Œuvres complètes de La Fontaine (Marty-Laveaux)/Tome 2/Contes, quatriesme partie

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NOUVEAUX CONTES[1]


(QUATRIESME PARTIE.)




I. — COMMENT L’ESPRIT VIENT
AUX FILLES.


Il est un jeu divertissant sur tous,
Jeu dont l’ardeur souvent se renouvelle :
Ce qui m’en plaist, c’est que tant de cervelle
N’y fait besoin, et ne sert de deux cloux.
Or devinez comment ce jeu s’appelle [2]
Vous y joüez ; comme aussi faisons-nous [3] ;
Il divertit et la laide et la belle ;

Soit jour, soit nuit, à toute heure il est doux :
Car on y voit assez clair sans chandelle[4].
Or, devinez comment ce jeu s’appelle.
 Le beau du jeu n’est connu de l’époux ;
C’est chez l’Amant que ce plaisir excelle :
De regardans, pour y juger des coups,
Il n’en faut point ; jamais on n’y querelle.
Or, devinez comment ce jeu s’appelle.
 Qu’importe-t-il ? Sans s’arrester au nom,
Ny badiner là dessus davantage,
Je vais encor vous en dire un usage :
Il fait venir l’esprit et la raison.
Nous le voyons en mainte bestiole.
Avant que Lise allast en cette école,
Lise n’estoit qu’un miserable oyson.
Coudre et filer c’estoit son exercice,
Non pas le sien, mais celuy de ses doigts ;
Car que l’esprit eust part à cet office,
Ne le croyez ; il n’étoit nuls emplois
Où Lise peust avoir l’ame occupée :
Lise songeoit autant que sa poupée.
Cent fois le jour sa Mere luy disoit :
Va-t-en chercher de l’esprit, mal-heureuse.
La pauvre fille aussi-tost s’en alloit
Chez les voisins, affligée et honteuse,
Leur demandant où se vendoit l’esprit.
On en rioit ; à la fin l’on luy dit :
Allez trouver Pere Bonaventure,
Car il en a bonne provision.
Incontinent la jeune creature
S’en va le voir, non sans confusion :
Elle craignoit que ce ne fust dommage
De détourner ainsi tel personnage.
Me voudroit-il fahire de tels presens,

A moy qui n’ay que quatorze ou quinze ans ?
Vaux-je cela ? disoit en soy la belle,
Son innocence augmentoit ses appas :
Amour n’avoit à son croc de pucelle
Dont il creust faire un aussi bon repas.
Mon Reverend, dit elle au beat homme,
Je viens vous voir ; des personnes m’ont dit
Qu’en ce Couvent on vendoit de l’esprit ;
Vôtre plaisir seroit-il qu’à credit
J’en pusse avoir ? non pas pour grosse somme,
A gros achapt mon tresor ne suffit ;
Je reviendray, s’il m’en faut d’avantage :
Et cependant prenez cecy pour gage.
A ce discours, je ne sçais quel anneau,
Qu’elle tiroit de son doigt avec peine,
Ne venant point, le Pere dit : Tout beau !
Nous pourvoirons à ce qui vous ameine,
Sans exiger nul salaire de vous :
Il est marchande et marchande, entre nous ;
A l’une on vend ce qu’à l’autre l’on donne.
Entrez icy, suivez moy hardiment ;
Nul ne nous voit, aucun ne nous entend ;
Tous sont au chœur ; le portier est personne
Entierement à ma devotion,
Et ces murs ont de la discretion.
Elle le suit ; ils vont à sa Cellule.
Mon Reverend la jette sur un lit,
Veut la baiser ; la pauvrette recule
Un peu la teste ; et l’innocente dit :
Quoy ! c’est ainsi qu on donne de l’esprit
Et vrayment oüy, repart sa Reverence ;
Puis il luy met la main sur le teton.
Encore ainsi ? Vrayment oüy ; comment don
La belle prend le tout en patience.
Il suit sa pointe, et d’encor en encor
Tousjours l’esprit s’insinuë et s’avance,
Tant et si bien qu’il arrive à bon port.
Lise rioit du succés de la chose.

Bonaventure à six moments de là
Donne d’esprit une seconde dose.
Ce ne fut tout, une autre succeda ;
La charité du beau Pere estoit grande.
Et bien dit-il, que vous semble du jeu ?
A nous venir l’esprit tarde bien peu,
Reprit la belle ; et puis elle demande :
Mais s’il s’en va ? S’il s’en va, nous verrons ;
D’autres secrets se mettent en usage.
N’en cherchez point, dit Lise, davantage ;
De celuy-cy nous nous contenterons.
Soit fait, dit-il, nous recommencerons
Au pis aller, tant et tant qu’il suffise.
Le pis aller sembla le mieux à Lise.
Le secret mesme encor se repeta
Par le Pater ; il aimoit cette dance.
Lise luy fait une humble reverence,
Et s’en retourne en songeant à cela.
Lise songer ! Quoy ! dé-jà Lise songe !
Elle fait plus, elle cherche un mensonge,
Se doutant bien qu’on luy demanderoit,
Sans y manquer, d’où ce retard venoit.
Deux jours aprés, sa compagne Nanette
S’en vient la voir : pendant leur entretien
Lise révoit. Nanette comprit bien,
Comme elle estoit clair-voyante et finette,
Que Lise alors ne révoit pas pour rien.
Elle fait tant, tourne tant son amie,
Que celle-cy luy declare le tout :
L’autre n’estoit à l’ouïr endormie.
Sans rien cacher, Lise de bout en bout,
De point en point, luy conte le mystere,
Dimensions de l’esprit du beau Pere,
Et les encor, enfin tout le Phœbé.
Mais vous, dit-elle, apprenez-nous de grace
Quand et par qui l’esprit vous fut donné.
Anne reprit : Puis qu’il faut que je fasse
Un libre aveu, c’est vostre frere Alain

Qui m’a donné de l’esprit un matin.
Mon frere Alain ! Alain ! s’écria Lise,
Alain mon frere ! ah ! je suis bien surprise ;
il n’en a point, comme en donneroit-il ?
Sotte, dit l’autre, helas ! tu n’en sçais guere :
Apprens de moy que pour pareille affaire
Il n’est besoin que l’on soit si subtil.
Ne me crois-tu ? sçache-le de ta mere ;
Elle est experte au fait dont il s’agit :
Si tu ne veux, demande au voisinage [5] ;
Sur ce point-là l’on t’aura bien-tost dit,
Vivent les sots pour donner de l’esprit !
Lise s’en tint à ce seul témoignage,
Et ne crût pas devoir parler de rien.
Vous voyez donc que je disois fort bien
Quand je disois que ce jeu là rend sage [6].



II. — L ’ A B B E S S E [7].


L’exemple sert, l’exemple nuit aussi :
Lequel des deux doit l’emporter icy,
Ce n’est mon fait : l’un dira que l’Abbesse
En usa bien, l’autre au contraire mal,
Selon les gens : bien ou mal je ne laisse
D’avoir mon compte, et montre en general,
Par ce que fit tout un troupeau de Nones,

 
Qu’oüallles sont la pluspart des personnes [8] :
Qu’il en passe une, il en passera cent ;
Tant sur les gens est l’exemple puissant !
Je le repete, et dis, vaille que vaille,
Le monde n’est que franche moutonnaille.
Du premier coup ne croyez que l’on aille
A ses perils le passage sonder ;
On est long-temps à s’entreregarder ;
Les plus hardis ont ils tenté l’affaire,
Le reste suit, et fait ce qu’il void faire.
Qu’un seul mouton se jette en la riviere,
Vous ne verrez nulle ame moutonniere
Rester au bord, tous se noyront à tas.
Maître Francois en conte un plaisant cas.
Amy Lecteur, ne te déplaira pas,
Si, sursoyant ma principale histoire,
Je te remets cette chose en memoire.
Panurge alloit l’oracle consulter ;
Il navigeoit, ayant dans la cervelle
Je ne sçais quoy qui vint l’inquieter.
Dindenaut passe, et medaille l’appelle
De vray cocu. Dindenaut dans sa nef
Menoit moutons. Vendez m’en un, dit l’autre.
Voire, reprit Dindenaut, l’amy nostre,
Penseriez-vous qu’on pust venir à chef
D’assez priser ny vendre telle aumaille ?
Panurge dit : nôtre ami, coûte et vaille,
Vendez m’en un pour or ou pour argent.
Un fut vendu. Panurge incontinent
Le jette en mer ; et les autres de suivre.
Au diable l’un, à ce que dit le livre,
Qui demeura. Dindenaut au collet
Prend un belier, et le belier l’entraisne.
Adieu mon homme : il va boire au godet.
Or revenons : ce prologue me meine

Un peu bien loin. J’ay posé des l’abord
Que tout exemple est de force trés-grande,
Et ne me suis écarté par trop fort
En rapportant la Moutonniere bande,
Car nôtre histoire est d’oüailles encor.
Une passa, puis une autre, et puis une[9] ;
Tant qu’à passer s’entre-pressant chacune,
on vid enfin celle qui les gardoit
Passer aussi : c’est en gros tout le conte :
Voici comment en detail on le conte.
  Certaine Abbesse un certain mal avoit,
Pasles couleurs nommé parmy les filles ;
Mal dangereux, et qui des plus gentilles
Détruit l’éclat, fait languir lea attraits.
Nôtre malade avoit la face blesme
Tout justement comme un Saint de Caresme ;
Bonne d’ailleurs, et gente, à cela prés.
La faculté sur ce poinct consultée,
Aprés avoir la chose examinée,
Dit que bien-tost Madame tomberoit
En fievre lente, et puis qu’elle mourroit.
Force sera que cette humeur la mange,
A moins que de… l’à moins est bien étrange,
A moins enfin qu’elle n’ayt à souhait
Compagnie d’homme. Hipocrate ne fait
Choix de ses mots, et tant tourner ne sçait.
Jesus ! reprit toute scandalisée
Madame Abbesse : Hé ! que dites-vous là ?
Fi ! Nous disons, repartit à cela
La faculté, que pour chose asseurée
Vous en mourrez, à moins d’un bon galant :
Bon le faut-il, c’est un poinct important ;
Autre que bon n’est icy suffisant ;

Et, Si bon n’est, deux en prendrez, Madame.
Ce fut bien pis ; non pas que dans son Ame
Ce bon ne fust par elle souhaité ;
Mais le moyen que sa Communauté
Luy vist sans peine approuver telle chose [10] !
Honte souvent est de dommage cause.
Sœur Agnés dit : Madame, croyez les.
Un tel remede est chose bien mauvaise,
S’il a le goust meschant à beaucoup prés
Comme la mort. Vous faites cent secrets,
Faut-il qu’un seul vous choque et vous déplaise ?
Vous en parlez, Agnés, bien à vostre aise,
Reprit l’Abbesse : or cà, par vostre Dieu,
Le feriez-vous ? mettez-vous en mon lieu.
Ouy-dea, Madame ; et dis bien davantage :
Vostre santé m’est chere jusque là
Que, s’il faloit pour vous souffrir cela,
Je ne voudrois que dans ce témoignage
D’affection pas une de ceans
Me devançast. Mille remercimens
A sœur Agnés donnés par son Abbesse,
La faculté dit adieu là dessus,
Et protesta de ne revenir plus.
Tout le Couvent se trouvoit en tristesse,
Quand sœur Agnés, qui n’estoit de ce lieu
La moins sensée, au reste bonne lame,
Dit à ses sœurs : Tout ce qui tient Madame
Est seulement belle honte de Dieu :
Par charité n’en est-il point quelqu’une
Pour luy monstrer l’exemple et le chemin ?
Cet avis fût approuvé de chacune ;
On l’applaudit, il court de main en main.
Pas une n’est qui montre en ce dessein
De la froideur, soit None, soit Nonette,

Mere Prieure, ancienne, ou discrete.
Le billet trotte ; on fait venir des gens
De toute guise, et des noirs, et des blancs,
Et des tannez. L’escadron, dit l’histoire,
Ne fut petit, ny, comme l’on peut croire ;
Lent à montrer de sa part le chemin.
Ils ne cedoient à pas une Nonain
Dans le desir de faire que Madame
Ne fust honteuse, ou bien n’eust dans son ame
Tel recipé, possible, à contre-cœur.
De ses brebis à peine la premiere
A fait le saut, qu’il suit une autre sœur ;
Une troisiesme entre dans la carriere ;
Nulle ne veut demeurer en arriere.
Presse se met pour n’estre la derniere
Qui feroit voir son zele et sa ferveur
A mere Abbesse. Il n’est aucune oüaille
Qui ne s’y jette, ainsi que les moutons
De Dindenaut, dont tantost nous parlions,
S’alloient jetter chez la gent portécaille [11].
Que diray plus ? Enfin l’impression
Qu’avoit l’Abbesse encontre ce remede,
Sage renduë, a tant d’exemples cede.
Un jouvenceau fait l’operation
Sur la malade. Elle redevient rose,
Œillet, aurore, et si quelque autre chose
De plus riant se peut imaginer.
O doux remede ! ô remde à donner !
Remede ami de mainte Creature,
Ami des gens, ami de la nature,
Ami de tout ! poinct d’honneur excepté.
Poinct d’honneur est une autre maladie :
Dans ses écrits Madame faculté
N’en parle point. Que de maux en la vie !


III. — LES TROCQUEURS [12].


Le Changement de Mets réjouit l’homme :
Quand je dis l’homme, entendez qu’en cecy
La femme doit estre comprise aussi :
Et ne sçay pas comme il ne vient de Rome
Permission de Trocquer en Hymen,
Non si souvent qu’on en auroit envie,
Mais tout au moins une fois en sa vie :
Tel Bref en bref aprés bon examen
Nous envoyer, feroit grand bien en France[13].
Prés de Rouën, païs de sapience,
Deux Villageois avoient chacun chez soy
Forte Femelle, et d’assez bon alloy
Pour telles gens qui n’y rafinent guére ;
Chacun sçait bien qu’il n’est pas nécessaire
Qu’Amour les traite ainsi que des Prelats.
Avint pourtant que tous deux estant las
De leurs Moitiez, leur Voisin le Notaire,
Un jour de Feste, avec eux chopinoit.
Un des Manans luy dit : Sire Oudinet,
J’ay dans l’esprit une plaisante affaire.
Vous avez fait sans doute en vostre temps
Plusieurs Contrats de diverse nature ;
Ne peut on point en faire un où les gens

Trocquent de femme ainsi que de monture ?
Nostre Pasteur a bien trocqué de Cure[14] :
La Femme est-elle un cas si different ?
Et pargué non ; car Messire Gregoire
Disoit toûjours, si j’ay bonne memoire :
Mes brebis sont ma femme. Cependant
Il a changé : changeons aussi, compere.
Trés-volontiers, reprit l’autre Manant ;
Mais tu sçais bien que nostre mesnagere
Est la plus belle : or ça, Sire Oudinet,
Sera-ce trop s’il donne son Mulet
Pour le retour ? Mon Mulet ! et parguenne,
Dit le premier des Villageois susdits,
Chacune vaut en ce monde son prix ;
La mienne ira but à but pour la tienne ;
On ne regarde aux femmes de si prés.
Point de retour ; vois-tu, compere Estienne,
Mon Mulet, c’est… c’est le roy des Mulets.
Tu ne devrois me demander mon Asne
Tant seulement : Troc pour troc, touche-là.
Sire Oudinet, raisonnant sur cela,
Dit : Il est vray que Tiennette a sur Jeanne
De l’avantage, à ce qu’il semble aux gens ;
Mais le meilleur de la beste, à mon sens,
N’est ce qu’on voit ; femmes ont maintes choses
Que je préfere, et qui sont lettres closes ;
Femmes aussi trompent assez souvent ;
Jà ne les faut éplucher trop avant.
Or sus, voisins, faisons les choses nettes :
Vous ne voulez chat en poche donner
Ny l’un ny l’autre ? Allons donc confronter
Vos deux Moitiez comme Dieu les a faites.
L’expedient ne fut gousté de tous :
Trop bien voilà Messieurs les deux époux

Qui sur ce poinct triomphent de s’étendre :
Tiennette n’a ny surot ny malandre,
Dit le second ; Jeanne, dit le premier,
A le corps net comme un petit denier ;
Ma foy, c’est basme. Et Tiennette est ambroise,
Dit son époux ; telle je la maintiens.
L’autre reprit : compere, tiens-toy bien,
Tu ne connois Jeanne ma villageoise ;
Je t’advertis qu’à ce jeu… m’entens-tu ?
L’autre Manant jura : Par la vertu,
Tiennette et moy nous n’avons qu’une noise,
C’est qui des deux y sçait de meilleurs tours ;
Tu m’en diras quelques mots dans deux jours.
A toy, Compere. Et de prendre la tasse,
Et de trinquer. Allons, sire Oudinet,
A Jeanne ; tope [15]. Puis à Tiennette ; masse.
Somme qu’enfin la soûte du Mulet
Fut accordée, et voila marché fait.
Nostre Notaire asseura l’un et l’autre
Que tels Traitez alloient leur grand chemin :
Sire Oudinet estoit un bon apostre,
Qui se fit bien payer son parchemin.
Par qui payer ? Par Jeanne et par Tiennette :
Il ne voulut rien prendre des maris.
Les Villageois furent tous deux d’avis
Que pour un temps la chose fût secrette ;
Mais il en vint au Curé quelque vent.
Il prit aussi son droit ; je n’en asseure,
Et n’y estois ; mais la vérité pure
Est que Curez y manquent peu souvent.
Le Clerc non plus ne fit du sien remise ;
Rien ne se pert entre les gens d’Église.
Les Permuteurs ne pouvoient bonnement
Executer un pareil changement

