Commencements/01/01

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Texte établi par Édition de l’A C-F,  (p. 9-19).

I


Jacques Cartier pénètre pour la première fois dans la solitude du détroit de Belle-Isle ; il observe ces « pierres et rochers effroyables et mal rabotés », cette « terre que Dieu donna à Cain ». Soudain grossit à l’horizon un grand navire de La Rochelle à la recherche du havre de Brest où il doit faire sa pêche : il s’est perdu dans ces parages qu’aucun cartographe n’a encore dessinés avec soin.

Quelques semaines plus tard, Jacques Cartier prend contact avec une tribu d’Indiens à Port-Daniel ; ceux-ci poussent de grands cris, puis ils élèvent des « peaux sur des bâtons » ; le lendemain, ils reviennent, « nous faisant signes qu’ils étaient venus pour trafiquer avec nous, et nous montrent des peaux de peu de valeur, de quoi ils s’accoutrent ».

Enfin, Jacques Cartier décide de retourner en France ; il abandonne l’Île d’Anticosti et remonte vers la Côte-Nord ; et là, il découvre le capitaine Thiennot, « lequel était sur ledit cap, nous faisant signes qu’ils s’en retournaient en leur pays… et que les navires étaient appareillés… tous chargés de poisson ».

La vie économique, traite des fourrures et pêcheries, est donc commencée dans le Golfe : elle ne l’abandonnera plus. L’histoire officielle peut sauter d’une date à l’autre, montrer des vides, pêcheurs et trafiquants envahissent les eaux canadiennes par le nord et le sud de Terre-Neuve. Et bientôt accourent au-devant d’eux les sauvages les plus rapprochés ; ils se rendent jusqu’à Bacallos, ou Bacaillos, l’île de Terre-Neuve elle-même, ou mieux encore tout le littoral du Golfe ; et là, ils attendent les navires « sur les rives de leur mer, accroupis comme singes, sitôt que le printemps est venu », et ils « troquaient ce qu’ils avaient presque pour néant ».

Entre plusieurs documents, deux passages de Champlain et un autre de Lescarbot prouvent abondamment ce fait.

En 1610, Champlain accomplit une traversée très rapide, et il arrive de bonne heure à l’embouchure du Saguenay ; voici ce qu’il ajoute ensuite : « Le 26 du mois, arrivâmes à Tadoussac, où il y avait des vaisseaux qui étaient arrivés dès le 18, ce qui ne s’était vu il y avait plus de soixante ans à ce que disaient les vieux mariniers qui voguent ordinairement audit pays ». Cette seule phrase nous ramène à 1550 ; et l’historien Ferland, qui la commente, ajoute avec raison ce qui suit : « Cette remarque prouve que, depuis le dernier voyage de M. de Roberval, en 1549, les Basques, les Normands, et les Bretons avaient continué de faire le trafic des pelleteries à Tadoussac ».

Le 4 mai 1604, Champlain examine attentivement l’île de Sable, au sud de la Nouvelle-Écosse, où le marquis de la Roche avait abandonné cinquante colons. « L’île, dit-il, est fort sablonneuse et n’y a point de bois de haute futaie, ce ne sont que taillis et herbages que pâturent des bœufs et des vaches que les Portugais y portèrent, il y a plus de soixante ans, et qui servirent beaucoup aux gens du marquis de La Roche ».

Quant à Lescarbot, il rencontre, lui, en quittant l’Acadie, un patriarche de Saint-Jean de Luz, nommé le capitaine Savalet, qui fait sa pêche dans un port situé près de Canseau ; des Indiens vivent en amitié avec son équipage et l’exploitent un peu. « Ce bon personnage, ajoute Lescarbot, nous dit que ce voyage était le quarante-deuxième qu’il fait par delà, et toutefois les Terre-neuviers n’en font tous les ans qu’un » ; il avait donc commencé de fréquenter le Golfe vers l’année 1555.

Dans son ouvrage intitulé « The Early Trading Companies of New France », M. H.-P. Biggar a réuni un groupe important de petits faits qui confirment ces phrases générales. En 1558, par exemple, un vaisseau chargé de pelleteries chavire dans le Saint-Laurent ; en 1569, un navire du Hâvre troque des fourrures au Cap-Breton. À partir de 1581, des marchands français expédient secrètement des bâtiments chargés de marchandises de traite. Étienne Bellinger, de Rouen, revient d’Amérique en 1583 ou 1584 avec une cargaison de pelleteries. Puis cinq navires de Michel Frotet de la Bardelière, habitant de Saint-Malo, ramènent des sauvages du fleuve Saint-Laurent : on veut les instruire « pour d’autant plus faciliter le trafic ».

