Comment transformer nos échecs en triomphe/Chapitre II
CHAPITRE II
L’ART DE RENDRE FÉCONDES LES DÉCEPTIONS ET BIENFAISANTES LES DOULEURS
Notre sujet nous impose de mettre en évidence les bienfaits possibles de la douleur. Chacun songe ici aux vers sublimes d’Alfred de Musset chantant le rôle fécond de la souffrance humaine :
Enfant, car c’est par là que ton cœur s’est ouvert !
L’homme est un apprenti, la douleur est son maître,
Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert !
… Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur.
Mais les effets des chagrins sont fort différents suivant la façon dont on les supporte ! Tout sera dans notre attitude à l’égard de nos malheurs.
Si nous ne nous appliquons pas à dominer notre souffrance, à la discipliner, à la canaliser pour en faire une force active, elle ne peut que nous désorganiser et nous paralyser. Telles sont les crues des torrents qui ravinent les terres et qui détruisent tout sur leur passage, mais qui, recueillies et rassemblées dans les lacs que nous créons en montagne, deviennent une précieuse source d’énergie.
Beaucoup trop de gens ne songent qu’à noyer leurs peines dans la boisson et dans des plaisirs faciles et grossiers. Vaines tentatives pour tromper sa souffrance ! C’est dans l’action courageuse qu’il faut chercher le remède. C’est elle qui transformera la douleur en beauté !
En voici deux exemples historiques. Amélie de Lasaulx était née à Coblentz en 1815. L’échec de ses plus chers projets de jeunesse fut pour elle le point de départ d’une longue et magnifique victoire sur sa propre souffrance et sur la souffrance humaine. Si elle reste parée du doux rayon de gloire que donnent parfois les exploits de la charité, c’est qu’après une adolescence fêtée et heureuse elle eut l’immense chagrin de voir ses fiançailles rompues. Elle en tomba gravement malade. Aussitôt rétablie, elle renonça à toute vie mondaine. Elle entra à vingt-cinq ans dans l’ordre des sœurs de la Miséricorde et, devenue supérieure de l’hôpital de Bonn, elle se consacra entièrement aux malades et aux opérés, ainsi qu’aux blessés de guerre, alors encore fort négligés. Nous trouvons, plus près de nous, un deuxième exemple semblable.
Une belle et riche jeune fille de dix-neuf ans se voit tout à coup frappée d’un mal terrible qui la condamne pour le restant de ses jours à demeurer clouée sur un fauteuil d’infirme. Désormais elle ne voudra vivre que pour répandre sur les déshérités de l’existence les trésors de sa charité. Prodiguer de l’argent n’est encore rien à ses yeux : il faut que ceux qui souffrent se sentent aimés ; il faut que, dans tous les coins de la France, les misères quelle apprend par les journaux, par la radio, par ses enquêtes, trouvent des secours qui viendront aussi de toutes parts. Alors, sur son lit de malade, véritable bureau centralisateur de la détresse et de l’amour, se donnent rendez-vous les lettres de demande et les lettres de don, qu’elle ouvre avec des larmes de tristesse ou de joie. Chaque année s’augmente le nombre des malheureux soulagés par le chiffre croissant des oboles. Il faut surtout, dit-elle, qu’une semaine au moins dans l’année chacun s’applique à être bon. On a reconnu, sans doute, Isabelle Malet, créatrice de la semaine de bonté[1].
Applications pratiques.
Nous souhaiterions que ces modestes pages produisent des résultats plus persistants et plus profonds que l’effet d’une simple lecture ; il faudrait qu’elles apportent aux chagrins inévitables un réel soulagement et mieux qu’un soulagement : il faudrait qu’elles les transfigurent et les transforment en forces, en besognes matérielles et spirituelles, en bonheurs pour tous. Aussi continuerons-nous à indiquer des exercices de pensée et d’autosuggestion qui, pour ne pas rester vains, devront, aussitôt que possible, faire place à l’action directe.
I. Et nous vous dirons, tout d’abord : laissez-vous animer, suggestionner, entraîner, « emballer » par les admirables exemples que vous venez de lire !
Dites-vous bien en les contemplant : « Ce que d’autres ont fait, pourquoi ne le ferais-je pas ? » Oh ! certes, il ne s’agit pas, en imitant, de copier ! C’est l’esprit, la méthode, le principe, l’inspiration, qu’il vous faut saisir pour les reproduire en vous, les transposer, les adapter à votre milieu, à vos circonstances, à votre situation.
Ce sont des questions à vous poser, des problèmes à résoudre, une œuvre de pensée à accomplir, et ce travail salutaire de votre esprit sera pour vous un premier soulagement, une première victoire !
II. Toutefois, ce n’est pas sur le moment même où éclate une immense douleur, ruine complète, rupture déchirante, mort soudaine d’un être adoré, que l’on peut espérer, sauf exception rare, la réalisation immédiate des diverses réactions bienfaisantes dont nous venons de vous entretenir. Il faut évidemment alors laisser passer l’orage ; et ce sera déjà beaucoup si l’on possède assez de force et de méthode pour refouler les impulsions portant aux actes de désespoir. Parler de méthode en des moments pareils ? Mais oui, c’est en tout temps, et surtout en ces moments de paroxysme émotif, qu’il faut savoir faire jouer les lois de l’esprit. Et une loi fondamentale, c’est qu’une idée ne peut être refoulée que par une autre idée, que le psychologue appelle ici « représentation de secours », et qui peut être une idée quelconque, pourvu que notre attention la fixe un instant en nous, serait-ce l’idée d’une peinture sous nos yeux ou d’un objet sous notre main, et, à bien plus forte raison, l’idée des êtres chers qui nous restent, l’idée féconde d’une tâche à accomplir. Cette idée salutaire devient alors le point de départ d’autres idées, et la redoutable crise peut-être traversée victorieusement.
III. Ensuite, pour prendre des points d’appui solides dans votre propre nature, songez à une activité quelconque correspondant à vos goûts, et à laquelle, en temps ordinaire, vous vous seriez livré avec plaisir. Tâche obligatoire ou tâche librement choisie, il n’est rien de tel qu’une activité pour dériver une émotion, pour calmer une douleur.
IV. Enfin, vous apercevrez peu à peu, mais certainement, une orientation nouvelle à donner à votre vie active et à votre vie intérieure. Nous vous avons présenté des inspirations, des suggestions, des exemples. C’est à vous de les faire fructifier par une véritable invention morale. Il faut que vous inventiez votre conduite future.
Mais rien n’est plus intéressant que d’inventer !
Si, quelque chose l’est plus encore : c’est de réaliser ses inventions !
Dans le domaine de la mécanique, cela n’est pas toujours aisé. Mais, dans le domaine moral, la réalisation est toujours possible ! S’il s’agit d’accomplir les bonnes actions que vous avez imaginées et décidées, aucune force humaine ne saurait vous détourner de cet accomplissement.
Et si ce qui a été malheur pour vous devient, grâce à vous, bonheur pour d’autres, votre propre souffrance change de visage et s’apaise. Alors vous n’êtes plus un vaincu, mais un vainqueur !
- ↑ Décédée en octobre 1936. Mais son œuvre subsiste.