Dans le Village, à moins que de scandale [16] ;
Ainsi bien-tost l’un et l’autre détale,
Et va planter le picquet en un lieu,
Où tout fut bien d’abord, moyennant Dieu.
C’estoit plaisir que de les voir ensemble ;
Les femmes mesme, à l’envy des maris,
S’entredisoient en leurs menus devis :
Bon fait trocquer ; commere, à ton avis,
Si nous trocquions de Valet ? que t’en semble ?
Ce dernier troc, s’il se fit, fut secret.
L’autre d’abord eut un trés-bon effet ;
Le premier mois trés-bien ils s’en trouverent,
Mais à la fin nos gens se dégousterent.
Compere Estienne, ainsi qu’on peut penser,
Fut le premier des deux à se lasser,
Pleurant Tiennette ; il y perdoit sans doute.
Compere Gille eut regret à sa soûte ;
Il ne voulut retroquer toutesfois.
Qu’en advint-il ? Un jour, parmy les bois,
Estienne vid toute fine seulette
Prés d’un ruisseau sa défuncte Tiennette,
Qui, par hazard, dormoit sous la coudrette.
Il s’approcha, l’éveillant en sursaut.
Elle du Troc ne se souvint pour l’heure,
Dont le Galant, sans plus longue demeure,
En vint au poinct ; bref, ils firent le saut.
Le Conte dit qu’il la trouva meilleure
Qu’au premier jour. Pourquoy cela ? Pourquoy ?
Belle demande ! En l’amoureuse loy,
Pain qu’on dérobe, et qu’on mange en cachette,
Vaut mieux que pain qu’on cuit, et qu’on achete[17] :

Je m’en raporte aux plus sçavans que moy.
Il faut pourtant que la chose soit vraye,
Et qu’aprés tout Hymenée et l’Amour
Ne soient pas gens a cuire à mesme four [18] :
Témoin l’ébat qu’on prit sous la coudraye.
On y fit chere ; il ne s’y servit plat
Où maistre Amour, Cuisinier délicat,
Et plus sçavant que n’est maistre Hymenée [19],
N’eût mis la main. Tiennette retournée,
Compere Estienne, homme neuf en ce fait,
Dit à par soy : Gille a quelque secret ;
J’ay retrouvé Tiennette plus jolie
Qu’elle ne fut onc en jour de sa vie.
Reprenons-la, faisons tour de Normant ;
Dedisons-nous, usons du privilége.
Voila l’exploit qui trotte incontinent,
Aux fins de voir le Troc et changement
Déclaré nul, et cassé nettement.
Gille assigné de son mieux se défend.
Un Promoteur intervient pour le Siége
Episcopal, et vendique le Cas.
Grand bruit par tout, ainsi que d’ordinaire ;
Le Parlement évoque à soy l’affaire.
Sire Oudinet, le faiseur de Contracts,
Est amené ; l’on l’entend sur la chose.
Voilà l’estat où l’on dit qu’est la Cause ;
Car c’est un fait arrivé depuis peu [20].
Pauvre ignorant que le compere Estienne !

Contre ses fins cét homme en premier lieu
Va de droit fil ; car s’il prit à ce jeu
Quelque plaisir, c’est qu’alors la Chrestienne
N’estoit à luy ; le bon sens vouloit donc
Que pour toûjours il la laissast à Gille ;
Sauf la Coudraye, ou Tiennette, dit-on,
Alloit souvent en chantant sa Chanson :
L’y rencontrer estoit chose facile ;
Et supposé que facile ne fût,
Falloit qu’alors son plaisir d’autant crût.
Mais allez moy prescher cette doctrine
A des Manans. Ceux-cy pourtant avoient
Fait un bon tour, et trés-bien s’en trouvoient,
Sans le dédit ; c’estoit piece assez fine
Pour en devoir l’exemple à d’autres gens.
J’ay grand regret de n’en avoir les gans,
Et dis par fois, alors que j’y rumine,
Auroit-on pris des Crocquans pour Trocquans
En fait de femme ? Il faut estre honneste homme
Pour s’aviser d’un pareil changement.
Or n’est l’affaire allée en Cour de Rome,
Trop bien est elle au Senat de Rouën.
Là le Notaire aura du moins sa game
En plein Bureau [21] ; Dieu gard sire Oudinet
D’un Rapporteur barbon et bien en femme,
Qui fasse aller la chose du Bonnet [22].


IV. — LE CAS DE CONSCIENCE.


Les gens du païs des fables
Donnent ordinairement
Noms et titres agreables
Assez liberalement.
Cela ne leur coute guere
Tout leur est Nymphe ou Bergere,
Et Déesse bien souvent.
Horace n’y faisoit faute :
Si la servante de l’hoste
Au lit de nostre homme alloit,
C’estoit aussi-tost Ilie,
C’estoit la nymphe Egerie,
C’estoit tout ce qu’on vouloit [23].
Dieu, par sa bonté profonde,
Un beau jour mit dans le monde
Apollon son serviteur ;
Et l’y mit justement comme
Adam le nomenclateur,
Luy disant : Te voilà, nomme.
Suivant cette antique loy,
Nous sommes parreins du Roy.
De ce privilege insigne
Moy faiseur de vers indigne
Je pourrois user aussi
Dans les contes que voicy ;

Et s’il me plaisoit de dire,
Au lieu d’Anne, Sylvanire,
Et, pour messire Thomas,
Le grand Druide Adamas,
Me mettroit-on à l’amande ?
Non : mais tout consideré,
Le présent conte demande
Qu’on dise Anne et le Curé.
Anne, puisqu’ainsi va, passoit dans son village
Pour la perle et le parangon.
Estant un jour prés d’un rivage,
Elle vid un jeune garçon
Se baigner nud. La fillette estoit drüe,
Honneste toutefois. L’objet plût à sa veüe.
Nuls defaux ne pouvoient estre au gars reprochez ;
Puis, dés auparavant aymé de la bergere,
Quand il en auroit eu l’amour les eust cachez ;
Jamais tailleur n’en sceut, mieux que luy, la maniere.
Anne ne craignoit rien : des saules la couvroient
Comme eust fait une jalousie :
Cà et là ses regards en liberté couroyent
Où les portoit leur fantaisie ;
Cà et là, c’est à dire aux differents attraits
Du garçon au corps jeune et frais,
Blanc, poli, bien formé, de taille haute et drete,
Digne enfin des regards d’Annete.
D’abord une honte secrete
La fit quatre pas reculer,
L’amour huit autres avancer :
Le scrupule survint, et pensa tout gâter.
Anne avoit bonne conscience :
Mais comment s’abstenir ? Est-il quelque défense
Qui l’emporte sur le desir,
Quand le hazard fait naistre un sujet de plaisir ?
La belle à celuy-cy fit quelque résistance.
A la fin ne comprenant pas
Comme on peut pécher de cent pas,
Elle s’assit sur l’herbe, et, trés-fort attentive,

Annette la contemplative
Regarda de son mieux. Quelqu’un n’a-t-il point veu
Comme on dessigne sur nature ?
On vous campe une creature,
Une Eve, ou quelque Adam, j’entends un objet nu ;
Puis force gens, assis comme nostre bergere,
Font un crayon conforme à cét original.
Au fond de sa memoire Anne en sceut fort bien faire
Un qui ne ressembloit pas mal.
Elle y seroit encor si Guillot (c’est le sire)
Ne fust sorti de l’eau. La belle se retire
A propos ; l’ennemi n’estoit plus qu’à vingt pas,
Plus fort qu’à l’ordinaire, et c’eust esté grand cas
Qu’aprés de semblables idées
Amour en fust demeuré là :
Il contoit pour siennes déja
Les faveurs qu’Anne avoit gardées.
Qui ne s’y fust trompé ? Plus je songe à cela,
Moins je le puis comprendre. Anne la scrupuleuse
N’osa, quoy qu’il en soit, le garçon régaler ;
Ne laissant pas pourtant de récapituler
Les poincts qui la rendoient encor route honteuse.
Pasques vint, et ce fut un nouvel embarras.
Anne faisant passer ses pechez en reveüe,
Comme un passevolant mit en un coin ce cas ;
Mais la chose fut apperceüe.
Le Curé messire Thomas
Sceut relever le fait ; et comme l’on peut croire
En Confesseur exact il fit conter l’histoire,
Et circonstancier le tout fort amplement,
Pour en connoistre l’importance,
Puis faire aucunement quadrer la penitence,
Chose où ne doit errer un Confesseur prudent.
Celuy-cy malmena la belle.
Estre dans ses regards, à tel poinct sensuelle !
C’est, dit-il, un trés-grand peché.
Autant vaut l’avoir veu que de l’avoir touché
Cependant la peine imposée

Fut à souffrir assez aysée ;
Je n’en parleray point ; seulement on sçaura
Que messieurs les Curez, en tous ces cantons là,
Ainsi qu’au nostre, avoient des devots et devotes,
Qui pour l’examen de leurs fautes
Leur payoient un tribut ; qui plus, qui moins, selon
Que le compte à rendre estoit long.
Du tribut de cet an Anne estant soucieuse,
Arrive que Guillot pesche un brochet fort grand ;
Tout aussitost le jeune amant
Le donne à sa maistresse ; elle toute joyeuse
Le va porter du mesme pas
Au Curé messire Thomas.
Il reçoit le present, il l’admire, et le drosle
D’un petit coup sur l’épaule
La fillette regala,
Luy sourit, luy dit : Voilà
Mon fait, joignant à cela
D’autres petites affaires.
C’estoit jour de Calande[24], et nombre de confreres
Devoient disner chez luy. Voulez-vous doublement
M’obliger ? dit-il à la belle ;
Accommodez chez vous ce poisson promptement,
Puis l’apportez incontinent ;
Ma servante est un peu nouvelle.
Anne court ; et voilà les Prestres arrivez.
Grand bruit, grande cohüe, en cave on se transporte :
Aucuns des vins sont approuvez ;
Chacun en raisonne à sa sorte.
On met sur table ; et le Doyen
Prend place en salüant toute la compagnie.
Raconter leurs propos seroit chose infinie ;
Puis le lecteur s’en doute bien.

On permuta cent fois sans permuter pas une.
Santez, Dieu sçait combien : chacun à sa chacune
But en faisant de l’œil ; nul scandale : on servit
Potage, menus mets, et mesme jusqu’au fruit,
Sans que le brochet vinst ; tout le disner s’acheve
Sans brochet pas un brin. Guillot sçachant ce don
L’avoit fait retracter pour plus d’une raison.
Legere de brochet la troupe enfin se leve.
Qui fut bien estonné ? Qu’on le juge ; il alla
Dire cecy, dire cela
A madame Anne le jour mesme ;
L’appela cent fois sotte, et dans sa rage extreme
Luy pensa reprocher l’avanture du bain.
Traiter vostre Curé, dit-il, comme un coquin !
Pour qui nous prenez-vous ? Pasteurs, sont-ce canailles
Alors par droit de réprésailles
Anne dit au Prestre outragé,
Autant vaut l’avoir veu que de l’avoir mangé.




V. — LE DIABLE DE PAPEFIGUIERE.


Maistre Francois dit que Papimanie
Est un pays où les gens sont heureux[25].
Le vray dormir ne fut fait que pour eux :
Nous n’en avons icy que la copie.
Et par saint Jean, si Dieu me preste vie,
Je le verray ce pays où l’on dort :
On y fait plus, on n’y fait nulle chose :
C’est un employ que je recherche encor.
Ajoûtez-y quelque petite doze
D’amour honneste, et puis me voila fort.

Tout au rebours il est une Province
Où les gens sont haïs, maudits de Dieu :
On les connoist à leur visage mince ;
Le long dormir est exclus de ce lieu.
Partant, lecteurs, si quelqu’un se présente
A vos regards, ayant face riante,
Couleur vermeille, et visage replet,
Taille non pas de quelque mingrelet,
Dire pourrez, sans que l’on vous condamne,
Cetuy me semble, à le voir, Papimane.
Si d’autre part celuy que vous verrez
N’a l’œil riant, le corps rond, le teint frais,
Sans hesiter qualifiez cét homme
Papefiguier. Papefigue se nomme
L’Isle et Province où les gens autrefois
Firent la figue au portrait du saint Pere :
Punis en sont ; rien chez eux ne prospere :
Ainsi nous l’a conté maistre François.
L’Isle fut lors donnée en apannage
A Lucifer : c’est sa maison des champs.
On void courir par tout cet heritage
Ses commensaux, rudes à pauvres gens ;
Peuple ayant queüe, ayant cornes et grifes,
Si maints tableaux ne sont point apocriphes.
Avint un jour qu’un de ces-beaux messieurs
Vid un manant rusé, des plus trompeurs,
Verser un champ dans l’Isle dessusdite.
Bien patoissoit la terre estre maudite,
Car le manant avec peine et sueur
La retournoit, et faisoit son labeur.
Survient un diable à titre de Seigneur.
Ce diable estoit des gens de l’Evangile,
Simple, ignorant, à tromper trés-facile,
Bon Gentilhomme, et qui, dans son courroux,
N’avoit encor tonné que sur les choux :
Plus ne sçavoit apporter de dommage.
Vilain, dit-il, vaquer à nul ouvrage
N’est mon talent : je suis un diable issu

De noble race, et qui n’a jamais sceu
Se tourmenter ainsi que font les autres.
Tu sçais, vilain, que tous ces champs sont nostres ;
Ils sont à nous dévoluts par l’édit
Qui mit jadis cette Isle en interdit.
Vous y vivez dessous nostre police.
Partant, vilain, je puis avec justice
M’attribuer tout le fruit de ce champ :
Mais je suis bon, et veux que dans un an
Nous partagions sans noise et sans querelle.
Quel grain veux-tu répandre dans ces lieux ?
Le manant dit : Monseigneur, pour le mieux
Je crois qu’il faut les couvrir de touzelle ;
Car c’est un grain qui vient fort aisément.
Je me connois ce grain là nullement,
Dit le lutin ; comment dis-tu ? Touzelle ?
Memoire n’ay d’aucun grain qui s’appelle
De cette sorte : or, emplis-en ce lieu ;
Touzelle soit, touzelle de par Dieu !
J’en suis content. Fais donc viste, et travaille ;
Manant travaille, et travaille vilain ;
Travailler est le fait de la canaille :
Ne t’attends pas que je t’ayde un seul brin,
Ny que par moy ton labeur se consomme :
Je t’ay ja dit que j’estois gentilhomme,
Né pour chommer, et pour ne rien sçavoir.
Voicy comment ira nostre partage :
Deux lots seront, dont l’un, c’est à sçavoir
Ce qui hors terre et dessus l’heritage
Aura poussé, demeurera pour toy ;
L’autre dans terre est reservé pour moy.
L’oust arrive, la touzelle est siée,
Et tout d’un temps sa racine arrachée,
Pour satisfaire au lot du diableteau.
Il y croyoit la semence attachée,
Et que l’épi, non plus que le tuyau,
N’estoit qu’une herbe inutile et sechée.
Le Laboureur vous la serra trés-bien.

L’autre au marché porta son chaume vendre :
On le hüa ; pas un n’en offrit rien ;
Le pauvre diable estoit prest à se pendre.
Il s’en alla chez son copartageant :
Le drosle avoit la touzelle vendüe,
Pour le plus seur, en gerbe, et non batüe,
Ne manquant pas de bien cacher l’argent.
Bien le cacha ; le diable en fut la dupe.
Coquin, dit-il, tu m’as joüé d’un tour ;
C’est ton métier : je suis diable de cour
Qui, comme vous, à tromper ne m’occupe.
Quel grain veux-tu semer pour l’an prochain ?
Le manant dit : Je crois qu’au lieu de grain
Planter me faut ou navets ou carottes :
Vous en aurez, Monseigneur, pleines hottes,
Si mieux n’aymez raves dans la saison.
Raves, navets, carottes, tout est bon,
Dit le lutin ; mon lot sera hors terre ;
Le tien dedans. Je ne veux point de guerre
Avecque toy si tu ne m’y contraints.
Je vais tenter quelques jeunes Nonains.
L’auteur ne dit ce que firent les Nones.
Le temps venu de recueillir encor,
Le manan prend raves belles et bonnes ;
Feuilles sans plus tombent pour tout tresor
Au diableteau, qui, l’épaule chargée,
Court au marché. Grande fut la risée ;
Chacun luy dit son mot cette fois là.
Monsieur le diable, où croist cette denrée ?
Où mettrez-vous ce qu’on en donnera ?
Plein de courroux, et vuide de pecune,
Leger d’argent, et chargé de rancune,
Il va trouver le manant qui rioit
Avec sa femme, et se solacioit.
Ah par la mort, par la sang, par la teste,
Dit le demon, il le payra, par bieu.
Vous voicy donc, Phlipot, la bonne bête !
Cà, cà, galons-le en enfant de bon lieu.

