Considérations sur … la Révolution Française/Quatième partie/II

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CHAPITRE II.

Révolution du 18 brumaire.

DANS le temps qui s’étoit écoulé depuis les lettres que les frères de Bonaparte lui avoient écrites en Égypte pour le rappeler, les affaires avoient singulièrement changé de face en France. Le général Bernadotte, nommé ministre de la guerre, avoit en peu de mois réorganisé les armées. L’extrême activité de ce général réparoit tous les maux que la négligence avoit causés. Un jour, comme il passoit en revue les jeunes gens de Paris qui alloient partir pour la guerre : Enfans, leur dit-il, il y a sûrement parmi vous de grands capitaines. Ces simples paroles électrisoient les âmes, en rappelant l’un des premiers avantages des institutions libres, l’émulation qu’elles excitent dans toutes les classes. Les Anglois avoient fait une descente en Hollande, mais ils en étoient déjà repoussés. Les Russes avoient été battus à Zurich par Masséna ; les armées françoises reprenoient l’offensive en Italie. Ainsi, quand le général Bonaparte revint, la Suisse, la Hollande et le Piémont étoient encore sous l’influence françoise ; la barrière du Rhin, conquise par la république, ne lui étoit point disputée, et la force de la France étoit en équilibre avec celle des autres États de l’Europe. Pouvoit-on imaginer alors que, de toutes les combinaisons que le sort offroit à la France, celle qui devoit la conduire à être conquise et subjuguée étoit de prendre pour chef le plus habile des généraux ? La tyrannie anéantit jusqu’aux forces militaires mêmes auxquelles elle a tout sacrifié.

Ce n’étoient donc plus les revers de la France au dehors qui faisoient désirer Bonaparte en 1799 ; mais la peur que causoient les jacobins le servit puissamment. Ils n’avoient plus de moyens, et leur apparition n’étoit que celle d’un spectre qui vient remuer des cendres ; mais c’en étoit assez pour ranimer la haine qu’ils inspiraient, et la nation se précipita dans les bras de Bonaparte en fuyant un fantôme.

Le président du directoire avoit dit, le 10 août de l’année même où Bonaparte se fit consul : La royauté ne se relèvera jamais ; on ne verra plus ces hommes qui se disoient délégués du ciel pour opprimer avec plus de sécurité la terre, et qui ne voyoient dans la France que leur patrimoine, dans les François que leurs sujets, et dans les lois que l’expression de leur bon plaisir. Ce qu’on ne devoit plus voir, on le vit bientôt néanmoins ; et ce que la France souhaitoit en appelant Bonaparte, le repos et la paix, étoit précisément ce que son caractère repoussoit, comme un élément dans lequel il ne pouvoit vivre.

Lorsque César renversa la république romaine, il avoit à combattre Pompée et les plus illustres patriciens de son temps ; Cicéron et Caton luttoient contre lui : tout étoit grandeur en opposition à la sienne. Le général Bonaparte ne rencontra que des adversaires dont les noms ne valent pas la peine d’être cités. Si le directoire même avoit été dans toute sa force passée, il auroit dit comme Rewbell, lorsqu’on lui faisoit craindre que le général Bonaparte n’offrît sa démission : Hé bien, ! acceptons-la, car la république ne manquera jamais d’un général pour commander ses armées. En effet, ce qui avoit rendu les armées de la république françoise redoutables jusqu’alors, c’étoit de n’avoir eu besoin d’aucun homme en particulier pour les conduire. La liberté développe dans une grande nation tous les talens qu’exigent les circonstances.

