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Comment féconder son imagination/Chapitre II

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CHAPITRE II

L’ART DE DIRIGER SON IMAGINATION

Mais qu’est-ce que discipliner son imagination ? Nous venons de le comprendre : c’est la parquer dans le domaine du bienfaisant et du réalisable. C’est lui fermer les issues lorsqu’elle nous emporte dans l’absurde ou le déprimant, lorsqu’elle avoisine la folie. C’est l’arrêter net lorsqu’elle exagère à l’infini les difficultés et les dangers contre lesquels nous ne pouvons rien. Car il ne faut pas croire que les gens à l’esprit le moins fécond en apparence soient dépourvus d’imagination : telle personne qui se montre absolument incapable de s’éloigner des lieux communs dans sa conversation et de la routine dans sa vie journalière ne peut s’empêcher, lorsque son fils ou son mari ne rentrent pas à l’heure habituelle, de les voir écrasés par une auto s’ils sont à pied où dans le fossé s’ils sont en auto. Certains hommes, certaines femmes ne peuvent s’empêcher d’interpréter les moindres propos et les gestes les plus naturels comme des avances amoureuses s’adressant, soit à eux-mêmes, soit à leur conjoint, ce qui, dans le premier cas, les rend parfois complètement ridicules, et, dans le second, donne lieu à d’épouvantables scènes de ménage.

Enfin, combien de gens, dépourvus d’imagination à tout autre point de vue, suivent le déplorable exemple de Perrette qui renverse son pot au lait en bâtissant des châteaux en Espagne, ou bien ne remplissent qu’avec dégoût et fort mal les tâches banales de la vie quotidienne, parce qu’un roman ou un film les a fait rêver d’un destin mieux en rapport — c’est, du moins, leur avis — avec leurs rares dispositions naturelles. N’auraient-ils pas eu droit à une carrière brillante, sinon à un rôle de vedette !

Voilà bien, certes, de l’imagination, et voilà bien celle à qui il faut, et sans le moindre regret, couper les ailes. Ces exagérations-là vont rejoindre, par degrés insensibles, les divers cas francs de l’aliénation mentale, les délires de persécution ou de mégalomanie, dans lesquels va sombrer définitivement le sens du réel !

Et ne croyons pas qu’il soit tellement plus facile de supprimer que de créer, et qu’arrêter les débordements désastreux de l’imagination soit bien plus aisé que d’acquérir la faculté d’invention qui nous manque. Mais heureusement ces deux tâches, dans le fond, ne sont qu’une seule et même tâche : une œuvre de reconduction, d’orientation, de canalisation, disions-nous, qu’il nous faut absolument réaliser. Car on ne détruit que ce qu’on remplace. Nous ne détruirons les écarts de l’imagination néfaste qu’en les remplaçant par les créations d’une imagination bienfaitrice.

Tout, ici, est question d’aiguillage.

Votre rôle est un rôle qui peut sembler facile au profane, mais qui réclame un sérieux entraînement : c’est celui de l’employé de la S. N. C. F., qui, enfermé dans sa cabine où il manœuvre des leviers, donne aux trains la bonne direction.

Notre imagination a ses voies habituelles, que nous connaissons bien, pour si peu que nous nous soyons observés. Nos rêveries tendent à reprendre les mêmes cours : rêves d’avenir, rêves d’amour, rêves de luxe, rêves de triomphe, dans notre carrière, évocations de nos souvenirs en chaînes toujours semblables, parfois encourageants, et parfois attristants ; rêveries angoissées par crainte que ceci ou cela ne se découvre, ou qu’il n’arrive tel ou tel malheur. Vains espoirs, ou vains regrets ! Remplaçons les rêveries néfastes par Îles rêveries fécondes.

Pour cela, consacrons aux exercices suivants quelques minutes par jour. Les mieux choisies seront celles qui précèdent le sommeil et celles qui suivent le réveil.

Premier exercice. — Faisons d’abord l’énumération, le bilan de nos pensées habituelles, de nos rêves familiers.

Deuxième exercice. — Ensuite, distinguons nettement ceux qui doivent être supprimés parce qu’ils sont franchement absurdes, carrément irréalisables.

Troisième exercice. — À pratiquer à tous les moments où nous sentons notre imagination s’engager sur la pente dangereuse. Alors, sachons couper court ! Une fois la direction modifiée, « cela va tout seul ». N’y a-t-il pas quelque idée commune aux deux voies, et à la faveur de laquelle nous pouvons glisser de la mauvaise sur la bonne ?

Quatrième exercice. — Nous rendons certains tableaux bien plus prêts à nous venir d’eux-mêmes à l’esprit si nous les évoquons souvent. Les lois de l’habitude jouent un rôle capital dans le cours suivi par notre imagination. Toute habitude crée un besoin, une tendance nouvelle : boire, fumer, s’adonner à un sport en sont des exemples frappants. De même, l’habitude d’évoquer certaines images crée une tendance de ces images à apparaître spontanément dans notre pensée. Donnons-nous l’habitude d’évoquer les tableaux de notre vie embellie par le travail, la méthode, la persévérance et l’effort. Et toutes ces images se présenteront ensuite d’elles-mêmes à notre esprit, et deviendront des sources de force et de courage !

Résumé pratique. — Pour tout dire en peu de mots, il suffit de substituer à nos visions chimériques les visions du réalisable, à nos images déprimantes des images poussant à l’action, à nos rêves égoïstes des rêves nobles et généreux.

Prenons donc l’habitude de nous demander, à chaque fois que notre imagination nous emporte, si c’est vers l’impossible ou vers le possible, vers ce qui nous aigrit ou vers ce qui nous fortifie, et remplaçons aussitôt l’image néfaste par une image bienfaisante, ou tout au moins, faute de mieux, par une image quelconque, que les psychologues appellent « représentation de secours ».

Mais la meilleure stratégie dans la lutte contre les pernicieuses créations de notre esprit, c’est de nous rendre peu à peu capables de créations supérieures, c’est de féconder, au bon sens de ce mot, notre imagination.