Comme il vous plaira/Traduction Hugo, 1872

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COMME IL VOUS PLAIRA




PERSONNAGES (24):


LE VIEUX DUC, proscrit.
FRÉDÉRIC, son frère, duc usurpateur.
JACQUES,
AMIENS,
seigneurs avant suivi dans l’exil le duc banni.
LEREAU, familier de Frédéric.
CHARLES, son lutteur.
OLIVIER,
JACQUES,
ORLANDO,
fils de sire Roland des Bois.
PIERRE DE TOUCHE, clown.
ADAM,
DENIS,
serviteurs d’Olivier.
SIRE OLIVIER GACHETEXTE, vicaire.
CORIN,
SILVIUS,
bergers.
WILLIAM, paysan amoureux d’Audrey.


ROSALINDE.
CÉLIA.
PHÉBÉ.
AUDREY.


L’HYMEN.
seigneurs, pages, veneurs, gens de service


La scène est tantôt dans les États usurpés par Frédéric, tantôt dans la forêt des Ardennes.




Scène I.


[Un verger, devant la maison d’Olivier.]


Entrent Orlando et Adam.

ORLANDO.

Autant qu’il m’en souvient, Adam, c’est dans ces conditions que m’a été fait ce legs : par testament, rien qu’un pauvre millier d’écus, mais, comme tu dis, injonction à mon frère de bien m’élever, sous peine de la malédiction paternelle ; et voilà l’origine de mes chagrins. Il entretient mon frère Jacques à l’école, et la renommée fait de ses progrès le récit le plus doré. Quant à moi, il m’entretient rustiquement au logis, ou, pour mieux dire, il me garde au logis sans entretien : car, pour un gentilhomme de ma naissance, appelez-vous entretien un traitement qui ne diffère pas de la stabulation d’un bœuf ? Ses chevaux sont mieux élevés ; car, outre qu’ils ont abondance de fourrage, ils sont dressés au manège, et dans ce but on loue à grands frais des écuyers. Mais moi, son frère, je ne gagne rien sous sa tutelle que de la croissance : sous ce rapport, les bêtes de son fumier lui sont aussi obligées que moi. En échange de ce néant qu’il m’accorde si libéralement, il affecte par tous ses procédés de m’enlever le peu que m’a accordé la nature : il me fait manger avec sa valetaille, m’interdit la place d’un frère, et autant qu’il est en lui, mine ma gentilhommerie par mon éducation. Voilà ce qui m’afflige, Adam. Mais l’âme de mon père, que je crois sentir en moi, commence à se mutiner contre cette servitude : je ne veux pas l’endurer plus longtemps, quoique je ne connaisse pas encore de remède sensé pour m’en délivrer.


Entre Olivier.

ADAM.

Voilà, mon maître, votre frère, qui vient.


ORLANDO.

Tiens-toi à l’écart, Adam, et tu entendras comme il va me secouer.


OLIVIER, à Orlando.

Eh bien, monsieur, que faites-vous ici ?


ORLANDO.

Rien. On ne m’a pas appris à faire quelque chose.


OLIVIER.

Que dégradez-vous alors, monsieur ?


ORLANDO.

Ma foi, monsieur, je vous aide à dégrader par la fainéantise ce que Dieu a fait, votre pauvre et indigne frère.


OLIVIER.

Ma foi, monsieur, occupez-vous mieux et allez au diable.


ORLANDO.

Suis-je fait pour garder vos porcs et manger des glands avec eux ? Quel patrimoine d’enfant prodigue ai-je dépensé pour être réduit à une telle détresse ?


OLIVIER.

Savez-vous où vous êtes, monsieur ?


ORLANDO.

Oh ! oui, monsieur, ici, très-bien ; dans votre verger.


OLIVIER.

Savez-vous devant qui, monsieur ?


ORLANDO.

Oui, mieux que celui devant qui je suis ne sait qui je suis. Je sais que vous êtes mon frère aîné, et par là, grâce aux doux rapports du sang, vous deviez savoir qui je suis. La courtoisie des nations vous accorde la préséance sur moi en ce que vous êtes le premier-né ; mais cette tradition ne me retire pas mon sang, y eût-il vingt frères entre nous. J’ai en moi autant de mon père que vous, quoique (je le confesse) vous soyez, étant venu avant moi, le mieux placé pour devenir, comme lui, vénérable.


OLIVIER.

Qu’est-ce à dire, petit ?


ORLANDO, le saisissant à la gorge.

Allons, allons, frère aîné, vous êtes trop jeune en ceci.


OLIVIER.

Veux-tu donc mettre la main sur moi, manant ?


ORLANDO.

Je ne suis pas un manant, je suis le plus jeune fils de sire Roland des Bois : il était mon père, et trois fois manant est celui qui dit qu’un tel père a engendré des manants ! Si tu n’étais mon frère, je ne détacherais pas de ta gorge cette main, que cette autre n’eût arraché ta langue pour avoir parlé ainsi : tu t’es outragé toi-même.


ADAM.

Chers maîtres, calmez-vous ; au nom du souvenir de votre père, soyez d’accord.


OLIVIER.

Lâche-moi, te dis-je.


ORLANDO.

Non, pas avant que cela me plaise. Vous m’entendrez… Mon père vous a enjoint dans son testament de me donner une bonne éducation ; vous m’avez élevé comme un paysan, obscurcissant et étouffant en moi toutes les qualités d’un gentilhomme ; mais l’âme de mon père prend force en moi, et je ne le tolérerai pas plus longtemps. Allouez-moi donc les exercices qui conviennent à un gentilhomme, ou donnez-moi le pauvre pécule que mon père m’a laissé par testament, et avec cela j’irai en quête de mon sort.


OLIVIER.

Et que veux-tu faire ? Mendier, sans doute, quand tout sera dépensé ? C’est bon, monsieur, rentrez. Je ne veux plus être ennuyé de vous. Vous aurez une partie de ce que vous désirez. Laissez-moi, je vous prie.


ORLANDO, retirant sa main.

Je ne veux pas vous molester plus que ne l’exige mon bien.


OLIVIER, à Adam.

Rentrez avec lui, vieux chien !


ADAM.

Vieux chien ! Est-ce donc là ma récompense ? C’est vrai, j’ai perdu mes dents à votre service… Dieu soit avec mon vieux maître ! Ce n’est pas lui qui aurait dit un mot pareil.

Sortent Orlando et Adam.

OLIVIER.

Oui-dà, c’est ainsi ! Vous commencez à empiéter sur moi ! Eh bien ! je guérirai votre exubérance, et cela sans donner mille écus… Holà, Denis !


Entre Denis.

DENIS.

Votre Honneur appelle ?


OLIVIER.

Charles, le lutteur du duc, ne s’est-il pas présenté ici pour me parler ?


DENIS.

Avec votre permission, il est ici à la porte et sollicite accès près de vous.


OLIVIER.

Faites-le entrer.

Sort Denis.

Ce sera un bon moyen… La lutte est pour demain.


Entre Charles.

CHARLES.

Le bonjour à Votre Honneur.


OLIVIER.

Bon monsieur Charles ! quelle nouvelle nouvelle y a-t-il à la nouvelle cour ?


CHARLES.

Messire, il n’y a de nouvelles à la cour que les vieilles nouvelles : c’est-à-dire que le vieux duc est banni par son jeune frère le nouveau duc ; avec lui se sont exilés volontairement trois ou quatre seigneurs tous dévoués. Leurs terres et leurs revenus enrichissent le nouveau duc qui, à ce prix, leur accorde volontiers la permission de vagabonder.


OLIVIER.

Pouvez-vous me dire si Rosalinde, la fille du duc, est bannie avec son père ?


CHARLES.

Oh ! non, car la fille du nouveau duc, sa cousine, l’aime tant, ayant été élevée avec elle dès le berceau, qu’elle l’aurait suivie dans son exil ou serait morte en se séparant d’elle. Elle est à la cour où son oncle l’aime autant que sa propre fille, et jamais deux femmes ne se sont aimées comme elles.


OLIVIER.

Où va vivre le vieux duc ?


CHARLES.

On dit qu’il est déjà dans la forêt des Ardennes, avec maints joyeux compagnons, et que là tous vivent comme le vieux Robin Hood d’Angleterre. On dit que nombre de jeunes gentilshommes affluent chaque jour auprès de lui, et qu’ils passent le temps sans souci, comme on faisait dans l’âge d’or.


OLIVIER.

Çà, vous luttez demain devant le nouveau duc ?


CHARLES.

Oui, pardieu, monsieur, et je suis venu vous informer d’une chose. Monsieur, on m’a donné secrètement à entendre que votre jeune frère, Orlando, est disposé à venir sous un déguisement tenter un assaut contre moi. Demain, monsieur, c’est pour ma réputation que je lutte, et celui qui m’échappera sans quelque membre brisé s’en tirera bien heureusement. Votre frère est bien jeune et bien délicat, et, par égard pour vous, j’aurais répugnance à l’assommer comme j’y serai obligé par mon propre honneur, s’il se présente. Aussi, par affection pour vous, suis-je venu vous prévenir, afin que vous puissiez ou le détourner de son intention ou vous bien préparer au malheur qu’il encourt : c’est lui-même qui l’aura cherché, et tout à fait contre mon gré.


OLIVIER.

Charles, je te remercie de ton affection pour moi, et sois sûr que je m’en montrerai bien reconnaissant. Moi-même j’ai eu avis des desseins de mon frère, et j’ai fait sous main tous mes efforts pour l’en dissuader ; mais il est résolu. Te le dirai-je. Charles ? c’est le jeune gars le plus obstiné de France, un ambitieux, un envieux émule des talents d’autrui, un fourbe et un lâche qui conspire contre moi, son frère par la nature. Ainsi agis à ta guise. J’aimerais autant que tu lui rompisse le cou qu’un doigt. Et tu feras bien d’y prendre garde ; car, si tu ne lui ménages qu’un insuccès léger ou s’il n’obtient pas sur toi un éclatant succès, il emploiera le poison contre toi, il te fera tomber dans quelque perfide embûche, et ne te lâchera pas qu’il ne t’ait ôté la vie par quelque moyen indirect ou autre. Car, je te l’affirme, et je parle presque avec larmes, il n’y a pas aujourd’hui un vivant à la fois si jeune et si scélérat. Encore est-ce en frère que je parle de lui ; car, si je faisais devant toi son anatomie complète, je serais forcé de rougir et de pleurer, et toi tu pâlirais de stupeur.


CHARLES.

Je suis fort aise d’être venu ici vous trouver. S’il vient demain, je lui donnerai son compte. Si Jamais après cela il peut marcher seul, je renonce à jamais lutter pour le prix. Et sur ce. Dieu garde Votre Honneur !


OLIVIER.

Au revoir, bon Charles.

Charles sort.

À présent je vais stimuler le gaillard, j’espère que je verrai sa fin : car mon âme, je ne sais pourquoi, ne hait rien plus que lui. Pourtant, il est doux, savant sans avoir été instruit, plein de nobles idées, aimé comme par enchantement de toutes les classes et, en vérité, si bien dans le cœur de tout le monde et spécialement de mes propres gens qui le connaissent le mieux, que j’en suis tout à fait déprécié. Mais cela ne durera pas. Cet athlète arrangera tout. Il ne me reste plus qu’à enflammer le jeune gars pour la lutte, et j’y vais de ce pas.

Il sort.

Scène II.


[Une pelouse devant le palais ducal.]


Entrent Célia et Rosalinde.

CÉLIA.

Je t’en prie, Rosalinde, ma chère petite cousine, sois gaie.


ROSALINDE.

Chère Célia, je montre plus de gaieté que je n’en possède, et vous voudriez encore que je fusse plus gaie ! Si vous ne pouvez me faire oublier un père banni, vous ne sauriez me rappeler aucune idée extraordinairement plaisante.


CÉLIA.

Je vois par là que tu ne m’aimes pas aussi absolument que je t’aime : si mon oncle, ton père banni, avait banni ton oncle, le duc mon père, et que tu fusses toujours restée avec moi, j’aurais habitué mon affection à prendre ton père pour le mien, et c’est ce que tu ferais, si en vérité ton affection pour moi était aussi parfaitement trempée que mon affection pour toi.


ROSALINDE.

Soit ! j’oublierai ma situation pour me réjouir de la vôtre.


CÈLIA.

Tu le sais, mon père n’a d’enfant que moi ; il n’est pas probable qu’il en ait d’autre, et sûrement, à sa mort, tu seras son héritière : car ce qu’il a pris à ton père par force, je te le rendrai par affection ; sur mon honneur, je le ferai, et si je brise ce serment, que je devienne un monstre ! Ainsi, ma douce Rose, ma chère Rose, sois gaie.


ROSALINDE.

Je veux l’être désormais, petite cousine, et m’ingénier en amusements… Voyons, si on se livrait à l’amour… Qu’en pensez-vous ?


CÉLIA.

Oui, ma foi, n’hésite pas, fais de l’amour un amusement ; mais ne va pas aimer sérieusement un homme, ni même pousser l’amusement jusqu’à ne pouvoir te retirer eu tout honneur, avec l’intacte pureté d’une pudique rougeur.


ROSALINDE.

À quoi donc nous amuserons-nous ?


CÉLIA.

Asseyons-nous et sous nos sarcasmes chassons dame Fortune de son rouet : que cette ménagère apprenne désormais à répartir ses dons équitablement.


ROSALINDE.

Je voudrais que cela nous fût possible, car ses bienfaits sont terriblement mal placés, et la bonne vieille aveugle se méprend surtout dans ses dons aux femmes,


CÉLIA.

C’est vrai : celles qu’elle fait jolies, elle les fait rarement vertueuses, et celles qu’elle fait vertueuses, elles les fait fort peu séduisantes.


ROSALINDE.

Et ne vois-tu pas que tu passes du domaine de la fortune à celui de la nature ? La fortune règle les dons de ce monde, non les traits naturels.


Entre Pierre de Touche.

CÉLIA.

Non. Quand la nature a produit une jolie créature, est-ce que la fortune ne peut pas la faire tomber dans le feu ?

Montrant Pierre de Touche.

Si la nature nous a donné l’esprit de narguer la fortune, est-ce que la fortune n’a pas envoyé ce fou pour couper court à nos propos ?


ROSALINDE.

Vraiment, la fortune est bien dure pour la nature, quand elle se sert de la bêtise naturelle pour interrompre l’esprit naturel.


CÉLIA.

Peut-être n’est-ce pas l’œuvre de la fortune, mais bien de la nature, laquelle, s’apercevant que nos simples esprits étaient trop obtus pour raisonner dignement sur de telles déesses, a envoyé ce simple d’esprit pour les aiguiser, car la bêtise obtuse sert toujours pour l’esprit de pierre à aiguiser.

À Pierre de Touche.

Eh bien, esprit, de quel côté errez-vous ?


PIERRE DE TOUCHE.

Maîtresse, il faut que vous veniez auprès de votre père.


CÉLIA.

Vous a-t-on pris pour messager ?


PIERRE DE TOUCHE.

Non, sur mon honneur, mais on m’a dit de venir vous chercher.


ROSALINDE.

Où avez-vous appris ce serment-là, fou que vous êtes ?


PIERRE DE TOUCHE.

D’un certain chevalier qui jurait sur son honneur que les crêpes était bonnes et jurait sur son honneur que la moutarde ne valait rien : moi, je soutiens que les crêpes ne valaient rien et que la moutarde était bonne ; et cependant le chevalier ne se parjurait pas.


CÉLIA.

Comment prouvez-vous ça, avec votre bel amas de savoir ?


ROSALINDE.

Oui-dà, démuselez votre sagesse à présent.


PIERRE DE TOUCHE.

Eh bien, avancez-vous toutes deux, caressez-vous le menton et jurez par vos barbes que je suis un coquin.


CÉLIA.

Par nos barbes, si nous en avions, tu en es un.


PIERRE DE TOUCHE.

Par ma coquinerie, si j’en avais, je serais un coquin. Mais quand vous jurez par ce qui n’est pas, vous ne vous parjurez pas : or ce chevalier ne se parjurait pas en jurant par son honneur, car il n’en avait pas ou, s’il en avait, il l’avait faussé longtemps avant de voir ces crêpes ou cette moutarde-là.


CÉLIA.

Dis-moi, je te prie, de qui tu veux parler ?


PIERRE DE TOUCHE.

De quelqu’un qu’aime fort le vieux Frédéric, votre père.


CÉLIA.

L’amitié de mon père suffit pour le faire respecter. Assez ! ne parlez plus de lui. Un de ces jours vous serez fouetté pour médisance.


PIERRE DE TOUCHE.

Tant pis si les fous ne peuvent parler sensément des folies que font les hommes sensés.


CÉLIA.

Sur ma parole, tu dis vrai : car, depuis que les fous doivent imposer silence au peu de sens commun qu’ils ont, le peu de folie qu’ont les gens sensés fait un grand étalage. Voici venir monsieur Lebeau.


Entre Lebeau.

ROSALINDE.

La bouche pleine de nouvelles.


CÉLIA.

Qu’il va nous dégorger, comme un pigeon nourrit ses petits.


ROSALINDE.

Alors nous allons être farcies de nouvelles.


CÉLIA.

Tant mieux ; nous n’en serons que plus achalandées. Bonjour, monsieur Lebeau. Quelle nouvelle ?


LEBEAU.

Belle princesse, vous avez perdu un bien bon divertissement.


CÉLIA.

Un divertissement ? De quelle couleur ?


LEBEAU.

De quelle couleur, madame ? Comment puis-je vous répondre ?


ROSALINDE.

Comme le voudront votre esprit et la fortune.


PIERRE DE TOUCHE.

Ou comme le décréteront les destins.


CÉLIA.

Bien dit. Voilà une phrase vite maçonnée.


PIERRE DE TOUCHE.

Si jamais ma verve rancit !


ROSALINDE.

Tu cesseras d’être en bonne odeur.


LEBEAU.

Vous me déconcertez, mesdames. Je vous aurais parlé d’une bonne lutte dont vous avez perdu le spectacle.


ROSALINDE.

Dites-nous toujours les détails de cette lutte.


LEBEAU.

Je vais vous dire le commencement, et, s’il plaît à Vos Grâces, vous pourrez voir la fin ; car le plus beau est encore à faire, et c’est ici même, où vous êtes, qu’ils viennent l’accomplir.


CÉLIA.

Eh bien, voyons ce commencement qui est mort et enterré.


LEBEAU.

Voici venir un vieillard et ses trois fils…


CÉLIA.

Je pourrais adapter ce commencement à un vieux conte.


LEBEAU.

Trois beaux jeunes gens de taille et de mine excellentes…


ROSALINDE.

Avec des écriteaux au cou disant : À tous ceux qui verront ces présentes, salut !


LEBEAU.

L’aîné des trois a lutté avec Charles le lutteur du duc, lequel Charles l’a renversé en un moment et lui a brisé trois côtes, si bien qu’il y a peu d’espoir de le sauver. Le second a été traité de même, et de même le troisième. Ils sont là-bas gisants ; le pauvre vieillard, leur père, se lamente si douloureusement sur leurs corps que tous les spectateurs prennent son parti en pleurant.


ROSALINDE.

Hélas !


PIERRE DE TOUCHE.

Mais, monsieur, quel est le divertissement que ces dames ont perdu ?


LEBEAU.

Eh bien, celui dont je parle.


PIERRE DE TOUCHE.

Ainsi les hommes deviennent plus savants de jour en jour ! C’est la première foi que j’ai jamais ouï dire que voir briser des côtes était un divertissement pour des femmes.


CÉLIA.

Et moi aussi, je te le promets.


ROSALINDE.

Mais y a-t-il encore quelqu’un qui aspire à entendre dans ses côtes ce bris musical ? Reste-t-il quelque amateur de côtes brisées ?… Verrons-nous cette lutte, cousine ?


LEBEAU.

Il le faut bien, si vous restez ici ; car voici l’endroit même fixé pour la lutte, et ils sont prêts à l’engager.


CÉLIA.

Pour sûr, ce sont eux qui viennent. Restons donc et voyons.


Fanfares. Entrent le duc Frédéric, Orlando, Charles, des seigneurs et des gens de service.

FRÉDÉRIC.

En avant ! puisque ce jeune homme ne veut pas se laisser fléchir, qu’il coure les risques de sa témérité.


ROSALINDE, montrant Orlando.

Est-ce là l’homme ?


LEBEAU.

Lui-même, madame.


CÉLIA.

Hélas ! il est trop jeune ; pourtant il a un air triomphant.


FRÉDÉRIC.

Vous voilà, ma fille, et vous, ma nièce ! Vous vous êtes donc glissées ici pour voir la lutte ?


ROSALINDE.

Oui, monseigneur, si vous daignez nous le permettre.


FRÉDÉRIC.

Vous n’y prendrez guère de plaisir, je puis vous le dire, il y a tant d’inégalité entre les hommes. Par pitié pour la jeunesse du provocateur, je serais bien aise de le dissuader, mais il ne veut pas se laisser fléchir. Parlez-lui, mesdames ; voyez si vous pouvez l’émouvoir.


CÉLIA.

Appelez-le, cher monsieur Lebeau.


