Considérations sur … la Révolution Française/Troisième partie/I

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CONSIDÉRATIONS
SUR
LES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENS
DE LA RÉVOLUTION FRANÇOISE.
TROISIÈME PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

De l’émigration.

L’ON doit distinguer l’émigration volontaire de l’émigration forcée. Après le renversement du trône en 1792, lorsque le règne de la terreur a commencé, nous avons tous émigré, pour nous soustraire aux périls dont chacun étoit menacé. Ce n’est pas un des moindres crimes du gouvernement d’alors, que d’avoir considéré comme coupables ceux qui ne s’éloignoient de leurs foyers que pour échapper à l’assassinat populaire ou juridique, et d’avoir compris dans leur proscription, non-seulement les hommes en état de porter les armes, mais les vieillards, les femmes, les enfans même. L’émigration de 1791, au contraire, n’étant provoquée par aucun genre de danger, doit être considérée comme une résolution de parti ; et, sous ce rapport, on peut la juger d’après les principes de la politique.

Au moment où le roi fut arrêté à Varennes, et ramené captif à Paris, un grand nombre de nobles se déterminèrent à quitter leur pays, pour réclamer le secours des puissances étrangères, et pour les engager à réprimer la révolution par les armes. Les premiers émigrés obligèrent les gentilshommes restés en France à les suivre ; ils leur commandèrent ce sacrifice au nom d’un genre d’honneur qui tient à l’esprit de corps, et l’on vit la caste des privilégiés françois couvrir les grandes routes pour se rendre aux camps des étrangers, sur la rive ennemie. La postérité prononcera, je crois, que la noblesse, en cette occasion, s’écarta des vrais principes qui servent de base à l’union sociale. En supposant que les gentilshommes n’eussent pas mieux fait de s’associer dès l’origine aux institutions que nécessitoient les progrès des lumières et l’accroissement du tiers état, du moins dix mille nobles de plus autour du roi auroient peut-être empêché qu’il ne fût détrôné. Mais, sans se perdre dans des suppositions qui peuvent toujours être contestées, il y a des devoirs inflexibles en politique comme en morale, et le premier de tous, c’est de ne jamais livrer son pays aux étrangers, lors même qu’ils s’offrent pour appuyer avec leurs armées le système qu’on regarde comme le meilleur. Un parti se croit le seul vertueux, le seul légitime ; un autre le seul national, le seul patriote : comment décider entre eux ? Étoit-ce un jugement de Dieu pour les François, que le triomphe des troupes étrangères ? Le jugement de Dieu, dit le proverbe, c’est la voix du peuple. Quand une guerre civile eût été nécessaire pour mesurer les forces et manifester la majorité, la nation en seroit devenue plus grande à ses propres yeux comme à ceux de ses rivaux. Les chefs de la Vendée inspirent mille fois plus de respect que ceux d’entre les François qui ont excité les diverses coalitions de l’Europe contre leur patrie. On ne sauroit triompher dans la guerre civile qu’à l’aide du courage, de l’énergie ou de la justice ; c’est aux facultés de l’âme qu’appartient le succès dans une telle lutte : mais, pour attirer les puissances étrangères dans son pays, une intrigue, un hasard, une relation avec un général ou avec un ministre en faveur, peuvent suffire. De tout temps les émigrés se sont joués de l’indépendance de leur patrie ; ils la veulent, comme un jaloux sa maîtresse, morte ou fidèle ; et l’arme avec laquelle ils croient combattre les factieux s’échappe souvent de leurs mains, et frappe d’un coup mortel le pays même qu’ils prétendoient sauver.

Les nobles de France se considèrent malheureusement plutôt comme les compatriotes des nobles de tous les pays, que comme les concitoyens des François. D’après leur manière de voir, la race des anciens conquérans de l’Europe se doit mutuellement des secours d’un empire à l’autre ; mais les nations, au contraire, se sentant un tout homogène, veulent disposer de leur sort ; et, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, les peuples libres ou seulement fiers n’ont jamais supporté sans frémir l’intervention des gouvernemens étrangers dans leurs querelles intestines.

Des circonstances particulières à l’histoire de France y ont séparé les privilégiés et le tiers état d’une manière plus prononcée que dans aucun autre pays de l’Europe. L’urbanité des mœurs cachoit les divisions politiques ; mais les priviléges pécuniaires, le nombre des emplois donnés exclusivement aux nobles, l’inégalité dans l’application des lois, l’étiquette des cours, tout l’héritage des droits de conquête traduits en faveurs arbitraires, ont créé en France, pour ainsi dire, deux nations dans une seule. En conséquence, les nobles émigrés ont voulu traiter la presque totalité du peuple françois comme des vassaux révoltés ; et, loin de rester dans leur pays, soit pour triompher de l’opinion dominante, soit pour s’y réunir, ils ont trouvé plus simple d’invoquer la gendarmerie européenne, afin de mettre Paris à la raison. C’étoit, disoient-ils, pour délivrer la majorité du joug d’une minorité factieuse, qu’on recouroit aux armes des alliés voisins. Une nation qui auroit besoin des étrangers pour s’affranchir d’un joug quelconque, seroit tellement avilie, qu’aucune vertu ne pourroit de long-temps s’y développer : elle rougiroit de ses oppresseurs et de ses libérateurs tout ensemble. Henri IV, il est vrai, admit des corps étrangers dans son armée ; mais il les avoit comme auxiliaires, et ne dépendoit point d’eux. Il opposoit des Anglois et des Allemands protestans aux ligueurs dominés par les catholiques espagnols ; mais toujours il étoit entouré d’une force françoise assez considérable pour être le maître de ses alliés. En 1791, le système de l’émigration étoit faux et condamnable, car une poignée de François se perdoit au milieu de toutes les baïonnettes de l’Europe. Il y avoit d’ailleurs encore beaucoup de moyens de s’entendre en France entre soi ; des hommes très-estimables étoient à la tête du gouvernement, des erreurs en politique pouvoient être réparées, et les meurtres judiciaires n’avoient point encore été commis.