Mais il vaut mieux remettre la partie :
J’ay sur les bras une dame jolie
A qui je dois faire franchir le pas.
Elle le veut, et puis ne le veut pas.
L’époux n’aura dedans la confrairie
Si-tost un pied, qu’à vous je reviendray,
Maistre Phlipot, et tant vous galeray,
Que ne joüerez ces tours de vostre vie.
A coups de grife il faut que nous voyons
Lequel aura de nous deux belle amie,
Et joüira du fruit de ces sillons.
Prendre pourrois d’autorité suprême
Touzelle et grain, champ et rave, enfin tout ;
Mais je les veux avoir par le bon bout.
N’esperez plus user de stratageme.
Dans huit jours d’huy, je suis à vous, Phlipot,
Et touchez là, cecy sera mon arme.
Le villageois, étourdy du vacarme,
Au farfadet ne put répondre un mot.
Perrette en rit ; c’estoit sa mesnagere ;
Bonne galande en toutes les façons,
Et qui sceut plus que garder les moutons,
Tant qu’elle fut en âge de bergere.
Elle luy dit : Phlipot ne pleure point ;
Je veux d’icy renvoyer de tout poinct
Ce diableteau : c’est un jeune novice
Qui n’a rien veu ; je t’en tireray hors :
Mon petit doigt sçauroit plus de malice,
Si je voulois, que n’en sçait tout son corps.
Le jour venu Phlipot qui n’estoit brave,
Se va cacher, non point dans une cave,
Trop bien va-t-il se plonger tout entier
Dans un profond et large benistier.
Aucun démon n’eust sceu par où le prendre,
Tant fust subtil ; car d’étoles, dit-on,
Il s’afubla le chef pour s’en défendre,
S’estant plongé dans l’eau jusqu’au menton.
Or le laissons, il n’en viendra pas faute.

Tout le Clergé chante autour, à voix haute,
Vade retro. Perrette cependant
Est au logis le lutin attendant.
Le lutin vient : Perrette échevelée
Sort et se plaint de Phlipot en criant :
Ah ! le bourreau ! le traistre ! le méchant !
Il m’a perdüe, il m’a toute affolée.
Au nom de Dieu, Monseigneur, sauvez-vous ;
A coups de grife, il m’a dit en courroux
Qu’il se devoit contre votre excellence
Batre tantost, et batre à toute outrance.
Pour s’éprouver le perfide m’a fait
Cette balafre. A ces mots au folet
Elle fait voir… Et quoy ? Chose terrible.
Le diable en eut une peur tant horrible,
Qu’il se signa, pensa presque tomber ;
Onc n’avoit veu, ne leu, n’oüy conter
Que coups de grife eussent semblable forme.
Bref, aussi-tost qu’il apperceut l’énorme
Solution de continüité,
Il demeura si fort épouvanté,
Qu’il prit la fuite, et laissa là Perrette.
Tous les voisins chommerent la défaite
De ce démon : le Clergé ne fut pas
Des plus tardifs à prendre part au cas.



VI. — FÉRONDE, OU LE PURGATOIRE.


Vers le levant, le vieil de la montagne
Se rendit craint par un moyen nouveau.
Craint n’estoit-il pour l’immense campagne
Qu’il possedast, ny pour aucun monceau
D’or ou d’argent ; mais parce qu’au cerveau

De ses sujets il imprimoit des choses
Qui de maint fait courageux estoyent causes.
Il choisissoit entre eux les plus hardis ;
Et leur faisoit donner du paradis
Un avantgoust à leurs sens perceptible :
Du paradis de son legislateur ;
Rien n’en a dit ce prophete menteur
Qui ne devinst trés-croyable et sensible
A ces gens là : comment s’y prenoit-on ?
On les faisoit boire tous de façon
Qu’ils s’enyvroient, perdoient sens et raison.
En cet estat, privez de connoissance,
On les portoit en d’agreables lieux,
Ombrages frais, jardins delicieux.
Là se trouvoient tendrons en abondance,
Plus que maillez, et beaux par excellence :
Chaque réduit en avoit à couper.
Si se venoient joliment atrouper
Prés de ces gens, qui, leur boisson cuvée,
S’émerveilloient de voir cette couvée,
Et se croyoient habitans devenus
Des champs heureux qu’assine à ses élus
Le faux Mahom. Lors de faire accointance,
Turcs d’aprocher, tendrons d’entrer en danse,
Au gazouillis des ruisseaux de ces bois,
Au son de luts [26] accompagnans les voix
Des rossignols : il n’est plaisir au monde
Qu’on ne goûtast dedans ce paradis :
Les gens trouvoient en son charmant pourpris
Les meilleurs vins de la machine ronde,
Dont ne manquoient encor de s’enyvrer,
Et de leurs sens perdre l’entier usage.
On les faisoit aussi-tost reporter
Au premier lieu. De tout ce tripotage
Qu’arrivoit-il ? Ils croyoient fermement

Que quelque jour de semblables delices
Les attendoient, pourveu que hardiment,
Sans redouter la mort ny les supplices,
Ils fissent chose agreable à Mahom,
Servant leur prince en toute occasion.
Par ce moyen leur prince pouvoit dire
Qu’il avoit gens à sa devotion,
Determinez, et qu’il n’estoit Empire
Plus redouté que le sien icy bas.
Or ay-je esté prolixe sur ce cas
Pour confirmer l’histoire de Feronde.
Feronde estoit un sot de par le monde,
Riche manant, ayant soin du tracas,
Dixmes et cens, revenus et menage
D’un Abbé blanc. J’en sçais de ce plumage
Qui valent bien les noirs, à mon avis,
En fait que d’estre aux maris secourables,
Quand forte tasche ils ont en leur logis,
Si qu’il y faut Moines et gens capables.
Au lendemain celuy-cy ne songeoit,
Et tout son fait dés la veille mangeoit,
Sans rien garder, non plus qu’un droit Apostre,
N’ayant autre œuvre, autre employ, penser autre,
Que de chercher où gisoient les bons vins,
Les bons morceaus, et les bonnes commeres,
Sans oublier les gaillardes Nonains,
Dont il faisoit peu de part à ses freres.
Feronde avoit un joli chaperon
Dans son logis, femme sienne, et dit-on
Que Parantele estoit entre la Dame
Et nostre Abbé ; car son prédecesseur,
Oncle et parrein, dont Dieu veuille avoir l’ame,
En estoit pere, et la donna pour femme
A ce manant, qui tint à grand honneur
De l’épouser. Chacun sçait que de race
Communément fille bastarde chasse :
Celle-cy donc ne fit mentir le mot.
Si n’estoit pas l’époux homme si sot

Qu’il n’en eust doute, et ne vist en l’affaire
Un peu plus clair qu’il n’estoit necessaire.
Sa femme alloit toûjours chez le Prélat,
Et prétextoit ses allées et venües
De soins divers de cet œconomat.
Elle alleguoit mille affaires menuës.
C’estoit un compte, ou c’estoit un achapt ;
C’estoit un rien ; tant peu plaignoit sa peine.
Bref, ii n’estoit nul jour en la sepmaine,
Nulle heure au jour, qu’on ne vist en ce lieu
La receveuse. Alors le pere en Dieu
Ne manquoit pas d’écarter tout son monde :
Mais le mari, qui se doutoit du tour,
Rompoit les chiens, ne manquant au retour
D’imposer mains sur Madame Feronde.
Onc il ne fut un moins commode époux.
Esprits ruraux votontiers sont jaloux,
Et sur ce poinct à chausser difficiles,
N’estant pas faits aux coûtumes des Villes.
Monsieur l’Abbé trouvoit cela bien dur,
Comme Prélat qu’il estoit, partant homme
Fuyant la peine, aymant le plaisir pur,
Ainsi que fait tout bon suppost de Rome.
Ce n’est mon goust ; je ne veux de plein saut
Prendre la ville, aymant mieux l’escalade ;
En amour dea, non en guerre ; il ne faut
Prendre cecy pour guerriere bravade,
Ny m’enrôller là dessus malgré moy.
Que l’autre usage ayt la raison pour soy,
Je m’en rapporte, et reviens à l’histoire
Du receveur, qu’on mit en Purgatoire
Pour le guerir ; et voicy comme quoy.
Par le moyen d’une poudre endormante,
L’abbé le plonge en un trés-long sommeil.
On le croit mort, on l’enterre, on chante ;
Il est surpris de voir, à son réveil,
Autour de luy, gens d’estrange maniere ;
Car il estoit au large dans sa biere,

Et se pouvoit lever de ce tombeau
Qui conduisoit en un profond caveau.
D’abord la peur se saisit de nostre homme.
Qu’est-ce cela ? songe-t-il ? est-il mort ?
Seroit-ce point quelque espece de sort ?
Puis il demande aux gens comme on les nomme,
Ce qu’ils font là, d’où vient que dans ce lieu
L’on le retient, et qu’a-t-il fait à Dieu ?
L’un d’eux luy dit : Console-toy, Feronde ;
Tu te verras citoyen du haut monde
Dans mille ans d’huy, complets et bien contez ;
Auparavant il faut d’aucuns pechez
Te nettoyer en ce saint Purgatoire :
Ton ame un jour plus blanche que l’yvoire
En sortira. L’ange consolateur
Donne, à ces mots, au pauvre receveur
Huit ou dix coups de forte discipline,
En luy disant : C’est ton humeur mutine,
Et trop jalouse, et desplaisant [27] à Dieu,
Qui te retient pour mille ans en ce lieu.
Le receveur, s’estant frotté l’épaule,
Fait un soupir : Mille ans ! c’est bien du temps !
Vous noterez que l’Ange estoit un drosle,
Un frere Jean, novice de leans.
Ses compagnons joüoient chacun un role
Pareil au sien dessous un feint habit.
Le receveur requiert pardon, et dit :
Las ! si jamais je rentre dans la vie,
Jamais soupçon, ombrage, et jalousie,
Ne rentreront dans mon maudit esprit :
Pourrois-je point obtenir cette grace ?
On la luy fait esperer, non si-tost ;
Force est qu’un an dans ce sejour se passe ;
Là cependant il aura ce qu’il faut
Pour sustenter son corps, rien davantage ;

Quelque grabat, du pain pour tout potage,
Vingt coups de foüet chaque jour, si l’Abbé,
Comme Prélat rempli de charité,
N’obtient du Ciel qu’au moins on luy remette,
Non le total des coups, mais quelque quart,
Voire moitié, voire la plus grand part.
Douter ne faut qu’il ne s’en entremette,
A ce sujet disant mainte oraison.
L’Ange en aprés luy fait un long sermon :
A tort, dit-il, tu conceus du soupçon ;
Les gens d’Église ont-ils de ces pensées ?
Un Abbé blanc ! c’est trop d’ombrage avoir ;
Il n’écherroit que dix coups pour un noir.
Défais-toy donc de tes erreurs passées.
Il s’y résout. Qu’eust-il fait ? Cependant
Sire Prélat et Madame Feronde
Ne laissent perdre un seul petit moment.
Le mari dit : Que fait ma femme au monde ?
Ce q’elle y fait ? Tout bien ; nostre Prélat
L’a consolée, et ton œconomat
S’en va son train, toûjours à l’ordinaire.
Dans le Couvent toûjours a-t-elle affaire ?
Où donc ? Il faut qu’ayant seule à present
Le faix entier sur soy, ta pauvre femme
Bon gré, malgré, leans aille souvent,
Et plus encor que pendant ton vivant.
Un tel discours ne plaisoit point à l’ame.
Ame j’ay cru le devoir appeller,
Ses pourvoyeurs ne le faisant manger
Ainsi qu’un corps. Un mois à cette épreuve
Se passe entier, luy jeusnant, et l’Abbé
Multipliant œuvres de charité ;
Et mettant peine à consoler la veuve.
Tenez pour seur qu’il y fit de son mieux.
Son soin ne fut longtemps infructueux :
Pas ne semoit en une terre ingrate.
Pater abbas avec juste sujet
Appréhenda d’estre pere en effet.

Comme il n’est bon que telle chose éclate,
Et que le fait ne puisse estre nié,
Tant et tant fut par sa paternité
Dit d’Oraisons, qu’on vid du Purgatoire
L’ame sortir, legere, et n’ayant pas
Once de chair. Un si merveilleux cas
Surprit les gens. Beaucoup ne vouloient croire
Ce qu’ils voyoient. L’Abbé passa pour saint.
L’époux pour sien le fruit posthume tint,
Sans autrement de calcul oser faire.
Double miracle estoit en cette affaire,
Et la grossesse, et le retour du mort.
On en chanta Té-déums à renfort.
Sterilité régnoit en mariage
Pendant cet an, et mesme au voisinage
De l’Abbaye, encor bien que leans
On se voüast pour obtenir enfans.
A tant laissons l’œconome et sa femme ;
Et ne soit dit que nous autres époux
Nous meritions ce qu’on fit à cette ame
Pour la guerir de ses soupçons jaloux.



VII. — LE PSAUTIER.


Nones, souffrez pour la derniere fois
Qu’en ce recueil, malgré moy, je vous place.
De vos bons tours les contes ne sont froids ;
Leur avanture a ne sçais quelle grace
Qui n’est ailleurs ; ils emportent les voix.
Encore un donc, et puis c’en seront trois.
Trois ? je faux d’un ; c’en seront au moins quatre.
Contons-les bien : Mazet le compagnon ;
L’Abbesse ayant besoin d’un bon garçon

Pour la guerir d’un mal opiniâtre :
Ce conte-cy, qui n’est le moins fripon ;
Quant à sœur Jeanne ayant fait un poupon,
Je ne tiens pas qu’il la faille rabatre.
Les voila tous : quatre, c’est conte rond.
Vous me direz : C’est une étrange affaire
Que nous ayons tant de part en ceci !
Que voulez-vous ? je n’y sçaurois que faire ;
Ce n’est pas moy qui le souhaite ainsi.
Si vous teniez toûjours vostre breviaire,
Vous n’auriez rien à demesler icy ;
Mais ce n’est pas vostre plus grand souci.
Passons donc viste à la presente histoire.
Dans un couvent de Nones frequentoit
Un jouvenceau, friand, comme on peut croire,
De ces oiseaux. Telle pourtant prenoit
Goust à le voir, et des yeux le couvoit,
Luy sourioit, faisoit la complaisante,
Et se disoit sa trés-humble servante,
Qui pour cela d’un seul poinct n’avançoit.
Le conte dit que leans il n’estoit
Vieille ny jeune à qui le personnage
Ne fist songer quelque chose à part soy ;
Soupirs trotoient : bien voyoit le pourquoy,
Sans qu’il s’en mist en peine davantage.
Sœur Isabeau seule pour son usage
Eut le galand : elle le meritoit,
Douce d’humeur, gentille de corsage,
Et n’en estant qu’à son apprentissage,
Belle de plus. Ainsi l’on l’envioit
Pour deux raisons : son amant, et ses charmes.
Dans ses amours chacune l’épioit :
Nul bien sans mal, nul plaisir sans alarmes.
Tant et si bien l’épierent les sœurs,
Qu’une nuit sombre et propre à ces douceurs
Dont on confie aux ombres le mystere,
En sa cellule on oüit certains mots,
Certaine voix, enfin certains propos

Qui n’estoient pas sans doute en son bréviaire.
C’est le galand, ce dit-on, il est pris ;
Et de courir ; l’alarme est aux esprits ;
L’exaim fremit, sentinelle se pose.
On va conter en triomphe la chose
A mere Abbesse ; et heurtant à grands coups,
On luy cria : Madame, levez-vous ;
Sœur Isabelle a dans sa chambre un homme.
Vous noterez que Madame n’estoit
En oraison ; ny ne prenoit son somme.
Trop bien alors dans son lit elle avoit
Messire Jean, curé du voisinage.
Pour ne donner aux sœurs aucun ombrage,
Elle se leve, en haste, étourdiment,
Cherche son voile ; et malheureusement,
Dessous sa main tombe du personnage
Le haut de chausse, assez bien ressemblant,
Pendant la nuit, quand on n’est éclairée,
A certain voile aux Nones familier,
Nommé pour lors entre-elles leur Psautier.
La voila donc de gregues affublée.
Ayant sur soy ce nouveau couvrechef,
Et s’estant fait raconter derechef
Tout le catus, elle dit, irritée :
Voyez un peu la petite effrontée,
Fille du diable, et qui nous gastera
Nostre couvent ! Si Dieu plaist, ne fera ;
S’il plaist à Dieu, bon ordre s’y mettra :
Vous la verrez tantost bien chapitrée.
Chapitre donc, puisque chapitre y a,
Fut assemblé. Mere Abbesse, entourée
De son Senat, fit venir Isabeau,
Qui s’arrosoit de pleurs tout le visage
Se souvenant qu’un maudit jouvenceau
Venoit d’en faire un different usage.
Quoy ! dit l’Abbesse, un homme dans ce lieu !
Un tel scandale en la maison de Dieu !
N’estes-vous point morte de honte encore ?