FRÉDÉRIC.

Faites, je m’éloignerai.

Le duc s’éloigne.

LEBEAU, allant à Orlando.

Monsieur le provocateur, les princesses vous demandent.


ORLANDO.

Je me rends à leurs ordres avec tout respect et toute déférence.

Il s’approche des princesses.

ROSALINDE.

Jeune homme, avez-vous provoqué le lutteur Charles ?


ORLANDO.

Non, belle princesse : il a lancé une provocation générale. Je viens seulement, comme les autres, essayer contre lui la vigueur de ma jeunesse.


CÉLIA.

Jeune gentilhomme, votre caractère est trop hardi pour votre âge. Vous avez eu la cruelle preuve de la vigueur de cet homme. Si vous pouviez vous voir vous-même avec vos yeux ou vous juger vous-même avec votre raison, la crainte de votre danger vous conseillerait une entreprise moins inégale. Nous vous prions, par intérêt pour vous, de pourvoir à votre propre sûreté et d’abandonner cette tentative.


ROSALINDE.

Faites-le, jeune sire ; votre réputation n’en sera nullement dépréciée ; nous nous chargeons d’obtenir du duc que la lutte s’arrête là.


ORLANDO.

Je vous en supplie, ne me punissez pas par un jugement défavorable, quoique, je l’avoue, je sois bien coupable de refuser quelque chose à des dames si belles et si accomplies. Mais que vos beaux yeux et vos doux souhaits soient avec moi dans ce litige ! Si je suis battu, il n’y aura d’humilié qu’un être jusqu’ici disgracié ; si je suis tué, il n’y aura de mort qu’un être désireux de mourir. Je ne ferai aucun tort à mes amis, car je n’en ai aucun pour me pleurer ; aucun préjudice au monde, car je n’y possède rien. Je n’occupe au monde qu’une place qui sera beaucoup mieux remplie quand je l’aurai laissée vide.


ROSALINDE.

Je voudrais vous ajouter le peu de force que j’ai.


CÉLIA.

Oui, augmenté de mon peu de force !


ROSALINDE.

Bonne chance ! Fasse le ciel que je me sois méprise sur vous


CELIA.

Que les souhaits de votre cœur soient avec vous !


CHARLES.

Allons, où est ce jeune galant qui est si impatient de coucher avec sa mère la terre ?


ORLANDO, s’avançant.

Présent, messire ; mais son ambition a des visées plus modestes.


LE DUC.

Vous vous arrêterez à la première chute.


CHARLES.

Que Votre Grâce soit tranquille ! Vous n’aurez pas à l’encourager pour une seconde, après l’avoir si éloquemment détourné de la première.


ORLANDO.

Vous comptez me railler après la lutte, vous ne devriez pas me railler avant. Allons, approchez !


ROSALINDE.

Hercule te soit en aide, jeune homme !


CÉLIA.

Je voudrais être invisible pour attraper par la jambe ce robuste compagnon !

Charles et Orlando luttent.

ROSALINDE.

Ô excellent jeune homme !


CÉLIA.

Si j’avais la foudre dans les yeux, je sais bien qui serait à terre.

Charles est renversé. Acclamations.

FRÉDÉRIC.

Assez ! assez !


ORLANDO.

Encore ! j’adjure Votre Grâce ; je ne suis même pas en haleine.


FRÉDÉRIC.

Comment es-tu, Charles ?


LEREAU.

Il ne peut pas parler monseigneur.


FRÉDÉRIC, à ses gens.

Emportez-le.

On emporte Charles.
À Orlando.

Quel est ton nom, jeune homme ?


ORLANDO.

Orlando, monseigneur, le plus jeune fils de sire Roland des Bois.


FRÉDÉRIC.

— Que n’es-tu le fils d’un autre homme ! — Le monde tenait ton père pour honorable, — mais je l’ai toujours trouvé mon ennemi, — tu m’aurais charmé davantage par cet exploit, — si tu descendais d’une autre maison. — Adieu ! tu es un vaillant jouvenceau ; — je voudrais que tu m’eusses nommé un autre père.

Il sort, suivi des courtisans et de Lebeau.

CÉLIA.

— Si j’étais mon père, petite cousine, agirais-je ainsi ?


ORLANDO.

— Je suis plus fier d’être le fils de sire Roland, — son plus jeune fils… Ah ! je ne changerais pas ce titre — pour celui d’héritier adoptif de Frédéric.


ROSALINDE.

— Mon père aimait sire Roland comme son âme, — et tout le monde était du sentiment de mon père. — Si j’avais su d’avance que ce jeune homme était son fils, — je lui aurais adressé des larmes pour prières, — plutôt que de le laisser s’aventurer ainsi.


CÉLIA.

Gente cousine, — allons le remercier et l’encourager : — la brusque et jalouse humeur de mon père — m’est restée sur le cœur.

À Orlando.

Messire, vous avez beaucoup mérité : — si vous savez seulement tenir vos promesses en amour — aussi bien que vous avez su tout à l’heure dépasser toute promesse, — votre maîtresse sera heureuse.


ROSALINDE, donnant à Orlando une chaîne détachée de son cou.

Gentilhomme, — portez ceci en souvenir de moi, d’une créature rebutée par la fortune, — qui donnerait davantage, si elle en avait les moyens sous la main… — Partons-nous, petite cousine ?


CÉLIA.

Oui. Adieu, beau gentilhomme.

Elles s’éloignent.

ORLANDO.

— Ne puis-je même pas dire merci ? Mes facultés les plus hautes — sont abattues, et ce qui reste debout ici — n’est qu’une quintaine, un bloc inanimé.


ROSALINDE, revenant vers Orlando.

— Il nous rappelle… Ma fierté est tombée avec ma fortune : — je vais lui demander ce qu’il veut… Avez-vous appelé, messire ?… — Messire, vous avez lutté à merveille et vaincu — plus que vos ennemis.


CÉLIA.

Venez-vous, cousine ?


ROSALINDE.

— Je suis à vous… Adieu.

Sortent Rosalinde et Célia.

ORLANDO.

— Quelle émotion pèse donc sur ma langue ? — Je n’ai pu lui parler, et pourtant elle provoquait l’entretien.


Rentre Lebeau.

ORLANDO.

— Ô pauvre Orlando ! tu es terrassé : — si ce n’est Charles, quelque créature plus faible t’a maîtrisé.


LEBEAU.

— Beau sire, je vous conseille en ami — de quitter ces lieux. Bien que vous ayez mérité — de grands éloges, de sincères applaudissements et l’amour de tous, — pourtant telle est la disposition du duc — qu’il interprète à mal tout ce que vous avez fait. — Le duc est fantasque : ce qu’il est au juste, — c’est à vous de le concevoir plutôt qu’à moi de le dire.


ORLANDO.

— Je vous remercie, monsieur… Ah ! dites-moi, je vous prie, — laquelle était la fille du duc, de ces deux dames — qui assistaient à la lutte ?


LEBEAU.

— Ni l’une ni l’autre, si nous eu jugeons par le caractère ; — pourtant, en réalité, c’est la plus petite qui est sa fille. — L’autre est la fille du duc banni ; — son oncle l’usurpateur la délient ici — pour tenir compagnie à sa fille : leur mutuelle affection — est plus tendre que le naturel attachement de deux sœurs. — Mais je puis vous dire que, depuis peu, ce duc-ci a conçu du déplaisir contre sa gentille nièce — par cet unique motif — que le peuple la loue pour ses vertus — et la plaint pour l’amour de son bon père. — Je gage, sur ma vie, que sa rage contre elle — éclatera brusquement… Messire, adieu. — Plus tard, dans un monde meilleur que celui-ci, — je solliciterai de vous une amitié et une connaissance plus étroites.


ORLANDO.

— Je vous suis grandement obligé : adieu !

Lebeau sort.

— Maintenant il me faut passer de la fumée à l’étouffoir, — d’un duc tyran à un frère tyran… — Ah ! céleste Rosalinde !

Il sort.

Scène III.


[Dans le palais ducal.]


Entrent Célia et Rosalinde.

CÉLIA.

Eh bien, cousine ! eh bien, Rosalinde !… Cupido, un peu de pitié ! Pas un mot ?


ROSALINDE.

Pas un à jeter aux chiens !


CÉLIA.

Non, tes mots sont trop précieux pour être jetés aux chiens, mais jette-m’en quelques-uns. Allons, lance tes raisons à mes trousses.


ROSALINDE.

Il n’y aurait plus alors qu’à enfermer les deux cousines, l’une étant estropiée par des raisons et l’autre folle par déraison.

Elle pousse un soupir.

CÉLIA.

Est-ce que tout cela est pour votre père ?


ROSALINDE.

Non, il y en a pour le père de mon enfant. Oh ! combien ce monde de jours ouvrables est encombré de ronces !


CÉLIA.

Bah ! cousine, ce ne sont que des chardons, jetés sur toi dans la folie d’un jour de fête ; si nous ne marchons pas dans les sentiers battus, ils s’attacheront à nos jupes.


ROSALINDE.

De ma robe je pourrais les secouer ; mais ils sont dans mon cœur.


CÉLIA.

Expectore-les.


ROSALINDE.

J’essayerais, si je n’avais qu’à faire hem ! pour réussir.


CÉLIA.

Allons, allons, lutte avec tes affections.


ROSALINDE.

Oh ! elles ont pris le parti d’un lutteur plus fort que moi.


CÉLIA.

Oh ! je vous souhaite bonne chance ! Le moment viendra où vous tenterez la lutte, même au risque d’une chute… Mais trêve, de plaisanteries, et parlons sérieusement : est-il possible que subitement vous avez conçu une si forte inclination pour le plus jeune fils du vieux sire Roland ?


ROSALINDE.

Le duc mon père aimait son père profondément.


CÉLIA.

S’ensuit-il donc que vous deviez aimer son fils profondément ? D’après ce genre de logique, je devrais le haïr, car mon père haïssait son père profondément ; pourtant je ne hais pas Orlando.


ROSALINDE.

Non, de grâce, ne le haïssez pas, pour l’amour de moi.


CÉLIA.

Pourquoi le haïrais-je ? N’a-t-il pas de grands mérites ?


ROSALINDE.

Laissez-moi l’aimer par cette raison, et vous, aimez-le parce que je l’aime… Tenez, voici le duc qui vient.


CÉLIA.

La colère dans les yeux.


Entre le duc Frédéric avec sa suite.

FRÉDÉRIC, à Rosalinde.

— Donzelle, dépêchez-vous de pourvoir à votre sûreté en quittant notre cour.


ROSALINDE.

Moi, mon oncle ?


FRÉDÉRIC.

Vous, ma nièce !… — Si dans dix jours tu te trouves — à moins de vingt milles de notre cour, — tu es morte.


ROSALINDE.

Je supplie Votre Grâce — de me laisser emporter la connaissance de ma faute. — S’il est vrai que j’ai conscience de moi-même, — que je sois au fait de mes propres désirs, — que je ne rêve pas, que je ne divague pas, — ce dont je suis convaincue, alors, cher oncle, — j’affirme que jamais, même par la plus vague pensée, — je n’ai offensé Votre Altesse.


FRÉDÉRIC.

Il en est ainsi de tous les traîtres ; — si leur justification dépendait de leurs paroles, — ils seraient aussi innocents que la pureté même. — Je me défie de toi : que cela te suffise.


ROSALINDE.

— Pourtant votre défiance ne suffit pas à me faire traîtresse. — Dites-moi en quoi consistent les présomptions contre moi.


FRÉDÉRIC.

— Tu es la fille de ton père, et c’est assez.


ROSALINDE.

— Je l’étais aussi, quand Votre Altesse lui prit son duché ; — je l’étais aussi, quand Votre Altesse le bannit. — La trahison n’est pas héréditaire, monseigneur, — et, quand même elle nous serait transmise par nos parents, — que m’importe ! mon père n’a jamais été traître. — Donc, mon bon suzerain, ne me méjugez pas — jusqu’à voir dans ma misère une trahison.


CÉLIA.

— Cher souverain, veuillez m’entendre.


FRÉDÉRIC.

— Oui, Célia. C’est à cause de vous que nous l’avons retenue, — autrement il y a longtemps qu’elle vagabonderait avec son père.


CÉLIA.

— Je ne vous priais pas alors de la retenir : — ce fut l’acte de votre bon plaisir et de votre libre pitié. — J’étais trop jeune en ce temps-là pour apprécier ma cousine, — mais à présent je la connais. Si elle a trahi, — j’ai trahi, moi aussi : toujours nous avons dormi ensemble, — quitté le lit au même instant, appris, joué, mangé ensemble ; — et partout où nous allions, comme les cygnes de Junon, — toujours nous sommes allées accouplées et inséparables.


FRÉDÉRIC.

— Elle est trop subtile pour toi ; sa douceur, — son silence même et sa patience — parlent au peuple qui la plaint. — Tu es une folle : elle te vole ta renommée, — et tu brilleras bien davantage et tu sembleras bien plus accomplie — quand elle sera loin d’ici. Ainsi, n’ouvre pas la bouche. — Absolu et irrévocable est l’arrêt — que j’ai passé contre elle : elle est bannie.


CÉLIA.

— Prononcez donc aussi la sentence contre moi, monseigneur ; — je ne puis vivre hors de sa compagnie.


FRÉDÉRIC.

— Vous êtes une folle… Vous, nièce, faites vos préparatifs ; — si vous restez au delà du temps fixé, sur mon honneur, — par la puissance de ma parole, vous êtes morte !

Il sort avec sa suite.

CÉLIA.

— Ô ma pauvre Rosalinde ! où vas-tu aller ? Veux-tu changer de père ? Je te donnerai le mien. — Ah ! je te le défends, — ne sois pas plus affligée que moi.


ROSALINDE.

— J’ai bien plus sujet de l’être.


CÉLIA.

Nullement, cousine. — Du courage, je t’en prie ! Sais-tu pas que le duc — m’a bannie, moi, sa fille ?


ROSALINDE.

Pour cela, non !


CÉLIA.

— Non ? Il ne m’a pas bannie ? Tu ne sens donc pas Rosalinde, l’affection — qui te dit que toi et moi ne faisons qu’une. — Quoi ! nous serions arrachées l’une à l’autre ! Nous nous séparerions, douce fille ! — Non. Que mon père cherche une autre héritière ! — Ainsi décide avec moi comment nous nous enfuirons, — où nous irons et ce que nous emporterons avec nous. — Ah ! n’espérez pas garder votre malheur pour vous, — supporter seule vos chagrins et m’en exclure : car, par ce ciel, déjà tout pâle de nos douleurs, — tu auras beau dire, j’irai partout avec toi !


ROSALINDE.

— Eh bien, où irons-nous ?


CÉLIA.

Retrouver mon oncle dans la forêt des Ardennes.


ROSALINDE.

Hélas ! quel danger il y aura pour nous, — filles que nous sommes, à voyager si loin ! — La beauté provoque les voleurs plus même que l’or.


CÉLIA.

— Je m’affublerai d’un accoutrement pauvre et vulgaire, — et me barbouillerai la figure avec une sorte de terre de Sienne. — Vous en ferez autant, et nous passerons notre chemin, — sans jamais tenter d’assaillants.


ROSALINDE.

Ne vaudrait-il pas mieux, — étant d’une taille plus qu’ordinaire, que je fusse en tout point vêtue comme un homme ? — Un coutelas galamment posé sur la cuisse, — un épieu à la main, je m’engage, dût mon cœur recéler toutes les frayeurs d’une femme, — à avoir l’air aussi rodomont et aussi martial — que maints poltrons virils — qui masquent leur couardise sous de faux semblants.


CÉLIA.

— Comment t’appellerai-je, quand tu seras un homme ?


ROSALINDE.

— Je ne veux pas un moindre nom que celui du propre page de Jupin. — Ainsi ayez soin de m’appeler Ganimède. — Et vous, comment voulez-vous vous appeler ?


CÉLIA.

— D’un nom qui soit en rapport avec ma situation : Célia n’est plus, je suis Alénia.


ROSALINDE.

— Dites donc, cousine, si nous essayions d’enlever — de la cour le fou de votre père ? — Est-ce qu’il ne serait pas un soutien pour nous dans notre pérégrination ?


CÉLIA.

— Il irait au bout du monde avec moi : — laisse-moi seule le séduire. Vite — allons réunir nos joyaux et nos richesses ; puis choisissons le moment le plus propice et la voie la plus sûre — pour nous dérober aux recherches qui seront faites — après notre évasion. Marchons avec joie, — non vers l’exil, mais vers la liberté.

Elles sortent.

Scène IV.


[Une grotte dans la forêt des Ardennes.]


Entrent le vieux duc, Amiens et d’autres seigneurs, en habits de veneurs.

LE DUC.

— Eh bien, mes compagnons, mes frères d’exil, — la vieille habitude n’a-t-elle pas rendu cette vie plus douce — que celle d’une pompe fardée ? Cette forêt n’est-elle pas — plus exempte de dangers qu’une cour envieuse ? — Ici nous ne subissons que la pénalité d’Adam, — la différence des saisons. Si de sa dent glacée, — de son souffle brutal, le vent d’hiver — mord et fouette mon corps — jusqu’à ce que je grelotte de froid, je souris et je dis : — Ici point de flatterie ; voilà un conseiller — qui me fait sentir ce que je suis. — Doux sont les procédés de l’adversité : — comme le crapaud hideux et venimeux, — elle porte un précieux joyau dans sa tête (25). — Cette existence à l’abri de la cohue publique — révèle des voix dans les arbres, des livres dans les ruisseaux qui coulent, — des leçons dans les pierres et le bien en toute chose.


AMIENS.

— Je ne voudrais pas changer de vie. Heureuse est Votre Grâce — de pouvoir traduire l’acharnement de la fortune — en style si placide et si doux !


LE DUC.

— Ah çà, irons-nous tuer quelque venaison ?… — Et pourtant je répugne à voir les pauvres êtres tachetés, — bourgeois natifs de cette cité sauvage, — atteints sur leur propre terrain par les flèches fourchues qui ensanglantent leurs hanches rondes.


PREMIER SEIGNEUR.

— Aussi bien, monseigneur, — cela navre le mélancolique Jacques ; — il jure que vous êtes sous ce rapport un plus grand usurpateur — que votre frère qui vous a banni. — Aujourd’hui, messire d’Amiens et moi-même, — nous nous sommes faufilés derrière lui, comme il était étendu — sous un chêne dont les antiques racines se projettent — sur le ruisseau qui clapote le long de ce bois. — Là, un pauvre cerf égaré, — qu’avait blessé le trait des chasseurs, — est venu râler ; et vraiment, monseigneur, — le misérable animal poussait de tels sanglots — que, sous leur effort, — sa cotte de cuir se tendais — presque à éclater ; de grosses larmes roulaient l’une après l’autre sur son innocent museau — dans une chasse lamentable. Et ainsi la bête velue, — observée tendrement par le mélancolique Jacques, — se tenait sur le bord extrême du rapide ruisseau qu’elle grossissait de ses larmes.


LE DUC

Mais qu’a dit Jacques ? — A-t-il pas tiré la morale de ce spectacle ?


PREMIER SEIGNEUR.

— Oh ! oui, en mille rapprochements. — D’abord, voyant tant de larmes perdues dans le torrent : — « Pauvre cerf, a-t-il dit, tu fais ton testament — comme nos mondains, et tu donnes — à qui avait déjà trop. » Puis, voyant la bête seule, — délaissée et abandonnée de ses amies veloutées : — « C est juste, a-t-il ajouté, la misère écarte — le flot de la compagnie. » Tout à coup, une troupe de cerfs insouciants — et bien repus bondit à côté du blessé, sans même s’arrêter à le choyer : Oui, dit Jacques, — enfuyez-vous, gras et plantureux citoyens : — voilà bien la mode ! à quoi bon jeter un regard — sur le pauvre banqueroutier ruiné que voilà ? — Ainsi le trait de ses invectives frappait à fond — la campagne, la ville, la cour, — et jusqu’à notre existence ; il jurait que nous — sommes de purs usurpateurs, des tyrans, et ce qu’il y a de pire, — d’effrayer ainsi les animaux et de les massacrer — dans le domaine que leur assigne la nature.


LE DUC.

— Et vous l’avez laissé dans cette contemplation ?


DEUXIÈME SEIGNEUR.

— Oui, monseigneur, pleurant et dissertant — sur ce cerf à l’agonie.


LE DUC.

Montrez-moi l’endroit. — J’aime à l’aborder dans ces accès moroses, — car alors il est plein de choses profondes.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Je vais vous conduire droit à lui.

Ils sortent.

Scène V.


[Dans le palais ducal.]


Entre le duc Frédéric, suivi de seigneurs et de courtisans.

FRÉDÉRIC.

— Est-il possible que personne ne les ait vues ? — Cela ne peut être : quelques traîtres de ma cour — sont d’accord et de connivence avec elles.


PREMIER SEIGNEUR.