Le 18 brumaire précisément, j’arrivai de Suisse à Paris ; et comme je changeois de chevaux, à quelques lieues de la ville, on me dit que le directeur Barras venoit de passer, retournant à sa terre de Grosbois, accompagné par des gendarmes. Les postillons racontoient les nouvelles du jour ; et cette façon populaire de les apprendre leur donnoit encore plus de vie. C’étoit la première fois, depuis la révolution, qu’on entendoit un nom propre dans toutes les bouches. Jusqu’alors on disoit : L’assemblée constituante a fait telle chose, le peuple, la convention ; maintenant, on ne parloit plus que de cet homme qui devoit se mettre à la place de tous, et rendre l’espèce humaine anonyme, en accaparant la célébrité pour lui seul, et en empêchant tout être existant de pouvoir jamais en acquérir.

Le soir même de mon arrivée, j’appris que, pendant les cinq semaines que le général Bonaparte avoit passées à Paris depuis son retour, il avoit préparé les esprits à la révolution qui venoit d’éclater. Tous les partis s’étoient offerts à lui, et il leur avoit donné de l’espoir à tous. Il avoit dit aux jacobins qu’il les préserveroit du retour de l’ancienne dynastie ; il avoit au contraire laissé les royalistes se flatter qu’il rétabliroit les Bourbons ; il avoit fait dire à Sieyes qu’il lui donneroit les moyens de mettre au jour la constitution qu’il tenoit dans un nuage depuis dix ans ; il avoit surtout captivé le public, qui n’est d’aucun parti, par des protestations générales d’amour de l’ordre et de la tranquillité. On lui parla d’une femme dont le directoire avoit fait saisir les papiers ; il se récria sur l’absurde atrocité de tourmenter les femmes, lui qui en a tant condamné selon son caprice à des exils sans terme ; il ne parloit que de la paix, lui qui a introduit la guerre éternelle dans le monde. Enfin, il y avoit dans sa manière une hypocrisie doucereuse qui faisoit un odieux contraste avec ce qu’on savoit de sa violence. Mais, après une tourmente de dix années, l’enthousiasme des idées avoit fait place dans les hommes de la révolution aux craintes et aux espérances qui les concernoient personnellement. Au bout d’un certain temps les idées reviennent ; mais la génération qui a eu part à de grands troubles civils, n’est presque jamais capable d’établir la liberté : elle s’est trop souillée pour accomplir une œuvre aussi pure.

La révolution de France n’a plus été, depuis le 18 fructidor, qu’une succession continuelle d’hommes qui se perdoient, en préférant leur intérêt à leur devoir : ils donnoient du moins ainsi une grande leçon à leurs successeurs.

Bonaparte ne rencontra point d’obstacles pour arriver au pouvoir. Moreau n’étoit pas entreprenant dans les affaires civiles ; le général Bernadotte demanda vivement au directoire de le rappeler au ministère de la guerre. Sa nomination fut écrite, mais le courage manqua pour la signer. Presque tous les militaires se rallièrent donc à Bonaparte ; car, en se mêlant encore une fois des révolutions intérieures, ils étoient résolus à placer un des leurs à la tête de l’état, afin de s’assurer ainsi les récompenses qu’ils vouloient obtenir.

Un article de la constitution qui permettoit au conseil des anciens de transférer le corps législatif dans une autre ville que Paris, fut le moyen dont on se servit pour amener le renversement du directoire.

Le conseil des anciens ordonna, le 18 brumaire, que le corps législatif se transportât à Saint-Cloud le lendemain 19, parce qu’on pouvoit y faire agir plus facilement la force militaire. Le 18 au soir, la ville entière étoit agitée par l’attente de la grande journée du lendemain ; et sans aucun doute la majorité des honnêtes gens, craignant le retour des jacobins, souhaitoit alors que le général Bonaparte eut l’avantage. Mon sentiment, je l’avoue, étoit fort mélangé. La lutte étant une fois engagée, une victoire momentanée des jacobins pouvoit amener des scènes sanglantes ; mais j’éprouvois néanmoins, à l’idée du triomphe de Bonaparte, une douleur que je pourrais appeler prophétique.