Qui nous a fait recevoir parmi nous
Cette voirie ? Isabeau, sçavez-vous
(Car desormais qu’icy l’on vous honore
Du nom de sœur, ne le pretendez pas),
Sçavez-vous, dis-je, à quoy, dans un tel cas,
Nostre institut condamne une meschante ?
Vous l’apprendrez devant qu’il soit demain.
Parlez, parlez. Lors la pauvre Nonain,
Qui jusque là, confuse et repentante,
N’osoit bransler, et la veüe abbaissoit,
Leve les yeux, par bon-heur apperçoit
Le haut de chausse, à quoy toute la bande,
Par un effet d’émotion trop grande,
N’avoit pris garde, ainsi qu’on void souvent.
Ce fut hazard qu’Isabelle à l’instant
S’en apperceut. Aussi-tost la pauvrette
Reprend courage, et dit tout doucement :
Vostre Psautier a ne sçais quoy qui pend ;
Raccommodez-le. Or, c’estoit l’éguillette :
Assez souvent pour bouton l’on s’en sert.
D’ailleurs ce voile avoit beaucoup de l’air
D’un haut de chausse, et la jeune Nonette,
Ayant l’idée encor fraische des deux,
Ne s’y méprit : non pas que le Messire
Eust chausse faite ainsi qu’un amoureux :
Mais à peu prés ; cela devoit suffire.
L’Abbesse dit : Elle ose encore rire !
Quelle insolence ! Un peché si honteux
Ne la rend pas plus humble et plus soumise !
Veut-elle point que l’on la Canonise ?
Laissez mon voile, esprit de Lucifer ;
Songez, songez, petit tison d’enfer,
Comme on pourra racommoder vostre ame.
Pas ne finit mere Abbesse sa game
Sans sermonner et tempester beaucoup.
Sœur Isabeau luy dit encore un coup :
Raccommodez vostre Psautier, Madame.
Tout le troupeau se met à regarder :

Jeunes de rire, et vieilles de gronder.
La voix manquant à nostre sermonneuse,
Qui, de son troc bien faschée et honteuse,
N’eut pas le mot à dire en ce moment,
L’exaim fit voir, par son bourdonnement,
Combien rouloient de diverses pensées
Dans les esprits. Enfin l’Abbesse dit :
Devant qu’on eust tant de voix ramassées,
Il seroit tard ; que chacune en son lit
S’aille remettre. A demain toute chose.
Le lendemain ne fut tenu, pour cause,
Aucun chapitre ; et le jour en suivant
Tout aussi peu. Les sages du Couvent
Furent d’avis que l’on se devoit taire ;
Car trop d’éclat eust pu nuire au troupeau.
On n’en vouloit à la pauvre Isabeau
Que par envie : ainsi, n’ayant pu faire
Qu’elle laschast aux autres le morceau,
Chaque Nonain, faute de jouvenceau,
Songe à pourvoir d’ailleurs à son affaire.
Les vieux amis reviennent de plus beau.
Par préciput à nostre belle on laisse
Le jeune fils, le Pasteur à l’Abesse,
Et l’union alla jusques au poinct
Qu’on en prestoit à qui n’en avoit point.



VIII. — LE ROY CANDAULE
ET LE MAÎTRE EN DROIT.


Force gens ont esté l’instrument de leur mal ;
Candaule en est un témoignage.
Ce Roy fut en sotise un trés-grand personnage ;
Il fit pour Gygés son vassal
Une galanterie imprudente et peu sage.

Vous vovez, luy dit-il, ]e visage charmant
Et les traits délicats dont la Reyne est pourveüe ;
Je vous jure ma foy que l’accompagnement
Est d’un tout autre prix, et passe infiniment ;
Ce n’est rien qui ne l’a veüe
Toute nüe.
Je vous la veux monstrer sans qu’elle en sçache rien,
Car j’en sçais un trés bon moyen ;
Mais à condition… vous m’entendez fort bien
Sans que j’en dise davantage ;
Gygés, il vous faut estre sage ;
Point de ridicule desir :
Je ne prendrois pas de plaisir
Aux vœux impertinents qu’une amour sotte et vaine
Vous feroit faire pour la Reyne,
Proposez-vous de voir tout ce corps si charmant
Comme un beau marbre seulement.
Je veux que vous disiez que l’art, que la pensée,
Que mesme le souhait ne peut aller plus loin.
Dedans le bain je l’ay laissée,
Vous estes connoisseur ; venez estre témoin
De ma felicité suprême.
Ils vont : Gygés admire. Admirer c’est trop peu :
Son étonnement est extrême.
Ce doux objet joüa son jeu.
Gygés en fut émeu, quelque effort qu’il pust faire.
Il auroit voulu se taire,
Et ne point témoigner ce qu’il avoit senti ;
Mais son silence eust fait soupçonner du mystere :
L’exageration fut le meilleur parti.
Il s’en tint donc pour averti[28] ;
Et, sans faire le fin, le froid, ny le modeste,
Chaque poinct, chaque article, eut son fait, fut loüé.
Dieux, disoit-il au Roy, quelle felicité !
Le beau corps ! le beau cuir ! ô ciel ! et tout le reste !

De ce gaillard entretien
La Reyne n’entendit rien ;
Elle l’eust pris pour outrage :
Car en ce siecle ignorant
Le beau sexe estoit sauvage.
Il ne l’est plus maintenant ;
Et des loüanges, pareilles
De nos Dames d’apresent
N’écorchent point les oreilles.
Nostre examinateur soupiroit dans sa peau ;
L’émotion croissoit, tant tout luy sembloit beau.
Le Prince, s’en doutant, l’emmena ; mais son ame
Emporta cent traits de flame :
Chaque endroit lança le sien ;
Helas ! fuir n’y sert de rien ;
Tourmens d’amour font si bien
Qu’ils sont toûjours de la suite.
Prés du prince, Gygés eut assez de conduite ;
Mais de sa passion la Reyne s’apperceut.
Elle sceut
L’origine du mal ; le Roy, prétendant rire,
S’avisa de luy tout dire.
Ignorant ! sçavoit-il point
Qu’une Reyne sur ce poinct
N’ose entendre raillerie ?
Et supposé qu’en son cœur
Cela luy plaise, elle rie,
Il luy faut, pour son honneur,
Contrefaire la furie.
Celle-cy le fut vrayment,
Et reserva dans soy-mesme
De quelque vengeance extréme
Le desir trés-vehement.
Je voudrois pour un moment,
Lecteur, que tu fusses femme :
Tu ne sçaurois autrement
Concevoir jusqu’où la Dame
Porta son secret dépit.

Un mortel eust le crédit
De voir de si belles choses,
A tous mortels lettres clauses !
Tels dons estoient pour des Dieux,
Pour des Roys, voulois-je dire ;
L’un et l’autre y vient de cire,
Je ne sçais quel est le mieux.
Ces pensées incitoient la Reine à la vengeance.
Honte, despit, courroux, son cœur employa tout ;
Amour mesme, dit-on, fut de l’intelligence :
Dequoy ne vient-il point à bout ?
Gygés estoit bien fait ; on l’excusa sans peine :
Sur le monstreur d’appas tomba route la hayne.
Il estoit mari, c’est son mal ;
Et les gens de ce caractere
Ne sçauroient en aucune affaire
Commettre de peché qui ne soit capital.
Qu’est-il besoin d’user d’un plus ample prologue ?
Voila le Roy haï, voila Gygés aymé,
Voila tout fait et tout formé
Un époux du grand catalogue ;
Dignité peu briguée, et qui fleurit pourtant.
La sotise du Prince estoit d’un tel mérite,
Qu’il fut fait in petto confrere de Vulcan ;
De là jusqu’au bonnet la distance est petite.
Cela n’estoit que bien, mais la parque maudite
Fut aussi de l’intrigue, et, sans-perdre de temps,
Le pauvre Roy par nos amans
Fut deputé vers le Cocite ;
On le fit trop boire d’un coup :
Quelquefois, helas ! c’est beaucoup.
Bien tost un certain breuvage
Luy fit voir le noir rivage,
Tandis qu’aux yeux de Gygés
S’étaloient de blancs objets :
Car, fust-ce amour, fust-ce rage,
Bien-tost la Revne le mit
Sur le thrône et dans son lit.

Mon dessein n’étoit pas d’étendre cette histoire :
On la sçavoit assez ; mais je me sçais bon gré,
Car l’exemple a trés-bien quadré ;
Mon texte y va tout droit : mesme j’ay peine à croire
Que le Docteur en loix dont je vais discourir
Puisse mieux que Candaule à mon but concourir.
Rome, pour ce coup cy, me fournira la Scene ;
Rome, non celle-la que les mœurs du vieux temps
Rendoient triste, severe, incommode aux galants,
Et de sottes femelles pleine ;
Mais Rome d’aujourd’huy, séjour charmant et beau,
Où l’on suit un train plus nouveau.
Le plaisir est la seule affaire
Dont se piquent ses habitans :
Qui n’auroit que vingt ou trente ans,
Ce seroit un voyage à faire.
Rome donc eut naguere un maistre dans cét art
Qui du tien et du mien tire son origine ;
Homme qui hors de là faisoit le gouguenard ;
Tout passoit par son étamine :
Aux dépends du tiers et du quart
Il se divertissoit. Avint que le légiste,
Parmi ses éco[iers, dont il avoit toûjours
Longue liste,
Eut un François, moins propre à faire en droit un cours
Qu’en Amours.
Le Docteur, un beau jour, le voyant sombre et triste,
Luy dit : Nôtre feal, vous voila de relais,
Car vous avez la mine, estant hors de l’école,
De ne lire jamais
Bartole.
Que ne vous poussez-vous ? Un François estre ainsi
Sans intrigue et sans amourettes !
Vous avez des talens ; nous avons des coquettes,
Non pas pour une, Dieu merci.
L’étudiant reprit : Je suis nouveau dans Rome ;
Et puis, hors les beautez qui font plaisir aux gens
Pour la somme,

Je ne vois pas que les galans
Trouvent icy beaucoup à faire.
Toute maison est monastere :
Double porte, verroux, une matrone austere,
Un mary, des Argus. Qu’irais-je, à vostre avis,
Chercher en de pareils logis ?
Prendre la lune aux dents seroit moins difficile.
Ha ! ha ! la lune aux dents ! repartit le Docteur ;
Vous nous faites beaucoup d’honneur.
J’ay pitié des gens nœufs comme vous. Nostre Ville
Ne vous est pas connuë, en tant que je puis voir.
Vous croyez donc qu’il faille avoir
Beaucoup de peine à Rome en fait que d’avantures ?
Sçachez que nous avons icy des creatures
Qui feront leurs maris cocus
Sur la moustache des Argus.
La chose est chez nous trés commune.
Témoignez seulement que vous cherchez fortune ;
Placez-vous dans l’Église auprés du benistier ;
Presentez sur le doigt aux Dames l’eau sacrée ;
C’est d’amourettes les prier.
Si l’air du suppliant à quelque Dame agrée,
Celle-là, sçachant son métier,
Vous envoyra faire un message.
Vous serez déterré, logeassiez-vous en lieu
Qui ne fust connu que de Dieu :
Une vieille viendra, qui, faite au badinage,
Vous sçaura mesnager un secret entretien.
Ne vous embarrassez de rien.
De rien ; c’est un peu trop, j’excepte quelque chose :
Il est bon de vous dire en passant, nostre ami,
Qu’à Rome il faut agir en galand et demi.
En France on peut conter des fleurettes, l’on cause ;
Icy tous les momens sont chers et préieux :
Romaines vont au but. L’autre reprit : Tant mieux.
Sans estre gascon je puis dire
Que je suis un merveilleux sire.
Peut-estre ne l’estoit-il point :

Tout homme est gascon sur ce poinct.
Les avis du Docteur furent bons : le jeune homme
Se campe en une Église où venoit tous les jours
La fleur et l’élite de Rome,
Des Graces, des Venus, avec un grand concours
D’amours :
C’est à dire, en chrestien, beaucoup d’Anges femelles :
Sous leurs voiles brilloient des yeux pleins d’eteincelles.
Benistier, le lieu saint n’estoit pas sans cela :
Nostre homme en choisit un chanceux pour ce poinct là ;
A chaque objet qui passe adoucit ses prunelles ;
Reverences, le drosle en faisoit des plus belles,
Des plus dévotes : cependant
Il offroit l’eau lustrale. Un Ange, entre les autres,
En prit de bonne grace. Alors l’étudiant
Dit en son cœur : Elle est des nôtres.
Il retourne au logis : vieille vient ; rendez-vous :
D’en conter le détail, vous vous en doutez tous.
Il s’y fit nombre de folies.
La Dame estoit des plus jolies,
Le passe temps fut des plus doux.
Il le conte au Docteur. Discretion françoise
Est chose outre nature et d’un trop grand-effort.
Dissimuler un tel transport,
Cela sent son humeur bourgeoise.
Du fruit de ses conseils le Docteur s’applaudit,
Rit en Jurisconsulte, et des maris se raille.
Pauvres gens qui n’ont pas l’esprit
De garder du loup leur oüaille !
Un berger en a cent ; des hommes ne sçauront
Garder la seule qu’ils auront !
Bien luy sembloit ce soin chose un peu malaisée,
Mais non pas impossible ; et, sans qu’il eust cent yeux,
Il défioit, graces aux Cieux,
Sa femme, encor que trés rusée.
A ce discours, ami Lecteur,
Vous ne croiriez jamais, sans avoir quelque honte,
Que l’heroïne de ce conte

Fust propre femme du Docteur :
Elle l’estoit pourtant. Le pis fut que mon homme,
En s’informant de tout, et des si, et des cas,
Et comme elle estoit faite, et quels secrets appas,
Vid que c’estoit sa femme en somme.
Un seul poinct l’arrestoit ; c’estoit certain talent
Qu’avoit en sa moitié trouvé l’étudiant,
Et que pour le marl n’avoit pas la donzelle.
A ce signe, ce n’est pas elle,
Disoit en soy le pauvre Epoux ;
Mais les autres poincts y sont tous ;
C’est elle. Mais ma femme au logis est resveuse,
Et celle-cy paroist causeuse
Et d’un agreable entetien ;
Assurément c’en est une autre :
Mais du reste il n’y manque rien ;
Taille, visage, traits, mesme poil ; c’est la nostre.
Aprés avoir bien dit tout bas,
Ce l’est, et puis, ce ne l’est pas,
Force fut qu’au premier en demeurast le sire.
Je laisse à penser son courroux,
Sa fureur, afin de mieux dire.
Vous vous estes donnez un second rendez-vous ?
Poursuivit-il. Ouy, reprit nostre apôtre ;
Elle et moy n’avons eu garde de l’oublier,
Nous trouvans trop bien du premier
Pour n’en pas mesnager un autre,
Trés résolus tous deux de ne nous rien devoir.
La résolution, dit le Docteur, est belle.
Je sçaurois volontiers quelle est cette donzelle.
L’écolier repartit : Je ne l’ay pu sçavoir ;
Mais qu’importe ? Il suffit que je sois contant d’elle.
Dés à présent je vous réponds
Que l’Epoux de la Dame a toutes ses façons :
Si quelqu’une manquoit, nous la luy donnerons
Demain, en tel endroit, à telle heure, sans faute.
On doit m’attendre entre deux draps,
Champ de bataille propre à de pareils combats.

Le rendez-vous n’est point dans une chambre haute :
Le logis est propre et paré.
On m’a fait à l’abord traverser un passage
Où jamais le jour n’est entré ;
Mais aussi-tost aprés, la vieille du message
M’a conduit en des lieux où loge, en bonne foy,
Tout ce qu’amour a de délices :
On peut s’en rapporter à moy.
A ce discours jugez quels estoient les supplices
Qu’enduroit le Docteur. Il forme le dessein
De s’en aller le lendemain
Au lieu de l’écolier, et, sous ce personnage,
Convaincre sa moitié, luy faire un vasselage
Dont il fust à jamais parlé.
N’en déplaise au nouveau confrere,
Il n’estoit pas bien conseillé ;
Mieux valoit pour le coup se taire,
Sauf d’apporter en temps et lieu
Remede au cas, moyennant Dieu.
Quand les épouses font un récipiendaire
Au benoist estat de cocu,
S’il en peut sortir franc, c’est à luy beaucoup faire ;
Mais, quand il est déja receu,
Une façon de plus ne fait rien à l’affaire.
Le Docteur raisonna d’autre sorte, et fit tant
Qu’il ne fit rien qui vaille. Il crut qu’en prévenant
Son Parrein en cocüage,
Il feroit tour d’homme sage :
Son Parrein, cela s’entend,
Pourveu que sous ce galant
Il eust fait aprentissage ;
Chose dont, à bon droit, le Lecteur peut douter.
Quoy qu’il en soit, l’Epoux ne manque pas d’aller
Au logis de l’Avanture,
Croyant que l’allée obscure,
Son silence, et le soin de ce cacher le nez,
Sans qu’il fust reconnu, le feroient introduire
En ces lieux si fortunez ;

Mais, par malheur, la vieille avoit pour se conduire
Une lanterne sourde ; et, plus fine cent fois,
Que le plus fin Docteur en loix,
Elle reconnut l’homme, et sans estre surprise,
Elle luy dit : Attendez là ;
Je vais trouver Madame Elise.
Il la faut avertir : je n’ose sans cela
Vous mener dans sa chambre ; et puis vous devez estre
En autre habit pour l’aller voir :
C’est à dire, en un mot, qu’il n’en faut point avoir.
Madame attend au lit. A ces mots nôtre Maistre,
Poussé dans quelque bouge, y voit d’abord parestre
Tout un deshabillé, des mules, un peignoir,
Bonnet, robe de chambre, avec chemise d’homme,
Parfums sur la toilette, et des meilleurs de Rome ;
Le tout propre, arrangé, de mesme qu’on eust fait
Si l’on eust attendu le Cardinal préfet.
Le Docteur se dépoüille ; et cette gouvernante
Revient, et par la main le conduit en des lieux
Où nostre homme, privé de l’usage des yeux,
Va d’une façon chancelante.
Aprés ces détours ténebreux,
La vieille ouvre une porte, et vous pousse le sire
En un fort mal plaisant endroit,
Quoy que ce fust son propre Empire :
C’estoit en l’Ecole de droit.
En l’Ecole de droit ! Là mesme. Le pauvre homme
Honteux, surpris, confus, non sans quelque raison,
Pensa tomber en pamoison.
Le conte en courut par tout Rome.
Les écoliers alors attendoient leur regent :
Cela seul acheva sa mauvaise fortune.
Grand éclat de risée et grand chuchillement,
Universel étonnement.
Est-il fou ? qu’est-ce là ? vient-il de voir quelqu’une ?
Ce ne fut pas le tout ; sa femme se plaignit.
Procés. La parenté se joint en cause, et dit
Que du Docteur venoit tout le mauvais mesnage ;

Que cét homme estoit fou, que sa femme estoit sage.
On fit casser le mariage ;
Et puis la Dame se rendit
Belle et bonne Religieuse.
A Saint-Croissant en Vavoureuse.
Un Prélat luy donna l’habit.



