Compte-rendu de l’attaque de Gigouzac du 30 juin 1944

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Citation du Groupe Vény à l’ordre du général


Compte-rendu de l’attaque de Gigouzac du 30 juin 1944
1944
par le colonnel Delmas, alias Drouot[n 1]


Le 30 juin 1944 vers 21 heures, les Allemands ont attaqué la position de Résistance « Blazy » située au sud-est de Gigouzac et à environ 1 500 m de cette localité. Le centre était composé de 67 hommes venant de Cahors dont la majeure partie provenait de la formation primitive c’est-à-dire celle du 8 juin au Montiés.

Depuis quelques heures déjà, je m’attendais non pas à une attaque mais je sentais parfaitement qu’il y avait quelque chose de grave qui se préparait. À 13 heures, j’apprends que le village de Montainel situé au nord de ma position est attaqué ; à l’écoute j’entends parfaitement les détonations, la fusillade et la riposte. Un peu plus tard, c’est le tour du Mas de Bris, situé à l’ouest de Gigouzac et à environ 1 km de cette localité où est cantonnée une compagnie de l’A.R. Là, la lutte m’a semblé sévère si j’en juge par le bruit des détonations et la fusillade échangée. Je n’ai pas encore beaucoup de renseignements sur le combat, mais je sais de source sûre que le capitaine commandant la compagnie a été fait prisonnier avec toute sa liaison. Puis enfin, c’est le tour de Blazy.

Depuis déjà quelques heures je suis en alerte ; tout le monde est à son poste de combat. À 21 heures exactement, se présentent les premiers éléments blindés venant de Gigouzac, suivis de plusieurs chenillettes, camions chargés de troupes et enfin pour clôturer deux chars-canons, en tout 39 véhicules d’attaque proprement dite commence par une attaque frontale de blindés montant par le petit chemin reliant Blazy à la route de Gigouzac. Notre lance-roquettes armé des obus à ailettes placé à l’intersection de la route de Gigouzac et du petit chemin reliant Blazy a pu faire feu par deux fois, mais submergé par le nombre, le canon a été pris et le chef de pièce tué.

Puis enfin, se dessine une attaque de flanc par la droite à l’est. Je suis assez surpris de voir les Allemands déployés dans les blés sur mon flanc droit. Ce n’est pas douteux. Le sens de la manœuvre se dessine très bien : c’est un débordement par la droite que les Allemands tentent. De notre côté, le feu est ouvert ; le fusil mitrailleur placé face à l’est fait du bon travail ; un instant la poussée se ralentit, mais pas pour longtemps. Profitant de la hauteur des blés, les Allemands se glissent jusqu’au bord des vergers entourant les maisons de Blazy. Le feu se rapproche et de plus en plus, je sens la fermeture qui se précise sur mon flanc droit. Sur ma gauche, je ne suis pas plus heureux. C’est par le bois, à l’ouest, que débouche l’attaque allemande et enfin les blindés au centre.

Les chars-cannons ennemis placés à l’est de la position et sur le chemin de Gigouzac donnent et tirent de préférence sur les armes automatiques. La mitrailleuse placée au centre de mon dispositif fait du bon travail mais est particulièrement visée. Ça ne fait rien, le tireur et les servants vident toutes leurs bandes. Sous la pression et le feu des engins blindés qui les abordent de face, la mitrailleuse est annihilée, le tireur est blessé sur sa pièce. La situation me semblait quelque peu compromise ; je voyais très nettement la fermeture de la tenaille et peu s’en fallait que nous soyons tous bloqués dans l’étau. Je donne l’ordre de repli ; l’opération s’opère parfaitement et quoi que le repli est donné, le feu de notre côté ne se ralentit point étant donné que l’ordre avait été ainsi donné : le repli par demi-groupe sous le feu de l’un et de l’autre et ainsi de suite. J’avais donné comme point de ralliement le Sotoul en passant par le Mas de Camp où était cantonné l’A.R.

Le détachement a fait bonne figure au feu. Il s’est bien tenu dans l’ensemble ; il y a eu des actes de bravoure magnifiques, d’autres ont été plus tièdes. De notre côté, nous avons 7 tués et quelques blessés. Je signale entre parenthèse que tous nos morts ont été achevés à coup de baïonnette et j’insiste sur le fait que tous ont été lardés à l’arme blanche. J’ai présidé à l’inhumation de nos morts, j’ai pu constater le fait.

Du côté allemand, je ne connais pas leurs pertes, mais je suis certains qu’elles ont été lourdes. Il n’est pas douteux que la mitrailleuse du centre de mon dispositif qui a tiré à vue dans les camions allemands chargés de troupe a fait du bon travail. Sur l’ensemble du dispositif, les fusils et mitraillettes ne sont pas restés inactifs et individuellement il y a eu des actes admirables ; par exemple le résistant Bibé qui voyant à portée de sa main deux Allemands qui venaient sur lui, jette sa grenade au milieu d’eux et c’en ai fait de ces deux hommes. Il y en a eu à bien d’autres. L’infirmier du détachement a parcouru le terrain de combat, il n’a pas trouvé de blessés ou de morts allemands étant donné qu’ils les ont emportés. Mais il a constaté beaucoup d’enveloppes de paquets de pansement et des enveloppes d’ampoule de sérum antitétanique, ce qui indique que de leur côté il y a eu pas mal de casse.

À l’heure actuelle, je cherche à rassembler mon détachement qui est quelque peu épars. J’ai une quarantaine d’hommes sous la main ; quelques uns sont dans les bois, d’autres sont un peu plus loin et ont dépassé le point de ralliement que j’avais fixé. Je ne désespère pas de les rassembler : peu à peu ça vient. À la suite de cette opération, les Allemands ont incendié et détruit tout mon parc auto que j’avais eu tant de mal à former ; une dizaine de voitures et de camions sont brûlés. La ferme et la grange de M. Besse à Blazy sont incendiées ; la maison de M. Bertrand au Mas de Guinet l’est également. En dernière heure, j’apprends que les Allemands auraient eu dans cette affaire au moins 60 tués et un nombre de blessés au moins supérieur. Je tiens à signaler que le poste radio a été pris par les Allemands ainsi que l’indicatif ; il y aura lieu de le changer de toute urgence.

Depuis hier matin, je suis installé à la ferme du Ruffet, au sud et sur le petit chemin qui relie le mas du Camp. Par ailleurs, je signale que toutes les notes et archives du détachement ont été brûlées : il ne me reste plus rien. En dernière heure, j’apprends que l’A.R. Qui stationnait dans les environs vient de partir pour se porter en cantonnement dans la région de Cazals qui d’une part est plus éloignée du centre que nous occupons et d’autre part la région en question est une zone boisée et neuve pour ce genre de camouflage. Il n’est pas douteux, en effet, qu’ici nous sommes très nettement l’objet de l’attention des Allemands : c’est ainsi qu’aujourd’hui ceux-ci occupent en force Mercuès et Calamane après avoir fusillé ces jours derniers 22 otages à Boissières.

Je ne pense pas pouvoir rester ici bien longtemps et dès que je le pourrai, j’envisage la possibilité de me porter dans la région de Cènevières ; le malheur veut que je ne dispose plus de mes moyens de transport : comme je le disais plus haut tout a été détruit par les Allemands à la suite du combat dont il est question dans ce rapport.

Notes et références[modifier]

  1. document publié près de quatre décennies plus tard dans Ombres et espérances en Quercy : 1940-1945, les groupes Armée secrète Vény dans leurs secteurs du Lot, éd. Privat Toulouse,‎ 1980, [présentation en ligne]