisonniers français, entre dans un accès de fureur : « Le duc d’Albe, dit-il à l’amiral, me fait mon procès. » Cette fureur passée, il va chasser à Montpipeau ; la reine mère l’y suit, s’enferme avec lui, l’implore, le supplie de cesser les conseils secrets avec l’amiral, le remplit de terreur, de méfiance, de jalousie, de haine. Tavannes le dit hautement dans ses Mémoires : la reine mère, se croyant perdue et craignant d’être renvoyée à Florence, tremblant pour son fils favori, le duc d’Anjou, a pris un grand parti, elle le cache encore au roi, mais «  elle a résolu, avec deux conseillers et Monsieur d’Anjou, la mort de l’amiral [4]. »

Coligny était retourné à Châtillon quand il apprit que Catherine avait suivi le roi ; il se décide à revenir, laissant sa femme grosse ; il ne veut pas que le roi soit livré aux seuls conseils de la reine mère. Au moment où il monte à cheval, une paysanne se jette à ses pieds, lui embrasse les genoux, le supplie de demeurer, lui prédisant que, s’il va à Paris, il mourra avec tous ceux qui iront avec lui. Coligny en arrivant trouve le roi honteux, indécis, inquiet. Il obtient cependant qu’on réunisse un conseil et qu’on n’y admette que des hommes d’épée : le duc de Montpensier, le duc de Nevers, le maréchal de Cossé. Il plaide encore une fois en faveur des Pays-Bas et demande qu’on venge Genlis, qu’on déclare ouvertement la guerre à l’Espagne ; ne pouvant entraîner le conseil, il dit au roi qu’ayant promis appui et secours au prince d’Orange, il s’efforcera de l’aider lui-même avec tous ses amis, parens et serviteurs, et, se tournant vers la reine mère, il ajoute : « Madame, le roi se refuse à entreprendre une guerre ; Dieu veuille qu’il ne lui en survienne pas une autre, dont il ne sera peut-être pas en son pouvoir de se retirer ! » Catherine ne dit rien, mais, après le conseil, elle interpréta les paroles de l’amiral dans le sens de la menace.

Charles IX autorisa l’amiral à faire, en son nom personnel, des levées d’hommes et à les envoyer aux Pays-Bas, il lui fit donner de l’argent pour la solde des gens de guerre. Coligny espérait toujours entraîner, au moment donné, son souverain, et il ne voulait pas ouvrir l’oreille aux avis sinistres qu’on lui donnait de tous côtés. Il disait que « l’homme n’auroit jamais repos, s’il vouloit interpréter toutes occurrences à son désavantage, et vaudroit mieux mourir cent fois que vivre en pareil soupçon ; qu’il étoit saoul de telles alarmes, que la longue suite de ses vieux ans n’avoit esté que trop rompue de semblables frayeurs ; bref, à tout événement, il avoit assez vescu. » Sa confiance dans le roi était si grande qu’il avait conseillé au jeune roi de Navarre et au prince de Condé de venir à Paris. Au reste, leur arrivée ne pouvait plus être beaucoup différée, car Catherine de Médicis avait pris sur elle d’annoncer le prochain envoi de la bulle de dispense sollicitée à Rome par l’ambassadeur de France. Les fiançailles eurent lieu au Louvre le 17 août et, le lendemain, le cardinal de Bourbon célébra le mariage. De Thou, en racontant cette cérémonie, dit : « Je me souviens qu’après la messe, on me fit entrer dans le chœur (de Notre-Dame) par la galerie et que, me trouvant auprès de Coligny, comme j’avois les yeux attachés sur lui et que je le regardois avec beaucoup de curiosité et d’attention, je vis qu’il montrait à Damville les drapeaux des batailles de Jarnac et de Moncontour, suspendus aux murs de l’église, triste monument de la défaite de leur parti, et je lui entendis dire ces mots : « Dans peu, on les arrachera de là et on en mettra d’autres en leur place qui seront plus agréables à voir. » Il vouloit parler sans doute de ceux qu’on gagneroit dans la guerre contre Philippe II, qu’il croyoit résolue. D’autres cependant interprétoient ces paroles bien autrement et crurent qu’il vouloit parler d’une nouvelle guerre civile ; mais il est certain qu’il la détestoit sincèrement. » Coligny n’assista point le soir au bal donné au Louvre ; il rentra dans son logis et écrivit à sa femme la dernière lettre qu’elle reçut de lui ; il l’assurait qu’il ne prendrait pas beaucoup de part aux « festins, masques et combats, » qui devaient avoir lieu pendant huit jours. Le 22 août, le roi, qui avait prié Coligny «  de le supporter quelques jours en ses passe-temps, » convoqua son conseil. Maurevel était arrivé à Paris la veille, il avait été caché dans une maison du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois par le maître d’hôtel du duc d’Aumale ; un cheval était sellé et bridé à une porte du cloître, un autre à la porte Saint-Antoine. Maurevel attendit que Coligny sortît du Louvre et se rendît par son chemin accoutumé, par la rue des Fossés-Saint-Germain, à son logis, rue de Béthisy.