IX. — LE DIABLE EN ENFER.


Qui craint d’aymer a tort, selon mon sens,
S’il ne fuit pas dés qu’il void une belle.
Je vous connois, objets doux et puissans ;
Plus ne m’iray brûler à la chandelle.
Une vertu sort de vous, ne sçais quelle,
Qui dans le cœur s’introduit par les yeux [29] :
Ce qu’elle y fait, besoin n’est de le dire ;
On meurt d’amour, on languit, on soûpire :
Pas ne tiendroit aux gens qu’on ne fist mieux.
A tels perils ne faut qu’on s’abandonne.
J’en vais donner pour preuve une personne
Dont la beauté fit trébucher Rustic.
Il en avint un fort plaisant trafic :
Plaisant fut-il, au peché prés, sans faute ;
Car pour ce poinct, je l’excepte, et je l’oste,
Et ne suis pas du goust de celle la
Qui, buvant frais (ce fut, je pense, à Rome),
Disoit : Que n’est-ce un peché que cela !

Je la condamne, et veux prouver en somme
Qu’il fait bon craindre, encor que l’on soit saint.
Rien n’est plus vray : si Rustic avoit craint,
Il n’auroit pas retenu cette fille,
Qui, jeune et simple, et pourtant trés-gentille,
Jusques au vif vous l’eut bien-tost atteint.
Alibech fut son nom, si j’ay memoire ;
Fille un peu neuve, à ce que dit l’histoire.
Lisant un jour comme quoy certains saints,
Pour mieux vaquer à leurs pieux desseins,
Se sequestroient, vivoient comme des Anges,
Qui çà, qui là, portans toûjours leurs pas
En lieux cachez, choses qui, bien qu’étranges,
Pour Alibech avoient quelques appas :
Mon Dieu ! dit-elle, il me prend une envie
D’aller mener une semblable vie.
Alibech donc s’en va sans dire adieu ;
Mere, ny sœur, nourrice, ny compagne
N’est avertie. Alibech en campagne
Marche toûjours, n’arreste en pas un lieu.
Tant court en fin qu’elle entre en un bois sombre ;
Et dans ce bois elle trouve un vieillard,
Homme possible autrefois plus gaillard,
Mais n’estant lors qu’un squelette et qu’une ombre.
Pere, dit-elle, un mouvement m’a pris,
C’est d’estre sainte, et meriter pour prix
Qu’on me révere, et qu’on chomme ma feste.
O quel plaisir j’aurois, si tous les ans,
La palme en main, les rayons sur la teste,
Je recevois des fleurs et des presens !
Vôtre métier est-il si difficile ?
Je sçais dé-ja jeûner plus d’à demi.
Abandonnez ce penser inutile,
Dit le vieillard ; je vous parle en ami.
La sainteté n’est chose si commune
Que le jeûner suffise pour l’avoir.
Dieu gard de mal fille et femme qui jeûne
Sans pour cela guere mieux en valoir !

Il faut encor pratiquer d’autres choses,
D’autres vertus, qui me sont lettres closes,
Et qu’un Hermite habitant de ces bois
Vous apprendra mieux que moy mille fois.
Allez-le voir, ne tardez davantage :
Je ne retiens tels oiseaux dans ma cage.
Disant ces mots, le vieillard la quita,
Ferma sa porte, et se barricada.
Trés sage fut d’agir ainsi, sans doute,
Ne se fiant à vieillesse, ny goute,
Jeûne, ny haire, enfin à rien qui soit.
Non loin de là nôtre sainte appercoit
Celuy de qui ce bon vieillard parloit,
Homme ayant l’ame en Dieu toute occupée,
Et se faisant tout blanc de son épée.
C’étoit Rustic, jeune saint trés fervent :
Ces jeunes là s’y trompent bien souvent.
En peu de mots, l’appetit d’estre sainte
Luy fut d’abord par la belle expliqué ;
Appetit tel qu’Alibech avoit crainte
Que quelque jour son fruit n’en fust marqué.
Rustic sourit d’une telle innocence :
Je n’ay, dit-il, que peu de connoissance
En ce mestier ; mais ce peu là que j’ay
Bien volontiers vous sera partagé ;
Nous vous rendrons la chose familiere.
Maître Rustic eust dû donner congé
Tout dés l’abord à semblable écoliere.
Il ne le fit ; en voici les effets.
Comme il vouloit estre des plus parfaits,
Il dit en soy : Rustic, que sçais-tu faire ?
Veiller, prier, jeûner, porter la haire.
Qu’est-ce cela ? moins que rien, tous le font.
Mais d’estre seul auprés de quelque belle
Sans la toucher, il n’est victoire telle ;
Triomphes grands chez les Anges en sont :
Meritons les ; retenons cette fille :

Si je résiste à chose si gentille,
J’atteinds le comble, et me tire du pair.
Il la retint, et fut si téméraire,
Qu’outre Satan il défia la chair,
Deux ennemis toûjours prests à mal faire.
Or sont nos saints logés sous méme toict.
Rustic apreste, en un petit endroit,
Un petit lit de jonc pour la Novice ;
Car, de coucher sur la dure d’abord,
Quelle apparence ? elle n’estoit encor
Accoûtumée à si rude exercice.
Quant au souper, elle eut pour tout service
Un peu de fruit, du pain non pas trop beau.
Faites estat que la magnificence
De ce repas ne consista qu’en l’eau,
Claire, d’argent, belle par excellence.
Rustic jeûna ; la fille eut appetit.
Couchez à part, Alibech s’endormit ;
L’hermite non. Une certaine beste,
Diable nommée, un vray serpent maudit,
N’eut point de paix qu’il ne fût de la féte.
On l’y reçoit. Rustic roule en sa teste,
Tantost les traits de la jeune beauté,
Tantost sa grace et sa naïveté,
Et ses façons, et sa maniere douce,
L’âge, la taille, et surtout l’enbonpoint,
Et certain sein ne se reposant point,
Allant, venant ; sein qui pousse et repousse
Certain corset en dépit d’Alibech
Qui tasche en vain de luy clorre le bec :
Car toûjours parle ; il va, vient, et respire :
C’est son patois ; Dieu sçait ce qu’il veut dire.
Le pauvre Hermite, émeu de passion,
Fit de ce poinct sa méditation.
Adieu la haire, adieu la discipline ;
Et puis voila de ma devotion !
Voila mes saints ! celuy-cy s’achemine

Vers Alibech, et l’éveille en sursaut :
Ce n’est bien fait que de dormir si tost,
Dit le frater ; il faut au préallable
Qu’on fasse une œuvre à Dieu fort agreable,
Emprisonnant en enfer le malin ;
Créé ne fut pour aucune autre fin :
Procédons-y. Tout à l’heure il se glisse
Dedans le lit. Alibech sans malice,
N’entendoit rien à ce mystere là ;
Et, ne sçachant ny cecy ny cela,
Moitié forcée, et moitié consentante,
Moitié voulant combatre ce désir,
Moitié n’osant, moitié peine et plaisir,
Elle creut faire acte de repentante ;
Bien humblement rendit grace au frater ;
Sceut ce que c’est que le diable en enfer.
Desormais faut qu’Alibech se contante
D’estre martire, en cas que sainte soit :
Frere Rustic peu de vierges faisoit.
Cette leçon ne fut la plus aisée,
Dont Alibech, non encor déniaisée,
Dit : Il faut bien que le Diable en effet
Soit une chose étrange et bien mauvaise :
Il brise tout ; voyez le mal qu’il fait
A sa prison : non pas qu’il m’en déplaise ;
Mais il merite, en bonne verité,
D’y retourner. Soit fait, ce dit le frere.
Tant s’appliqua Rustic à ce mystere,
Tant prit de soin, tant eut de charité,
Qu’enfin l’Enfer s’accoustumant au Diable
Eust eu toûjours sa presence agreable,
Si l’autre eust pu toûjours en faire essay.
Surquoy la belle : On dit encor bien vray,
Qu’il n’est prison si douce, que son hôte
En peu de temps ne s’y lasse sans faute.
Bien tost nos gens ont noise sur ce poinct.
En vain l’Enfer son prisonnier rappelle ;

Le Diable est sourd, le Diable n’entend point.
L’enfer s’ennuye, autant en fait la belle ;
Ce grand desir d’estre sainte s’en va.
Rustic voudroit estre depestré d’elle ;
Elle pourveoit d’elle mesme à cela.
Furtivement elle quite le sire,
Par le plus court s’en retourne chez soy.
Je suis en soin de ce qu’elle put dire
A ses parens ; c’est ce qu’en bonne foy
Jusqu’à present je n’ay bien sceu comprendre.
Apparemment elle leur fit entendre
Que son cœur, meu d’un appetit d’enfant,
L’avoit portée à tascher d’estre sainte :
Ou l’on la crut, ou l’on en fit semblant.
Sa parenté prit pour argent contant
Un tel motif : non que de quelque atteinte
A son enfer on n’eust quelque soupçon :
Mais cette chartre est faite de façon
Qu’on n’y void goute, et maint geolier s’y trompe.
Alibech fut festinée en grand pompe.
L’histoire dit que par simplicité
Elle conta la chose à ses compagnes.
Besoin n’estoit que vôtre sainteté,
Ce luy dit-on, traversast ces campagnes ;
On vous auroit, sans bouger du logis,
Mesme leçon, mesme secret appris.
Je vous aurois, dit l’une, offert mon frere :
Vous auriez eu, dit l’autre, mon cousin ;
Et Nèherbal, nôtre prochain voisin,
N’est pas non plus Novice en ce mystere.
Il vous recherche ; acceptez ce parti,
Devant qu’on soit d’un tel cas averti.
Elle le fit. Néherbal n’estoit homme
A cela prés. On donna telle somme,
Qu’avec les traits de la jeune Alibech
Il prit pour bon un enfer trés-suspect,
Usant des biens que l’Hymen nous envoye.

A tous Epoux Dieu doit pareille joye !
Ne plus ne moins qu’employoit au desert
Rustic son diable, Alibech son enfer [30].



X. — LA JUMENT DU COMPERE PIERRE.


Messire Jean (c’estoit certain Curé
Qui preschoit peu, sinon sur la Vendange)
Sur ce sujet, sans estre préparé,
Il triomphoit ; vous eussiez dit un Ange.
Encore un poinct estoit touché de luy,
Non si souvent qu’eust voulu le Messire ;
Et ce poinct là les enfans d’aujourd’huy
Sçavent que c’est, besoin n’a de le dire.
Messire Jean, tel que je le descris,
Faisoit si bien que femmes et maris
Le recherchoient, estimoient sa science ;
Au demeurant, il n’estoit conscience
Un peu jolie, et bonne à diriger,
Qu’il ne voulust luy mesme interroger,
Ne s’en fiant aux soins de son Vicaire.
Messire Jean auroit voulu tout faire,
S’entremettoit en zelé directeur,
Alloit par tout, disant qu’un bon Pasteur
Ne peut trop bien ses oüailles connoistre,
Dont par luy mesme instruit en vouloit estre.
Parmi les gens de luy les mieux venus,
Il frequentoit chez le compere Pierre,
Bon villageois, à qui pour toute terre,
Pour tout domaine, et pour tous revenus,
Dieu ne donna que ses deux bras tout nus,

Et son louchet, dont, pour toute ustensille,
Pierre faisoit subsister sa famille.
Il avoit femme et belle et jeune encor,
Ferme sur tout ; le hasle avoit fait tort
A son visage et non à sa personne.
Nous autres gens peut-estre aurions voulu
Du délicat ; ce rustiq ne m’eust plu :
Pour des Curez la paste en estoit bonne,
Et convenoit à semblables amours.
Messire Jean la regardoit toûjours
Du coin de l’œil, toûjours tournoit la teste
De son costé, comme un chien qui fait feste
Aux os qu’il void n’estre par trop chétifs ;
Que s’il en void un de belle apparence,
Non décharné, plein encor de substance,
Il tient dessus ses regards attentifs :
Il s’inquiete, il trepigne, il remüe
Oreille et queüe ; il a toujours la veüe
Dessus cet os, et le ronge des yeux
Vingt fois devant que son palais s’en sente.
Messire Jean tout ainsi se tourmente
A cet objet pour luy delicieux.
La Villageoise estoit fort innocente,
Et n’entendoit aux façons du Pasteur
Mystere aucun ; ny son regard flateur
Ny ses presens ne touchoient Magdeleine :
Bouquets de thin et pots de Marjolaine
Tomboient à terre : avoir cent menus soins,
C’estoit parler bas-breton tout au moins.
Il s’avisa d’un plaisant stratagême.
Pierre estoit lourd, sans esprit : je crois bien
Qu’il ne se fust précipité luy mesme,
Mais par delà de luy demander rien
C’estoit abus et trés grande sottise.
L’autre luy dit : Compere mon ami,
Te voila pauvre, et n’ayant à demi
Ce qu’il te faut ; si je t’apprends la guise
Et le moyen d’estre un jour plus contant

Qu’un petit Roy, sans te tourmenter tant,
Que me veux tu donner pour mes estreines ?
Pierre répond : Parbleu ! messire Jean,
Je suis à vous ; disposez de mes peines,
Car vous sçavez que c’est tout mon vaillant.
Nôtre cochon ne nous faudra pourtant ;
Il a mangé plus de son, par mon ame !
Qu’il n’en tiendroit trois fois dans ce tonneau,
Et d’abondant, la vache à nôtre femme
Nous a promis qu’elle feroit un veau :
Prenez le tout. Je ne veux nul salaire,
Dit le Pasteur ; obliger mon compere
Ce m’est assez. Je te diray comment :
Mon dessein est de rendre Magdeleine
Jument le jour, par art d’enchantement,
Luy redonnant sur le soir forme humaine.
Trés-grand profit pourra certainement
T’en revenir ; car mon Asne est si lent,
Que du marché, l’heure est presque passée
Quand il arrive ; ainsi tu ne vends pas
Comme tu veux, tes herbes, ta denrée,
Tes choux, tes aulx, enfin tout ton tracas.
Ta femme, estant jument forte et menbrüe,
Ira plus viste ; et si tost que chez toy :
Elle sera du marché [31] revenuë,
Sans pain ny soupe, un peu d’herbe menuë
Luy suffira. Pierre dit : Sur ma foy !
Messire Jean, vous estes un sage homme.
Voyez que c’est d’avoir étudié !
Vend-on cela ? Si j’avois grosse somme,
Je vous l’aurois parbleu bien tost payé.
Jean poursuivit : Or çà, je t’aprendray

Les mots, la guise, et toute la maniere
Par où jument, bien faite et pouliniere,
Auras de jour, belle femme de nuit.
Corps, teste, jambe, et tout ce qui s’ensuit
Luy reviendra ; tu n’as qu’à me veoir faire.
Tay-toy sur tout ; car un mot seulement
Nous gasteroit tout nôtre enchantement ;
Nous ne pourrions revenir au mystere,
De nostre vie : encore un coup, motus,
Bouche cousüe ; ouvre les yeux sans plus :
Toy mesme aprés pratiqueras la chose.
Pierre promet de se taire, et Jean dit :
Sus, Magdeleine ; il se faut, et pour cause,
Despouiller nüe et quiter cet habit.
Dégrafez-moy cet atour des Dimanches.
Fort bien. Ostez ce corset et ces manches :
Encore mieux. Défaites ce jupon :
Trés-bien cela. Quant vint à la chemise,
La pauvre Epouse eut en quelque façon
De la pudeur. Estre nue ainsi mise
Aux yeux des gens ! Magdeleine aymoit mieux
Demeurer femme, et juroit ses grands Dieux
De ne souffrir une telle vergogne.
Pierre luy dit : Voila grande besogne !
Et bien, tous deux nous sçaurons comme quoy
Vous estes faite ; est-ce, par vostre foy,
Dequoy, tant craindre ? Et là, là, Magdeleine,
Vous n’avez pas toûjours eu tant de peine
A tout oster. Comment donc faites-vous
Quand vous cherchez vos puces ? dites-nous.
Messire Jean est-ce quelqu’un d’étrange ?
Que craignez-vous ? Hé quoy ? qu’il ne vous mange ?
Ça depeschons : c’est par trop marchandé
Depuis le temps, Monsieur nostre Curé
Auroit des-ja parfait son entreprise.
Disant ces mots, il oste la chemise,
Regarde faire, et ses lunettes prend.
Messire Jean par le nombril commence,

Pose dessus une main en disant :
Que cecy soit beau poitrail de Jument.
Puis cette main dans le pays s’avance.
L’autre s’en va transformer ces deux monts
Qu’en nos climats les gens nomment tetons ;
Car, quant à ceux qui sur l’autre hemisphere
Sont étendus, plus vastes en leur tour,
Par reverence on ne les nomme guere.
Messire Jean leur fait aussi sa cour,
Disant toôjours, pour la ceremonie,
Que cecy soit telle ou telle partie,
Ou belle croupe, ou beaux flancs, tout enfin.
Tant de façons mettoient Pierre en chagrin ;
Et, ne voyant nul progrés à la chose,
Il prioit Dieu pour la Métamorphose.
C’estoit en vain ; car de l’enchantement
Toute la force et l’accomplissement
Gisoit à mettre une queuë à la beste.
Tel ornement est chose fort honneste :
Jean, ne voulant un tel poinct oublier,
L’attache donc. Lors Pierre de crier
Si haut qu’on l’eust entendu d’une lieuë :
Messire Jean, je n’y veux point de queuë !
Vous l’attachez trop bas, Messire Jean !
Pierre à crier ne fut si diligent,
Que bonne part de la ceremonie
Ne fust des-ja par le Prestre accomplie.
A bonne fin le reste auroit esté,
Si, non contant d’avoir des-ja parlé,
Pierre encor n’eust tiré par la Soutane
Le Curé Jean, qui luy dit : Foin de toy !
T’avois-je pas recommandé, gros asne,
De ne rien dire, et de demeurer coy ?
Tout est gasté ; ne t’en pren qu’à toy-mesme.
Pendant ces mots, l’Epoux gronde à part soy.
Magdeleine est en un courroux extreme,
Querelle Pierre, et luy dit : Malheureux !
Tu ne seras qu’un miserable gueux

Toute ta vie ! Et puis vien-t’en me braire,
Vien me conter ta faim et ta douleur !
Voyez un peu, Monsieur nostre Pasteur
Veut de sa grace à ce traisne-malheur
Monstrer dequoy finir nostre misere :
Merite-t-il le bien qu’on luy veut faire ?
Messire Jean, laissons là cet oyson :
Tous les matins, tandis que ce veau lie
Ses choux, ses aulx, ses herbes, son oignon,
Sans l’avertir venez à la maison ;
Vous me rendrez une Jument polie.
Pierre reprit : Plus de Jument, mamie ;
Je suis contant de n’avoir qu’un grison.