Un de mes amis, présent à la séance de Saint-Cloud, m’envoyoit des courriers d’heure en heure : une fois il me manda que les jacobins alloient remporter, et je me préparai à quitter de nouveau la France ; l’instant d’après j’appris que le général Bonaparte avoit triomphé, les soldats ayant dispersé la représentation nationale ; et je pleurai, non la liberté, elle n’exista jamais en France, mais l’espoir de cette liberté sans laquelle il n’y a pour ce pays que honte et malheur. Je me sentois dans cet instant une difficulté de respirer qui est devenue depuis, je crois, la maladie de tous ceux qui ont vécu sous l’autorité de Bonaparte.

On a parlé diversement de la manière dont s’est accomplie cette révolution du 18 brumaire. Ce qui importe surtout, c’est d’observer dans cette occasion les traits caractéristiques de l’homme qui a été près de quinze ans le maître du continent européen. Il se rendit à la barre du conseil des anciens, et voulut les entraîner en leur parlant avec chaleur et avec noblesse ; mais il ne sait pas s’exprimer dans le langage soutenu ; ce n’est que dans la conversation familière que son esprit mordant et décidé se montre à son avantage ; d’ailleurs, comme il n’a d’enthousiasme véritable sur aucun sujet, il n’est éloquent que dans l’injure, et rien ne lui étoit plus difficile que de s’astreindre, en improvisant, au genre de respect qu’il faut pour une assemblée qu’on veut convaincre. Il essaya de dire au conseil des anciens : Je suis le dieu de la guerre et de la fortune ; suivez-moi. Mais il se servoit de ces paroles pompeuses par embarras, à la place de celles qu’il auroit aimé leur dire : Vous êtes tous des misérables, et je vous ferai fusiller, si vous ne m’obéissez pas.

Le 19 brumaire, il arriva dans le conseil des cinq-cens, les bras croisés, avec un air très-sombre, et suivi de deux grands grenadiers qui protégeoient sa petite stature. Les députés appelés jacobins poussèrent des hurlemens en le voyant entrer dans la salle ; son frère Lucien, bien heureusement pour lui, étoit alors président ; il agitoit en vain la sonnette pour rétablir l’ordre ; les cris de traître et d’usurpateur se faisoient entendre de toutes parts ; et l’un des députés, compatriote de Bonaparte, le Corse Aréna, s’approcha de ce général et le secoua fortement par le collet de son habit. On a supposé, mais sans fondement, qu’il avoit un poignard pour le tuer. Son action cependant effraya Bonaparte, et il dit aux grenadiers qui étoient à côté de lui, en laissant tomber sa tête sur l’épaule de l’un d’eux : Tirez-moi d’ici. Les grenadiers l’enlevèrent du milieu des députés qui l’entouroient, ils le portèrent hors de la salle en plein air ; et, dès qu’il y fut, sa présence d’esprit lui revint. Il monta à cheval à l’instant même ; et, parcourant les rangs de ses grenadiers, il les détermina bientôt à ce qu’il vouloit d’eux.

Dans cette circonstance, comme dans beaucoup d’autres, on a remarqué que Bonaparte pouvoit se troubler quand un autre danger que celui de la guerre étoit en face de lui, et quelques personnes en ont conclu bien ridiculement qu’il manquoit de courage. Certes on ne peut nier son audace ; mais, comme il n’est rien, pas même brave, d’une façon généreuse, il s’ensuit qu’il ne s’expose jamais que quand cela peut être utile. Il seroit très-fâché d’être tué, parce que c’est un revers, et qu’il veut en tout du succès ; il en seroit aussi fâché, parce que la mort déploît à son imagination ; mais il n’hésite pas à hasarder sa vie, lorsque, suivant sa manière de voir, la partie vaut le risque de l’enjeu, s’il est permis de s’exprimer ainsi.