— Je ne sache pas que quelqu’un les ait aperçues. — Les femmes de chambre qui la servent — l’ont vue se mettre au lit ; mais, le matin de bonne heure, — elles ont trouvé le lit dégarni de son auguste trésor.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

— Monseigneur, ce coquin de bouffon qui si souvent — faisait rire Votre Grâce, a également disparu. — Hespérie, la dame d’atours de la princesse, — avoue qu’elle a secrètement entendu — votre fille et sa cousine vanter beaucoup — les qualités et les grâces du lutteur — qui tout dernièrement a assommé le robuste Charles ; ~ et, en quelque lieu qu’elles soient allées, elle croit — que ce jouvenceau est sûrement dans leur compagnie.


FRÉDÉRIC.

— Envoyez chez son frère chercher ce galant ; — s’il est absent, amenez-moi son frère, — je le lui ferai bien trouver : faites vite, — et ne ménagez pas les démarches et les perquisitions — pour rattraper ces folles vagabondes.

Ils sortent

Scène VI.


[Devant la maison d’Olivier.]


Orlando et Adam se croisent.

ORLANDO.

Qui est là ?


ADAM.

— Quoi !… mon jeune maître ! Ô mon bon maître, — ô mon cher maître, ô image — du vieux sire Roland ! que faites-vous donc ici ? — Pourquoi êtes-vous vertueux ? Pourquoi les gens vous aiment-ils ? — Et pourquoi êtes-vous doux, fort et vaillant ? — Pourquoi, imprudent, avez-vous terrassé — le champion ossu de ce duc fantasque ? — Votre gloire vous a trop vite devancé ici. — Savez-vous pas, maître, qu’il est certains hommes — pour qui leurs qualités sont autant d’ennemis ? — Vous êtes de ceux-là ; vos vertus, mon bon maître, — ne sont à votre égard que de saintes et pures traîtresses. — Oh ! qu’est-ce donc qu’un monde où toute grâce — empoisonne qui elle pare ?


ORLANDO.

— Voyons, de quoi s’agit-il ?


ADAM.

Ô malheureux jeune homme ! — Ne franchissez pas cette porte. Sous ce toit — loge l’ennemi de tous vos mérites. — Votre frère… non, pas votre frère… Le fils… — non pas le fils ! je ne veux pas l’appeler le fils — de celui que j’allais appeler son père… — a appris votre triomphe ; cette nuit même il se propose — de mettre le feu au logis où vous avez l’habitude de coucher, — et de vous brûler dedans. S’il y échoue, il recourra à d’autres moyens pour vous anéantir : — je l’ai surpris dans ses machinations. Ce n’est pas ici un lieu pour vous, cette maison n’est qu’une boucherie. — Abhorrez-la, redoutez-la, n’y entrez pas.


ORLANDO.

— Mais où veux-tu que j’aille, Adam ?


ADAM.

— N’importe où, excepté ici.


ORLANDO.

— Veux-tu donc que j’aille mendier mon pain — ou qu’avec une épée lâche et forcenée j’exige — sur la grande route la ration du vol ? — C’est ce que j’aurais à faire, ou je ne sais que faire ; — mais c’est ce que je ne veux pas faire, quoi que je puisse faire. — J’aime mieux m’exposer à l’acharnement — d’un sang dénaturé, d’un frère sanguinaire.


ADAM.

— Non, n’en faites rien. J’ai cinq cents écus, — épargne amassée au service de votre père, — que je gardais comme une infirmière — pour le temps où l’activité se paralysera dans mes vieux membres — et où ma vieillesse dédaignée sera jetée dans un coin. — Prenez-les, et que Celui qui nourrit les corbeaux — et dont la providence fournit des ressources au passereau — soit le soutien de ma vieillesse !… Voici de l’or : je vous donne tout ça. Mais laissez-moi vous servir. — Si vieux que je paraisse, je n’en suis pas moins fort et actif : car, par ma jeunesse, je n’ai jamais vicié — mon sang par des liqueurs ardentes et rebelles ; — jamais je n’ai d’un front sans pudeur convoité — les moyens d’affaiblissement et de débilité. — Aussi mon vieil âge est-il comme un vigoureux hiver, — glacé, mais sain. Laissez-moi partir avec vous. — Je vous rendrai les services d’un plus jeune homme — dans toutes vos affaires et dans toutes vos nécessités.


ORLANDO.

— Ô bon vieillard ! Que tu me fais bien l’effet — de ce serviteur constant des anciens jours — qui s’évertuait par devoir et non par intérêt ! — Tu n’es pas à la mode de cette époque — où chacun s’évertue seulement pour un profit — et, une fois satisfait, laisse étouffer son zèle — par cette égoïste satisfaction : il n’en est pas ainsi de toi. — Pauvre vieillard, tu soignes un arbre pourri — qui ne peut pas même te donner une fleur — en échange de toutes tes peines et de toute ta culture. — Mais viens, nous ferons route ensemble, — et avant que nous ayons dépensé les gages de ta jeunesse, — nous aurons trouvé quelque humble sort à notre gré.


ADAM.

— En avant, maître, je te suivrai, jusqu’à mon dernier soupir, avec constance et loyauté. — Depuis l’âge de dix-sept ans jusqu’à près de quatre-vingts, — j’ai vécu ici, mais désormais je n’y veux plus vivre. — À dix-sept ans beaucoup vont chercher fortune, — mais à quatre-vingts, il est trop tard d’une semaine au moins. — N’importe ! la fortune ne peut pas mieux me récompenser — qu’en me permettant de mourir honnête et quitte envers mon maître.

Ils sortent.



Scène VII.


[La lisière de la forêt des Ardennes.]


Entrent Rosalinde, en habit de paysan ; CéLia, déguisée en bergère, et Pierre de Touche.

ROSALINDE.

Ô Jupiter ! que mes esprits sont lassés !


PIERRE DE TOUCHE.

Peu m’importerait pour mes esprits si mes jambes ne l’étaient pas.


ROSALINDE.

Je serais disposée de tout cœur à déshonorer mon costume d’homme et à pleurer comme une femme : mais il faut que je soutienne le vase le plus fragile. Le pourpoint et le haut-de-chausses doivent à la jupe l’exemple du courage : courage donc, bonne Aliéna !


CÉLIA.

Je vous en prie, supportez ma défaillance ; je ne puis aller plus loin.


PIERRE DE TOUCHE.

Pour ma part, j’aimerais mieux supporter votre défaillance que porter votre personne : pourtant, si je vous portais, mon fardeau ne serait pas pesant, car je crois que vous n’avez pas un besant dans votre bourse.


ROSALINDE.

Voilà donc la forêt des Ardennes.


PIERRE DE TOUCHE.

Oui, me voilà dans les Ardennes ; je n’en suis que plus fou. Quand j’étais à la maison, j’étais mieux ; mais les voyageurs doivent être contents de tout.


ROSALINDE

Oui, sois content, bon Pierre de Touche… Voyez donc qui vient ici : un jeune homme et un vieux en solennelle conversation.


Entrent Corin et Silvius.

CORIN.

— C’est le moyen de vous faire toujours mépriser d’elle.


SILVIUS

— Ô Corin, si tu savais combien je l’aime !


CORIN.

— Je m’en fais une idée, car j’ai aimé jadis.


SILVIUS.

— Non, Corin, vieux comme tu l’es, tu ne saurais en avoir idée, — quand tu aurais été dans ta jeunesse l’amant le plus vrai — qui ait jamais soupiré sur l’oreiller nocturne ! — Si jamais ton amour a ressemblé au mien — (et je suis sûr que jamais homme n’aima autant), — dis-moi à combien d’actions ridicules — tu as été entraîné par ta passion.


CORIN.

— À mille que j’ai oubliées.


SILVIUS.

— Oh ! tu n’as jamais aimé aussi ardemment que moi. — Si tu ne te rappelles pas la moindre des folies — auxquelles t’a poussé l’amour, — tu n’as pas aimé, — Si tu ne t’es pas assis, comme je le fais maintenant, en fatiguant ton auditeur des louanges de ta maîtresse, — tu n’as pas aimé. — Si tu n’a pas faussé compagnie — brusquement, forcé par la passion, comme moi en cet instant, — tu n’as pas aimé… Ô Phébé ! Phébé ! Phébé !

Il sort.

ROSALINDE.

— Hélas ! pauvre berger ! tandis que tu sondais ta blessure, — j’ai par triste aventure senti se rouvrir la mienne. —


PIERRE DE TOUCHE.

Et moi la mienne. Je me souviens que, quand j’étais amoureux, je brisai ma lame contre une pierre, et lui dis : Voilà qui t’apprendras à aller de nuit trouver Janneton Sourire. Et je me souviens que je baisais son battoir et les pis de la vache que venaient de traire ses jolies mains gercées. Et je me souviens qu’un jour, au lieu d’elle, je caressais une gousse : j’en pris les deux moitiés et, les lui offrant, je lui dis tout en larmes : Portez-les pour l’amour de moi. Nous autres, vrais amoureux, nous nous livrons à d’étranges caprices : mais, de même que tout est mortel dans la nature, de même toute nature atteinte d’amour est mortellement atteinte de folie.


ROSALINDE.

Tu par les spirituellement, sans y prendre garde.


PIERRE DE TOUCHE.

Ah ! je ne prendrai jamais garde à mon esprit que quand je me serai brisé contre lui les os des jambes.


ROSALINDE.

— Jupin ! Jupin ! La passion de ce berger — a beaucoup de la mienne.


PIERRE DE TOUCHE.

— Et de la mienne : mais elle commence un peu à s’éventer chez moi.


CÉLIA, montrant Corin.

— De grâce, que l’un de vous demande à cet homme-là — si pour de l’or il veut nous donner à manger. — Je suis presque mourante de faiblesse.


PIERRE DE TOUCHE, appelant.

— Holà, vous, rustre !


ROSALINDE.

Silence, fou ! il n’est pas ton parent.


CORIN.

— Qui appelle ?


PIERRE DE TOUCHE.

Des gens mieux lotis que vous, messire.


CORIN.

— Pour ne pas l’être, il faudrait qu’ils fussent bien misérables.


ROSALINDE.

Paix, te dis-je !… Bonsoir à vous, l’ami !


CORIN.

— Et à vous, gentil sire, et à vous tous !


ROSALINDE.

— Je t’en prie, berger, si l’humanité ou l’or — peut nous procurer un gîte dans ce désert, — conduis-nous quelque part où nous puissions trouver repos et nourriture. Voici une jeune fille accablée de fatigue et qui succombe de besoin.


CORIN.

Beau sire, je la plains — et je souhaiterais, bien plus pour elle que pour moi, — que la fortune me rendît plus facile de la secourir. — Mais je suis le berger d’un autre homme, et je ne tonds pas les brebis que je fais paître. — Mon maître est de disposition incivile — et se soucie fort peu de s’ouvrir le chemin du ciel — en faisant acte d’hospitalité, — En outre, sa cabane, ses troupeaux et ses pâtis — sont maintenant en vente, et dans notre bergerie, — à cause de son absence, il n’y a rien — pour vous à manger. Mais venez voir ce qu’il y a, — et il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez parfaitement reçus !


ROSALINDE.

— Qui donc doit acheter ses troupeaux et ses pâturages ?


CORIN.

— Ce jeune berger que vous venez de voir — et qui pour le moment se soucie peu d’acheter quoi que ce soit.


ROSALINDE.

— Si la loyauté ne s’y oppose en rien, je te prie — d’acheter la chaumière, le pâturage et le troupeau : — tu auras de nous de quoi payer le tout.


CÉLIA.

— Et nous augmenterons tes gages : j’aime cet endroit, — et j’y passerais volontiers mes jours.


CORIN.

— Assurément la chose est à vendre. — Venez avec moi. Si, information prise, vous aimez — le terrain, le revenu et ce genre de vie, — je veux être votre très-fidèle berger — et tout acheter immédiatement avec votre or.

Ils sortent.

Scène VIII.


[Dans la forêt.]


Entre Amiens, Jacques et d’autres.

AMIENS, chantant.

Que celui qui sous l’arbre vert
Aime s’étendre avec moi
Et moduler son chant joyeux
D’accord avec le doux gosier de l’oiseau,
Vienne ici, vienne ici, vienne ici !
Ici il ne verra
D’autre ennemi
Que l’hiver et le mauvais temps.


JACQUES.

— Encore, encore, je, t’en prie, encore !


AMIENS.

Ça va vous rendre mélancolique, monsieur Jacques.


JACQUES.

Tant mieux. Encore, je t’en prie, encore ! Je puis sucer la mélancolie d’une chanson comme la belette suce un œuf. Encore, je t’en prie, encore !


AMIENS.

Ma voix est enrouée : je sais que je ne pourrais vous plaire.


JACQUES.

Je ne vous demande pas de me plaire, je vous demande de chanter. Allons, allons, une autre stance. N’est-ce pas stances que vous les appelez ?


AMIENS.

Comme vous voudrez, monsieur Jacques.


JACQUES.

Bah ! peu m’importe leur nom : elles ne me doivent rien. Voulez-vous chanter !


AMIENS.

Soit ! à votre requête plutôt que pour mon plaisir.


JACQUES.

Eh bien, si jamais je remercie quelqu’un, ce sera vous. Mais ce qu’ils appellent compliment ressemble à la rencontre de deux babouins : et quand un homme me remercie cordialement, il me semble que je lui ai donné une obole et qu’il me témoigne une reconnaissance de mendiant. Allons, chantez… Et vous qui ne chantez pas, retenez vos langues.


AMIENS.

Eh bien, je vais finir la chanson… Messieurs, mettez le couvert, le duc veut boire sous cet arbre.

À Jacques.

Il vous a cherché toute la journée.


JACQUES.

Et moi, je l’ai évité toute la journée. Il est trop ergoteur pour moi. Je pense à autant de choses que lui, mais j’en rends grâces au ciel et je n’en tire pas vanité. Allons, gazouille, allons.

Amiens chante et tous l’accompagnent.

CHANSON.

Que celui qui fuit l’ambition
Et aime vivre au soleil,
Cherchant sa nourriture
Et satisfait de ce qu’il trouve
Vienne ici, vienne ici, vienne ici !
Ici il ne verra
D’autre ennemi
Que l’hiver et le mauvais temps.


JACQUES.

Je vais vous donner sur cet air-là une strophe que j’ai faite hier en dépit de mon imagination.


AMIENS.

Et je la chanterai.


JACQUES.

La voici.

Si par hasard il arrive
Qu’un homme, changé en âne.
Laisse ses richesses et ses aises
Pour satisfaire un caprice entêté,
Duc ad me, duc ad me, duc ad me !
Ici il verra
D’aussi grands fous que lui,
S’il veut venir à moi.


AMIENS.

Que signifie ce duc ad me ?


JACQUES.

C’est une invocation grecque pour attirer les imbéciles dans un cercle… Je vais dormir si je peux ; si je ne peux pas, je vais déblatérer contre tous les premiers-nés d’Égypte.


AMIENS.

Et moi, je vais chercher le duc ; son banquet est tout préparé.

Ils se dispersent.

Scène IX.


[Sur la lisière de la forêt.]


Entrent Orlando et Adam.

ADAM.

Cher maître, je ne puis aller plus loin… Oh ! je meurs d’inanition ! Je vais m’étendre ici et y prendre la mesure de ma fosse. Adieu, mon maître.

Il s’affaisse à terre.

ORLANDO.

Comment, Adam ! tu n’as pas plus de cœur ! Ah ! vis encore un peu, soutiens-toi encore un peu, ranime-toi encore un peu ! Si cette farouche forêt produit quelque bête sauvage, ou je serai mangé par elle, ou je te l’apporterai à manger. La mort est plus dans ton imagination que dans tes forces. Pour l’amour de moi, reprends courage : tiens pour un moment la mort à distance. Je vais être tout de suite à toi, et si je ne t’apporte pas de quoi manger, je te donne permission de mourir ; mais si tu meurs avant mon retour, c’est que tu te moques de ma peine… À la bonne heure ! tu sembles te ranimer : je vais être à toi bien vite… Mais tu es là étendu à l’air glacé. Viens, je vais te porter sous quelque abri, et tu ne mourras pas faute d’un dîner, s’il y a dans ce désert un être vivant… Du courage, bon Adam.

Il sort, en portant Adam.

Scène X.


[Dans la forêt. Une table servie sous les arbres.]


Entrent le vieux duc, Amiens, et des seigneurs.

LE DUC.

— Je crois qu’il est métamorphosé en bête ; — car je ne peux le découvrir nulle part sous forme d’homme.


PREMIER SEIGNEUR.

— Monseigneur, il était ici tout à l’heure, — s’égayant fort à écouter une chanson.


LE DUC.

— S’il devient musicien, lui, ce composé de dissonances, — nous aurons bientôt du désaccord dans les sphères. — Allez le chercher ; dites-lui que je voudrais lui parler.


Entre Jacques.

PREMIER SEIGNEUR.

— Il m’en épargne la peine en venant lui-même.


LE DUC.

— Eh bien, monsieur ? Est-ce là une existence ? — Faut-il que vos pauvres amis implorent votre compagnie ? — Mais quoi ! vous avez l’air tout joyeux.


JACQUES.

— Un fou ! un fou ! j’ai rencontré un fou dans la forêt, — un fou en livrée bariolée… Ô misérable monde ! — Aussi vrai que je vis de nourriture, j’ai rencontré un fou, — étendu par terre, qui se chauffait au soleil — et qui narguait dame Fortune en bons termes, — en termes fort bien pesés, et cependant c’était un fou en livrée. — Bonjour fou, ai-je dit… Non monsieur, a-t-il dit, — ne m’appelez fou que quand le ciel m’aura fait faire fortune. — Puis il a tiré de sa poche un cadran — qu’il a regardé d’un œil terne — en disant très-sensément : Il est dix heures !…Ainsi, a-t-il ajouté, nous pouvons voir comment se démène le monde : — il n’y a qu’une heure, qu’il était neuf heures ; — et dans une heure, il sera onze heures ; — et ainsi, d’heure en heure, nous mûrissons, mûrissons, — et puis, d’heure en heure, nous pourrissons, pourrissons, — et ainsi finit l’histoire. Quand j’ai entendu le fou en livrée moraliser ainsi sur le temps, — mes poumons se sont mis à chanter comme un coq, — à la pensée qu’il est des fous aussi contemplatifs ; — et j’ai ri, sans interruption, — une heure à son cadran… Ô noble fou ! — Ô digne fou ! L’habit bariolé est le seul de mise.


LE DUC.

Quel est donc ce fou ?


JACQUES.

— Ô le digne fou !… C’en est un qui a été à la cour : — il dit que, pour peu que les femmes soient jeunes et jolies, — elles ont le don de le savoir ; dans sa cervelle, — aussi sèche que le dernier biscuit — après un long voyage, il y a d’étranges cases bourrées — d’observations qu’il lâche — en formules hachées… Oh ! si j’étais fou ! — J’ambitionne la cotte bariolée.


LE DUC.

— Tu en auras une.


JACQUES.

C’est la seule qui m’aille : — pourvu que vous extirpiez de votre sain jugement — cette opinion, malheureusement enraciné, — que je suis raisonnable. Il faut que j’aie franchise — entière et que, comme le vent, je sois libre — de souffler sur qui bon me semble, car les fous ont ce privilège. — Et ce sont ceux qu’aura le plus écorchés ma folie — qui devront rire le plus. Et pourquoi ça, messire ? — La raison est aussi unie que le chemin de l’église paroissiale : — celui qu’un fou a frappé d’une saillie spirituelle, — quelque dur qu’il lui en cuise, agit follement, — s’il ne paraît pas insensible au coup : autrement, — la folie de l’homme sage est mise à nu — par les traits les plus hasardeux du fou. — Affublez-moi de mon costume bariolé, donnez-moi permission — de dire ma pensée, et je prétends — purger à fond le sale corps de ce monde corrompu — pourvu qu’on laisse agir patiemment ma médecine.


LE DUC.

Fi de toi ! je puis dire ce que tu ferais.


JACQUES.

— Eh ! que ferais-je, au bout du compte, si ce n’est du bien ?


LE DUC.

— Tu commettrais le plus affreux péché, en réprimandant le péché. — Car tu as été toi-même un libertin, — aussi sensuel que le rut bestial ; — et tous les ulcères tuméfiés et tous les maux endurés — que tu as attrapés dans ta licence vagabonde, — tu les communiquerais, au monde entier.


JACQUES.

— Bah ! parce qu’on crie contre la vanité, — la reproche-t-on pour cela à quelqu’un en particulier ? — Ce vice ne s’étend-il pas énorme comme la mer, — jusqu’au point où l’impuissance même le force à refluer ? — Quelle est la femme que je nomme dans la cité, — quand je dis que la femme de la cité — porte sur d’indignes épaules la fortune d’un prince ? — Quelle est celle qui peut s’avancer et dire que je l’ai désignée, — quand sa voisine est en tout pareille à elle ? — Ou quel est l’homme d’ignoble métier — qui s’écriera que sa parure ne me coûte rien, — se croyant désigné par moi, s’il n’applique lui-même — à sa folie le stigmate de ma parole ? — Eh bien ! allons donc ! faites-moi voir en quoi — ma langue l’a outragé ; si elle a dit juste à son égard, — c’est lui-même qui s’est outragé ; s’il est sans reproche, — alors ma critique s’envole comme une oie sauvage, — sans être réclamée de personne… Mais qui vient ici ?