XI. — PASTÉ D’ANGUILLE.


Mesme beauté, tant soit exquise,
Rassasie et soûle à la fin.
Il me faut d’un et d’autre pain :
Diversité, c’est ma devise.
Cette maîtresse un tantet bize
Rit à mes yeux ; pourquoy cela ?
C’est qu’elle est neuve ; et celle-la
Qui depuis longtemps m’est acquise,
Blanche qu’elle est, en nulle guise
Ne me cause d’émotion.
Son cœur dit ouy ; le mien dit non.
D’où vient ? en voicy la raison :
Diversité, c’est ma devise.
Je l’ay ja dit d’autre façon [32] ;
Car il est bon que l’on desguise ;

Suivant la Loy de ce dicton,
Diversité, c’est ma devise.
Ce fut celle aussi d’un mary
De qui la femme estoit fort belle.
Il se trouva bien tost guery
De l’amour qu’il avoit pour elle :
L’Hymen et la possession
Eteignirent sa passion.
Un sien Valet avoit pour femme
Un petit bec assez mignon :
Le maistre, estant bon compagnon,
Eut bien tost empaumé la Dame.
Cela ne plûst pas au Valet,
Qui, les ayant pris sur le fait,
Vendiqua son bien de couchete,
A sa moitié chanta goguette,
L’appella tout net et tout franc….
Bien sot de faire un bruit si grand
Pour une chose si commune ;
Dieu nous gard de plus grand fortune !
Il fit à son Maistre un sermon.
Monsieur, dit-il, chacun la sienne,
Ce n’est pas trop ; Dieu et raison
Vous recommandent cette Antienne.
Direz-vous : Je suis sans Chrestienne ?
Vous en avez à la maison
Une qui vaut cent fois la mienne.
Ne prenez donc plus tant de peine :
C’est pour ma femme trop d’honneur ;
Il ne lui faut si gros Monsieur.
Tenons-nous chacun à la nostre ;
N’allez point à l’eau chez un autre,
Ayant plein puits de ces douceur :
Je m’en raporte aux connoisseurs.
Si Dieu m’avoit fait tant de grace
Qu’ainsi que vous je disposasse
De Madame, je m’y tiendrois,
Et d’une Reine ne voudrois.

Mais puis qu’on ne sçauroit défaire
Ce qui s’est fait, je voudrois bien
(Ceci soit dit sans vous deplaire),
Que, contant de vostre ordinaire,
Vous ne goûtassiez plus du mien.
Le Patron ne voulut luy dire
Ni oüy ny non sur ce discours,
Et commanda que tous les jours
On mist aux repas, prés du sire,
Un pasté d’Anguille : ce mets
Lui chatoüilloit fort le palais.
Avec un appetit extreme
Une et deux fois il en mangea :
Mais, quand ce vint à la troisiesme,
La seule odeur le dégoûta.
Il voulut sur une autre viande
Mettre la main ; on l’empêcha.
Monsieur, dit-on, nous le commande :
Tenez-vous en à ce mets là :
Vous l’aimez, qu’avez-vous à dire ?
M’en voilà soû reprit le Sire.
Et quoy ! toûjours pastez au bec !
Pas une Anguille de rostie !
Pastez tous les jours de ma vie !
J’aymerois mieux du pain tout sec :
Laissez-moy prendre un peu du vôtre,
Pain de par Dieu, ou de par l’autre ;
Au Diable ces pastez maudits !
Ils me suivront en Paradis,
Et par delà, Dieu me pardonne !
Le Maistre accourt soudain au bruit ;
Et, prenant sa part du deduit :
Mon Amy, dit-il, je m’étonne
Que d’un mets si plein de bonté
Vous soyez si tôt dégoûté.
Ne vous ay-je pas ouy dire
Que c’estoit vôtre grand ragoût ?
Il faut qu’en peu de temps, beau Sire,

Vous ayez bien changé de goût.
Qu’ay-je fait qui fust plus étrange ?
Vous me blâmez lors que je change
Un mets que vous croyez friand,
Et vous en faites tout autant !
Mon doux Amy, je vous aprend
Que ce n’est pas une sottise,
En fait de certains apetits,
De changer son pain blanc en bis :
Diversité, c’est ma Devise.
Quand le Maistre eut ainsi parlé,
Le Valet fut tout consolé.
Non que ce dernier n’eust à dire
Quelque chose encor là dessus :
Car, aprés tout, doit-il suffire
D’alléguer son plaisir sans plus ?
J’ayme le change. A la bonne heure !
On vous l’accorde ; mais gagnez,
S’il se peut, les interessez ;
Cette voye est bien la meilleure :
Suivez-la donc. A dire vray,
Je crois que l’Amateur du change
De ce Conseil tenta l’essay.
On dit qu’il parloit comme un Ange,
De mots dorez usant toûjours.
Mots dorez font tout en Amours,
C’est une maxime constante.
Chacun sçait quelle est mon entente :
J’ai rebattu cent et cent fois
Cecy dans cent et cent endroits [33] :

Mais la chose est si necessaire
Que je ne puis jamais m’en taire,
Et rediray jusques au bout :
Mots dorez en Amours font tout.
Ils persuadent la Donzelle,
Son petit chien, sa Demoiselle,
Son Epoux quelque fois aussi.
C’est le seul qu’il falloit icy
Persuader : il n’avoit l’ame
Sourde à cette eloquence ; et, Dame !
Les Orateurs du temps jadis
N’en ont de telle en leurs écrits.
Nôtre jaloux devint commode :
Même on dit qu’il suivit la mode
De son Maistre, et toûjours depuis
Changea d’objets en ses deduits.
Il n’estoit bruit que d’avantures

Du Chrétien et de Creatures.
Les plus nouvelles sans manquer
Estoient pour luy les plus gentilles :
Par où le drôle en pût croquer
Il en croqua ; femmes et filles,
Nimphes, Grisettes, ce qu’il put.
Toutes estoient de bonne prise ;
Et sur ce poinct, tant qu’il vescut,
Diversité fut sa Devise.



XII. — LES LUNETTES.


J’avois juré de laisser là les Nones :
Car, que toûjours on voye en mes écrits
Mesme sujet et semblables personnes,
Cela pourroit fatiguer les esprits.
Ma muse met Guimpe sur le tapis ;
Et puis quoy ? Guimpe, et puis Guimpe sans cesse ;
Bref, toûjours Guimpe, et Guimpe sous la presse.
C’est un peu trop. Je veux que les Nonains
Fassent les tours en amour les plus fins ;
Si ne faut-il pour cela qu’on épuise
Tout le sujet. Le moyen ? c’est un fait
Par trop fréquent ; je n’aurois jamais fait :
Il n’est Greffier dont la plume y suffise.
Si j’y tâchois, on pourroit soupçonner
Que quelque cas m’y feroit retourner,
Tant sur ce poinct mes Vers font de rechutes ;
Toûjours souvient à Robin de ses flûtes.
Or apportons à cela quelque fin ;
Je le prétends, cette tâche icy faite.
Jadis s’estoit introduit un blondin
Chez des Nonains, à titre de fillette.
Il n’avoit pas quinze ans que tout ne fust ;

Dont le galant passa pour sœur Colette,
Auparavant que la barbe luy crust.
Cet entre temps ne fust sans fruit : le Sire
L’employa bien : Agnés en profita.
Las ! quel profit ! j’eusse mieux fait de dire
Qu’à sœur Agnés malheur en arrira.
Il luy falut élargir sa ceinture,
Puis mettre au jout petite creature
Qui ressembloit comme deux goutes d’eau,
Ce dit l’histoire, à la sœur Jouvenceau.
Voila scandale et bruit dans l’Abbaye ;
D’où cet enfant est-il plu ? comme a-t-on,
Disoient les sœurs en riant, je vous prie,
Trouvé ceans ce petit champignon ?
Si ne s’est-il aprés tout fait luy mesme.
La Prieure est en un courroux extreme :
Avoir ainsi soüillé cette maison !
Bien tost on mit l’accouchée en prison ;
Puis il falut faire enqueste du pere.
Comment est-il entré, comment sorti ?
Les murs sont hauts, antique la touriere,
Double la grille, et le tour trés petit.
Seroit-ce point quelque garçon en fille ?
Dit la Prieure, et parmi nos brebis
N’aurions-nous point, sous de trompeurs habits,
Un jeune loup ? Sus, qu’on se des-habille ;
Je veux sçavoir la verité du cas.
Qui fut bien pris ? ce fut la feinte oüaille :
Plus son esprit à songer se travaille,
Moins il espere échaper d’un tel pas.
Necessité, mere de stratagême,
Luy fit…. eh bien ? luy fit en ce moment
Lier…. eh quoy ? Foin ! je suis court moy mesme :
Où prendre un mot qui dise honnestement
Ce que lia le pere de l’enfant ?
Comment trouver un détour suffisant
Pour cet endroit ? Vous avez oüi dire
Qu’au temps jadis le genre humain avoit

Fenestre au corps, de sorte qu’on pouvoit
Dans le dedans tout à son aise lire :
Chose commode aux Medecins d’alors,
Mais si d’avoir une fenestre au corps
Estoit utile, une au cœur au contraire
Ne l’estoit pas, dans les femmes sur tout :
Car le moyen qu’on pust venir à bout
De rien cacher ? Nostre commune mere,
Dame Nature, y pourveut sagement
Par deux lacets de pareille mesure.
L’homme et la femme eurent également
Dequoy fermer une telle ouverture.
La femme fut lacée un peu trop dru :
Ce fut sa faute ; elle mesme en fut cause,
N’estant jamais à son gré trop bien close.
L’homme au rebours ; et le bout du tissu
Rendit en luy la nature perplexe.
Bref, le lacet à l’un et l’autre sexe
Ne put quadrer, et se trouva, dit-on,
Aux femmes court, aux hommes un peu long.
Il est facile à présent qu’on devine
Ce que lia nostre jeune imprudent ;
C’est ce surplus, ce reste de machine,
Bout de lacet aux hommes excedant.
D’un brin de fil il l’attacha de sorte
Que tout sembloit aussi plat qu’aux Nonains :
Mais, fil ou soye, il n’est bride assez forte
Pour contenir ce que bien tost je crains
Qui ne s’échape. Amenez-moy des saints ;
Amenez-moy, si vous voulez, des Anges ;
Je les tiendray creatures estranges,
Si vingt Nonains, telles qu’on les vid lors,
Ne font trouver à leur esprit un corps.
J’entends Nonains ayant tous les tresors
De ces trois sœurs dont la fille de l’onde
Se fait servir ; chiches et fiers appas
Que le soleil ne void qu’au nouveau monde,
Car celuy-cy ne les luy monstre pas.

La Prieure a sur son nez des lunettes,
Pour ne juger du cas legerement.
Tout à l’entour sont debout vingt Nonettes,
En un habit que vray-semblablement
N’avoient pas fait les tailleurs du Couvent.
Figurez-vous la question qu’au Sire
On donna lors : besoin n’est de le dire.
Touffes de lis, proportion du corps,
Secrets appas, enbonpoinct, et peau fine,
Fermes tetons, et semblables ressorts,
Eurent bien tost fait joüer la machine :
Elle eschapa, rompit le fil d’un coup,
Comme un coursier qui romproit son licou,
Et sauta droit au nez de la Prieure,
Faisant voler lunettes tout à l’heure
Jusqu’au plancher. Il s’en falut bien peu
Que l’on ne vist tomber la lunetiere.
Elle ne prit cet accident en jeu.
L’on tint Chapitre, et sur cette matiere
Fut raisonné long-temps dans le logis.
Le jeune loup fut aux vieilles brebis
Livré d’abord ; Elle vous l’empoignerent,
A certain arbre en leur cour l’attacherent,
Ayant le nez devers l’arbre tourné,
Le dos à l’air avec toute la suite,
Et cependant que la troupe maudite
Songe comment il sera guerdonné,
Que l’une va prendre dans les Cuisines
Tous les balays, et que l’autre s’en court
A l’Arsenal où sont les disciplines ;
Qu’une troisiesme enferme à double tour
Les Sœurs qui sont jeunes et pitoyables ;
Bref, que le sort, ami du marjeolet,
Ecarte ainsi toutes les détestables ;
Vient un Meusnier monté sur son mulet,
Garçon quarré, garçon couru des filles,
Bon Compagnon, et beau joüeur de quilles.
Oh ! oh ! dit-il, qu’est-ce là que je voy ?

Le plaisant saint ! Jeune homme, je te prie,
Qui t’a mis là ? sont-ce ces sœurs, dis-moy :
Avec quelqu’une as-tu fait la folie ?
Te plaisoit-elle ? estoit-elle jolie ?
Car, à te voir, tu me portes, ma foy
(Plus je regarde et mire ta personne),
Tout le minois d’un vray croqueur de None.
L’autre répond : Helas ! c’est le rebours ;
Ces Nones m’ont en vain prié d’amours :
Voila mon mal. Dieu me doint patience !
Car de commettre une si grande offence,
J’en fais scrupule, et fust-ce pour le Roy,
Me donnast-on aussi gros d’or que moy.
Le Meusnier rit, et sans autre mystere
Vous le délie, et luy dit : Idiot,
Scrupule, toy qui n’es qu’un pauvre haire !
C’est bien à nous qu’il appartient d’en faire !
Nostre Curé ne seroit pas si sot.
Viste fuy-t’en, m’ayant mis en ta place ;
Car aussi bien tu n’es pas, comme moy,
Franc du collier, et bon pour cet employ :
Je n’y veux point de quartier ny de grace.
Viennent ces sœurs ; toutes, je te répon,
Verront beau jeu, si la corde ne rompt.
L’autre deux fois ne se le fait redire ;
Il vous l’attache, et puis luy dit adieu.
Large d’épaule, on auroit veu le Sire
Attendre nud les Nonains en ce lieu.
L’escadron vient, porte en guise de Cierges
Gaules et foüets : procession de verges
Qui fit la ronde à l’entour du Meusnier,
Sans luy donner le temps de se montrer,
Sans l’avertir. Tout beau ! dit-il, mes Dames,
Vous vous trompez ; considerez-moy bien :
Je ne suys pas cet ennemi des femmes,
Ce scrupuleux qui ne vaut rien à rien.
Emploiez-moy : vous verrez des merveilles :
Si je dis faux, coupez-moy les oreilles.

D’un certain jeu je viendray bien à bout :
Mais quant au foüet je n’y vaux rien du tout.
Qu’entend ce Rustre, et que nous veut-il dire ?
S’écria lors une de nos sans-dents :
Quoy ! tu n’es pas nostre faiseur d’enfans ?
Tant pis pour toy, tu payras pour le sire ;
Nous n’avons pas telles armes en main
Pour demeurer en un si beau chemin.
Tien, tien, voila l’ébat que l’on desire.
A ce discours, foüets de rentrer en jeu,
Verges d’aller, et non pas pour un peu ;
Meusnier de dire en langue intelligible,
Crainte de n’estre assez bien entendu :
Mes Dames, je… feray tout mon possible
Pour m’acquiter de ce qui vous est dû.
Plus il leur tient des discours de la sorte,
Plus la fureur de l’antique cohorte
Se fait sentir. Long-temps il s’en souvint.
Pendant qu’on donne au Maistre l’anguillade,
Le mulet fait sur l’herbette gambade.
Ce qu’à la fin l’un et l’autre devint,
Je ne le sçais, ni ne m’en mets en peine :
Suffit d’avoir sauvé le jouvenceau.
Pendant un temps les lecteurs, pour douzaine
De ces Nonains au corps gent et si beau,
N’auroient voulu, je gage, être en sa peau.