L’amiral revenait à pied avec une douzaine de gentilshommes, lisant une requête, quand une arquebusade lui fut tirée obliquement. Une balle cassa l’index de la main droite, une autre resta dans le bras gauche. Si l’amiral ne fut pas frappé à la poitrine, c’est sans doute parce qu’il avait aux pieds des mules qui le gênaient et qu’il fît un mouvement pour les mieux ajuster au moment où tira Maurevel. Coligny marcha d’un pas ferme vers sa maison ; on alla chercher Ambroise Paré, qui réussit à extraire la balle du bras gauche et qui fit la section de l’index de la main droite.

Le roi jouait à la paume quand on lui porta la nouvelle. Il brisa sa raquette : « N’aurai-je donc jamais de repos ? » Soupçonna-t-il sa mère ? Rien ne le fait croire. Il ne songea sans doute d’abord qu’à la vieille inimitié entre les Châtillon et les Lorrains. Marguerite de Navarre dit que, si le roi eût tenu le duc de Guise, il l’eût fait arrêter sur l’heure. Il voulut faire sur-le-champ visite à l’amiral, Catherine s’offrit à accompagner son fils : présente, Coligny n’oserait l’accuser ; mais s’il tenait le roi seul, savait-on tout ce qu’il pourrait lui dire ? Le roi partit à deux heures après midi pour le logis de l’amiral, accompagné de sa mère, des ducs d’Anjou, d’Alençon, de Nevers, de Montpensier, de Thoré, de Méru, de Retz. L’amiral fit sortir tout le monde de sa chambre, excepté sa fille et Téligny. La conversation commença à haute voix, puis, à la demande de l’amiral, le roi fit éloigner sa mère et son frère de quelques pas. Charles IX et l’amiral causèrent longtemps à voix basse. On a encore bien des doutes sur l’authenticité du « Discours du roy Henri III à un personnage d’honneur et de qualité estant près de Sa Majesté à Cracovie, des causes et motifs de la Saint-Barthélémy. » Si cependant on acceptait ce récit, Coligny, sans accuser la reine mère du crime, aurait, dans l’intérêt de sa politique, conseillé au roi « de la tenir pour suspecte et d’y prendre garde. » Aux questions faites par Catherine après l’entrevue, le roi aurait répondu avec un geste furieux : « Mort Dieu ! puisque vous l’avez voulu savoir, voilà ce que me disoit l’amiral. » On parla certainement de l’Espagne : Coligny montra sans doute au roi dans la guerre étrangère le seul remède contre les passions dont il était la victime. Avec quelle anxiété la reine mère, le duc d’Anjou, Retz ne durent-ils pas écouter le murmure de ces deux voix ! La reine mère avait juré la perte de l’amiral depuis la mort de Charry ; elle n’avait pas eu de peine à souffler sa haine au duc d’Anjou, Retz était leur complice. Le roi demanda à voir la balle extraite par Ambroise Paré, il l’examina et la donna à la reine mère, qui la prit entre ses doigts et dit : «  Je suis bien aise que la halle n’est pas demeurée dedans ; car il me souvient que, lorsque M. de Guise fut tué devant Orléans, les médecins me dirent quelquefois que, si la balle estoit dehors, encore qu’elle eust été empoisonnée, il n’y avoit danger de mort. » Cette parole, si elle a été vraiment prononcée, était cruelle et dut réveiller des souvenirs douloureux ; mais l’amiral, jusqu’à la fin de cette longue visite, qui dura toute une heure, ne se départit pas un instant de son calme et de sa patience.