Orlando s’élance l’épée à la main.

ORLANDO.

— Arrêtez et ne mangez plus !


JACQUES.

Eh ! je n’ai pas encore mangé.


ORLANDO.

— Et tu ne mangeras pas, que le besoin ne soit servi !


JACQUES.

— De quelle espèce est donc ce coq-là ?


LE DUC.

— L’ami ! est-ce ta détresse qui t’enhardit à ce point ? — ou est-ce par un grossier dédain des bonnes manières — que tu sembles à ce point dépourvu de civilité ?


ORLANDO.

— Vous avez touché juste au premier mot : la dent aiguë — de la détresse affamée m’a ôté les dehors — de la douce civilité ; pourtant je suis d’un pays policé, — et j’ai idée du savoir-vivre. Arrêtez-donc, vous dis-je ! — il meurt, celui de vous qui touche à un de ces fruits — avant que moi et mes besoins nous soyons satisfaits !


JACQUES.

— Si aucune raison ne suffit à vous satisfaire, — il faut que je meure.


LE DUC.

— Que voulez-vous ?… Vous nous aurez plutôt forcés par votre douceur — qu’adoucis par votre force.


ORLANDO.

— Je suis mourant de faim ; donnez-moi à manger.


LE DUC.

— Asseyez-vous et mangez, et soyez le bienvenu à notre table.


ORLANDO.

— Parlez-vous si doucement ? Oh ! pardon, je vous prie ! — J’ai cru que tout était sauvage ici, — et voilà pourquoi j’ai pris le ton — de la farouche exigence. Mais, qui que vous soyez, — qui dans ce désert inaccessible, — à l’ombre des mélancoliques ramures, — passez négligemment les heures furtives du temps, — si jamais vous avez vu des jours meilleurs, — si jamais vous avez vécu là où des cloches appellent à l’église, — si jamais vous vous êtes assis à la table d’un brave homme, — si jamais vous avez essuyé une larme de vos paupières, — et su ce que c’est qu’avoir pitié et obtenir pitié, — que la douceur soit ma grande violence ! — Dans cet espoir, je rougis et cache mon épée.

Il rengaine son épée.

LE DUC.

— C’est vrai, nous avons vu des jours meilleurs, — et la cloche sainte nous a appelés à l’église, — et nous nous sommes assis à la table de braves gens, et nous avons essuyé de nos yeux — des larmes qu’avait engendrées une pitié sacrée, — et ainsi asseyez-vous en toute douceur, — et prenez à volonté ce que nos ressources — peuvent offrir à votre dénûment.


ORLANDO.

— Eh bien, retardez d’un instant votre repas, — tandis que, pareil à la biche, je vais chercher mon faon — pour le nourrir. Il y a là un pauvre vieillard — qui à ma suite a traîné son pas pénible — par pur dévouement : jusqu’à ce qu’il ait réparé ses forces — accablées par la double défaillance de l’âge et de la faim, — je ne veux rien toucher.


LE DUC.

Allez le chercher, — nous ne prendrons rien jusqu’à votre retour.


ORLANDO.

— Je vous remercie : soyez béni pour votre généreuse assistance !

Il sort.

LE DUC, à Jacques.

— Tu vois que nous ne sommes pas les seuls malheureux : — ce vaste théâtre de l’univers — offre de plus douloureux spectacles que la scène — où nous figurons.


JACQUES.

Le monde entier est un théâtre, — et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. — Tous ont leurs entrées et leurs sorties, — et chacun y joue successivement les différents rôles — d’un drame en sept âges. C’est d’abord l’enfant — vagissant et bavant dans les bras de la nourrice. — Puis l’écolier pleurnicheur, avec sa sacoche — et sa face radieuse d’aurore, qui, comme un limaçon, rampe — à contre-cœur vers l’école. Et puis, l’amant, — soupirant, avec l’ardeur d’une fournaise, une douloureuse ballade — dédiée aux sourcils de sa maîtresse. Puis, le soldat, — plein de jurons étrangers, barbu comme le léopard, — jaloux sur le point d’honneur, brusque et vif à la querelle, — poursuivant la fumée réputation — jusqu’à la gueule du canon. Et puis le juge, — dans sa belle panse ronde, garnie d’un bon chapon, — l’œil sévère, la barbe solennellement taillée, — plein de sages dictons et de banales maximes, — et jouant, lui aussi, son rôle. Le sixième âge nous offre — un maigre Pantalon en pantoufles, — avec des lunettes sur le nez, un bissac au côté ; — les bas de son jeune temps bien conservés, mais infiniment trop larges — pour son jarret racorni ; sa voix jadis pleine et mâle, — revenant au fausset enfantin et modulant — un aigre sifflement. La scène finale, qui termine ce drame historique, étrange et accidenté, — est une seconde enfance, état de pur oubli ; — sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien !


Orlando revient portant Adam.

LE DUC.

— Soyez le bienvenu !… Déposez votre vénérable fardeau, — et faites-le manger.


ORLANDO.

Je vous remercie de tout cœur pour lui.


ADAM.

— Vous faites bien… — Car c’est à peine si je puis parler et vous remercier pour moi-même.


LE DUC.

— Soyez le bienvenu !… À table ! Je ne veux pas vous troubler — encore en vous questionnant sur vos aventures… — Qu’on nous donne de la musique, et vous, beau cousin, chantez.


AMIENS

Souffle, souffle, vent d’hiver.
Tu n’es pas aussi malfaisant
Que l’ingratitude de l’homme.
Ta dent n’est pas si acérée,
Car tu es invisible,
Quelque rude que soit ton haleine.
Hé ! ho ! chantons hé ! ho ! sous le houx vert.
Trop souvent l’amitié est feinte, l’amour, pure folie.
Donc, hé ! ho ! sous le houx !
Cette vie est la plus riante.

Gèle, gèle, ciel aigre,
Tu ne mords pas aussi dur
Qu’un bienfait oublié.
Si fort que tu flagelles les eaux,
Ta lanière ne blesse pas autant
Qu’un ami sans mémoire.
Hé ! ho ! chantons, hé ! ho ! sous le houx vert.
Trop souvent l’amitié est feinte, l’amour, pure folie.
Donc, hé ! ho ! sous le houx !
Cette vie est la plus riante.

Pendant qu’Amiens chantait, le duc a causé à voix basse avec Orlando.

LE DUC.

— Si, en effet, vous êtes le fils du brave sire Roland, comme vous me l’avez dit franchement tout bas, — et comme l’atteste mon regard qui retrouve — son très-fidèle et vivant portrait dans votre visage, — soyez le très-bienvenu ici ! Je suis le duc — qui aimait votre père… Quant à la suite de vos aventures, — venez dans mon antre me la dire.

À Adam.

Bon vieillard, — tu es comme ton maître, le très-bienvenu.

Montrant Adam à un de ses gens.

— Soutenez-le par le bras…

À Orlando.

Donnez-moi votre main, — et faites-moi connaître toutes vos aventures.


Scène XI.


[Dans le palais ducal.]


Entrent le duc Frédéric, Olivier, des seigneurs et des gens de service.

FRÉDÉRIC, à Olivier.

— Vous ne l’avez pas vu depuis ? Messire, messire, cela n’est pas possible. — Si je n’étais pas dominé par l’indulgence, — je n’irais pas chercher un autre objet — de ma vengeance, toi présent… Mais prends-y garde : — il faut que tu retrouves ton frère, en quelque lieu qu’il soit : — cherche-le aux flambeaux, ramène-le, mort ou vif, — avant un an ; sinon, ne songe plus — à chercher ta vie sur notre territoire. — Tes terres et tous tes biens, — dignes de saisie, resteront saisis entre nos mains — jusqu’à ce que tu te sois justifié, par la bouche de ton frère, — des soupçons que nous avons contre toi.


OLIVIER.

— Oh ! si Votre Altesse connaissait à fond mon cœur ! — jamais je n’ai aimé mon frère de ma vie.


FRÉDÉRIC.

— Tu n’en es que plus infâme… Allons, qu’on le jette à la porte, — et que les officiers spéciaux — mettent le séquestre sur sa maison et sur ses terres : — qu’on procède au plus vite et qu’on le chasse !

Ils sortent.

Scène XII.


[Dans la forêt.]


Orlando entre et append un papier à un arbre.

ORLANDO, déclamant.

Fixez-vous là, mes vers, en témoignage de mon amour !
Et toi, reine de la nuit à la triple couronne, darde
Ton chaste regard, du haut de ta pâle sphère,
Sur le nom de la chasseresse qui règne sur ma vie.

Ô Rosalinde ! ces arbres seront mes registre,
Et dans leur écorce je graverai mes pensées,

Afin que tous les yeux ouverts dans cette forêt
Voient ta vertu partout attestée.

Cours, cours, Orlando, inscris sur chaque arbre
La belle, la chaste, l’ineffable !

Il sort.


Entrent Corin et Pierre de Touche.

CORIN.

Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre de Touche ?


PIERRE DE TOUCHE.

Franchement, berger, considérée en elle-même, c’est une vie convenable ; mais considérée comme vie de berger, elle ne vaut rien. En tant qu’elle est solitaire, je l’apprécie fort ; mais en tant qu’elle est retirée, c’est une vie misérable. En tant qu’elle se passe à la campagne, elle me plaît fort ; mais en tant qu’elle se passe loin de la cour, elle est fastidieuse. Comme vie frugale, voyez-vous, elle sied parfaitement à mon humeur ; mais comme vie dépourvue d’abondance, elle est tout à fait contre mon goût. As-tu en toi quelque philosophie, berger ?


CORIN.

Tout ce que j’en ai consiste à savoir que, plus on est malade, plus on est mal à l’aise, et que celui qui n’a ni argent, ni ressource, ni satisfaction, est privé de trois bons amis ; que la propriété de la pluie est de mouiller, et celle du feu de brûler ; que la bonne pâture fait le gras troupeau, et que la grande cause de la nuit est le manque de soleil ; et que celui à qui ni la nature ni la science n’a donné d’intelligence, a à se plaindre de l’éducation ou est né de parents fort stupides.


PIERRE DE TOUCHE.

C’est une philosophie naturelle que celle-là… As-tu jamais été à la cour, berger ?


CORIN.

Non, vraiment.


PIERRE DE TOUCHE.

Alors tu es damné.


CORIN.

J’espère que non.


PIERRE DE TOUCHE.

Si fait, tu es damné et condamné comme un œuf cuit d’un seul côté.


CORIN.

Pour n’avoir pas été à la cour ! Comment ça ?


PIERRE DE TOUCHE.

Eh bien, si tu n’as jamais été à la cour, tu n’as jamais vu les bonnes façons ; si tu n’as jamais vu les bonnes façons, tes façons doivent être nécessairement mauvaises, et le mal est péché, et le péché est damnation. Tu es dans un état périlleux, berger.


CORIN.

Point du tout, Pierre de Touche. Les bonnes façons de la cour seraient aussi ridicules à la campagne que les manières de la campagne seraient grotesques à la cour. Vous m’avez dit qu’on ne se salue à la cour qu’en se baisant les mains ; cette courtoisie serait très-malpropre, si les courtisans étaient des bergers.


PIERRE DE TOUCHE.

La preuve, vite ! allons, la preuve !


CORIN.

Eh bien, nous touchons continuellement nos brebis, et vous savez que leur toison est grasse.


PIERRE DE TOUCHE.

Eh bien, est-ce que les mains de nos courtisans ne suent pas ? et la graisse d’un mouton n’est-elle pas aussi saine que la sueur d’un homme ? Raison creuse, raison creuse ! Une meilleure, allons !


CORIN.

En outre, nos mains sont rudes.


PIERRE DE TOUCHE.

Vos lèvres n’en sentiront que mieux le contact. Encore une creuse raison : une plus solide, allons !


CORIN.

Et puis elles se couvrent souvent de goudron, quand nous soignons notre troupeau : voudriez-vous que nous baisions du goudron ? Les mains du courtisan sont parfumées de civette.


PIERRE DE TOUCHE.

Homme borné, tu n’es que de la chair à vermine, comparé à un bon morceau de viande. Oui-da !… Écoute le sage et réfléchis : la civette est de plus basse extraction que le goudron, c’est la sale fiente d’un chat. Une meilleure raison, berger.


CORIN.

Vous avez un trop bel esprit pour moi : j’en veux rester là.


PIERRE DE TOUCHE.

Veux-tu donc rester damné ? Dieu t’assiste, homme borné ! Dieu veuille t’ouvrir la cervelle ! tu es bien naïf.


CORIN.

Monsieur, je suis un simple journalier : je gagne ce que je mange et ce que je porte ; je n’ai de rancune contre personne, je n’envie le bonheur de personne ; je suis content du bonheur d’autrui et résigné à tout malheur ; et mon plus grand orgueil est de voir mes brebis paître et mes agneaux téter.


PIERRE DE TOUCHE.

Encore une coupable simplicité : rassembler brebis et béliers, et tâcher de gagner sa vie par la copulation du bétail ! se faire l’entremetteur de la bête à laine, et, au mépris de toute conscience, livrer une brebis d’un an à un bélier cornu, chenu et cocu. Si tu n’es pas damné pour ça, c’est que le diable lui-même ne veut pas avoir de bergers ; autrement, je ne vois pas comment tu peux échapper.


CORIN.

Voici venir maître Ganimède, le jeune frère de ma nouvelle maîtresse.


Entre Rosalinde, lisant un papier.

ROSALINDE.

De l’orient à l’Inde occidentale,
Nul joyau comme Rosalinde.
Sa gloire, montée sur le vent,
À travers l’univers emporte Rosalinde.
Les portraits les plus éclatants
Sont noirs près de Rosalinde.
Que toute beauté soit oubliée,
Hormis celle de Rosalinde !


PIERRE DE TOUCHE.

Je vous rimerai comme ça huit années durant, les heures du dîner, du souper et du dormir exceptées ; c’est exactement le trot d’une marchande de beurre allant au marché.


ROSALINDE.

Paix, fou !


PIERRE DE TOUCHE.

Un léger essai ;

Si un cerf veut une biche,
Qu’il aille trouver Rosalinde.
Si la chatte court après son mâle,
Ainsi certes fera Rosalinde.
Habit d’hiver doit être doublé,
Et de même la mince Rosalinde.
Pour moissonner, il faut gerber et lier,
Puis charrier avec Rosalinde.
La plus douce noix a la plus aigre écorce,
Cette noix, c’est Rosalinde.
Qui veut trouver la plus suave rose,
Trouve épine d’amour et Rosalinde !

C’est là le faux galop du vers : pourquoi vous empestez-vous

de pareilles rimes ?


ROSALINDE.

Silence, fou obtus : je les ai trouvées sur un arbre.


PIERRE DE TOUCHE.

Ma foi, cet arbre-là donne de mauvais fruits.


ROSALINDE.

Je veux le greffer sur vous, et puis l’enter d’un néflier. Alors vous ferez l’arbre le plus avancé de toute la contrée : vous donnerez des fruits pourris avant d’être à moitié mûrs, ce qui est la qualité même du néflier.


PIERRE DE TOUCHE.

Vous avez parlé ; si c’est sensément ou non, que la forêt en décide.


Entre Célia, lisant un papier.

ROSALINDE.

Silence ! Voici ma sœur qui vient en lisant ; rangeons-nous.


CÉLIA, déclamant.

Pourquoi ce bois serait-il désert ?
Parce qu’il est inhabité ? Non !
J’attacherai à chaque arbre des langues
Qui proclameront des vérités solennelles :
Elles diront combien vite la vie de l’homme
Parcourt son errant pèlerinage ;
Que la somme de ses années
Tiendrait dans une main tendue ;
Que de fois ont été violés les serments
Échangés entre deux âmes amies.
Mais, sur les branches les plus belles
Et au bout de chaque phrase,
J’écrirai le nom de Rosalinde,
Pour faire savoir à tous ceux qui lisent
Que le ciel a voulu condenser en elle
La quintessence de toute grâce.
Ainsi le ciel chargea la nature
D’entasser dans un seul corps

Toutes les perfections éparses dans le monde.
Aussitôt la nature passa à son crible
La beauté d’Hélène, sans son cœur,
La majesté de Cléopâtre,
Le charme suprême d’Atalante,
L’austère chasteté de Lucrèce.
Ainsi de maintes qualités Rosalinde
Fut formée par le synode céleste :
Nombre de visages, de regards et de cœurs
Lui cédèrent leurs plus précieux attraits.
Le ciel a décidé qu’elle aurait tous ces dons,
Et que je vivrais et mourrais son esclave.


ROSALINDE.

Ô miséricordieux Jupiter ! De quelle fastidieuse homélie d’amour vous venez d’assommer vos paroissiens, sans crier : Patience, bonnes gens !


CÉLIA.

Quoi ! vous étiez là, amis d’arrière-garde !

À Corin.

Berger, retire-toi un peu.

À Pierre de Touche.

Va avec lui, drôle.


PIERRE DE TOUCHE, à Corin.

Allons, berger, faisons une retraite honorable ; sinon avec armes et bagage, du moins avec la cape et l’épée.

Pierre de Touche et Corin sortent.

CÉLIA.

As-tu entendu ces vers ?


ROSALINDE.

Je les ai entendus, et de reste, car quelques-uns avaient plus de pieds que des vers n’en doivent porter.


CÉLIA.

Peu importe, si les pieds pouvaient porter les vers.


ROSALINDE.

Oui, mais les pieds eux-mêmes clochaient et ne pouvaient se supporter en dehors du vers, et c’est pourquoi ils faisaient clocher le vers.


CÉLIA.

Mais as-tu pu remarquer sans surprise comme ton nom est exalté et gravé sur ces arbres ?


ROSALINDE.

Sur neuf jours de surprise j’en avais déjà épuisé sept, quand vous êtes arrivée. Car voyez ce que j’ai trouvé sur un palmier. Je n’ai jamais été tant rimée, depuis le temps de Pythagore, époque où j’étais un rat irlandais, ce dont je me souviens à peine.


CÉLIA.

Devinez-vous qui a fait ça ?


ROSALINDE.

Est-ce un homme ?


CÉLIA.

Ayant au cou une chaîne que vous portiez naguère. Vous changez de couleur !


ROSALINDE.

Qui donc, je t’en prie ?


CÉLIA.

Ô Seigneur ! Seigneur ! Pour des amants, se rejoindre est chose bien difficile ; mais des montagnes peuvent être déplacées par des tremblements de terre, et ainsi se rencontrer.


ROSALINDE.

Ah çà, qui est-ce ?


CÉLIA.

Est-il possible !


ROSALINDE.

Voyons, je t’en conjure avec la plus suppliante véhémence, dis-moi qui c’est.


CÉLIA.

Ô prodigieux, prodigieux, prodigieusement prodigieux, et toujours prodigieux ! prodigieux au delà de toute exclamation !


ROSALINDE.

Par la délicatesse de mon teint ! crois-tu que, si je suis caparaçonnée comme un homme, mon caractère soit en pourpoint et en haut-de-chausses ? Un moment de retard de plus est pour moi une exploration aux mers du Sud. Je t’en prie, dis-moi qui c’est ? Vite, dépêche-toi de parler. Je voudrais que tu fusses bègue, afin que ce nom enfoui échappât de tes lèvres, comme le vin sort d’une bouteille à l’étroit goulot : trop à la fois ou pas du tout ! Je t’en prie, tire le bouchon de ta bouche, que je puisse avaler ton mystère.


CÉLIA.

Vous pourriez donc mettre un homme dans votre ventre ?


ROSALINDE.

Est-il de la façon de Dieu ? Quelle sorte d’homme ? Son chef est-il digne d’un chapeau, son menton digne d’une barbe ?


CÉLIA.

Ma foi, il n’a que peu de barbe.


ROSALINDE.

Eh bien. Dieu lui en accordera davantage, s’il se montre reconnaissant. Je consens à attendre la pousse de sa barbe, si tu ne diffères pas plus longtemps la description de son menton.


CÉLIA.

C’est le jeune Orlando, celui qui au même instant a culbuté le lutteur et votre cœur.


ROSALINDE.

Allons ! au diable tes plaisanteries ! parle d’un ton sérieux et en vierge sage.


CÉLIA.

En vérité, petite cousine, c’est lui.


ROSALINDE.

Orlando ?


CÉLIA.

Orlando.


ROSALINDE.

Hélas ! que vais-je faire à présent de mon pourpoint et de mon haut-de-chausses !… Que faisait-il, quand tu l’as vu ? Qu’a-t-il dit ? Quelle mine avait-il ? Dans quelle tenue était-il ? Que fait-il ici ? S’est-il informé de moi ? Où reste-t-il ? Comment s’est-il séparé de toi ? Et quand dois-tu le revoir ? Réponds-moi d’un mot ?


CÉLIA.

Il faut d’abord que vous me procuriez la bouche de Gargantua : ce mot-là serait trop volumineux pour une bouche de moderne dimension. On aurait plus vite répondu au catéchisme que répliqué par oui ou non à tant de questions.


ROSALINDE.

Mais sait-il que je suis dans cette forêt, et en costume d’homme ? A-t-il aussi bonne mine que le jour de la lutte ?