XIII. — LE CUVIER.


Soiez Amant, vous serez inventif ;
Tour ny détour, ruse ny stratageme
Ne vous faudront : le plus jeune aprentif
Est vieux routier dés le moment qu’il aime :
On ne vit onc que cette passion

Demeurast court faute d’invention ;
Amour fait tant qu’enfin il a son conte.
Certain Cuvier, dont on fait certain conte,
En fera foy. Voicy ce que j’en sçais,
Et qu’un quidam me dit ces jours passés.
Dedans un bourg ou ville de Province
(N’importe pas du titre ny du nom),
Un Tonnelier et sa femme Nanon
Entretenoient un mesnage assez mince.
De l’aller voir amour n’eut à mépris,
Y conduisant un de ses bons amis,
C’est cocüage ; il fut de la partie :
Dieux familiers et sans ceremonie,
Se trouvans bien dans toute hostellerie :
Tout est pour eux bon giste et bon logis,
Sans regarder si c’est louvre ou cabane.
Un drosle donc caressoit Madame Anne :
Ils en estoient sur un poinct, sur un poinct…
C’est dire assez de ne le dire point ;
Lors que l’Espoux revient tout hors d’haleine
Du Cabaret ; justement, justement…
C’est dire encor ceci bien clairement.
On le maudit ; nos gens sont fort en peine.
Tout ce qu’on put fut de cacher l’Amant :
On vous le serre en haste et promptement
Sous un cuvier, dans une cour prochaine.
Tout en entrant l’Espoux dit : J’ay vendu
Nostre Cuvier. Combien ? dit Madame Anne.
Quinze beaux francs. Va, tu n’es qu’un gros asne,
Repartit-elle, et je t’ay d’un escu
Fait aujourd’huy profit par mon adresse,
L’ayant vendu six écus avant toy.
Le Marchand voit s’il est de bon alloy,
Et par dedans le taste piece à piece,
Examinant si tout est comme il faut,
Si quelque endroit n’a point quelque defaut.
Que ferois-tu, malheureux, sans ta femme ?
Monsieur s’en va chopiner, cependant

Qu’on se tourmente icy le corps et l’ame :
Il faut agir sans cesse en l’attendant.
Je n’ay gousté jusqu’icy nulle joye :
J’en gousteray desormais, atten t’y.
Voyez un peu : le galand a bon foye ;
Je suis d’avis qu’on laisse à tel mary
Telle moitié ! Doucement, nostre Espouse,
Dit le bonhomme. Or sus, Monsieur, sortés :
Çà, que je racle un peu de tous costés
Vostre Cuvier, et puis que je l’arrouse ;
Par ce moyen vous verrez s’il tient eau :
Je vous réponds qu’il n’est moins bon que beau.
Le galant sort ; l’époux entre en sa place,
Racle par tout, la chandelle à la main,
Deçà, delà, sans qu’il se doute brin
De ce qu’amour en dehors vous luy brasse :
Rien n’en put voir ; et pendant qu’il repasse,
Sur chaque endroit, affublé du cuveau,
Les Dieux susdits luy viennent de nouveau
Rendre visite, imposant un ouvrage
A nos Amans bien different du sien.
Il regrata, grata, frota si bien,
Que nôtre couple, ayant repris courage,
Reprit aussi le fil de l’entretien
Qu’avoit troublé le galant personnage.
Dire comment le tout se put passer,
Amy Lecteur, tu dois m’en dispenser :
Suffit que j’ay tresbien prouvé ma these.
Ce tour fripon du couple augmentoit l’aise ;
Nul d’eux n’estoit à tels jeux aprentif.
Soyez Amant, vous serez inventif.




XIV. — LA CHOSE IMPOSSIBLE.



Un demon, plus noir que malin,
Fit un charme si souverain
Pour l’Amant de certaine belle,
Qu’à la fin celuy-cy posseda sa cruelle.
Le pact de nostre Amant et de l’esprit folet,
Ce fut que le premier joüiroit à souhait
De sa charmante inexorable.
Je te la rends dans peu, dit Satan, favorable :
Mais par tel si, qu’au lieu qu’on obeit au Diable
Quand il a fait ce plaisir là,
A tes commandemens le Diable obeira
Sur l’heure mesme, et puis, sur la mesme heure,
Ton serviteur Lutin, sans plus Iongue demeure,
Ira te demander autre commandement
Que tu luy feras promptement ;
Toûjours ainsi, sans nul retardement :
Sinon ny ton corps ny ton ame
N’appartiendront plus à ta Dame ;
Ils seront à Satan, et Satan en fera
Tout ce que bon lui semblera.
Le Galand s’accorde à cela.
Commander estoit-ce un mystere ?
Obeïr est bien autre affaire.
Sur ce penser là nostre Amant
S’en va trouver sa belle, en a contentement ;
Gouste des voluptez qui n’ont point de pareilles ;
Se trouve trés heureux, hormis qu’incessamment
Le Diable estoit à ses oreilles.
Alors l’Amant lui commandoit
Tout se qui lui venoit en teste ;
De bâtir des Palais, d’exciter la tempeste :
En moins d’un tour de main cela s’accomplissoit.

Mainte pistolle se glissoit
Dans l’escarcelle de nostre homme.
Il envoioit le Diable à Rome ;
Le Diable revenoit tout chargé de pardons.
Aucuns voyages n’estoient longs,
Aucune chose malaisée.
L’Amant, à force de réver
Sur les ordres nouveaux qu’il lui faloit trouver,
Vid bien-tost sa cervelle usée.
Il s’en plaignit à sa divinité,
Lui dit de bout en bout toute la verité.
Quoy ! ce n’est que cela ? lui repartit la Dame :
Je vous auray bien-tost tiré
Une telle épine de l’ame.
Quand le Diabte viendra, vous lui presenterez
Ce que je tiens, et lui direz :
Défrize-moi cecy, fais tant par tes journées
Qu’il devienne tout plat. Lors elle lui donna
Je ne sçais quoy qu’elle tira
Du verger de Cypris, labirinte des fées,
Ce qu’un Duc autrefois jugea si precieux,
Qu’il voulut l’honorer d’une Chevalerie [34] ;
Illustre et noble confrairie,
Moins pleine d’hommes que de Dieux.
D’Amant dit au Demon : C’est ligne circulaire
Et courbe que ceci ; je t’ordonne d’en faire

Ligne droite et sans nuls retours :
Va t’en y travailler et cours.
L’esprit s’en va, n’a point de cesse
Qu’il n’ait mis le fil sous la presse,
Tâché [35] de l’aplatir à grands coups de marteau,
Fait sejourner au fonds de l’eau,
Sans que la ligne fust d’un seul poinct étenduë ;
De quelque tour qu’il se servist,
Quelque secret qu’il eust, quelque charme qu’il fist,
C’estoit temps et peine perduë :
Il ne pût mettre à la raison
La toison.
Elle se revoltoit contre le vent, la pluie,
La neige, le brouillard [36] : plus Satan y touchoit,
Moins l’annelure se laschoit.
Qu’est ceci ? disoit-il ; je ne vis de ma vie
Chose de telle étoffe : il n’est point de lutin
Qui n’y perdist tout son latin.
Messire Diable un beau matin
S’en va trouver son homme, et lui dit : Je te laisse.
Aprens-moy seulement ce que c’est que cela :
Je te le rens : tien, le voila.
Je suis victus, je le confesse.
Nôtre ami Monsieur le luiton,
Dit l’homme, vous perdez un peu trop tost courage ;
Celuy-cy n’est pas seul, et, plus d’un compagnon
Vous auroit taillé de l’ouvrage.



XV. — LE MAGNIFIQUE.


Un peu d’esprit, beaucoup de bonne mine,
Et plus encor de liberalité,
C’est en amour une triple machine
Par qui maint fort est bien tost emporté,
Rocher fust-il ; rochers aussi se prennent.

Qu’on soit bien fait, qu’on ayt quelque talent,
Que les cordons de la bourse ne tiennent,
Je vous le dis, la place est au galant.
On la prend bien quelquefois sans ces choses.
Bon fait avoir neanmoins quelques doses
D’entendement, et n’estre pas un sot.
Quant à l’avare, on le hait ; le magot
A grand besoin de bonne retorique :
La meilleure est celle du liberal.
Un Florentin, nommé le Magnifique,
La possedoit en propre original.
Le Magnifique estoit un nom de guerre
Qu’on luy donna ; bien l’avoit merité :
Son train de vivre, et son honnesteté,
Ses dons sur tout, l’avoient par toute terre
Déclaré tel ; propre, bien fait, bien mis,
L’esprit galant, et l’air des plus polis.
Il se piqua pour certaine fémelle
De haut estat. La conqueste estoit belle :
Elle excitoit doublement le désir ;
Rien n’y manquoit, la gloire et le plaisir.
Aldobrandin estoit de cette Dame ’
Bail et mary : pourquoy bail ? ce mot là
Ne me plaist point ; c’est mal dit que cela ;
Car un mary ne baille point sa femme.
Aldobrandin la sienne ne bailloit,
Trop bien cét homme à la garder veilloit[37]
De tous ses yeux ; s’il en eust eu dix mille,
Il les eust tous à ce soin occupez :
Amour le rend, quand il veut, inutile ;
Ces Argus là sont fort souvent trompez.
Aldobrandin ne croioit pas possible
Qu’il le fust onc ; il défioit les gens.

Au demeurant il estoit fort sensible
A l’interest, aymoit fort les presens.
Son concurrent n’avoit encor sceu dire
Le moindre mot à l’objet de ses vœux :
On ignoroit, ce luy sembloit, ses feux,
Et le surplus de l’Amoureux martyre
(Car c’est toûjours une mesme chanson).
Si l’on l’eust sceu, qu’eust-on fait ? Que fait-on ?
Jà n’est besoin qu’au lecteur je le die.
Pour revenir à nostre pauvre Amant,
Il n’avoit sceu dire un mot seulement
Au Medecin touchant sa maladie.
Or le voila qui tourmente sa vie,
Qui va, qui vient, qui court, qui perd ses pas :
Point de fenestre et point de jalousie
Ne luy permet d’entrevoir les appas
Ny d’entrouïr la voix de sa Maitresse.
Il ne fut onc semblable forteresse.
Si faudra-t-il qu’elle y vienne pourtant.
Voicy comment s’y prit nostre assiegeant.
Je pense avoir des-ja dit, ce me semble,
Qu’Aldobrandin homme à presens étoit ;
Non qu’il en fist, mais il en recevoit.
Le Magnifique avoit un Cheval d’amble,
Beau, bien taillé, dont il faisoit grand cas :
Il l’appelloit, à cause de son pas,
La haquenée. Aldobrandin le loüe :
Ce fut assez ; nôtre Amant proposa
De le troquer. L’Epoux s’en excusa :
Non pas, dit-il, que je ne vous avoüe
Qu’il me plaît fort ; mais à de tels marchés
Je perds toûjours. Alors le Magnifique,
Qui void le but de cette politique,
Reprit : Eh bien ! faisons mieux : ne troquez ;
Mais, pour le prix du Cheval, permettez
Que, vous présent, j’entretienne Madame :
C’est un désir curieux qui m’a pris.

Encor faut-il que vos meilleurs amis
Sçachent un peu ce qu’elle a dedans l’ame.
Je vous demande un quart d’heure sans plus.
Aldobrandin l’arrestant là-dessus :
J’en suis d’avis ! je livreray ma femme !
Ma foy, mon cher, gardez vôtre Cheval !
Quoy ! vous present ?… Moy present. Et quel mal
Encor un coup peut-il, en la présence
D’un mary fin comme vous, arriver ?
Aldobrandin commence d’y resver ;
Et raisonnant en soy : Quelle apparence
Qu’il en mêvienne en effet, moy present ?
C’est marché seur, il est fol ; à son dam.
Que prétend-il ? pour plus grande assurance,
Sans qu’il le sçache, il faut faire défense
A ma moitié de répondre au galant.
Sus, dit l’Epoux, j’y consens. La distance
De vous à nous, poursuivit nostre Amant,
Sera reiglée, afin qu’aucunement
Vous n’entendiez. Il y consent encore ;
Puis va querir sa femme en ce moment.
Quand l’autre void celle là qu’il adore,
Il se croit estre en un enchantement.
Les saluts faits, en un coin de la sale
Ils se vont seoir. Nôtre galant n’étale
Un long narré, mais vient d’abord au fait.
Je n’ay le lieu ny le temps à souhait,
Commença-t-il ; puis je tiens inutile
De tant tourner ; il n’est que d’aller droit.
Partant, Madame, en un mot comme en mille,
Vostre beauté jusqu’au vif m’a touché.
Penseriez vous que ce fust un peché
Que d’y répondre ? Ah ! je vous crois, Madame,
De trop bon sens. Si j’avois le loisir,
Je ferois voir par les formes ma flame,
Et vous dirois de cet ardant désir
Tout le menu ; mais que je brusle, meure,

Et m’en tourmente, et me dise aux abois,
Tout ce chemin que l’on fait en six mois,
Il me convient le faire en un quart d’heure :
Et plus encor ; car ce n’est pas là tout :
Froid est l’Amant qui ne va jusqu’au bout,
Et par sotise en si beau train demeure.
Vous vous taisez ? pas un mot ! Qu’est-ce là ?
Renvoyrez-vous de la sorte un pauvre homme ?
Le Ciel vous fit, il est vray, ce qu’on nomme
Divinité ; mais faut-il pour cela
Ne point répondre alors que l’on vous prie ?
Je vois, je vois ; c’est une tricherie
De vôtre Epoux : il m’a joüé ce trait,
Et ne prétend qu’aucune repartie
Soit du marché ; mais j’y sçais un secret ;
Rien n’y fera, pour te seur, sa défence.
Je sçauray bien me répondre pour vous :
Puis ce coin d’œil, par son langage doux,
Rompt à mon sens quelque peu le silence :
J’y lis cecy : Ne croyez pas, Monsieur,
Que la Nature ait composé mon cœur
De marbre dur. Vos frequentes passades,
Jouxtes, tournois, devises, serenades,
M’ont avant vous declaré vôtre amour.
Bien loin qu’il m’ait en nul poinct offensée,
Je vous diray que dés le premier jour
J’y répondis, et me sentis blessée
Du mesme trait. Mais que nous sert cecy ?
Ce qu’il nous sert ? je m’en vais vous le dire :
Estant d’accord, il faut cette nuit cy
Goûter le fruit de ce commun martyre,
De vôtre Epoux nous vanger et nous rire,
Bref, le payer du soin qu’il prend icy :
De ces fruits là le dernier n’est le pire.
Vôtre jardin viendra comme de cire :
Descendez-y ; ne doutez du succés.
Vôtre mary ne se tiendra jamais
Qu’à sa maison des champs, je vous l’assure,

Tantost il n’aille éprouver sa monture.
Vos doüagnas en leur premier sommeil,
Vous descendrez, sans nul autre appareil
Que de jetter une robe fourrée
Sur vostre dos, et viendrez au jardin.
De mon costé, l’échelle est préparée ;
Je monteray par la cour du voisin :
Je l’ay gagné ; la ruë est trop publique.
Ne craignez rien… Ah ! mon chef Magnifique,
Que je vous ayme, et que je vous sçais gré
De ce dessein ! Venez, je descendray…
C’est vous qui parle ; et plust au Ciel, Madame,
Qu’on vous osast embrasser les genoux !…
Mon Magnifique, à tantost ; vôtre flame
Ne craindra point les regards d’un jaloux.
L’Amant la quite, et feint d’estre en couroux ;
Puis, tout grondant : Vous me la donnez bonne,
Aldobrandin ! je n’entendois cela.
Autant vaudroit n’estre avecque personne
Que d’estre avec Madame que voila.
Si vous trouvez Chevaux à ce prix là,
Vous les devez prendre, sur ma parole.
Le mien hannit du moins ; mais cette idole
Est proprement un fort joly poisson.
Or sus, j’en tiens ; ce m’est une leçon.
Quiconque veut le reste du quart d’heure
N’a qu’à parler ; j’en feray juste prix.
Aldobrandin rit si fort, qu’il en pleure.
Ces jeunes gens, dit-il, en leurs esprits
Mettent toûjours quelque haute entreprise.
Nostre féal, vous laschez trop tost prise ;
Avec le temps on en viendroit à bout.
J’y tiendray l’œil ; car ce n’est pas là tout :
Nous y sçavons encor quelque rubrique ;
Et cependant, Monsieur le Magnifique,
La haquenée est nettement à nous ;
Plus ne fera de dépense chez vous.
Des-aujourd’huy, qu’il ne vous en déplaise,

Vous me verrez dessus fort à mon aise
Dans le chemin de ma maison des champs.
Il n’y manqua, sur le soir ; et nos gens
Au rendez-vous tout aussi peu manquerent.
Dire comment les choses s’y passerent,
C’est un détail trop long ; lecteur prudent,
Je m’en remets à ton bon jugement :
La Dame estoit jeune, fringante et belle,
L’Amant bien fait, et tous deux fort épris.
Trois rendez-vous coup sur coup furent pris ;
Moins n’en valoit si gentille femelle.
Aucun peril, nul mauvais accident,
Bons dormitifs en or comme en argent
Aux doüagnas, et bonne sentinelle.
Un pavillon vers le bout du jardin
Vint à propos : Messire Aldobrandin
Ne l’avoit fait bâtir pour cet usage.
Conclusion, qu’il prit en cocüage
Tous ses degrez ; un seul ne luy manqua,
Tant sceut joüer son jeu la haquenée !
Contant ne fut d’une seule journée
Pour l’éprouver ; aux champs il demeura
Trois jours entiers, sans doute ny scrupule.
J’en connois bien qui ne sont si chanceux ;
Car ils ont femme, et n’ont Cheval ny Mule,
Sçachant de plus tout ce qu’on fait chez eux.



XVI. — LE TABLEAU.


On m’engage à conter d’une maniere honneste
Le sujet d’un de ces tableaux
Sur lesquels on met des rideaux ;
Il me faut tirer de ma teste
Nombre de traits nouveaux, piquans et delicats,
Qui disent et ne disent pas,

Et qui soient entendus sans notes
Des Agnés mesme les plus sottes.
Ce n’est pas coucher gros ; ces extremes Agnés
Sont oiseaux qu’on ne vit jamais.
 