Après que le général Bonaparte fut sorti de la salle des cinq-cents, les députés qui lui étoient opposés demandèrent avec véhémence qu’il fût mis hors la loi, et c’est alors que son frère Lucien, président de l’assemblée, lui rendit un éminent service, en se refusant, malgré toutes les instances qu’on lui faisoit, à mettre cette proposition aux voix. S’il y avoit consenti, le décret auroit passé, et personne ne peut savoir l’impression que ce décret eût encore produite sur les soldats : ils avoient constamment abandonné depuis dix ans ceux de leurs généraux que le pouvoir législatif avoit proscrits ; et, bien que la représentation nationale eût perdu son caractère de légalité par le 18 fructidor, la ressemblance des mots l’emporte souvent sur la diversité des choses. Le général Bonaparte se hâta d’envoyer la force armée prendre Lucien pour le mettre en sûreté hors de la salle ; et, dès qu’il fut sorti, les grenadiers entrèrent dans l’orangerie, où les députés étoient rassemblés, et les chassèrent en marchant en avant d’une extrémité de la salle à l’autre, comme s’il n’y avoit eu personne. Les députés, repoussés contre le mur, furent forcés de s’enfuir par la fenêtre dans les jardins de Saint-Cloud, avec leurs toges sénatoriales. On avoit déjà proscrit des représentans du peuple en France ; mais c’étoit la première fois depuis la révolution qu’on rendoit l’état civil ridicule en présence de l’état militaire ; et Bonaparte, qui vouloit fonder son pouvoir sur l’avilissement des corps aussi bien que sur celui des individus, jouissoit d’avoir su, dès les premiers instans, détruire la considération des députés du peuple. Du moment que la force morale de la représentation nationale étoit anéantie, un corps législatif, quel qu’il fût, n’offroit aux yeux des militaires qu’une réunion de cinq cens hommes beaucoup moins forts et moins dispos qu’un bataillon du même nombre, et ils ont toujours été prêts depuis, si leur chef le commandoit, à redresser les diversités d’opinion comme des fautes de discipline.

Dans les comités des cinq-cents, en présence des officiers de sa suite et de quelques amis des directeurs, le général Bonaparte tint un discours qui fut imprimé dans les journaux du temps. Ce discours offre un rapprochement singulier, et que l’histoire doit recueillir. Qu’ont-ils fait, dit-il en parlant des directeurs, de cette France que je leur ai laissée si brillante ? Je leur avois laissé la paix, et j’ai retrouvé la guerre ; je leur avais laissé des victoires, et j’ai retrouvé des revers. Enfin, qu’ont-ils fait de cent mille François que je connoissois tous, mes compagnons d’armes, et qui sont morts maintenant ? Puis, terminant tout à coup sa harangue d’un ton plus calme, il ajouta : Cet état de choses ne peut durer ; il nous mèneroit dans trois ans au despotisme. Bonaparte s’est chargé de hâter l’accomplissement de sa prédiction.

Mais ne seroit-ce pas une grande leçon pour l’espèce humaine, si ces directeurs, hommes très-peu guerriers, se relevoient de leur poussière, et demandoient compte à Napoléon de la barrière du Rhin et des Alpes, conquise par la république ; compte des étrangers arrivés deux fois à Paris ; compte de trois millions de François qui ont péri depuis Cadix jusqu’à Moscou ; compte surtout de cette sympathie que les nations ressentoient pour la cause de la liberté en France, et qui s’est maintenant changée en aversion invétérée. Certes, les directeurs n’en seroient pas pour cela plus à louer ; mais on devroit conclure que de nos jours une nation éclairée ne peut rien faire de pis que de se remettre entre les mains d’un homme. Le public a plus d’esprit qu’aucun individu maintenant, et les institutions rallient les opinions beaucoup plus sagement que les circonstances. Si la nation françoise, au lieu de choisir ce fatal étranger, qui l’a exploitée pour son propre compte, et mal exploitée même sous ce rapport ; si la nation françoise, dis-je, alors si imposante, malgré toutes ses fautes, s’étoit constituée elle-même, en respectant les leçons que dix ans d’expérience venoient de lui donner, elle seroit encore la lumière du monde.