CÉLIA.

Il est aussi aisé de compter les atomes que de résoudre les propositions d’une amoureuse. Mais déguste les détails de cette découverte et savoure-les avec un parfait recueillement… Je l’ai trouvé sous un arbre, comme un gland abattu !


ROSALINDE.

Cet arbre peut bien s’appeler l’arbre de Jupiter, puisqu’il en tombe un pareil fruit !


CÉLIA.

Accordez-moi audience, bonne madame.


ROSALINDE.

Poursuis.


CÉLIA.

Il était donc là, gisant tout de son long, comme un chevalier blessé.


ROSALINDE.

Si lamentable que pût être ce spectacle, cela devait bien faire dans le paysage.


CÉLIA.

Crie : halte ! à ta langue, je t’en prie ; elle fait des écarts bien intempestifs… Il était vêtu en chasseur.


ROSALINDE.

Ô sinistre présage ! il vient pour me percer le cœur.


CÉLIA.

Je voudrais chanter ma chanson sans refrain ; tu me fais toujours sortir du ton.


ROSALINDE.

Savez-vous pas que je suis femme ? Quand je pense, il faut que je parle. Chère, continuez.


Entrent Orlando et Jacques.

CÉLIA.

Vous me déroutez… Chut ! n’est-ce pas lui qui vient ici ?


ROSALINDE.

C’est lui… Embusquons-nous et observons-le.

Célia et Rosalinde se mettent à l’écart.

JACQUES.

Je vous remercie de votre compagnie ; mais, ma foi, j’aurais autant aimé rester seul.


ORLANDO.

Et moi aussi ; cependant, pour la forme, je vous remercie également de votre société.


JACQUES.

Dieu soit avec vous ! rencontrons-nous aussi rarement que possible.


ORLANDO.

Je souhaite que nous devenions de plus en plus étrangers l’un à l’autre.


JACQUES.

Je vous en prie, ne déparez plus les arbres en écrivant des chants d’amour sur leur écorce.


ORLANDO.

Je vous en prie, ne déparez plus mes vers en les lisant de si mauvaise grâce.


JACOUES.

Rosalinde est le nom de votre amoureuse ?


ORLANDO.

Oui, justement.


JACQUES.

Je n’aime pas son nom.


ORLANDO.

On ne songeait pas à vous plaire quand on l’a baptisée.


JACQUES.

De quelle taille est-elle ?


ORLANDO.

Juste à la hauteur de mon cœur.


JACQUES.

Vous êtes plein de jolies réponses. N’auriez-vous pas été en relation avec des femmes d’orfèvre et ne leur auriez-vous pas soutiré des bagues ?


ORLANDO.

Nullement. Je vous réponds dans ce style de tapisserie qui a servi de modèle à vos questions.


JACQUES.

Vous avez l’esprit alerte : je le croirais formé des talons d’Atalante. Voulez-vous vous asseoir près de moi ? et tous deux nous récriminerons contre notre maîtresse, la création, et contre toutes nos misères.


ORLANDO.

Je ne veux blâmer au monde d’autre mortel que moi-même, à qui je connais maints défauts.


JACQUES.

Votre pire défaut, c’est d’être amoureux.


ORLANDO.

C’est un défaut que je ne changerais pas pour votre meilleure qualité. Je suis las de vous.


JACQUES.

Sur ma parole, je cherchais un fou, quand je vous ai trouvé.


ORLANDO.

Il s’est noyé dans le ruisseau ; regardez-y et vous le verrez.


JACQUES.

J’y verrai ma propre figure.


ORLANDO.

Que je prends pour celle d’un fou ou d’un zéro.


JACQUES.

Je ne resterai pas plus longtemps avec vous : adieu, bon signor Amour.


ORLANDO.

Je suis aise de votre départ. Adieu, bon monsieur de la Mélancolie.

Jacques sort. Rosalinde et Célia s’avancent.

ROSALINDE.

Je vais lui parler en page impudent, et sous cet accoutrement, trancher avec lui du faquin… Hé ! chasseur, entendez-vous ?


ORLANDO.

Très-bien : que voulez-vous ?


ROSALINDE.

Quelle heure dit l’horloge, je vous prie ?


ORLANDO.

Vous devriez me demander quel moment marque le jour : il n’y a pas d’horloge dans la forêt.


ROSALINDE.

Alors c’est qu’il n’y a pas dans la forêt de véritable amant : car un soupir à chaque minute et un gémissement à chaque heure indiqueraient la marche lente du temps aussi bien qu’une horloge.


ORLANDO.

Et pourquoi pas la marche rapide du temps ? L’expression ne serait-elle pas au moins aussi juste ?


ROSALINDE.

Nullement, monsieur. Le temps suit diverses allures avec diverses personnes. Je vous dirai avec qui le temps va l’amble, avec qui il trotte, avec qui il galope et avec qui il fait halte.


ORLANDO.

Dites-moi, avec qui trotte-t-il ?


ROSALINDE.

Ma foi, il trotte, et très-sûr, avec la jeune fille, entre le contrat de mariage et le jour de la célébration. Quand l’intérim serait de sept jours, l’allure du temps est si dure qu’il semble long de sept ans.


ORLANDO.

Avec qui va-t-il l’amble ?


ROSALINDE.

Avec un prêtre qui ne possède pas le latin et un riche qui n’a pas la goutte. Car l’un dort moëlleusement, parce qu’il ne peut étudier ; et l’autre vit joyeusement, parce qu’il ne ressent aucune peine. L’un ignore le fardeau d’une science desséchante et ruineuse ; l’autre ne connaît pas le fardeau d’une accablante et triste misère. Voilà ceux avec qui le temps va l’amble.


ORLANDO.

Avec qui galope-t-il ?


ROSALINDE.

Avec le voleur qu’on mène au gibet : allât-il du pas le plus lent, il croit toujours arriver trop tôt.


ORLANDO.

Avec qui fait-il halte ?


ROSALINDE.

Avec les gens de loi pendant les vacations ; car ils dorment d’un terme à l’autre, et alors ils ne s’aperçoivent pas de la marche du temps.


ORLANDO.

Où demeurez-vous, joli damoiseau ?


ROSALINDE.

Avec cette bergère, ma sœur, ici, sur la lisière de la forêt, comme une frange au bord d’une jupe.


ORLANDO.

Êtes-vous natif de ce pays ?


ROSALINDE.

Comme le lapin que vous voyez demeurer où il trouve à s’apparier.


ORLANDO.

Votre accent a je ne sais quoi de raffiné que vous n’avez pu acquérir dans un séjour si retiré.


ROSALINDE.

Bien des gens me l’ont dit, mais, vrai, j’ai appris à parler d’un vieil oncle dévot qui, dans sa jeunesse, avait été citadin et qui ne se connaissait que trop bien en galanterie, car il avait eu une passion. Je l’ai entendu lire bien des sermons contre l’amour, et je remercie Dieu de ne pas être femme, pour ne pas être atteint de tous les travers insensés qu’il reprochait au sexe en général.


ORLANDO.

Pouvez-vous vous rappeler quelqu’un des principaux défauts qu’il mettait à la charge des femmes ?


ROSALINDE.

Il n’y en avait pas de principal ; ils se ressemblaient tous comme des liards ; chaque défaut paraissait monstrueux jusqu’au moment où le suivant venait l’égaler.


ORLANDO.

De grâce, citez-m’en quelques-uns.


ROSALINDE.

Non. Je ne veux employer mon traitement que sur ceux qui sont malades. Il y a un homme qui hante la forêt et qui dégrade nos jeunes arbres en gravant Rosalinde sur leur écorce ; il suspend des odes aux aubépines et des élégies aux ronces, et toutes à l’envi déifiant le nom de Rosalinde. Si je pouvais rencontrer ce songe creux, je lui donnerais une bonne consultation, car il paraît avoir la fièvre d’amour quotidienne.


ORLANDO.

Je suis ce tremblant d’amour ; je vous en prie, dites-moi votre remède.


ROSALINDE.

Il n’y a en vous aucun des symptômes signalés par mon oncle : il m’a enseigné à reconnaître un homme attrapé par l’amour, et je suis sûr que vous n’êtes pas pris dans cette cage d’osier-là.


ORLANDO.

Quels étaient ces symptômes ?


ROSALINDE.

Une joue amaigrie, que vous n’avez pas ; un œil cerné et cave, que vous n’avez pas ; une humeur taciturne, que vous n’avez pas ; une barbe négligée, que vous n’avez pas ; mais ça, je vous le pardonne, car, en fait de barbe, votre avoir est le lot d’un simple cadet. Et puis votre bas devrait être sans jarretière, votre bonnet débridé, votre manche déboutonnée, votre soulier dénoué, et tout en vous devrait annoncer une insouciante désolation. Mais vous n’êtes point ainsi ; vous êtes plutôt raffiné dans votre accoutrement, et vous paraissez bien plus amoureux de vous-même que de quelque autre.


ORLANDO.

Beau jouvenceau, je voudrais te faire croire que j’aime.


ROSALINDE.

Moi, le croire ! Vous auriez aussitôt fait de le persuader à celle que vous aimez ; et elle est, je vous le garantis, plus capable de vous croire que d’avouer qu’elle vous croit ! C’est là un des points sur lesquels les femmes donnent continuellement le démenti à leur conscience. Mais, sérieusement, êtes-vous celui qui suspend aux arbres tous ces vers où est tant vantée Rosalinde ?


ORLANDO.

Par la blanche main de Rosalinde, je te jure, jouvenceau, que je suis celui-là : je suis cet infortuné.


ROSALINDE.

Mais êtes-vous aussi amoureux que vos rimes l’affirment ?


ORLANDO.

Ni rime ni raison ne saurait exprimer à quel point je le suis.


ROSALINDE.

L’amour est une pure démence : je vous le déclare, il mériterait la chambre noire et le fouet autant que la folie ; et, s’il n’est pas ainsi réprimé et traité, c’est que l’affection est tellement ordinaire que les fouetteurs eux-mêmes en seraient atteints. Pourtant je m’engage à la guérir par consultation.


ORLANDO.

Avez-vous jamais guéri quelque amant de cette manière ?


ROSALINDE.

Oui, un, et voici comment. Il devait s’imaginer que j’étais sa bien-aimée, sa maîtresse, et je l’obligeais tous les jours à me faire la cour. Alors, en jeune fille qui a ses lunes, j’étais chagrine, efféminée, changeante, exigeante et capricieuse ; arrogante, fantasque, mutine, frivole, inconstante, pleine de larmes et pleine de sourires ; affectant toutes les émotions, sans vraiment en ressentir aucune, et pareille, sous ces couleurs, au commun troupeau des jeunes gens et des femmes. Tantôt je l’aimais, tantôt je le rebutais ; tour à tour je le choyais et le maudissais, je m’éplorais pour lui et je crachais sur lui. Je fis tant que mon soupirant, passant de sa folle humeur d’amour à une humeur chronique de folie, s’arracha pour jamais au torrent du monde et s’en alla vivre dans une retraite toute monastique. Et c’est ainsi que je l’ai guéri ; et je me fais fort par ce moyen de laver votre cœur et de le curer, comme un foie de mouton, si bien qu’il n’y reste pas la moindre impureté d’amour.


ORLANDO.

Je ne saurais être guéri, jouvenceau.


ROSALINDE.

Je vous guérirais, si seulement vous vouliez m’appeler Rosalinde et venir tous les jours à ma cabane me faire votre cour.


ORLANDO.

Eh bien, foi d’amoureux, j’y consens. Dites-moi où est votre cabane.


ROSALINDE.

Venez avec moi, et je vous la montrerai ; et, chemin faisant, vous me direz dans quel endroit de la forêt vous habitez. voulez-vous venir ?


ORLANDO.

De tout mon cœur, bon jouvenceau.


ROSALINDE.

Non ; il faut que vous m’appeliez Rosalinde.

À Célia.

Allons, sœur, voulez-vous venir ?

Ils sortent.

Scène III.


[Même lieu.]


Entrent Pierre de Touche et Audrey, puis Jacques qui les observe à distance.

PIERRE DE TOUCHE.

Venez vite, bonne Audrey. Je vais chercher vos chèvres, Audrey. Eh bien Audrey ? suis-je toujours votre homme ? Mes traits simples vous conviennent-ils ?


AUDREY.

Vos traits ! Dieu nous protège ! quels traits ?


PIERRE DE TOUCHE.

Je suis avec toi et tes chèvres au milieu de ces sites, comme jadis le plus capricieux des poëtes, l’honnête Ovide, au milieu des Scythes.


JACQUES, à part.

Ô savoir plus mal logé que Jupiter sous le chaume !


PIERRE DE TOUCHE.

Quand un homme voit que ses vers sont incompris ou que son esprit n’est pas secondé par cet enfant précoce, l’entendement, cela lui porte un coup plus mortel qu’un gros compte dans un petit mémoire… Vrai, je voudrais que les dieux t’eussent faite poétique.


AUDREY.

Je ne sais point ce que c’est que poétique. Ça veut-il dire honnête en action et en parole ? Est-ce quelque chose de vrai ?


PIERRE DE TOUCHE.

Non, vraiment ; car la vraie poésie est toute fiction, et les amoureux sont adonnés à la poésie ; et l’on peut dire que, comme amants, ils font une fiction de ce qu’ils jurent comme poëtes.


AUDREY.

Et vous voudriez que les dieux m’eussent faite poétique !


PIERRE DE TOUCHE.

Oui, vraiment, car tu m’as juré que tu es vertueuse ; or, si tu étais poëte, je pourrais espérer que c’est une fiction.


AUDREY.

Voudriez-vous donc que je ne fusse pas vertueuse ?


PIERRE DE TOUCHE.

Je le voudrais certes, à mains que tu ne fusses laide. Car la vertu accouplée à la beauté, c’est le miel servant de sauce au sucre.


JACQUES, à part.

Fou profond !


AUDREY.

Eh bien, je ne suis pas jolie, et conséquemment je prie les dieux de me rendre vertueuse.


PIERRE DE TOUCHE.

Oui, mais donner la vertu à un impur laideron, c’est servir un excellent mets dans un plat sale.


AUDREY.

Je ne suis pas impure, bien que je sois laide. Dieu merci !


PIERRE DE TOUCHE.

C’est bon, les dieux soient loués de la laideur ! L’impureté a toujours le temps de venir… Quoi qu’il en soit, je veux t’épouser, et à cette fin j’ai vu sire Olivier Gâche-Texte, le vicaire du village voisin, qui m’a promis de me rejoindre dans cet endroit de la forêt et de nous accoupler.


JACQUES, à part.

Je serais bien aise de voir cette réunion.


AUDREY.

Allons, les dieux nous tiennent en joie !


PIERRE DE TOUCHE.

Amen !… Certes un homme qui serait de cœur timide pourrait bien chanceler devant une telle entreprise ; car ici nous n’avons d’autre temple que le bois, d’autres témoins que les bêtes à cornes. Mais bah ! Courage ! Si les cornes sont désagréables, elles sont nécessaires. On dit que bien des gens ne savent pas la fin de leurs fortunes ; c’est vrai : bien des gens ont de bonnes cornes et n’en savent pas la véritable fin. Après tout, c’est le douaire de leurs femmes ; ce n’est pas de leur propre apport. Des cornes ?… Dame, oui !… Pour les pauvres gens seulement ?… Non, non ; le plus noble cerf en a d’aussi amples que le plus vilain. L’homme solitaire est-il donc si heureux ? Non. De même qu’une ville crénelée est plus majestueuse qu’un village, de même le chef d’un homme marié est plus honorable que le front uni d’un célibataire. Et autant une bonne défense est supérieure à l’impuissance, autant la corne est préférable à l’absence de corne.


Entre sire Olivier Gâche-Texte.

PIERRE DE TOUCHE.

Voici sire Olivier… Sire Olivier Gâche-Texte, vous êtes le bien venu. Voulez-vous nous expédier sous cet arbre, ou irons-nous avec vous à votre chapelle ?


SIRE OLIVIER.

Est-ce qu’il n’y a personne ici pour présenter la femme ?


PIERRE DE TOUCHE.

Je ne veux l’accepter d’aucun homme.


SIRE OLIVIER.

Il faut vraiment qu’elle soit présentée, ou le mariage n’est pas légal.


JACQUES, s’avançant.

Procédez, procédez ! je la présenterai.


PIERRE DE TOUCHE.

Bonsoir, cher monsieur. Qui vous voudrez ! Comment va, messire ? Vous êtes le très-bien venu : Dieu vous bénisse pour cette dernière visite ! Je suis bien aise de vous voir…

Montrant le chapeau que Jacques garde à la main.

Quoi ! ce joujou à la main, messire ?… Allons, je vous en prie, couvrez-vous.


JACQUES.

Vous voulez donc vous marier, porte-marotte ?


PIERRE DE TOUCHE.

De même que le bœuf a son joug, messire, le cheval sa gourmette et le faucon ses grelots, de même l’homme a ses envies ; et de même que les pigeons se becquettent, de même les époux aiment à se grignotter.


JACQUES.

Quoi ! Un homme de votre éducation serait marié sous un buisson, comme un mendiant ! Allez à l’église et choisissez un bon prêtre qui puisse vous dire ce que c’est que le mariage. Ce gaillard-là vous joindra ensemble comme on joint une boiserie ; l’un de vous passera bientôt à l’état de panneau rétréci et, comme du bois vert, déviera, déviera.


PIERRE DE TOUCHE, à part.

J’ai dans l’idée qu’il vaudrait mieux pour moi être marié par celui-là que par tout autre : car il ne me paraît pas capable de me bien marier ; et, n’étant pas bien marié, j’aurai plus tard une bonne excuse pour lâcher ma femme.


JACQUES.

Viens avec moi et prends-moi pour conseil.


PIERRE DE TOUCHE.

Viens, bonne Audrey… Nous devons ou nous marier ou vivre en fornication… Adieu, maître Olivier !

Fredonnant.

Non !… Ô brave Olivier,
Ô brave Olivier,
Ne me laisse pas derrière toi.
Mais… prends le large,
Décampe, te dis-je,
Je ne veux pas de toi pour ma noce !

Sortent Jacques, Pierre de Touche et Audrey.

SIRE OLIVIER.

C’est égal… Jamais aucun de ces drôles fantasques ne parviendra à me dégrader de mon ministère.

Il sort.

Scène XIV.


[Une chaumière sur la lisière de la forêt.]


Entrent Rosalinde et Célia.

ROSALINDE.

Ne me parle plus, je veux pleurer.


CÈLIA.

À ton aise, je t’en prie : pourtant aie la bonté de considérer que les larmes ne conviennent pas à un homme.


ROSALINDE.

Mais est-ce que je n’ai pas motif de pleurer ?


CÉLIA.

Un aussi bon motif qu’on peut le désirer ; ainsi pleure.


ROSALINDE.

Ses cheveux mêmes ont la couleur de la trahison.


CÈLIA.

Ils sont un peu plus bruns que ceux de Judas : au fait, ses baisers sont baisers judaïques.


ROSALINDE.

À dire vrai, ses cheveux sont d’une fort bonne couleur(26).


CÉLIA.

Excellente ! votre châtain est toujours la seule couleur.


ROSALINDE.

Et ses baisers sont aussi pleins d’onction que le contact du pain bénit.


CÉLIA.

Il a acheté de Diane des lèvres de choix. Une nonne vouée à l’hiver ne donne pas de baisers plus purs ; toute la glace de la chasteté est en eux.


ROSALINDE.

Mais pourquoi a-t-il juré de venir ce matin, et ne vient-il pas ?


CÉLIA.

Ah ! certainement, il n’a pas d’honneur.


ROSALINDE.

Vous croyez ?


CÉLIA.

Oui, je crois qu’il n’est ni détrousseur de bourses ni voleur de chevaux ; mais pour sa probité en amour, je le crois aussi creux qu’un gobelet vide ou qu’une noix mangée aux vers.


ROSALINDE.

Il n’est pas loyal en amour ?


CÉLIA.

Quand il est amoureux, oui ; mais je ne crois pas qu’il le soit.


ROSALINDE.

Vous l’avez entendu jurer hautement qu’il était amoureux.


CÉLIA.

Il était n’est pas il est. D’ailleurs, le serment d’un amoureux n’est pas plus valable que la parole d’un cabaretier : l’un et l’autre se portent garants de faux comptes… Il est ici, dans la forêt, à la suite du duc votre père.


ROSALINDE.

J’ai rencontré le duc hier, et j’ai eu une longue causerie avec lui. Il m’a demandé de quelle famille j’étais ; je lui ai dit : d’une aussi bonne que la sienne ; sur ce, il a ri et m’a laissée aller. Mais pourquoi parler de pères, quand il existe un homme tel qu’Orlando ?


CÉLIA.

Oh ! voilà un galant homme ! Il écrit des vers galants, parle en mots galants, multiplie les serments galants et les rompt galamment à plat sur le cœur de sa maîtresse, tel qu’un jouteur novice qui n’éperonne son cheval que d’un côté et rompt sa lance de travers comme un noble oison. N’importe ! ce que jeunesse monte et folie guide est toujours galant… Qui entre ici ?


Entre Corin.

CORIN.