Vers 1588, on commence à solliciter des monopoles du commerce des fourrures. Les neveux de Jacques Cartier représentent, par exemple, qu’ils sont engagés dans ce négoce depuis plusieurs années, qu’ils ont conduit des sauvages en France pour leur apprendre le français et les employer plus tard comme interprètes. Leur plaidoyer remporte plein succès, le Roi leur accorde des privilèges exclusifs, mais pour les révoquer aussitôt devant le nombre et la force des protestations qu’il reçoit des États de Bretagne et de personnes qui réalisent des profits dans l’exercice de cette profession.

Fragmentaires et épisodiques jusque-là, les renseignements deviennent continus et forment la trame même de l’histoire à partir de l’année 1599 ; soudain se révèlent alors, comme au lever d’un rideau, l’abondance du commerce des fourrures, la foule des personnes qu’il intéresse et le nombre des navires qui le pratiquent annuellement.

C’est en effet, au mois de novembre de cette année-là, que Pierre de Chauvin obtient pour dix ans une commission royale « portant que le trafic de cette rivière serait interdit à toutes personnes » autres que lui et ses associés. Ce monopole partiel embrasse tout le Saint-Laurent.

Pierre de Chauvin s’est intéressé dans le commerce des fourrures vers l’année 1594 ; pendant un temps, il a même expédié jusqu’à quatre navires dans le Golfe. Durant la même période, François Gravé, sieur du Pont, s’est lancé dans des aventures semblables. Tous deux s’associent maintenant. Ils savent bien que leurs lettres patentes prononcent l’exclusion de nombreux navires qui fréquentent les eaux canadiennes : aussi les marchands de Saint-Malo, de Dieppe et de La Rochelle protestent contre le puissant personnage qui les évince d’un trafic lucratif.

Pierre de Chauvin organise son expédition et part avec ses assistants « accompagnés d’autres vaisseaux jusques à Tadoussac, quatre-vingt-dix lieues à mont la rivière, lieu où ils faisaient trafic de pelleteries et de castors avec les sauvages du pays, qui s’y rendaient tous les printemps ». Pour être plus explicite, Tadoussac c’est, depuis longtemps déjà, le « lieu de la traite ».

Chauvin construit une habitation dans cet endroit désert, stérile, froid, et il y jette son petit groupe de colons. Pont-Gravé n’approuve point cette folie. Au cours d’un voyage précédent, il s’est rendu « jusques aux trois rivières, pour trouver les sauvages, afin de traiter avec eux »: il connaît donc de meilleurs emplacements pour la colonisation et une factorerie permanente. Il en parle avec tant d’éloquence qu’il entraîne dans le haut du fleuve Chauvin et le seigneur De Monts. Plein d’incurie pour le moins, Chauvin ne modifie point ses plans. Sur les seize personnes, qui composent la garnison pendant l’hiver, onze succombent. Mais le promoteur de l’entreprise réalise de beaux bénéfices ; malgré l’opposition tenace des Malouins, il conserve ses privilèges, avec de légères modifications, jusqu’à sa mort en 1603.

Quelque temps auparavant, Aymar de Chaste avait été désigné comme l’un des arbitres entre Pierre Chauvin et les Malouins. Il avait élaboré un nouvel arrangement en vertu duquel les marchands de Rouen, de même que ceux de Saint-Malo auraient le droit, tout comme Chauvin, d’envoyer dans la Nouvelle-France une couple de navires pour la traite. Aussitôt que cet accommodement avait été mis en vigueur, une proclamation l’avait annoncé à tout le monde maritime, à Calais, en Picardie, Normandie, Bretagne, Guyanne et Biscaye. Une fois Pierre de Chauvin décédé, Aymar de Chaste assume sa part dans l’entreprise. Désireux de se rendre compte des conditions d’une œuvre coloniale du genre, il choisit Champlain comme observateur et « ledit Pont-Gravé fut élu pour aller à Tadoussac », tandis que le sieur Prévert conduit un second navire à l’île Percée.

Durant ce voyage de l’année 1603, accompli sous le patronage du noble et vertueux commandeur De Chaste, Champlain recueille beaucoup de renseignements sur le commerce des fourrures. Il] apprend que les Montagnais de Tadoussac servent déjà d’intermédiaires : ils vont échanger avec d’autres tribus, dans l’intérieur des terres, les marchandises françaises qu’ils ont obtenues des traitants, et ils rapportent d’autres pelleteries. Plus loin, sur le Saint-Laurent et l’Outaouais, les Algonquins remplissent le même rôle auprès des Hurons. Enfin, en passant aux Trois-Rivières, Champlain note que la construction d’une habitation sur les îles de l’embouchure du Saint-Maurice pourrait soit contenir les Iroquois, soit les forcer à la paix, et ainsi débloquer la grande avenue du commerce des pelleteries.