Toute Matrône sage, a ce que dit Catule,
Regarde volontiers le gigantesque don
Fait au fruit de Vénus par la main de Junon [38] ;
A ce plaisant objet si quelqu’une recule,
Cette quelqu’une dissimule.
Ce principe posé, pourquoy plus de scrupule,
Pourquoy moins de licence aux oreilles qu’aux yeux ?
Puisqu’on le veut ainsi, je feray de mon mieux :
Nuls traits à découvert n’auront icy de place ;
Tout y sera voilé, mais de gaze, et si bien,
Que je crois qu’on n’en perdra rien.
Qui pense finement et s’exprime avec grace
Fait tout passer, car tout passe ;
Je l’ay cent fois éprouvé :
Quand le mot est bien trouvé,
Le sexe, en sa faveur, à la chose pardonne :
Ce n’est plus elle alors, c’est elle encor pourtant ;
Vous ne faites rougir personne,
Et tout le monde vous entend.
J’ay besoin aujourd’huy de cet art important.
Pourquoy ? me dira-t-on, puisque sur ces merveilles
Le sexe porte l’œil sans toutes ces façons.
Je réponds à cela : Chastes sont ses oreilles,
Encor que les yeux soient fripons.
Je veux, quoy qu’il en soit, expliquer à des belles
Cette chaise rompuë, et ce rustre tombé.
Muses, venez m’ayder ; mais vous estes pucelles,

Au joly jeu d’amour ne sçachant A ny B :
Muses, ne bougez donc ; seulement par bonté
Dites au Dieu des vers que dans mon entreprise
Il est bon qu’il me favorise,
Et de mes mots fasse le choix,
Ou je diray quelque sotise
Qui me fera donner du busque sur les doigts.
C’est assez raisonner ; venons à la peinture :
Elle contient une avanture
Arrivée au pays d’Amours.
Jadis la ville de Citere
Avoit en l’un de ses faux-bourgs
Un Monastere ;
Venus en fit un Séminaire.
Il estoit de Nonains, et je puis dire ainsi
Qu’il estoit de galans aussi.
En ce lieu hantoient d’ordinaire
Gens de Cour, Gens de Ville, et Sacrificateurs,
Et Docteurs,
Et Bacheliers sur tout. Un de ce dernier ordre
Passoit dans la maison pour estre des Amis.
Propre, toûjours razé, bien-disant, et beau-fils,
Sur son chapeau luisant, sur son rabat bien mis,
La médisance n’eust sceu mordre.
Ce qu’il avoit de plus charmant,
C’est que deux des Nonains alternativement
En tiroient maint et maint service.
L’une n’avoit quité les atours de Novice
Que depuis quelques mois ; l’autre encor les portoit.
La moins jeune à peine contoit
Un an entier par dessus seize :
Aage propre à soutenir these,
These d’amour : le Bachelier
Leur avoit rendu familier
Chaque poinct de cette science,
Et le tout par experience.
 
Une assignation pleine d’impatience

Fut un jour par les sœurs donnée à cet Amant ;
Et, pour rendre complet le divertissement,
Bacchus avec Cérés, de qui la compagnie
Met Venus en train bien souvent,
Devoient estre ce coup de la cérémonie.
Propreté toucha seule aux apprets du régal ;
Elle sceut s’en tirer avec beaucoup de grace :
Tout passa par ses mains, et le vin et la glace,
Et les caraffes de cristal ;
On s’y seroit miré. Flore à l’haleine d’ambre
Sema de fleurs toute la chambre ;
Elle en fit un jardin. Sur le linge, ces fleurs
Formoient des las d’amour, et le chifre des sœurs,
Leurs Cloistrieres excellences
Aimoient fort ces magnificences :
C’est un plaisir de None. Au reste, leur beauté
Aiguisoit l’appetit aussi de son costé.
Mille secrettes circonstances
De leurs corps polis et charmans
Augmentoient l’ardeur des Amans.
Leur taille estoit presque semblable ;
Blancheur, delicatesse, embonpoint raisonnable,
Fermeté ; tout charmoit, tout estoit fait au tour.
En mille endroits nichoit l’amour :
Sous une guimpe, un voile, et sous un scapulaire,
Sous ceci, sous cela que void peu l’œil du jour,
Si celuy du galant ne l’appelle au mistere.
A ces sœurs l’enfant de Cytere
Mille fois le jour s’en venoit
Les bras ouverts, et les prenoit
L’une aprés l’autre pour sa mère.

Tel ce couple attendoit le Bachelier trop lent ;
Et de luy, tout en l’attendant,
Elles disoient du mal, puis du bien ; puis les belles
Imputoient son retardement
A quelques amitiez nouvelles.
Qui peut le retenir ? disoit l’une ; est-ce amour ?

Est-ce affaire ? est-ce maladie ?
Qu’il y revienne de sa vie,
Disoit l’autre ; il aura son tour.
Tandis qu’elles cherchoient là dessous du mystere,
Passe un Mazet portant à la dépositaire
Certain fardeau peu necessaire :
Ce n’estoit qu’un prétexte ; et, selon qu’on m’a dit,
Cette dépositaire, ayant grand appetit,
Faisoit sa portion des talens de ce Rustre,
Tenu, dans tels repas, pour un traiteur illustre.
Le coquin, lourd d’ailleurs, et de trés court esprit,
A la cellule se méprit ;
Il alla chez les attendantes
Fraper avec ses mains pesantes,
On ouvre, on est surpris, on le maudit d’abord,
Puis on void que c’est un tresor.
Les Nonains s’éclatent de rire.
Toutes deux commencent à dire,
Comme si toutes deux s’étoient donné le mot :
Servons nous de ce maistre sot ;
Il vaut bien l’autre ; que t’en semble ?
La Professe ajoûta : C’est trés bien avisé.
Qu’atendions-nous ici ? Qu’il nous fût debité
De beaux discours ? Non, non, ny rien qui leur ressemble.
Ce pitaut doit valoir, pour le poinct souhaité,
Bachelier et Docteur ensemble.
Elle en jugeoit trés-bien : la taille du garçon,
Sa simplicité, sa façon,
Et le peu d’interest qu’en tout il sembloit prendre,
Faisoient de luy beaucoup attendre.
C’estoit l’homme d’Esope ; il ne songeoit à rien ;
Mais il buvoit et mangeoit bien ;
Et, si Xantus l’eust laissé faire,
Il auroit poussé loin l’affaire.
Ainsi, bientost apprivoisé,
Il se trouva tout-disposé
Pour executer sans remise
Les ordres des Nonains, les servant à leur guise

Dans son office de Mazet,
Dont il luy fut donné par les sœurs un brévet.
 
Icy la peinture commence :
Nous voilà parvenus au poinct.
Dieu des vers, ne me quite point ;
J’ay recours à ton assistance.
Dy moy pourquoy ce Rustre assis,
Sans peine de sa part, et trés-fort à son aise,
Laisse le soin de tout aux amoureux soucis
De sœur Claude et de sœur Terese.
N’auroit-il pas mieux fait de leur donner la chaise ?
Il me semble des-ja que je vois Apollon
Qui me dit : Tout beau ! ces matieres
A fonds ne s’examinent gueres.
J’entends ; et l’amour est un étrange garçon ;
J’ay tort d’ériger un fripon
En Maistre de ceremonies.
Dés qu’il entre en une maison,
Regles et loix en sont bannies ;
Sa fantaisie est sa raison.
Le voila qui rompt tout : c’est assez sa coûtume :
Ses jeux sont violens. A terre on vid bien tost
Le galand Catedral. Ou soit par le défaut
De la chaise un peu foible, ou soit que du pitaud
Le corps ne fust pas fait de plume,
Ou soit que sœur Terese eust chargé d’action
Son discours véhément et plein d’émotion,
On entendit craquer l’amoureuse tribune :
Le Rustre tombe à terre en cette occasion.
Ce premier poinct eut par fortune
Malheureuse conclusion.
 
Censeurs, n’aprochez point d’icy vostre œil prophane,
Vous, gens de bien, voyez comme sœur Claude mit
Un tel incident à profit.
Terese en ce malheur perdit la tramontane :
Claude la débusqua, s’emparant du timon.
Terese, pire qu’un demon,

Tasche à la retirer, et se remettre au trosne ;
Mais celle-cy n’est pas personne
A ceder un poste si doux.
Sœur Claude, prenez garde à vous ;
Terese en veut venir aux coups :
Elle a le poing levé. Qu’elle ayt. C’est bien répondre :
Quiconque est occupé comme vous ne sent rien.
Je ne m’étonne pas que vous sçachiez confondre
Un petit mal dans un grand bien.
Malgré la colere marquée
Sur le front de la débusquée,
Claude suit son chemin ; le Rustre aussi le sien
Terese est mal contante, et gronde.
Les plaisirs de Venus sont sources de debats ;
Leur fureur n’a point de seconde :
J’en prens à tesmoin les combats
Qu’on vid sur la terre et sur l’onde,
Lorsque Paris à Menelas
Osta la merveille du monde.
Qu’un Pitaut faisant naistre un aussi grand procés
Tinst icy lieu d’Helene, une foy sans excés
Le peut croire, et fort bien ; troublez None en sa joye
Vous verrez la guerre de Troye [39].
Quoy que Bellone ayt part icy,
J’y vois peu de corps de cuirasse ;
Dame Venus se couvre ainsi
Quand elle entre en champ clos avec le Dieu de Trace.
Cette armure a beaucoup de grace.
Belles, vous m’entendez ; je n’en diray pas plus :
L’habit de guerre de Venus
Est plein de choses admirables !
Les Ciclopes aux membres nus
Forgent peu de harnois qui lui soient comparables ;
Celuy du preux Achille auroit esté plus beau,
Si Vulcan eust dessus gravé nostre tableau.

Or ay-je des Nonains mis en vers l’avanture,
Mais non avec des traits dignes de l’action ;
Et comme celle-cy déchet dans la peinture,
La peinture déchet dans ma description.
Les mots et les couleurs ne sont choses pareilles ;
Ny les yeux ne sont les oreilles.

J’ay laissé long-temps au filet
Sœur Terese la détrônée :
Elle eut son tour ; nostre mazet
Partagea si bien sa journée
Que chacun fut content. L’histoire finit là ;
Du festin pas un mot. Je veux croire, et pour cause,
Que l’on but et que l’on mangea ;
Ce fut l’intermede et la pose.
Enfin tout alla bien, horsmis qu’en bonne foy
L’heure du rendez-vous m’enbarasse. Et pourquoy ?
Si l’Amant ne vint pas, sœur Claude et sœur Terese
Eurent à tout le moins dequoy se consoler ;
S’il vint, on sceut cacher le lourdaut et la chaise ;
L’Amant trouva bien tost encor à qui parler.
 


  1. Ces contes n’ont pas été publiés ouvertement en France du vivant de La Fontaine ; la vente en a même été interdite à Paris, par une sentence de police du 5 avril 1675. Ils ont paru sous la rubrique de Mons en 1674 et en 1675, et sous celle d’Amsterdam en 1676. Comme il est impossible, dans ces circonstances, de savoir à quelle édition l’auteur a donné ses soins, nous suivons le texte de la première, en indiquant les modifications successives qu’il a subies.
  2. Dans l’édition de Mons de 1675, comme au lieu de comment dans tous les endroits où ce vers est reproduit.
  3. Les quatre vers qui précèdent ont été supprimés dans toutes les éditions, à partir de celle de 1685, et n’ont pas été recueillis par M. Walckenaer.
  4. Même observation pour ce vers.
  5. Vers supprimé dans toutes les éditions à partir de celle de 1685.
  6. Ces quatre derniers vers ont été retranchés dans toutes les éditions, à parfir de celle de 1685.
  7. Dans toutes les éditions, à partir de celle de 1685 : L’Abbesse malade.
  8. A partir de 1685 :
    Que Brebis sont la plûpart des personnes.
  9. Les trente-huit vers précédents, à partir de : « Je le répète… » sont supprimés dans l’édition de 1685 et dans les suivantes, et remplacés par celui-ci :
    Agnés passa, puis autre Sœur, puis une.
  10. Edition de 1675?, sans lieu, et édition de 1685 :
    Luy vint sans peine approuver telle chose.
  11. Ces cinq derniers vers sont supprimés dans toutes les éditions, à partir de 1685.
  12. Ce conte a d’abord été publié isolément, sans mention de lieu ni de date ; il forme 8 pages in-8 imprimées en caractères italiques. C’est cette édition que nous suivons.
  13. Dans les éditions postérieures ces deux derniers vers sont remplacés par les quatre suivants :
    Peut-estre un jour nous l’obtiendrons. Amen,
    Ainsi soit-il ! Semblable induit en France
    Viendroit fort bien, j’en réponds ; car nos gens
    Sont grands troqueurs. Dieu nous crea changeans.
  14. Editions suivantes :
    Nostre Pasteur a bien changé de Cure.
  15. Dans les éditions suivantes, top au lieu de tope qui donne au vers une syllabe de trop.
  16. Editions suivantes :
    Dans ce Village…
  17. Editions suivantes :
    Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achepte.
  18. Editions suivantes :
    Ne soient pas gens à cuire en mesme four.
  19. Editions suivantes :
    Et plus friand que n’est maistre Himenée.
  20. Nous avons vu, dans les archives du Palais de Justice, l’original d’un arrêt du Parlement, rendu dans cette cause ou dans une cause semblable, dit M. Walckenaer, qui, par malheur, ne donne à ce sujet aucune indication précise.
  21. Editions de 1674, de 1675 et de 1676 :
    En plein bareau…
  22. Editions de 1674, de 1675 et de 1676 :
    Qui fasse aller cette affaire au bonnet.
    Ces dix derniers ont été supprimés à partir de l’édition de 1685.
  23. Allusion aux vers sulvants :
    Hæc ubi supposuit dextro corpus mihi lævum,
    Ilia et Egeria est : do nomen quodlibet illi.
    (Lib. I, sat. II, V. 125-126)
  24. C’est un jour où tous les Curez du Diocèse s’assemblent, pour parler des affaires communes, chez quelqu’un d’eux, qui leur donne à disner ordinairement ; et cela se fait tous les mois.
    (Note de La Fontaine.)
  25. Rabelais, liv. IV, chap. XLV-XLVII.
  26. Edition de 1685 :
    Au son des luts…
  27. Desplaisante, dans l’édition de 1675 (sans lieu) et dans celle de 1685.
  28. Edition de Gaspard Migeon, 1675 :
    Il s’en tient donc pour averti.
  29. La Fontaine se rappelle ici ce passage de Régnier :
    L’amour est une affection
    Qui par les yeux dans le cœur entre.
    (Epigrammes, page 335 de l’édition de la Bibliothèque elzevirienne. )
    Mais heureusement il s’arrête à temps.
  30. Ces deux derniers vers ont été supprimés à partir de l’édition de 1685.
  31. On lit ici logis au lieu de marché dans toutes les éditions publiées du vivant de l’auteur. C’est seulement en 1710 que ce dernier mot paroît. La correction qui a été faite semble indispensable, mais les éditeurs modernes auroient dû, tout en l’adoptant, faire connoître l’état du texte.
  32. Dans les Trocqueurs, p. 244 :
    Le Changement de Mets réjouit l’homme.
  33. Nous sommes beaux ; nous avons de l’esprit ;
    Avec cela bonnes lettres de change ;
    Il faudroit estre bien estrange
    Pour resister à tant d’appas.
    (Ci-dessus, page 17.)
    Pour tout carquois, d’une large escarcelle

    En ce pays le Dieu d’amour se sert.
    (Page 26.)
    Pour de l’argent, et non par tromperie,
    (Comme le monde est à present bâty)
    L’on vous croiroit venuë en ce lieu-cy.
    (Page 29. )
    Gratis est mort ; plus d’Amour sans payer :
    En beaux Louys se content les fleuretes.
    (Page 107. )
    Celuy-là parle une langue Barbare
    Qui l’or en main n’explique ses desirs.
    (Page 108.)
    … Quelle affaire ne fait point
    Ce bien-heureux métail, l’argent, maistre du monde ?
    (Page 188.)
    A pleines mains il vous jettoit l’argent :
    Sçachant trés-bien qu’en amour comme en guerre
    On ne doit plaindre un métail qui fait tout.
    (Page 193.)
    La clef du coffre fort et des cœurs, c’est la mesme.
    (Page 220.)

  34. L’ordre de la Toison-d’Or, institué en 1430 par Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne. -- « Ledict duc Philippes, gouvernant avec beaucoup de privauté une Dame de Bruges, doüée d’une exquise beauté, et entrant du matin en sa Chambre, trouva sur sa toilette de la Toison de son Païs d’Embas, dont ceste Dame mal soigneuse donna suject de rire aux Gentils-hommes suivants dudict Duc, qui, pour couvrir ce mystere, fit serment que tel s’estoit moqué de telle Toison, qui n’auroit pas l’honneur de porter un Collier d’un Ordre de la Toison qu’il designoit d’establir pour l’Amour de sa Dame. »
    (Le Théatre d’honneur et de chevalerie, par André Favyn. Paris, R. Foüet, 1620, 2 vol. in-4.)
  35. Tâche, dans les deux éditions de 1675.
  36. Les broüillards, dans l’édition de 1685.
  37. A partir de l’édition de 1685, ces cinq derniers vers sont remplacés par les trois suivants :
    Mari jaloux ; non comme d’une femme,
    Mais comme qui depuis peu jouïroit
    D’une Filis. Cet homme la veilloit….
  38. Allusion aux deux vers suivants qui sont dans l’épi
    gramme VIII des Priapées ; ils ne sont pas de Catulle, comme le dit La Fontaine, mais d’un anonyme.
    Nimirum sapiunt, videntque magnam
    Matronæ quoque mentulam libenter.
    (Note de M, Boissonade.)
  39. Ces quatre derniers vers ont été supprimés à partir de l’édition de 1685.