— Maîtresse, et vous, maître, vous vous êtes souvent enquis — de ce berger qui se plaignait de l’amour — et que vous avez vu assis près de moi sur le gazon, — vantant la fière et dédaigneuse bergère, — sa maîtresse.


CÉLIA.

Oui, après ?


CORIN.

— Si vous voulez voir une scène jouée au naturel — entre le teint pâle de l’amour pur — et la vive rougeur de l’arrogant et fier dédain, — venez à quelques pas d’ici et je vous conduirai, pour peu que vous souhaitiez être spectateurs.


ROSALINDE.

Oh ! venez ! partons ! — La vue des amants soutient les amoureux… — Conduisez-nous à ce spectacle, et vous verrez — que je jouerai un rôle actif dans la pièce.

Ils sortent.

Scène XV.


[Dans la forêt.]


Entrent Silvius et Phébe.

SILVIUS.

— Non, Phébé ; ne me rebutez pas, charmante Phébé. — Dites que vous ne m’aimez pas, mais ne le dites pas — avec aigreur. L’exécuteur public, — dont le cœur est endurci par le spectacle habituel de la mort, — n’abaisse pas la hache sur le cou humilié, — sans demander pardon. Voulez-vous être plus cruelle — que celui qui, jusqu’à sa mort, vit de sang versé ?


Rosalinde, Célia et Corin entrent et se tiennent à distance.

PHÉBÉ.

— Je ne veux pas être ton bourreau ; — je te fuis, pour ne pas te faire souffrir. — Tu me dis que le meurtre est dans mes yeux : voilà qui est joli, en vérité, et bien probable, — que les yeux, qui sont les plus frêles et les plus tendres choses, — qui ferment leurs portes craintives à un atome, puissent être appelés tyrans, bouchers, meurtriers ! — Tiens, je te fais la moue de tout mon cœur : si mes yeux peuvent blesser, eh bien, qu’ils te tuent ! — Allons, affecte de t’évanouir, allons, tombe à la renverse ! — sinon, oh ! par pudeur, par pudeur, — cesse de mentir en disant que mes yeux sont meurtriers ! — Allons, montre-moi la blessure que mon regard t’a faite… — Égratigne-toi seulement avec une épingle, il en reste — une cicatrice. Appuie-toi sur un roseau, — une marque, une empreinte se voient — un moment sur ta main ; mais les regards — que je viens de te lancer ne t’ont point blessé, — et je suis bien sûre que des yeux n’ont pas la force — de faire mal.


SILVIUS.

Ô chère Phébé ! — si un jour (et ce jour peut être proche) — quelque frais visage a le pouvoir de vous charmer, — alors vous connaîtrez ces blessures invisibles — que font les flèches acérées de l’amour.


PHÉBÉ.

Soit ! jusqu’à ce moment-là, — ne m’approche pas, et quand ce moment viendra, — accable-moi de tes railleries, sois pour moi sans pitié, — comme je le serai pour toi jusqu’à ce moment-là.


ROSALINDE, s’avançant.

— Et pourquoi, je vous prie ? De quelle mère êtes-vous donc née, — pour insulter ainsi et accabler à plaisir — les malheureux ? Quand vous auriez de la beauté, — (et, ma foi, je vous en vois tout juste — assez pour aller au lit la nuit sans chandelle), — serait-ce une raison pour être arrogante et impitoyable ?… — Eh bien, que signifie ceci ? Pourquoi me considérez-vous ? — Je ne vois en vous rien de plus que dans le plus ordinaire — article de la nature… Mort de ma petite vie ! — Je crois qu’elle a l’intention de me fasciner, moi aussi… — Non vraiment, fière donzelle, ne l’espérez pas ; ce ne sont pas vos sourcils d’encre, vos cheveux de soie noire, — vos yeux de jais ni vos joues de crème — qui peuvent soumettre mon âme à votre divinité !…

À Silvius.

— Et vous, berger niais, pourquoi la poursuivez-vous — comme un nébuleux vent du sud, soufflant le vent et la pluie ? — Vous êtes mille fois mieux comme homme — qu’elle n’est comme femme. Ce sont les imbéciles tels que vous — qui peuplent le monde d’enfants mal venus ! Ce n’est pas son miroir qui la flatte, c’est vous ! — Grâce à vous, elle se voit plus belle — que ses traits ne la montrent en réalité…

À Phébé.

— Allons, donzelle, apprenez à vous connaître ; mettez-vous à genoux, — jeûnez et remerciez le ciel d’être aimée d’un honnête homme. — Car je dois vous le dire amicalement à l’oreille — livrez-vous quand vous pouvez, vous ne serez pas toujours de défaite. — Implorez la merci de cet homme, aimez-le, acceptez son offre. — La laideur ne fait que s’enlaidir par l’impertinence. — Ainsi, berger, prends-la pour femme… Adieu !


PHÉBÉ.

— Je vous en prie, beau damoiseau, grondez-moi un an de suite ; — j’aime mieux entendre vos gronderies que les tendresses de cet homme. —


ROSALINDE.

Il s’est énamouré de sa laideur et la voilà qui s’énamoure de ma colère.

À Silvius.

S’il en est ainsi, toutes les fois qu’elle te répondra par des regards maussades, je l’abreuverai de paroles amères.

À Phébé.

Pourquoi me regardez-vous ainsi ?


PHÉBÉ.

Ce n’est pas par malveillance pour vous.


ROSALINDE.

— Je vous en prie, ne vous éprenez pas de moi, — car je suis plus trompeur que les vœux faits dans le vin… — Et puis, je ne vous aime pas. Si vous voulez connaître ma demeure, — c’est au bouquet d’oliviers, tout prés d’ici… — Sœur, venez-vous ? Berger, serre-la de prés… — Allons, sœur… Bergère, faites-lui meilleure mine — et ne soyez pas fière : quand tout le monde vous verrait, — nul ne serait ébloui de votre vue autant que lui. — Allons ! À notre troupeau !

Sortent Rosalinde, Célia et Corin.

PHÉBÉ.

Ô pâtre enseveli ! C’est maintenant que je reconnais la force de tes paroles :

Quiconque doit aimer aime à première vue (27).


SILVIUS.

— Chère Phébé !


PHÉBÉ.

Hé ! que dis-tu, Silvius ?


SILVIUS.

— Douce Phébé, ayez pitié de moi.


PHÉBÉ.

Eh bien, je compatis à ton état, gentil Silvius.


SILVIUS.

— Partout où est la compassion, le soulagement devrait accourir ; — si vous compatissez à mon chagrin d’amour, — donnez-moi votre amour, et votre compassion et mon chagrin — seront exterminés d’un coup.


PHÉBÉ.

— Tu as mon affection : n’est-ce pas charitable ?


SILVIUS.

— Je voudrais vous avoir.


PHÉBÉ.

Oh ! ce serait de la convoitise. — Silvius, il fut un temps où je te haïssais… — Ce n’est pas que je t’aime encore ; — mais puisque tu parles si bien le langage de l’amour, — quelque importune que ta société m’ait été jusqu’ici, — je consens à la supporter, et même je me servirai de toi ; — mais n’attends pas d’autre récompense — que le bonheur de me servir.


SILVIUS.

— Si religieux et si parfait est mon amour, — et telle est ma disette de faveurs — que je regarderai comme la plus riche récolte — quelques épis glanés à la suite de l’homme — qui doit recueillir la moisson. Laisse tomber de temps à autre — un sourire, et cela me suffira pour vivre.


PHÉBÉ.

— Connais-tu le jouvenceau qui me parlait tout à l’heure ?


SILVIUS.

— Pas très-bien, mais je l’ai rencontré souvent. — C’est lui qui a acheté la cabane et les courtils — que possédait le vieux Carlot.


PHÉBÉ.

— Ne crois pas que je l’aime, parce que je m’informe de lui. — Ce n’est qu’un maussade enfant… Pourtant il jase bien. — Mais que m’importent des paroles ? Pourtant les paroles sonnent bien, — quand celui qui les dit plaît à qui les écoute. — C’est un joli garçon… pas très-joli, — mais il est fier, j’en suis sûre ; et pourtant la fierté lui sied bien. — Il fera un homme agréable. Ce qu’il a de mieux, — c’est son teint ; et plus vite que ne blessait — sa langue, son regard guérissait… — Il n’est pas grand ; mais il est grand pour son âge… — Sa jambe est coucicouci… Pourtant elle est bien. — Il y avait une jolie rougeur sur sa lèvre : — un vermillon un peu plus foncé et plus vif — que celui qui nuançait sa joue ; c’était juste la différence — entre le rouge uni et le rouge damassé. — Il est des femmes, Silvius, qui, pour peu qu’elles l’eussent considéré — en détail comme moi, auraient été bien près — de s’amouracher de lui… Mais, pour ma part, — je ne l’aime, ni ne le hais ; et pourtant — j’ai plus sujet de le haïr que de l’aimer… — Mais lui, quel droit avait-il de me gronder ainsi ? — Il a dit que mes yeux étaient noirs et mes cheveux noirs ; — et je me rappelle à présent qu’il m’a narguée… — Je m’étonne de ne pas lui avoir répliqué. — Mais c’est égal : omission n’est pas rémission. — Je vas lui écrire une lettre très-impertinente, — et tu la porteras : veux-tu, Silvius ?


SILVIUS.

— De tout mon cœur, Phébé.


PHÉBÉ.

Je vas l’écrire sur-le-champ. — Le couteau est dans ma tête et dans mon cœur : — je vas être bien aigre et plus qu’expéditive avec lui. — Viens avec moi, Silvius.

Ils sortent.

Scène XVI.


[La lisière de la forêt. Un bouquet d’oliviers en avant d’une cabane.]


Entrent Rosalinde, Célia et Jacques.

JACQUES.

De grâce, joli jouvenceau, lions plus intime connaissance.


ROSALINDE.

On dit que vous êtes un gaillard mélancolique.


JACQUES.

C’est vrai ; j’aime mieux ça que d’être rieur.


ROSALINDE.

Ceux qui donnent dans l’un ou l’autre excès, sont d’abominables gens et s’exposent, plus que des ivrognes, à la censure du premier venu.


JACQUES.

Bah ! il est bon d’être grave et de ne rien dire.


ROSALINDE.

Il est bon d’être un poteau.


JACQUES.

Je n’ai ni la mélancolie de l’étudiant, laquelle n’est qu’émulation ; ni celle du musicien, laquelle n’est que fantaisie ; ni celle du courtisan, laquelle n’est que vanité ; ni celle du soldat, laquelle n’est qu’ambition ; ni celle de l’homme de loi, laquelle n’est que politique ; ni celle de la femme, laquelle n’est qu’afféterie ; ni celle de l’amant, laquelle est tout cela ; mais j’ai une mélancolie à moi, composée d’une foule de simples et extraite d’une foule d’objets ; et, de fait, la contemplation de mes divers voyages, dans laquelle m’absorbe mon habituelle rêverie, me fait la plus humoriste tristesse.


ROSALINDE.

Un voyageur ! Sur ma foi, vous avez raison d’être triste. J’ai bien peur que vous n’ayez vendu vos propres terres pour voir celles d’autrui. En ce cas, avoir beaucoup vu et ne rien avoir, c’est avoir les yeux riches et les mains pauvres.


JACQUES.

J’ai bien gagné mon expérience.


Entre Orlando.

ROSALINDE.

Et votre expérience vous rend triste ! J’aimerais mieux une folie qui me rendrait gaie qu’une expérience qui me rendrait triste ; et voyager pour ça encore !


ORLANDO.

— Bon jour et bonheur, chère Rosalinde ! —


JACQUES, regardant Orlando.

Ah ! vous parlez en vers blancs ! Dieu soit avec vous !

Il sort.

ROSALINDE, tournée vers Jacques qui s’éloigne.

Adieu, monsieur le voyageur ! Si vous m’en croyez, grasseyez et portez des costumes étrangers ; dénigrez tous les bienfaits de votre pays natal ; soyez désenchanté de votre venue au monde, et grondez presque Dieu de vous avoir fait la physionomie que vous avez ; sinon, j’aurai peine à croire que vous ayez navigué en gondole !… Eh bien, Orlando, où avez-vous été tout ce temps-ci ? Vous, un amoureux !… Si vous me jouez encore un tour pareil, ne reparaissez plus en ma présence.


ORLANDO.

Ma belle Rosalinde, je suis en retard d’une heure à peine sur ma promesse !


ROSALINDE.

En amour, manquer d’une heure à sa promesse ! Celui qui aura divisé une minute en mille parties et se sera attardé de la millième partie d’une minute en affaire d’amour, on pourra dire de lui que Cupido l’a frappé à l’épaule, mais je garantis que son cœur est intact.


ORLANDO.

Pardonnez-moi, chère Rosalinde.


ROSALINDE.

Non, si vous êtes à ce point retardataire, ne reparaissez plus devant moi ; j’aimerais autant être adorée d’un limaçon.


ORLANDO.

D’un limaçon !


ROSALINDE.

Oui, d’un limaçon ; car, s’il vient lentement, il porte au moins sa maison sur son dos ; un meilleur douaire, je présume, que vous n’en pourriez assigner à votre femme. En outre, il apporte sa destinée avec lui.


ORLANDO.

Quoi donc ?


ROSALINDE.

Eh bien, les cornes dont il faut que, vous autres, vous ayez l’obligation à vos épouses ; mais lui, il arrive armé de sa fortune, ce qui prévient la médisance sur son épouse.


ORLANDO.

La vertu n’est point faiseuse de cornes, et ma Rosalinde est vertueuse.


ROSALINDE.

Et je suis votre Rosalinde.


CÉLIA, à Rosalinde.

Il lui plaît de vous appeler ainsi, mais il a une Rosalinde de meilleur aloi que vous.


ROSALINDE.

Allons, faites-moi la cour, faites-moi la cour ; car aujourd’hui je suis dans mon humeur fériée et assez disposée à consentir. Qu’est-ce que vous me diriez à présent, si j’étais votre vraie, vraie Rosalinde ?


ORLANDO.

Je vous donnerais un baiser avant de parler.


ROSALINDE.

Non ! Vous feriez mieux de parler d’abord, et quand vous seriez embourbé, faute de sujet, vous en prendriez occasion pour baiser. Il y a de très-bons orateurs qui, quand ils restent court, se mettent à cracher ; et pour les amoureux, dès que la matière (ce dont Dieu nous garde !) leur fait défaut, l’expédient le plus propre, c’est de baiser.


ORLANDO.

Mais si le baiser est refusé ?


ROSALINDE.

Alors vous voilà amené aux supplications, et ainsi s’entame une nouvelle matière.


ORLANDO.

Qui pourrait rester en plan devant une maîtresse bien aimée ?


ROSALINDE.

Vous, tout le premier, si j’étais votre maîtresse ; autrement je considérerais ma vertu comme plus piètre que mon esprit.


ORLANDO.

Quoi ! je serais complètement défait !


ROSALINDE.

Vos vœux seraient défaits, mais point vos vêtements… Ne suis-je pas votre Rosalinde ?


ORLANDO.

Je me plais à dire que vous l’êtes, parce que je désire parler d’elle.


ROSALINDE.

Eh bien, Rosalinde vous dit en ma personne : je ne veux pas de vous.


ORLANDO.

Alors, je n’ai plus qu’à mourir, de ma personne.


ROSALINDE.

Non, croyez-moi, mourez pas procuration. Ce pauvre monde est vieux d’à peu près six mille ans, et pendant tout ce temps-là il n’y a pas un homme qui soit mort en personne, j’entends pour cause d’amour. Troylus a eu la cervelle broyée par une massue grecque ; pourtant il avait fait tout son possible pour mourir d’amour, car c’est un des soupirants modèles. Quant à Léandre, il aurait vécu nombre de belles années, quand même Héro se fût faite nonnain, n’eût été la chaleur de certaine nuit de juin : car, ce bon jeune homme, il alla tout simplement se baigner dans l’Hellespont, et, étant pris d’une crampe, il se noya : les niais chroniqueurs du temps ont trouvé que c’était la faute à Héro de Sestos. Mais mensonges que tout ça ! Les hommes sont morts de tout temps, et les vers les ont mangés, mais jamais pour cause d’amour.


ORLANDO.

Je ne voudrais pas que ma vraie Rosalinde fût dans ces idées-là ; car je proteste qu’un froncement de son sourcil me tuerait.


ROSALINDE.

Par cette main levée, il ne tuerait pas une mouche. Mais voyons, je vais être pour vous une Rosalinde de plus avenante disposition. Demandez-moi ce que vous voudrez, je vous l’accorderai.


ORLANDO.

Eh bien, aime-moi, Rosalinde.


ROSALINDE.

Oui, ma foi, je le veux bien, les vendredis, les samedis et tous les jours.


ORLANDO.

Et… veux-tu de moi ?


ROSALINDE.

Oui, et de vingt comme vous.


ORLANDO.

Que dis-tu ?


ROSALINDE.

Est-ce que vous n’êtes pas bon ?


ORLANDO.

Je l’espère.


ROSALINDE.

Eh bien, peut-on désirer trop de ce qui est bon ?… Allons, sœur, servez-nous de prêtre et mariez-nous… Donnez-moi votre main, Orlando.

Orlando et Rosalinde se prennent la main.

Que dites vous, ma sœur ?


ORLANDO, à Célia.

De grâce, mariez-nous.


CÉLIA.

Je ne sais pas les paroles à dire.


ROSALINDE.

Il faut que vous commenciez ainsi : Consentez-vous, Orlando ?…


CÉLIA.

J’y suis… Consentez-vous, Orlando, à prendre pour femme cette Rosalinde ?


ORLANDO.

J’y consens.


ROSALINDE.

Oui, mais quand ?


ORLANDO.

Tout de suite, aussi vite qu’elle peut nous marier.


ROSALINDE, à Orlando.

Sur ce, vous devez dire : Je te prends pour femme, Rosalinde.


ORLANDO.

Je te prends pour femme, Rosalinde.


ROSALINDE, à Célia.

Je pourrais vous demander vos pouvoirs ; mais n’importe. Orlando, je te prends pour mari… Voilà la fiancée qui devance le prêtre ; il est certain que la pensée d’une femme court toujours en avant de ses actes.


ORLANDO.

Il en est ainsi de toutes les pensées : elles ont des ailes.


ROSALINDE.

Dites-moi maintenant, combien de temps voudrez-vous d’elle, quand vous l’aurez possédée ?


ORLANDO.

L’éternité et un jour.


ROSALINDE.

Dites un jour, sans l’éternité. Non, non, Orlando. Les hommes sont Avril quand ils font leur cour, et Décembre quand ils épousent. Les filles sont Mai tant qu’elles sont filles, mais le temps change dès qu’elles sont femmes. Je prétends être plus jalouse de toi qu’un ramier de Barbarie de sa colombe, plus criarde qu’un perroquet sous la pluie, plus extravagante qu’un singe, plus éperdue dans mes désirs qu’un babouin. Je prétends pleurer pour rien comme Diane à la fontaine (28), et ça quand vous serez en humeur de gaieté ; je prétends rire comme une hyène, et ça quand tu seras disposé à dormir.


ORLANDO.

Mais ma Rosalinde fera-t-elle tout cela ?


ROSALINDE.

Sur ma vie, elle fera comme je ferai.


ORLANDO.

Oh ! mais elle est sage !


ROSALINDE.

Oui, autrement elle n’aurait pas la sagesse de faire tout cela. Plus elle sera sage, plus elle sera maligne. Fermez les portes sur l’esprit de la femme, et il s’échappera par la fenêtre ; fermez la fenêtre, et il s’échappera par le trou de la serrure ; bouchez la serrure, et il s’envolera avec la fumée par la cheminée.


ORLANDO.

Un homme qui aurait une femme douée d’autant d’esprit pourrait bien s’écrier : Esprit, où t’égares-tu ?


ROSALINDE.

Oh ! vous pouvez garder cette exclamation pour le cas où vous verriez l’esprit de votre femme monter au lit de votre voisin.


ORLANDO.

Et quelle spirituelle excuse son esprit trouverait-il à cela ?


ROSALINDE.

Parbleu ! il lui suffirait de dire qu’elle allait vous y chercher. Vous ne la trouverez jamais sans réplique, à moins que vous ne la trouviez sans langue. Pour la femme qui ne saurait pas rejeter sa faute sur le compte de son mari, oh ! qu’elle ne nourrisse pas elle-même son enfant, car elle en ferait un imbécile.


ORLANDO.

Je vais te quitter pour deux heures, Rosalinde.


ROSALINDE.

Hélas ! cher amour, je ne saurais me passer de toi deux heures.


ORLANDO.

Je dois me trouver au dîner du duc ; vers deux heures je reviendrai près de toi.


ROSALINDE.

Oui, allez, allez votre chemin… Je savais comment vous tourneriez… Mes amis me l’avaient prédit, et je m’y attendais… C’est votre langue flatteuse qui m’a séduite… Encore une pauvre abandonnée… Vienne la mort !… À deux heures, n’est-ce pas ?


ORLANDO.

Oui, charmante Rosalinde.


ROSALINDE.