D’autre part, le récit tout entier indique bien que le Canada est loin d’être pays inconnu à cette époque. Dès l’arrivée, les Français rencontrent un millier d’Indiens campés à la Pointe-aux-Alouettes : Etchemins, Montagnais et Algonquins reviennent d’une expédition de guerre contre les Iroquois. Pont-Gravé et Champlain vont les visiter ; ils amènent avec eux deux sauvages conduits en France au cours d’un voyage précédent ; ils offrent à ces tribus l’alliance de leur pays contre la Confédération iroquoise. On s’entend de part et d’autre, et l’on conclut un pacte verbal d’assistance. Les détails de cette scène révèlent que les traitants connaissent bien les guerres canadiennes, la situation approximative des tribus, les forces respectives des belligérants et les arguments qu’il faut employer pour ramener régulièrement les Indiens à la traite.

Mais quand Champlain retourne en France, Aymar de Chaste est décédé, et c’est Pierre de Gua, seigneur de Monts, qui organise, en 1603 et en 1604, la compagnie qui porte son nom. Plus habile que Pierre de Chauvin, il invite les marchands de Rouen, de Saint-Malo et de La Rochelle à souscrire le capital, dont il a besoin, et à partager ses bénéfices. De la sorte, plusieurs puissants ennemis du monopole disparaissent ; mais il en reste d’autres : Sully, ministre des Finances, le parlement de Rouen, de nombreux catholiques, de petits pêcheurs qui troquaient quelques fourrures dans les ports où séchait leur morue.

Après avoir obtenu le monopole du commerce des pelleteries, non seulement dans le Saint-Laurent, mais encore dans tout le Golfe, le seigneur de Monts fait publier, « par tous les ports et havres de ce royaume », la Commission que Sa Majesté lui a accordée : en cas de contravention, nul capitaine de navire ne pourra plaider ignorance. Ensuite, il équipe « plusieurs vaisseaux tant pour ledit trafic de pelleteries de Tadoussac que des côtes de la Nouvelle-France », et il confie à Pont-Gravé la tâche de surveiller les contrebandiers.

De Monts fonde Port-Royal. Une habitation, c’est toujours un poste de traite. Port-Royal devient vite un comptoir. « L’hiver venu, dit Lescarbot, les sauvages du pays s’assemblaient de bien loin au Port-Royal pour troquer de ce qu’ils avaient avec les Français, les uns apportant des pelleteries de Castors et de Loutres (qui sont celles dont on peut faire plus d’état en ce lieu-là) et aussi d’Élans, desquelles on peut faire de bons buffles ; les autres apportant des chairs fraîches. »

Port-Royal draine donc les fourrures au sud et Tadoussac au nord. Mais les traitants rencontrent aussi les Indiens à l’île Percée, dans la baie de Gaspé, au Cap-Breton. À ces lieux de traite, il faut encore ajouter l’embouchure de la rivière Saint-Jean, en 1611, lorsque Robert Gravé s’y installe. Des barques cherchent aussi à l’occasion les naturels le long des côtes.

Mais les morutiers, qui ont découvert le commerce des pelleteries, fréquentent le Golfe en nombre de plus en plus grand : et ils peuvent s’arrêter sur n’importe quel point de l’immense pourtour et négocier avec les sauvages. Comme tout navire qui pratique la contrebande est de bonne prise, et doit verser 3.000 livres d’amende, la Compagnie du sieur De Monts les prend en chasse. En 1604, dans un havre situé à cinq lieues du Cap La Hève, « nous primes, dit Champlain, un vaisseau qui faisait traite de pelleteries contre les défenses du Roi. Le chef s’appelait Rossignol, dont le nom en demeura au port ». Plus tard, Pont-Gravé appréhende à son tour des délinquants ; « il s’en retourna à Canseau, dit encore Champlain, où il saisit quelques vaisseaux basques qui faisaient la traite des pelleteries, nonobstant les défenses de Sa Majesté, et en envoya les chefs au sieur de Monts ». Huit navires tombent ainsi sous saisie durant la première année. En 1606, on court encore sus à un vaisseau commandé par le capitaine Boyer, mais celui-ci s’échappe.