Ici vient se placer une énigme historique, qui n’est encore qu’imparfaitement résolue. Il paraît certain que le jour où il fit cette visite à l’amiral, le roi n’avait pas encore l’idée du massacre des huguenots ; il avait fait fermer les portes de Paris, renforcé ses gardes, donné des Suisses comme gardes à l’amiral ; ces précautions n’avaient été prises qu’à bonne intention. Le lendemain, tout changea de face ; dans l’après-midi du 23, la reine fit croire au roi à un grand complot, à une attaque projetée du Louvre par les gentilshommes de la religion. Elle lui montra le Louvre plein d’ennemis, puisque le prince de Navarre et Condé avaient avec eux quatre-vingts gentilshommes ; les huguenots devaient faire une nouvelle prise d’armes, leurs rendez-vous étaient convenus ; ils remplissaient Paris de leurs menaces ; les amis de l’amiral parlaient de l’emmener sans tarder hors de la capitale. Au souper même de la reine, Piles, Pardaillan avaient laissé entendre que justice serait faite si le roi ne la faisait. Ces propos étaient à demi sincères : Catherine de Médicis eut sans doute vraiment peur ; elle se laissa glisser d’un crime dans un plus grand crime ; elle n’avait pas nettement prémédité le massacre, elle s’y résolut au dernier moment, et amena son fils à le regarder comme une nécessité. Elle le remplit de ses propres terreurs. L’amiral allait guérir, les médecins le disaient ; il pouvait perdre la reine mère et le dac d’Anjou ; il fallait en finir avec lui ; et il n’y avait plus d’autre moyen que de l’achever au milieu de tous les siens, de noyer son sang dans des torrens de sang. M. Loiseleur, dans ses Énigmes historiques a fort bien rendu compte de tous les incidens de cette journée de la peur, qui précéda la nuit du massacre. Le jeune roi, troublé, menacé, honteux de trahir ses amitiés, arraché aux grands projets conçus avec l’amiral, à son admiration pour le vieil homme de guerre, effrayé peut-être d’entendre sa mère accusée publiquement d’un crime, est comme pris tout d’un coup de vertige : « Par la mort Dieu ! puisque vous trouvez bon qu’on tue l’amiral, je le veux, mais aussi tous les huguenots de France, afin qu’il n’en demeure pas un qui puisse me le reprocher après. » Ainsi la faiblesse fît ce que n’eût pas fait la volonté la plus noire et la plus perverse. L’ordre fatal une fois donné par le roi, Guise, qui se cachait, put reparaître : c’est lui qui prit le soin d’en finir avec l’amiral.

On sait le reste : avec quel secret et quelle rapidité tout s’organisa dans Paris pour le massacre. La porte de l’amiral fut ouverte à Cosseins, qui demanda h parler à Coligny de la part du roi. Cosseins entra avec ses arquebusiers. L’amiral, en entendant ce bruit, comprend qu’il est perdu, il invite Ambroise Paré, le ministre Merlin et ses serviteurs à fuir par les toits. Un seul demeure auprès de lui. Quelques Suisses du roi de Navarre ont fait une barricade dans l’escalier, elle est renversée ; les meurtriers enfoncent la porte, ils arrivent. Le premier qui entre est un Allemand, Besme, qui est au duc de Guise : « N’es-tu pas l’amiral ? dit-il, en montrant son épée. — Je le suis, » répond Coligny avec calme. Besme lui plonge l’épée dans la poitrine ; chacun le frappe. Les assassins le saisissent, couvert de sang, remuant encore, et le jettent par la fenêtre sur le pavé de la cour. Le duc de Guise, qui attend avec le duc d’Aumale et le bâtard d’Angoulême, descend de cheval et contemple le cadavre. Il efface avec un mouchoir un peu du sang qui couvre le visage : «  C’est bien lui ! » Il frappe le cadavre du talon de sa botte, et remonte à cheval pour achever une œuvre si bien commencée.


Auguste Laugel.


  1. Voyez la Revue du 1er août.
  2. Leçons sur l’histoire de France.
  3. Mémoires de La Huguerie.
  4. Mémoires de Tavannes.