Sérieusement, sur ma parole, sur mon espoir en Dieu, et par tous les jolis serments qui ne sont pas dangereux, si vous manquez d’un iota à votre promesse, si vous venez une minute après l’heure, je vous tiens pour le plus pathétique parjure, pour l’amant le plus fourbe et le plus indigne de celle que vous appelez Rosalinde, qu’il soit possible de trouver dans l’énorme bande des infidèles. Ainsi redoutez ma censure, et tenez votre promesse.


ORLANDO.

Aussi religieusement que si tu étais vraiment ma Rosalinde. Sur ce, adieu.


ROSALINDE.

Oui, le temps est le vieux justicier qui examine tous ces délits-là : laissons le temps juger. Adieu !

Orlando sort.

CÉLIA.

Vous avez rudement maltraité notre sexe dans votre bavardage amoureux ; vous mériteriez qu’on relevât votre pourpoint et votre haut-de-chausses par-dessus votre tête, et qu’on fît voir au monde le tort que l’oiseau a fait à son propre nid.


ROSALINDE.

Ô cousine, cousine, cousine, ma jolie petite cousine, si tu savais à quelle profondeur je suis enfoncée dans l’amour ! Mais elle ne saurait être sondée : mon affection a un fond inconnu, comme la baie de Portugal.


CÉLIA.

Ou plutôt, elle n’a pas de fond : aussitôt que vous l’épanchez, elle fuit.


ROSALINDE.

Ah ! ce méchant bâtard de Vénus, engendré de la rêverie, conçu du spleen et né de la folie ! cet aveugle petit garnement qui abuse les yeux de chacun parce qu’il a perdu les siens ! qu’il soit juge, lui, de la profondeur de mon amour ! Te le dirai-je, Aliéna ? Je ne puis vivre loin de la vue d’Orlando. Je vais chercher un ombrage et soupirer jusqu’à ce qu’il vienne.


CÉLIA.

Et moi, je vais dormir.

Elles sortent.

Scène XVII.


[Dans la forêt.]


Entrent Jacques et des seigneurs en habits de chasse.

JACQUES.

Quel est celui qui a tué le cerf ?


PREMIER SEIGNEUR.

Monsieur, c’est moi.


JACQUES.

Présentons-le au duc comme un conquérant romain ; il serait bon aussi de poser sur sa tête les cornes du cerf, comme palmes triomphales… Veneur, n’avez-vous pas une chanson de circonstance ?


DEUXIÈME SEIGNEUR.

Oui, monsieur.


JACQUES.

Chantez-la : peu importe que ce soit d’accord, pourvu qu’elle fasse assez de bruit.


CHANSON.

PREMIER CHASSEUR.

Qu’obtiendra celui qui tua le cerf ?


DEUXIÈME CHASSEUR.

Qu’il emporte la peau et les cornes !


PREMIER CHASSEUR.

Puis ramenons-le en chantant.


TOUS LES CHASSEURS.

Ne fais pas fi de porter la corne.
Elle servait de cimier avant ta naissance.


PREMIER CHASSEUR.

Le père de ton père l’a portée.


DEUXIÈME CHASSEUR.

Et ton père l’a portée.


TOUS LES CHASSEURS.

La corne, la corne, la puissante corne
N’est chose risible ni méprisable !


Scène XVIII.


[Dans la forêt. Un plateau dominant une vallée, au bas de laquelle on distingue vaguement une cabane.]


Entrent Rosalinde et Cèlia.

ROSALINDE.

Qu’en dites-vous à présent ? Il est passé deux heures, et si peu d’Orlando !


CÈLIA.

Je vous garantis que, cédant à l’amour pur et au trouble de sa cervelle, il a pris son arc et ses flèches et est allé… dormir… Voyez donc ! qui vient ici ?


Entre Silvius.

SILVIUS, à Rosalinde.

— J’ai un message pour vous, beau jouvenceau. — Ma mie Phébé m’a dit de vous donner ceci.

Il lui remet une lettre que Rosalinde lit.

— Je ne sais pas le contenu de ce billet ; mais, si j’en juge — par le front sévère et par la mine irritée — qu’elle avait en l’écrivant, — la teneur en doit être furieuse. Pardonnez-moi, — je ne suis que l’innocent messager.


ROSALINDE.

— La patience elle-même bondirait à cette lecture — et deviendrait duelliste. Supporter ceci, c’est tout supporter. — Elle dit que je ne suis pas beau, que je manque de formes, — que je suis arrogant, et qu’elle ne pourrait m’aimer, — l’homme fût-il aussi rare que le phénix… Dieu merci ! — Son amour n’est pas le lièvre que je cours. — Pourquoi m’écrit-elle ainsi ?… Tenez, berger, tenez, — cette lettre est de votre rédaction.


SILVIUS.

— Non, je proteste que je n’en sais pas le contenu : — c’est Phébé qui l’a écrite,


ROSALINDE.

Allons, allons, vous êtes fou : — l’amour vous fait extravaguer. — J’ai vu sa main : elle a une main de cuir, — une main couleur de moellon ; j’ai vraiment cru — qu’elle avait ses vieux gants, mais c’étaient ses mains. — Elle a une main de ménagère ; mais peu importe. — Je dis que jamais elle n’a rédigé cette lettre : — c’est la rédaction et la main d’un homme.


SILVIUS.

— C’est bien la sienne.


ROSALINDE.

Mais c’est un style frénétique et féroce, — un style de cartel ! mais elle me jette le défi, — comme un Turc à un chrétien ! la mignonne cervelle d’une femme — ne saurait concevoir des expressions si gigantesquement brutales, — de ces mots éthiopiens, plus noirs par leur signification — que par la couleur même de leurs lettres… Voulez-vous entendre l’épître ?


SILVIUS.

— Oui, s’il vous plaît, car je n’en connais rien encore, — bien que je connaisse déjà trop la cruauté de Phébé.


ROSALINDE.

— Elle me Phébéise ! Écoutez comme écrit ce tyran femelle.

Elle lit.

Es-tu un dieu changé en pâtre,
Toi qui as brûlé un cœur de vierge ?

— Une femme peut-elle pousser l’outrage jusque-là ?


SILVIUS.

Appelez-vous ça un outrage ?


ROSALINDE.

Pourquoi, te dépouillant de ta divinité,
Guerroies-tu contre un cœur de femme ?

— Ouïtes-vous jamais pareil outrage ?

Tant qu’un regard d’homme m’a poursuivie,
Cela ne m’a fait aucun mal.

Elle me prend pour une bête.

Si le dédain de vos yeux éclatants
A pu m’inspirer un tel amour,
Hélas ! quel étrange effet
M’aurait causé leur tendre aspect !
Si je vous aimais quand vous me grondiez,
Combien m’auriez-vous émue de vos prières !
Celui qui te porte mon amour
Se doute peu de cet amour:
Apprends-moi par lui sous un pli
Si ton jeune cœur
Accepte l’offrande sincère
De ma personne et de tout mon avoir ;
Ou, par lui, rejette mon amour,
Et alors, je ne songerai plus qu’à mourir.


SILVIUS.

Vous appelez ça des invectives !


CÉLIA.

Hélas, pauvre berger !


ROSALINDE, à Célia.

Vous le plaignez ? Non, il ne mérite pas de pitié.

À Silvius.

Peux-tu aimer une pareille femme ! Quoi ! te prendre pour instrument et jouer de toi avec cette fausseté ! Ce n’est pas tolérable !… Eh bien, retourne à elle (car je vois que l’amour a fait de toi un reptile apprivoisé), et dis-lui ceci : que, si elle m’aime, je lui enjoins de t’aimer ; que, si elle refuse, je ne voudrai jamais d’elle qu’au jour où tu intercéderas pour elle… Si tu es un véritable amant, va, et plus un mot ! car voici de la compagnie qui nous vient.

Silvius sort.


Entre Olivier, un linge ensanglanté à la main.

OLIVIER.

Bonjour, belle jeunesse. Dites-moi, savez-vous — dans quelle clairière de la forêt est — une bergerie entourée d’oliviers ?


CÉLIA.

— À l’orient de ce lieu, au bas du vallon voisin. — Vous voyez cette rangée de saules le long de ce ruisseau murmurant ? — Laissez-la à votre main droite, et vous y êtes. — Mais à cette heure la cabane se garde elle-même ; — il n’y a personne.


OLIVIER.

— Pour peu qu’une langue ait pu guider un regard, — je vous reconnais par le signalement donné : — même costume, même âge… Le garçon est blond, — a les traits féminins, et tout à fait l’air — d’une sœur aînée ; la jeune fille est petite — et plus brune que son frère… Ne seriez-vous pas — les propriétaires de l’habitation que je cherche ?


CÉLIA.

— À cette question nous pouvons, sans vanité, répondre que oui.


OLIVIER.

— Orlando se recommande à vous deux ; — et à ce jouvenceau, qu’il appelle sa Rosalinde, — il envoie ce mouchoir sanglant. Est-ce vous ?


ROSALINDE.

— C’est moi… Que doit nous apprendre ceci ?


OLIVIER.

— Ma honte, si vous tenez à savoir de moi — qui je suis, et comment, et pourquoi, et où — ce mouchoir a été taché de sang.


CÉLIA.

Je vous en prie, parlez.


OLIVIER.

— La dernière fois que le jeune Orlando vous a quittés, — il vous laissa la promesse de revenir — dans deux heures. Il cheminait donc par la forêt, — mâchant l’aliment doux et amer de la rêverie, — quand, ô surprise ! il jeta les yeux de côté, — et voici, écoutez bien, le spectacle qui s’offrit à lui. — Sous un chêne dont les rameaux étaient moussus de vieillesse — et la cime chauve d’antiquité caduque, — un misérable en guenilles, à la barbe démesurée, — dormait, couché sur le dos : autour de son cou — s’était enlacé un serpent vert et or — dont la tête, dardant la menace, s’approchait — de sa bouche entr’ouverte ; mais tout à coup, — à la vue d’Orlando, il s’est détaché — et s’est glissé en replis annelés — dans un taillis à l’ombre duquel — une bonne aux mamelles taries — était tapie la tête contre terre, épiant d’un œil de chat — le moment où l’homme endormi s’éveillerait : car il est — dans la nature royale de cette bête — de ne jamais faire sa proie de ce qui semble mort. — À sa vue, Orlando s’est approché de l’homme — et a reconnu son frère, son frère aîné !


CÉLIA.

— Oh ! je lui ai entendu parler de ce frère ; — il le représentait comme le plus dénaturé — des hommes


OLIVIER.

Et il avait bien raison ; — car je sais, moi, combien il était dénaturé.


ROSALINDE.

— Mais Orlando ! est-ce qu’il l’a laissé là — à la merci de cette lionne affamée et épuisée ?


OLIVIER.

— Deux fois il a tourné le dos, comme pour se retirer. — Mais la générosité, toujours plus noble que la rancune, — et la nature, plus forte que ses justes griefs, — l’ont décidé : il a livré bataille à la lionne — qui bientôt est tombée devant lui : au vacarme, — je me suis éveillé de mon terrible sommeil.


CÉLIA.

— Vous êtes donc son frère !


ROSALINDE.

C’est donc vous qu’il a sauvé !


CÈLIA.

— C’est donc vous qui si souvent avez conspiré sa mort !


OLIVIER.

— C’était moi, mais ce n’est plus moi. Je ne rougis pas — de vous dire ce que j’étais, depuis que ma conversion — me rend si heureux d’être ce que je suis.


ROSALINDE.

— Mais ce mouchoir sanglant !


OLIVIER.

Tout à l’heure. — Quand tous deux à l’envi — nous eûmes mouillé de larmes de tendresse nos premiers épanchements, — quand j’eus dit comment j’étais venu dans ce désert, — vite il m’a conduit au bon duc — qui m’a donné des vêtements frais, une collation, — et m’a confié à la sollicitude fraternelle. — Mon frère m’a conduit immédiatement dans sa grotte — où il s’est déshabillé, et c’est alors que, sur son bras, — nous avons vu une écorchure, faite par la lionne, — d’où le sang n’avait cessé de couler ; et aussitôt il s’est évanoui — en prononçant dans un gémissement le nom de Rosalinde. — Bref, je l’ai ranimé, j’ai bandé sa plaie, — et, après un court intervalle, son cœur ayant repris force, — il m’a envoyé ici, tout étranger que je suis, — pour vous faire ce récit, l’excuser auprès de vous — d’avoir manqué à sa promesse, et remettre ce mouchoir — teint de son sang au jeune pâtre — qu’il appelle en plaisantant sa Rosalinde.


CÉL1A, soutenant Rosalinde qui s’évanouit.

— Qu’avez-vous donc, Ganimède, doux Ganimède ?


OLIVIER.

— Beaucoup s’évanouissent à la vue du sang.


CÉLIA.

— Si ce n’était que cela ! Cous… Ganimède !


OLIVIER.

— Voyez, il revient à lui.


ROSALINDE.

Je voudrais bien être à la maison.


CÉLIA.

— Nous allons vous y mener.

À Olivier.

— Veuillez le prendre par le bras, je vous prie.


OLIVIER

Remettez-vous, jouvenceau… Vous, un homme ! Vous n’avez pas le cœur d’un homme !


ROSALINDE.

Non, je le confesse… Eh bien, l’ami, il faut le reconnaître, voilà qui est bien joué ; dites, je vous prie, à votre frère comme j’ai bien joué la chose. Ha ! ha !

Elle pousse un soupir douloureux.

OLIVIER.

Ce n’était pas un jeu. Votre pâleur témoigne trop bien que c’était une émotion réelle.


ROSALINDE.

Simple jeu, je vous assure.


OLIVIER.

Eh bien, reprenez du cœur et montrez-vous un homme.


ROSALINDE.

C’est ce que je fais… Mais en bonne justice j’aurais dû être femme…


CÉLIA.

Tenez, vous pâlissez de plus en plus ; je vous en prie, rentrons… Vous, bon monsieur, venez avec nous.


OLIVIER.

— Volontiers, car il faut que je rapporte — à mon frère en quels termes vous l’excusez, Rosalinde. —


ROSALINDE.

Je vais y refléchir. Mais je vous prie, dites-lui comme j’ai bien joué… Voulez-vous venir !

Ils sortent.

Scène XIX.


[Une clairière.]


Entrent Pierre de Touche et Audrey.

PIERRE DE TOUCHE.

Nous trouverons le moment. Audrey, Patience, gente Audrey.


AUDREY.

Bah ! ce prêtre-là était suffisant ; le vieux gentilhomme avait beau dire !


PIERRE DE TOUCHE.

C’est un misérable que ce sire Olivier, Audrey, un infâme Gâche-Texte… Çà, Audrey, il y a ici dans la forêt un gars qui a des prétentions sur vous.


AUDREY.

Oui, je sais qui c’est : il n’a aucun droit sur moi… Justement voici l’homme dont vous parlez.


Entre William.

PIERRE DE TOUCHE.

C’est pour moi le boire et le manger que la vue d’un villageois. Sur ma foi, nous autres gens d’esprit, nom aurons bien des comptes à rendre. Il faut toujours que nous nous moquions ; nous ne pouvons nous en empêcher.


WILLIAM.

Bonsoir, Audrey.


AUDREY.

Dieu vous donne le bonsoir, William !


WILLIAM, à Pierre de Touche.

Et bonsoir à vous aussi, monsieur.


PIERRE DE TOUCHE.

Bonsoir, mon cher ami. Couvre ton chef, couvre ton chef ; voyons, je t’en prie, couvre-toi… Quel âge avez-vous, l’ami ?


WILLIAM.

Vingt-cinq ans, monsieur.


PIERRE DE TOUCHE.

Un âge mûr. Ton nom est William ?


WILLIAM.

William, monsieur.


PIERRE DE TOUCHE.

Un beau nom. Es-tu né ici dans la forêt ?


WILLIAM.

Oui, monsieur, Dieu merci !


PIERRE DE TOUCHE.

Dieu merci ! Une bonne réponse. Es-tu riche ?


WILLIAM.

Ma foi, monsieur, couci, couci.


PIERRE DE TOUCHE.

Couci couci est bon, très-bon, excellemment bon… et pourtant non, ce n’est que couci couci. Es-tu sage ?


WILLIAM.

Oui, monsieur, j’ai suffisamment d’esprit.


PIERRE DE TOUCHE.

Eh ! tu réponds bien. À présent je me rappelle une maxime : le fou se croit sage et le sage reconnaît lui-même n’être qu’un fou. Le philosophe païen, quand il avait envie de manger une grappe, ouvrait les lèvres au moment de la mettre dans sa bouche ; voulant dire par là que les grappes étaient faites pour être mangées et les lèvres pour s’ouvrir (29).

Montrant Audrey.

Vous aimez cette pucelle ?


WILLIAM.

Oui, monsieur.


PIERRE DE TOUCHE.

Donnez-moi la main… Es-tu savant ?


WILLIAM.

Non, monsieur.


PIERRE DE TOUCHE.

Eh bien, sache de moi ceci : Avoir, c’est avoir. Car c’est une figure de rhétorique qu’un liquide, étant versé d’une tasse dans un verre, en remplissant l’un évacue l’autre. Car tous vos auteurs sont d’avis que ipse c’est lui-même ; or, tu n’es pas ipse, car je suis lui-même.


WILLIAM.

Quel lui-même, monsieur ?


PIERRE DE TOUCHE, montrant Audrey.

Celui-même, monsieur, qui doit épouser cette femme. C’est pourquoi, ô rustre, abandonnez, c’est-à-dire, en termes vulgaires, quittez la société, c’est-à-dire, en style villageois, la compagnie de cette femelle, c’est-à-dire, en langue commune, de cette femme, c’est-à-dire, en résumé, abandonne la société de cette femelle ; sinon, rustre, tu péris, ou, pour te faire mieux comprendre, tu meurs ! en d’autres termes, je te tue, je t’extermine, je translate ta vie en mort, ta liberté en asservissement ! j’agis sur toi par le poison, par la bastonnade ou par l’acier, je te fais sauter par guet-apens, je t’écrase par stratagème, je te tue de cent cinquante manières ! C’est pourquoi tremble et décampe.


AUDREY.

Va-t’en, bon William.


WILLIAM.

Dieu vous tienne en joie, monsieur !

Il s’enfuit.


Entre Corin.

CORIN, à Pierre de Touche.

Notre maître et notre maîtresse vous cherchent ; allons, en route, en route !


PIERRE DE TOUCHE.

File, Audrey, file, Audrey… J’y vais, j’y vais.

Ils sortent.

Scène XX.


[Les environs de la grotte d’Orlando.]


Entrent Orlando, le bras en écharpe, et Olivier.

ORLANDO.

Est-il possible qu’à peine connue de vous, elle vous ait plu ; qu’à peine vue, elle ait été aimée ; à peine aimée, demandée ; à peine demandée, obtenue ! Et vous êtes décidé à la posséder ?


OLIVIER.

Ne discutez pas tant de précipitation, sa pauvreté, nos courtes relations, ma brusque demande et son brusque consentement ; mais dites avec moi que j’aime Aliéna, dites avec elle qu’elle m’aime, convenez avec nous deux que nous pouvons nous unir ; et ce sera pour votre bien. Car la maison de mon père, les revenus du vieux sire Roland, je veux tout vous céder, et vivre et mourir ici berger.


Entre Rosalinde.

ORLANDO.

Vous avec mon assentiment. Que votre noce soit pour demain : j’y convierai le noble duc et tous ses courtisans charmés. Allez presser Aliéna ; car, voyez-vous, voici ma Rosalinde.


ROSALINDE, à Olivier.

Dieu vous garde, frère !


OLIVIER.

Et vous, charmante sœur !


ROSALINDE.

Ô mon cher Orlando, que cela m’afflige de te voir porter ton cœur en écharpe !


ORLANDO.

Ce n’est que mon bras.


ROSALINDE.

J’ai cru que ton cœur avait été blessé par les griffes d’une lionne.


ORLANDO.

Il est blessé, mais par les yeux d’une femme.


ROSALINDE.

Votre frère vous a-t-il dit comme j’ai joué l’évanouissement, quand il m’a montré votre mouchoir ?


ORLANDO.

Oui, et des prodiges plus grands encore que celui-là.


ROSALINDE.

Oh ! je sais où vous voulez en venir… Oui, c’est vrai ; il ne s’est jamais rien vu de si brusque, hormis le choc de deux béliers et la fanfaronnade hyperbolique de César : Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. Car votre frère et ma sœur ne se sont pas plus tôt rencontrés, qu’ils se sont considérés ; pas plus tôt considérés, qu’ils se sont aimés ; pas plus tôt aimés, qu’ils ont soupiré ; ils n’ont pas plus tôt soupiré, qu’ils s’en sont demandé la raison ; ils n’ont pas plus tôt su la raison, qu’ils ont cherché le remède, et ainsi de degré en degré ils ont fait une échelle à mariage qu’ils devront gravir incontinent, sous peine d’être incontinents avant le mariage. Ils sont dans la fureur même de l’amour, et il faut qu’ils en viennent aux prises : des massues ne les sépareraient pas !


ORLANDO.

Ils seront mariés demain, et j’inviterai le duc à la noce. Mais, ah ! que c’est chose amère de ne voir le bonheur que par les yeux d’autrui ! Demain, plus je verrai mon frère heureux de posséder ce qu’il désire, plus j’aurai le cœur accablé.