Plus tard, la surveillance se relâche. Les contrebandiers prennent leur revanche. En 1607, des Basques espagnols abordent un bâtiment de la Compagnie, le Jonas, et enlèvent 6.000 pièces de fourrures. Dans le Golfe et à l’entrée du fleuve, des navires français et étrangers poursuivent leur commerce clandestin ; et parmi les armateurs sans scrupule, se trouve l’un des associés du seigneur de Monts, un individu du nom de Bellois. Ces gens soulèvent en France une nuée de procès, de protestations et de plaintes.

Petits pêcheurs et gros marchands, toutes les forces opposées au monopole, attaquent en même temps. « Nos vaisseaux étant retournés, écrit Champlain en 1606, ouïrent un nombre infini de plaintes tant des Bretons, Basques, que autres, de l’excès et mauvais traitements qu’ils recevaient aux côtes » ; on les privait « de l’usage de choses qui leur avaient toujours été libres… Toute cette navigation s’en allait perdre » ; les revenus des douanes diminuaient, les femmes et les enfants des pauvres pêcheurs seraient contraints de mendier leur subsistance.

Enfin, c’est un tel sabbat que le Roi abolit la Commission. « Les causes principales de la révocation susdite, dit Lescarbot, étaient la cherté des Castors, que l’on attribuait audit sieur de Monts ; item la liberté du commerce ôtée aux sujets du Roi en une terre qu’ils fréquentaient de temps immémorial ». Cependant le seigneur de Monts perd 10.000 livres dans cette entreprise : les habitations de Port-Royal et de l’île Sainte-Croix lui ont coûté cher.

Conseillé par Champlain, le seigneur de Monts obtient, au mois de janvier 1608, une prorogation de son privilège pour une année ; mais cette fois, il abandonne l’Acadie pour le fleuve Saint-Laurent et Port-Royal pour Québec. Il ne vient pas lui-même au Canada, mais ses associés en entreprises coloniales, Champlain et Pont-Gravé, prennent charge de l’expédition.

Pont-Gravé quitte Honfleur pour Tadoussac le 5 avril ; Champlain le suit le 13 du même mois avec les ouvriers et le matériel de la future habitation. Le 3 juin suivant, ce dernier se présente à l’embouchure du Saguenay où il trouve « le Pont-Gravé » dans une bien périlleuse situation. Son camarade a trouvé en arrivant un individu bien peu commode, nommé Darache, commandant d’un navire basque ; en vertu de la Commission détenue par de Monts, il lui a interdit de traiter. Mais l’irascible contrebandier a tout de suite pointé ses canons sur le vaisseau de son adversaire ; il a tiré « force coups de mousquets » ; il a blessé Pont-Gravé, tué l’un de ses hommes, dégarni son navire de toutes les armes. Ensuite, il a juré ses grands dieux qu’il pratiquerait la traite nonobstant toutes les défenses du Roi, et qu’il ne remettrait qu’au moment du départ les canons, les mousquets et les munitions.

Ce Darache est maintenant prêt à fondre sur Champlain, et avec autant de vigueur qu’il a attaqué « le Pont ». Mais Champlain, la pondération même, mais aussi la bravoure même lorsqu’il le faut, ne veut pas compromettre dans une équipée la fondation de Québec et les premières mises de fonds des Associés. Il négocie un compromis : Pont-Gravé ne troublera pas la paix ; Darache troquera toutes ses marchandises avec les sauvages ; mais l’affaire sera soumise plus tard aux tribunaux français et les parties devront s’en tenir à leur décision. Chacun pratique alors ses échanges et tel est pris qui croyait prendre.

Pendant que la traite bat ainsi son plein, Champlain part en barque avec ses ouvriers pour construire une habitation à Québec.

À partir de l’année 1608, les anciens lieux de traite du Golfe sont toujours fréquentés. Tadoussac, pour sa part, demeure un poste important, mais local, pour les tribus du Saguenay, de la Côte-Nord, ou de la Côte-Sud ; l’Habitation construite par Pierre de Chauvin est toujours debout et des commis s’y tiennent en permanence ; la factorerie est ouverte pour le commerce des fourrures, et elle contient un bon assortiment de marchandises de traite. Mais les tribus du Saint-Laurent supérieur et de l’Outaouais ne s’y rendront plus. L’importance de Tadoussac diminuera, mais bien lentement, car, à partir de la fondation de Québec, les vaisseaux s’arrêtent à l’embouchure du Saguenay ; ils transbordent leurs passagers et leurs marchandises dans des barques qui les conduisent jusques à Québec. Les pilotes n’osent en effet remonter le fleuve parce qu’ils en connaissent mal les récifs, les écueils, les battures, les îles et les hauts-fonds.

