Consolation à Helvia (trad. Baillard)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CONSOLATION À HELVIA.

I. Plus d’une fois, mon excellente mère, l’élan de mon cœur m’a porté à vous consoler ; chaque fois je l’ai contenu. Bien des motifs m’engageaient à oser. D’abord, il me semblait que j’allais déposer tout le faix de mes ennuis, si j’essuyais au moins vos larmes, dussé-je n’en pas tarir le cours ; ensuite je me flattais d’avoir un ascendant plus fort pour vous tirer de votre abattement, quand je me serais relevé le premier ; enfin j’appréhendais que la fortune, n’ayant pu triompher de moi[1], ne triomphât de quelqu’un des miens. Ainsi je m’efforçais de mon mieux, une main sur ma blessure, de me traîner jusqu’à vous pour panser les vôtres. Mais d’autres considérations ajournèrent mon projet. Je savais qu’il n’est pas bon de toucher à une plaie toute vive et encore saignante ; les consolations pouvaient l’enflammer et l’aigrir ; et dans les maladies mêmes du corps, rien n’est plus dangereux que les remèdes prématurés1. J’attendais donc que la violence même du mal l’eût brisé, qu’ainsi préparé pour la cure et mûri par le temps, il se laissât toucher et manier à loisir. D’ailleurs en compulsant tout ce que les plus beaux génies ont laissé de monuments écrits sur les moyens d’apaiser et de modérer les chagrins, je n’y trouvais aucun exemple d’homme qui se fît consolateur des siens, quand lui-même était pleuré d’eux. Dans cette situation nouvelle, j’hésitais, je craignais d’ulcérer au lieu de guérir. Et puis, ne fallait-il pas un langage tout neuf, pris loin des formes journalières et banales de consolation, à un homme qui, pour raffermir ses proches, soulevait sa tête pour ainsi dire du milieu même de son bûcher ? Les grandes douleurs en outre, toutes celles qui passent la mesure commune, interdisent le choix des paroles ; car elles étouffent souvent jusqu’à la voix. N’importe ; je ferai effort, non par confiance en mon propre génie ; mais ce qui peut le mieux vous consoler, c’est de m’avoir moi-même pour consolateur. Vous qui ne me refuseriez aucune chose, vous ne refuserez pas, je l’espère, bien que tout chagrin soit rebelle, d’agréer les soins d’un fils qui veut adoucir vos regrets. II. Voyez combien je me suis promis de vous trouver facile : je compte obtenir sur vous plus d’empire que la douleur, toute-puissante chez les malheureux. Je ne veux point d’abord l’attaquer de front, mais lui aider plutôt, lui fournir de nouveaux stimulants ; je veux rompre tout appareil et rouvrir ce qui déjà peut s’être fermé. « Quel genre de consolation est-ce là ? dira-t-on : faire revivre des maux effacés, et placer l’âme en face de toutes ses infortunes, lorsqu’à peine elle suffit à une seule ! » Mais qu’on y réfléchisse : tout mal assez pernicieux pour s’accroître en dépit des remèdes le plus souvent cède à la méthode contraire. Oui, je remettrai sous vos yeux toutes les afflictions, toutes les scènes lugubres de votre vie ; je n’agirai pas mollement avec vous, j’emploierai le fer et le feu, et par là qu’obtiendrai-je ? Que votre âme, déjà victorieuse de tant d’assauts, rougira d’endurer si mal une dernière, une seule atteinte après tant de cicatrices. Laissons les pleurs et les gémissements sans fin à ces âmes timides, qui amollies au sein d’une longue prospérité s’affaissent au choc de la moindre disgrâce ; mais ceux dont chaque pas dans la vie fut marqué par une infortune, doivent essuyer les plus rudes attaques avec une ferme et inébranlable constance2. La continuité du malheur a du moins cet avantage, qu’à force de tourments elle finit par endurcir. La fortune vous a sans relâche accablée de maux inouïs : elle n’a pas même excepté l’heure de votre naissance. Vous perdîtes votre mère dès que vous fûtes arrivée au jour, ou plutôt même en y arrivant, exposée pour ainsi dire sur le seuil de la vie. Élevée sous les lois d’une marâtre, votre soumission, il est vrai, votre piété toute filiale l’ont obligée à se montrer mère pour vous ; mais Une bonne marâtre coûte toujours cher. L’oncle le plus tendre, le meilleur et le plus courageux des hommes vous est ravi alors que vous attendiez sa venue ; et le destin, craignant que des rigueurs moins rapprochées ne vous soient trop légères, vous enlève dans le même mois un époux chéri qui vous a rendue mère de trois enfants. Quand vous pleuriez votre oncle, cet autre sujet de larmes vous est annoncé, et tous vos fils se trouvent absents ; comme si vos maux s’étaient à dessein accumulés sur le même moment pour que vous n’eussiez pas où reposer votre douleur. Pour ne point parler des périls, des alarmes sans nombre qui n’ont cessé de vous assaillir sans vous vaincre, naguère sur ce même sein qu’ils venaient de quitter, vous avez recueilli3 les cendres de trois petits-fils. Vingt jours après que mon fils expiré dans vos bras eut avec vos derniers baisers reçu de vous les honneurs funèbres, vous apprenez que je vous suis ravi. Il vous manquait jusque-là de porter le deuil des vivants.