ROSALINDE.

Allons donc ! est-ce que je ne peux pas demain vous tenir lieu de Rosalinde ?


ORLANDO.

Je ne puis plus vivre d’imagination.


ROSALINDE.

Eh bien, je ne veux plus vous fatiguer de phrases creuses. Sachez donc de moi (car maintenant je parle sérieusement) que je vous sais homme de grand mérite… Je ne dis pas çà pour vous donner une haute opinion de mon savoir en vous prouvant que je sais qui vous êtes. Si j’ambitionne votre estime, c’est dans une humble mesure, afin de vous inspirer juste assez de confiance pour vous rendre le courage sans surfaire ma valeur. Croyez donc, s’il vous plaît, que je puis faire d’étranges choses. J’ai été, depuis l’âge de trois ans, en rapport avec un magicien dont la science est fort profonde sans être en rien damnable. Si dans votre cœur vous aimez Rosalinde aussi ardemment que votre attitude le proclame, vous l’épouserez quand votre frère épousera Aliéna. Je sais à quelles extrémités la fortune l’a réduite ; et il ne m’est pas impossible, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, de l’évoquer demain devant vos yeux sous sa forme humaine et sans aucun danger.


ORLANDO.

Parlez-vous sérieusement ?


ROSALINDE.

Oui, sur ma vie, que j’aime chèrement, bien que j’avoue être magicien. Ainsi parez-vous de vos plus beaux atours, conviez vos amis ; car, si vous voulez être marié demain, vous le serez, et à Bosalinde, pour peu que vous le désiriez.


Entrent Silvius et Phébé.

ROSALINDE.

Tenez, voici mon amoureuse et son amoureux.


PHÉBÉ.

— Jeune homme, vous m’avez fait une grande incivilité, — en montrant la lettre que je vous avais écrite.


ROSALINDE.

— Cela m’est bien égal. Je m’étudie — à paraître dédaigneux et incivil envers vous. — Vous avez là à votre suite un fidèle berger ; — tournez les yeux sur lui, aimez-le : il vous adore.


PHÉBÉ, à Silvius.

— Bon berger, dites à ce jouvenceau ce que c’est qu’aimer.


SILVIUS.

— C’est être tout soupirs et tout larmes ; — et ainsi suis-je pour Phébé.


PHÉBÉ.

Et moi pour Ganimède.


ORLANDO.

— Et moi pour Rosalinde


ROSALINDE.

Et moi pour pas une femme.


SILVIUS.

— C’est être tout fidélité et dévouement ; — et ainsi suis-je pour Phébé.


PHÉBÉ.

Et moi pour Ganimède.


ORLANDO.

— Et moi pour Rosalinde.


ROSALINDE.

Et moi pour pas une femme.


SILVIUS.

— C’est être tout extase, — tout passion et tout désir, — tout adoration, respect et sacrifice, — tout humilité, tout patience et impatience, — tout pureté, tout résignation, tout obéissance, — et ainsi suis-je pour Phébé.


PHÉBÉ.

— Et ainsi suis-je pour Ganimède.


ORLANDO.

— Et ainsi suis-je pour Rosalinde.


ROSALINDE.

— Et ainsi suis-je pour pas une femme.


PHÉBÉ

— Si c’est ainsi, pourquoi me blâmez-vous de vous aimer ?


SILVIUS

— Si c’est ainsi, pourquoi me blâmez-vous de vous aimer ?


ORLANDO.

— Si c’est ainsi, pourquoi me blâmez-vous de vous aimer ?


ROSALINDE.

— À qui dites-vous : pourquoi me blâmez-vous de vous aimer ?


ORLANDO.

— À celle qui n’est pas ici et qui ne m’entend pas.


ROSALINDE.

Assez, je vous prie ! On dirait des loups d’Irlande hurlant à la lune.

À Silvius.

Je vous servirai, si je puis.

À Phébé.

Je vous aimerais, si je pouvais… Demain, venez tous me trouver.

À Phébé.

Je me marierai avec vous, si jamais je me marie avec une femme, et je me marierai demain.

À Orlando.

Je vous satisferai, si jamais je satisfais un homme, et vous serez marié demain.

À Silvius.

Je vous contenterai, si ce qui vous plaît peut vous contenter, et vous serez marié demain.

À Orlando.

Si vous aimez Rosalinde, soyez exact.

À Silvius.

Si vous aimez Phébé, soyez exact… Aussi vrai que je n’aime pas une femme, je serai exact. Sur ce, au revoir ! je vous ai laissé mes ordres.


SILVIUS.

— Je ne manquerai pas au rendez-vous, si je vis.


PHÉBÉ.

Ni moi.


ORLANDO.

Ni moi.

Ils sortent.

Scène XXI.


[Sous la feuillée.]


Entrent Pierre de Touche et Audrey.

PIERRE DE TOUCHE.

Demain est le joyeux jour, Audrey ; demain nous serons mariés.


AUDREY.

Je le désire de tout mon cœur, et j’espère que ce n’est pas un désir déshonnête de désirer être une femme établie… Voici venir deux pages du duc banni.


Entrent deux pages.

PREMIER PAGE, à Pierre de Touche.

Heureuse rencontre, mon honnête gentilhomme !


PIERRE DE TOUCHE.

Oui, ma foi, heureuse rencontre !… Allons, asseyez-vous, asseyez-vous, et vite une chanson !


DEUXIÈME PAGE.

Nous sommes à vos ordres, asseyez-vous au milieu.

Pierre de Touche s’assied entre les deux pages.

PREMIER PAGE, au deuxième.

Exécuterons-nous la chose rondement, sans tousser, ni cracher, ni dire que nous sommes enroués, préludes obligés d’une vilaine voix ?


DEUXIÈME PAGE.

Oui, oui, et tous deux sur le même ton, comme deux bohémiennes sur un cheval.


CHANSON.

Il était un amant et sa mie,
Hey ! ho ! hey nonino !
Qui traversèrent le champ de blé vert,
Au printemps, en joli temps nuptial

Où les oiseaux chantent, hey ding ! ding ! ding !
Tendres amants aiment le printemps.

Entre les rangées de seigle,
Hey ! ho ! hey nonino !
Les jolis campagnards se couchèrent
Au printemps, au joli temps nuptial, etc.

Sur l’heure ils commencèrent la chanson,
Hey ! ho ! hey nonino !
Comme quoi la vie n’est qu’une fleur,
Au printemps, etc.

Profitez donc du temps présent,
Hey ! ho ! hey nonino !
Car l’amour se couronne de primeurs.
Au printemps, etc.


PIERRE DE TOUCHE.

En vérité, mes jeunes gentilshommes, quoique les paroles ne signifient pas grand’chose, le chant a été fort peu harmonieux.


PREMIER PAGE.

Vous vous trompez, messire ; nous avons observé la mesure, nous n’avons pas perdu nos temps.


PIERRE DE TOUCHE.

Ma foi, si ; je déclare que c’est temps perdu d’écouter une si sotte chanson. Dieu soit avec vous, et Dieu veuille amender vos voix !… Allons, Audrey.

Ils sortent.

Scène XXII.


[La chaumière des princesses décorée comme pour une fête.]


Entrent le vieux duc, Amiens, Jacques, Orlando, Olivier et Célia.

LE VIEUX DUC.

— Crois-tu, Orlando, que ce garçon — puisse faire tout ce qu’il a promis ?


ORLANDO.

— Tantôt je le crois, tantôt je ne le crois plus, — comme ceux qui craignent et qui espèrent en dépit de leur crainte.


Entrent Rosalinde, Silvius et Phébé.

ROSALINDE.

— Encore un peu de patience, que nous résumions nos conventions !

Au duc.

— Vous dites que, si j’amène ici votre Rosalinde, — vous l’accorderez à Orlando que voici ?


LE VIEUX DUC.

— Oui, dussé-je donner des royaumes avec elle !


ROSALINDE, à Orlando.

— Et vous dites, vous, que vous l’accepterez, dès que je la présenterai ?


ORLANDO.

— Oui, fussé-je roi de tous les royaumes !


ROSALINDE, à Phébé

— Vous dites que vous m’épouserez, si je veux bien ?


PHÉBÉ.

— Oui, dussé-je mourir une heure après !


ROSALINDE, montrant Silvius.

— Mais, si vous refusez de m’épouser, — vous vous donnerez à ce très-fidèle berger ?


PHÉBÉ.

— Tel est notre marché.


ROSALINDE, à Silvius.

— Vous dites que vous épouserez Phébé, si elle veut bien ?


SILVIUS.

— Fallût-il, en l’épousant, épouser la mort !


ROSALINDE.

— J’ai promis d’arranger tout cela.

Montrant Orlando au duc.
— Ô duc, tenez votre promesse de lui donner votre fille.
Montrant le duc à Orlando.

— Et vous, Orlando, votre promesse d’accepter sa fille… — Phébé, tenez votre promesse de m’épouser, — ou, sur votre refus d’agréer ce berger… — Silvius, tenez votre promesse de l’épouser, — si elle me refuse !… Et sur ce, je pars — afin de résoudre tous ces doutes.

Rosalinde et Célia sortent.

LE VIEUX DUC.

— Il me semble retrouver dans ce jeune pâtre — quelques traits vivants de ma fille.


ORLANDO.

— Monseigneur, la première fois que je l’ai aperçu, — j’ai cru voir un frère de votre fille. — Mais, mon bon seigneur, ce garçon est né dans les bois, — il a été initié aux rudiments — de certaines sciences désespérées par son oncle — qu’il déclare être un grand magicien — caché dans le cercle de cette forêt. —


Entrent Pierre de Touche et Audrey.

JACQUES.

Il faut qu’il y ait un autre déluge en l’air, pour que tous les couples viennent ainsi dans l’arche ! Voici une paire d’animaux étranges que, dans toutes les langues, on appelle des fous.


PIERRE DE TOUCHE.

Salut et compliments à tous !


JACQUES, au duc.

Mon bon seigneur, recevez-le bien. C’est ce gentilhomme au cerveau bariolé que j’ai si souvent rencontré dans la forêt : il a été homme de cour, assure-t-il.


PIERRE DE TOUCHE.

Si quelqu’un en doute, qu’il me soumette à l’examen. J’ai dansé un pas, j’ai cajolé une dame, j’ai été politique avec mon ami, caressant avec mon ennemi, j’ai ruiné trois tailleurs, j’ai eu quatre querelles et j’ai failli en vider une sur le terrain.


JACQUES.

Et comment s’est-elle terminée ?


PIERRE DE TOUCHE.

Eh bien, nous nous sommes rencontrés et nous avons reconnu que la querelle était sur la limite du septième grief.


JACQUES.

Qu’est-ce donc que le septième grief ?… Mon bon seigneur, prenez en gré ce compagnon.


LE VIEUX DUC.

Il m’est fort agréable.


PIERRE DE TOUCHE.

Dieu vous en récompense, monsieur ! Puissiez-vous être aussi agréable pour moi !… J’accours ici, monsieur, au milieu de ces couples rustiques, pour jurer et me parjurer, pour resserrer par le mariage les liens que rompt la passion…

Montrant Audrey.

Une pauvre pucelle, monsieur ! une créature mal fagotée, monsieur, mais qui est à moi. Un pauvre caprice à moi, monsieur, de prendre ce dont nul n’a voulu. La riche honnêteté se loge comme l’avare, monsieur, dans une masure, ainsi que votre perle dans votre sale huître.


LE VIEUX DUC.

Sur ma foi, il a le verbe vif et sentencieux.


PIERRE DE TOUCHE.

Autant que peuvent l’être des traits de fou, monsieur, et autres fadaises !


JACQUES.

Mais revenez au septième grief… Comment avez-vous reconnu que la querelle était sur la limite du septième grief ?


PIERRE DE TOUCHE.

C’est-à-dire du démenti sept fois rétorqué… Tenez-vous plus gracieusement, Audrey !… Voici comment, monsieur. Je désapprouvais la coupe de la barbe de certain courtisan. Il me fit dire que, si je déclarais que sa barbe n’était pas bien taillée, il était d’avis qu’elle l’était. Ceci s’appelle la réplique courtoise… Que si je lui faisais dire encore qu’elle n’était pas bien taillée, il me faisait dire qu’il la coupait pour se plaire à lui-même. Ceci s’appelle le sarcasme modéré… Que si j’insistais de nouveau, il contestait mon jugement. Ceci s’appelle la répartie grossière… Que si j’insistais de nouveau, il me répondait que je ne disais pas la vérité. Ceci s’appelle la riposte vaillante… Que si j’insistais de nouveau, il me déclarait que j’en avais menti. Ceci s’appelle la contradiction querelleuse. Et ainsi de suite jusqu’au démenti conditionnel et au démenti direct (30).


JACQUES.

Et combien de fois avez-vous dit que sa barbe n’était pas bien taillée ?


PIERRE DE TOUCHE.

Je n’osai pas aller plus loin que le démenti conditionnel et il n’osa pas me donner le démenti direct. Sur ce, nous mesurâmes nos épées et nous nous séparâmes.


JACQUES.

Pourriez-vous à présent nommer par ordre les degrés du démenti.


PIERRE DE TOUCHE.

Oh ! monsieur, nous nous querellons d’après l’imprimé ; il y a un livre pour ça comme il y a des livres pour les bonnes manières. Je vais vous nommer les degrés. Premier degré, la Réplique courtoise ; second, le Sarcasme modeste ; troisième, la Répartie grossière ; quatrième, la Riposte vaillante ; cinquième, la Contradiction querelleuse ; sixième, le Dementi à condition ; septième, le Démenti direct. Vous pouvez les éluder tous, excepté le démenti direct ; et encore vous pouvez éluder celui-là par un Si. J’ai vu le cas où sept juges n’avaient pu arranger une querelle ; mais, les adversaires se rencontrant, l’un d’eux eut tout bonnement l’idée d’un Si, comme par exemple : Si vous avez dit ceci, j’ai dit cela, et alors ils se serrèrent la main et jurèrent d’être frères. Votre Si est l’unique juge de paix ; il y a une grande vertu dans le Si.


JACQUES, au duc.

N’est-ce pas là un rare gaillard, monseigneur ? Il est aussi bon en tout, et pourtant ce n’est qu’un fou.


LE DUC.

Sa folie n’est qu’un dada à l’abri duquel il lance ses traits d’esprit.


Entrent l’hymen, conduisant Rosalinde, vêtue en femme, et Célia.
Musique solennelle.

L’HYMEN, chantant.

Il y a joie au ciel
Quand tous sur la terre s’accordent
Et se mettent en harmonie.
Bon duc, reçois ta fille.
Du ciel l’hymen l’a ramenée,
Oui, ramenée ici,
Afin que tu donnes sa main à celui
Dont elle a le cœur dans son sein.


ROSALINDE, au duc.

— À vous je me donne, car je suis à vous.

À Orlando.

— À vous je me donne, car je suis à vous.


LE VIEUX DUC.

— Si cette vision ne me trompe, vous êtes ma fille.


ORLANDO.

— Si cette vision ne me trompe, vous êtes ma Rosalinde.


PHÉBÉ.

— Si cette vision, si cette forme ne me trompe, — alors, adieu mon amour !


ROSALINDE, au duc.

— Je veux ne pas avoir de père, si ce n’est vous.

À Orlando.

— Je ne veux pas avoir de mari, si ce n’est vous.

À Phébé.

— Je veux n’épouser jamais une femme, si ce n’est vous.


L’HYMEN.

Silence ! Oh ! j’interdis la confusion !
C’est moi qui dois faire la conclusion
De ces événements étranges.
Ces huit fiancés doivent se donner la main
Et s’unir par les liens de l’hymen,
Si la vérité est vraie.

À Orlando et à Rosalinde.

Vous, vous êtes inséparables.

À Olivier et à Célia.

Vous, vous êtes le cœur dans le cœur.

Montrant Silvius à Phébé.

Vous, cédez à son amour,
Ou prenez une femme pour époux.

À Pierre de Touche et à Audrey.

Vous, vous êtes voués l’un à l’autre,
Comme l’hiver au mauvais temps.
Tandis que nous chanterons un épithalame,
Rassasiez-vous de questions,
Afin que la raison calme votre surprise
En vous expliquant notre réunion et ce dénouement.


CHANT.

De la grande Junon la noce est la couronne :
Ô lien sacré de la table et du lit !
C’est l’hymen qui peuple toute cité.
Que l’auguste mariage soit donc honoré.
Honneur, honneur et gloire
À l’hymen, dieu de toute cité !


LE VIEUX DUC.

— Ô ma chère nièce, sois la bienvenue près de moi, — aussi bienvenue qu’une autre fille !


PHÉBÉ, à Silvius.

— Je ne veux pas reprendre ma parole : désormais tu es à moi. — Ta fidélité fixe sur toi mon amour.


Entre Jacques des Bois.

JACQUES DES BOIS.

— Accordez-moi audience pour un mot ou deux ; — je suis le second fils du vieux sire Roland, — et voici les nouvelles que j’apporte à cette belle assemblée. — Le duc Frédéric, apprenant que chaque jour — des personnages de haute distinction se retiraient dans cette forêt, — avait levé des forces considérables et s’était mis — à leur tête, dans le but de surprendre — son frère ici et de le passer au fil de l’épée. — À peine était-il arrivé à la lisière de ce bois sauvage, — qu’ayant rencontré un vieux religieux — et causé quelques instants avec lui, il renonça — à son entreprise et au monde, — léguant sa couronne à son frère banni, — et restituant toutes leurs terres à ceux — qui l’avaient suivi dans l’exil. Sur la vérité de ce récit — j’engage ma vie.


LE VIEUX DUC.

Sois le bienvenu, jeune homme. — Tu offres à tes frères un beau présent de noces : — à l’un ses terres confisquées, à l’autre — un vaste domaine, un puissant duché. — D’abord achevons dans cette forêt la mission — que nous y avons si bien commencée et soutenue. — Ensuite chacun de ces élus — qui ont enduré avec nous les jours et les nuits d’épreuve — aura part à la prospérité qui nous est rendue, — dans la mesure de son mérite. — En attendant, oublions cette dignité inattendue — et livrons-nous à nos plaisirs rustiques… — Que la musique joue, et vous tous, mariés et mariées, — faites retomber en mesure vos groupes bondissant de joie.


JACQUES, à Jacques des Bois.

— Pardon, monsieur. Si je vous ai bien entendu, — le duc a embrassé la vie religieuse — et jeté au rebut les pompes de la cour.


JACQUES DES BOIS.

— Oui.


JACQUES.

C’est près de lui que je veux aller : avec ces convertis — il y a beaucoup de choses à apprendre et à recueillir.

Au vieux duc.

— Vous, je vous lègue à vos anciens honneurs, — que votre patience et votre vertu ont bien mérités.

À Orlando.

— Vous, à un amour dont votre constance est bien digne.

À Olivier.

— Vous, à vos domaines, à vos amours et à vos augustes alliés.

À Silvius.

— Vous, à un lit longuement et galamment conquis.

À Pierre de Touche.

— Et vous, aux querelles de ménage ; car pour votre voyage amoureux — vous n’avez que deux mois de vivres. Allez à vos plaisirs ; — il m’en faut, à moi, d’autres que la danse.


LE DUC.

Restez, Jacques, restez.


JACQUES.

— Je ne suis point fait pour ces passe-temps… Vos ordres, — je les attendrai dans votre caverne abandonnée.

Il sort.

LE DUC.

— Procédons, procédons. Nous allons inaugurer ces fêtes, — comme nous espérons bien qu’elles se termineront par de vraies joies.

Danses.

ÉPILOGUE.


ROSALINDE, aux spectateurs.

Ce n’est pas la mode de voir l’héroïne en épilogue, mais ce n’est pas plus malséant que de voir le héros en prologue. S’il est vrai que bon vin n’a pas besoin d’enseigne, il est vrai aussi qu’une bonne pièce n’a pas besoin d’épilogue. Pourtant à de bon vin on met de bonnes enseignes, et les bonnes pièces semblent meilleures à l’aide de bons épilogues. Dans quel embarras suis-je donc, moi qui ne suis pas un bon épilogue et ne puis intercéder près de vous en faveur d’une bonne pièce ! Je n’ai pas les vêtements d’une mendiante ; mendier ne me sied donc pas. Ma ressource est de vous conjurer et je commencerai par les femmes… Ô femmes ! je vous somme, par l’amour que vous portez aux hommes, d’applaudir dans cette pièce tout ce qui vous en plaît ; et vous, ô homme, par l’amour que vous portez aux femmes (et je m’aperçois à vos sourires que nul de vous ne les hait), je vous somme de concourir avec les femmes au succès de la pièce… Si j’étais femme, j’embrasserais tous ceux d’entre vous dont la barbe me plairait, dont le teint me charmerait et dont l’haleine ne me rebuterait pas ; et je suis sûre que tous ceux qui ont la barbe belle, le visage beau et l’haleine douce, en retour de mon offre aimable voudront bien, quand j’aurai fait la révérence, m’adresser un cordial adieu.

Tous sortent.



FIN DE COMME IL VOUS PLAIRA.