Toutefois, la décadence de Tadoussac ne se produit pas au bénéfice de Québec. L’Habitation devient tout de suite un poste de traite, mais local lui aussi, et pour les tribus montagnaises voisines. Le comptoir leur est ouvert en toutes saisons ; elles arrivent, nombreuses, à la fin du mois de mars, quand la fonte des neiges les chasse de la forêt ; elles s’installent à proximité du fort où elles passent l’été ; l’automne, elles s’éloignent, mais pour revenir à maintes reprises quand la famine les presse. De plus, au cours de l’automne, tous les sauvages qui vivent entre Tadoussac et Trois-Rivières viennent pêcher l’anguille dans la rivière Saint-Charles ou les anses du fleuve. C’est assez pour assurer à la factorerie un chiffre important de transactions. Trois ou quatre fois en vingt-cinq ans, la grande traite aura lieu à Québec, aussi. C’est tout. En partant de Tadoussac, la grosse foire annuelle remonte d’un seul coup au cap de Victoire, c’est-à-dire à l’embouchure du Richelieu, puis au Sault-Saint-Louis, puis aux Trois-Rivières. Québec conservera cependant le dépôt général des marchandises et des pelleteries, puis le personnel de la traite : commis et interprètes.

Durant cette même année 1608, la traite occasionne encore à Champlain de graves préoccupations. Tout d’abord, la conspiration de Duval plonge ses racines dans le commerce des fourrures : les coupables ne veulent-ils pas livrer aux Basques et aux Espagnols le fort en construction ? En second lieu, Champlain s’occupe de l’organisation de la traite de 1609 et des traites à venir. Aux Indiens du Saint-Laurent et de l’Outaouais, il promet de nouveau l’assistance militaire de la France contre les Iroquois s’ils apportent annuellement leurs fourrures aux Français. C’est la continuation et l’application du traité verbal d’assistance de l’année 1603. Cet événement se produit au cours de la visite du fils d’Yroquet, un puissant chef indien ; Champlain lui déclare simplement que « le Pont et moi désirions les assister contre leurs ennemis ».

Fidèle à sa parole, il part de Québec le 18 juin 1609 pour aller au-devant de ses alliés ; il les rencontre à l’île Saint-Eloi, en face de Batiscan. La troupe comprend de deux à trois cents Indiens, « nations de sauvages appelés Ochateguins (Hurons) et Algoumequins, qui venaient à Québec pour nous assister aux découvertures du pays des Hiroquois, contre lesquels ils ont guerre mortelle ». La promesse de l’assistance militaire a donc mis les sauvages en branle jusqu’au fond de la Huronie.

De la barque ancrée dans le fleuve, Ochateguin et Yroquet, les deux chefs, haranguent les guerriers postés sur le rivage : « Ils avaient sollicité, disent-ils, tous les sauvages que je voyais sur le bord de la rivière, de venir à nous, pour faire alliance avec nous, et qu’ils n’avaient jamais vu de chrétiens, ce qui les avait mus de nous venir voir ». Le pacte de 1603, à Tadoussac, n’avait embrassé que les Etchemins, les Montagnais et les Algonquins ; celui de 1608 englobe en plus les Hurons. Ce dernier peuple accourt lui aussi à la simple annonce d’une alliance militaire avec les Français. Mais en même temps, il tombe dans l’orbite des compagnies pelletières.

Champlain se montre diplomate jusqu’au bout ; aux sauvages, qui ont répandu la rumeur que seules les fourrures l’intéressaient, il répond en montrant sa barque qui ne contient pas de marchandises de traite ; il est prêt à partir immédiatement pour combattre. Car, plus loyal que les marchands, il veut prêter les secours militaires en même temps que recevoir les fourrures.

Mais ces aborigènes ne sont pas si pressés : avant de combattre les Iroquois, ils veulent voir l’Habitation. Et la flottille descend à Québec où elle séjourne cinq ou six jours. La traite a-t-elle lieu durant cet espace de temps ? C’est probable. Après cette halte, les guerriers retournent en effet à l’embouchure de la rivière des Iroquois ; là, des débats s’élèvent entre les sauvages et, dit Champlain, « il n’y eut qu’une partie qui se résolurent de venir avec moi, et les autres s’en retournèrent en leur pays avec leurs femmes et marchandises qu’ils avaient traitées ». Mais ce n’est qu’un commencement : ces peuples éloignés vont apprendre vite et ce que valent les fourrures, et ce que valent les articles de traite. Ils s’organiseront mieux à l’avenir.