Loin que l’émigration oit maintenu la considération de la noblesse, elle y a porté la plus forte atteinte. Une génération nouvelle s’est élevée pendant l’absence des gentilshommes ; et, comme cette génération a vécu, prospéré, triomphé sans les privilégiés, elle croit encore pouvoir exister par elle-même. Les émigrés, d’autre part, vivant toujours dans le même cercle, se sont persuadé que tout étoit rébellion hors de leurs anciennes habitudes ; ils ont pris ainsi par degrés le même genre d’inflexibilité qu’ont les prêtres. Toutes les traditions politiques sont devenues à leurs yeux des articles de foi, et ils se sont fait des dogmes des abus. Leur attachement à la famille royale, dans son malheur, est très-digne de respect ; mais pourquoi faire consister cet attachement dans la haine des institutions libres et l’amour du pouvoir absolu ? Et pourquoi repousser le raisonnement en politique, comme s’il s’agissoit des saints mystères, et non pas des affaires humaines ? En 1791, le parti des aristocrates s’est séparé de la nation, de fait et de droit ; d’une part, en s’éloignant de France, et de l’autre, en ne reconnaissant pas que la volonté d’un grand peuple doit être de quelque chose dans le choix de son gouvernement. Qu’est-ce que cela signifie, des nations ? répétoient-ils sans cesse : il faut des armées. Mais les armées ne font-elles pas partie des nations ? Tôt ou tard l’opinion ne pénètre-t-elle pas aussi dans les rangs mêmes des soldats, et de quelle manière peut-on étouffer ce qui anime maintenant tous les pays éclairés, la connaissance libre et réfléchie des intérêts et des droits de tous ?

Les émigrés ont dû se convaincre, par leurs propres sentimens, dans différentes circonstances, que le parti qu’ils avoient pris étoit digne de blâme. Quand ils se trouvoient au milieu des uniformes étrangers, quand ils entendoient les langues germaniques, dont aucun son ne leur rappeloit les souvenirs de leur vie passée, pouvoient-ils se croire encore sans reproche ? Ne voyoient-ils pas la France tout entière se défendant sur l’autre bord ? N’éprouvoient-ils pas une insupportable douleur, en reconnaissant les airs nationaux, les accens de leur province, dans le camp qu’il falloit appeler ennemi ? Combien d’entre eux ne se sont pas retournés tristement vers les Allemands, vers les Anglois, vers tant d’autres peuples qu’on leur ordonnoit de considérer comme leurs alliés ! Ah ! l’on ne peut transporter ses dieux pénates dans les foyers des étrangers. Les émigrés, lors même qu’ils faisoient la guerre à la France, ont souvent été fiers des victoires de leurs compatriotes. Ils étoient battus comme émigrés, mais ils triomphoient comme François, et la joie qu’ils en ressentoient étoit la noble inconséquence des cœurs généreux. Jacques II s’écrioit à la bataille de la Hague, pendant la défaite de la flotte françoise, qui soutenoit sa propre cause contre l’Angleterre : « Comme mes braves Anglois se battent ! » Et ce sentiment lui donnoit plus de droits au trône qu’aucun des argumens employés pour l’y maintenir. En effet, l’amour de la patrie est indestructible comme toutes les affections sur lesquelles nos premiers devoirs sont fondés. Souvent une longue absence ou des querelles de parti ont brisé toutes vos relations ; vous ne connaissez plus personne dans cette patrie qui est la vôtre : mais à son nom, mais à son aspect, tout votre cœur est ému ; et, loin qu’il faille combattre de telles impressions comme des chimères, elles doivent servir de guide à l’homme vertueux.

Plusieurs écrivains politiques ont accusé l’émigration de tous les maux arrivés à la France. Il n’est pas juste de s’en prendre aux erreurs d’un parti des crimes de l’autre ; mais il paroît démontré néanmoins qu’une crise démocratique est devenue beaucoup plus probable, quand tous les hommes employés dans la monarchie ancienne, et qui pouvoient servir à recomposer la nouvelle, s’ils l’avoient voulu, ont abandonné leur pays. L’égalité s’offrant alors de toutes parts, les hommes passionnés se sont trop abandonnés au torrent démocratique ; et le peuple, ne voyant plus la royauté que dans le roi, a cru qu’il suffisoit de renverser un homme pour fonder une république.