III. La plus grave, la plus pénétrante de toutes les atteintes qui vous aient frappée, ce fut la dernière, je l’avoue ; elle n’a point rompu seulement l’épiderme, elle a déchiré le cœur et les entrailles. Mais si la moindre blessure arrache de longs cris au soldat novice qui redoute plus la main de l’opérateur que le fer de l’ennemi, le vétéran, fût-il percé de part en part, voit trancher ses chairs sans s’émouvoir et sans gémir, comme si c’étaient celles d’un autre : opposez même courage au traitement qu’il vous faut subir. Loin de vous ces lamentations, ces accents plaintifs, et tout ce fracas ordinaire de douleur féminine. Vous auriez perdu le prix de tant de souffrances si elles ne vous avaient appris à souffrir. Eh bien ! vous semblé-je procéder timidement avec vous ? Je ne vous ai rien voilé de vos misères, je les ai toutes amoncelées sous vos yeux. Je l’ai fait dans un digne but ; car je veux vaincre vos chagrins, et non pas seulement les restreindre.

IV. J’y parviendrai, je l’espère, si je vous montre d’abord que rien dans mon sort ne doit faire juger malheureux ni moi, ni à plus forte raison les miens, qui souffriraient de mon malheur ; et si, passant à votre destinée particulière, laquelle dépend toute de la mienne, je vous prouve qu’elle n’est point au-dessus de vos forces. Je commencerai par ce que votre tendresse est le plus impatiente d’ouïr, et vous dirai que je n’éprouve aucun mal. Quand je ne pourrais vous en convaincre, je vous démontrerai du moins que le faix sous lequel je vous, parais fléchir peut se supporter. Que si encore vous ne m’en croyez pas, je m’applaudirai davantage de me trouver heureux dans une situation qui ne fait presque que des misérables. Ne jugez point sur ouï-dire ; c’est moi qui, pour empêcher que des préjugés ne vous troublent, vous déclare que je ne suis pas malheureux. J’ajouterai, pour vous tranquilliser plus encore qu’il est impossible que je le sois jamais.

V. Heureux l’homme tel que l’a créé son auteur, s’il n’ abdique pas sa destinée ! Grâce à la nature, il ne lui faut pas grands apprêts pour bien vivre : chacun peut se faire son bonheur. Les choses du dehors n’ont qu’une mince importance : leur poids est faible dans la balance des biens et des maux : et ni les succès n’exaltent le sage ni les revers pe l’abattent. Car il s'est toujours efforcé de placer en lui le plus qu’il peut de ses biens, de puiser dans son âme toutes ses joies. Est-ce donc que je me donne pour sage ? Je n’ai garde. Si j’avais droit à ce titre, non content de nier que je fusse à plaindre, je me dirais le plus fortuné des hommes et l’égal presque de Dieu même. Jusqu’ici, ce qui suffit déjà pour adoucir toute amertume, je me suis mis à la suite des sages ; trop faible encore pour me défendre seul, je me suis réfugié dans le camp de ces hommes qui savent se protéger[2] eux et les leurs. Ils m’ont prescrit de veiller sans cesse comme à un poste militaire, et de prévoir bien à l’avance les tentatives et les coups de main de la Fortune. Elle accable l’homme qu’elle surprend ; elle est facile à repousser pour qui l’attend toujours. Ainsi l’arrivée de l’ennemi renverse ceux qu’elle trouve au dépourvu ; mais si avant la guerre on s’est préparé à la guerre, en bon ordre et dispos, on soutient aisément le premier choc, toujours le plus étourdissant. Jamais je ne me suis fié à la Fortune, lors même qu’elle semblait en paix avec moi : toutes ses faveurs, dont elle me comblait si libéralement, richesses, honneurs, célébrité, j’ai su les tenir assez loin de moi pour qu’elle pût les retirer sans m’entraîner du même effort. Entre ces choses et moi, j’ai mis un grand intervalle : elles disparurent, elles ne me furent point arrachées. L’adversité ne brise que les âmes qu’avait leurrées la prospérité. Ceux qui s’affectionnent aux dons de la Fortune comme à des biens personnels et permanents, qui veulent s’en faire des titres à la considération, tombent dans l’abattement et le désespoir dès que leurs vains et puérils esprits, incapables de toute solide jouissance, ont vu fuir ces hochets menteurs et passagers. Mais quand la bonne fortune n’enfle point l’homme, la mauvaise ne le rapetisse point, il est pour toujours invincible à toutes deux, il a fait ses preuves de courage, il s’est assuré pendant le calme de toutes ses ressources contre la tempête.

Pour moi, j’ai toujours cru que ces objets après lesquels tous soupirent ne renferment pas la moindre parcelle du vrai bien : je les ai trouvés vides de substance, parés d’un vernis brillant mais trompeur, et n’ayant rien au fond qui répondît aux apparences. Dans ce qu’on appelle mal, je ne vois rien de si effrayant ni de si dur que me le faisait craindre l’opinion du vulgaire. Le mot en lui-même, par une sorte de préjugé et de convention, frappe désagréablement l’oreille ; il semble sinistre et d’odieux augure ; ainsi l’a voulu le peuple : mais les arrêts du peuple se cassent souvent au tribunal des sages.

VI. Laissant donc l’opinion commune qu’entraîne la première vue des choses, telle qu'on l'a cru saisir, voyons ce que c’est que l’exil. Rien au fond qu’un changement de lieu. Pour ne point sembler circonscrire la portée du mot et dissimuler les rigueurs qu’il comporte, j’ajoute que ce changement de lieu est suivi d’inconvénients, tels que la pauvreté, l’ignominie, le mépris, épouvantails que je combattrai plus tard. Je ne veux tout d’abord traiter que cette question : Quelle amertume ce changement apporte-t-il en soi ? Vivre expatrié, dit-on, est une chose insupportable. Eh bien ! voyez toute cette population à laquelle suffisent à peine les demeures de notre immense capitale : la plupart ont quitté leur patrie. Des municipes, des colonies, de tous les points du globe ils sont accourus en foule. Les uns y sont amenés par l’ambition, par les devoirs d’un emploi public, par la charge d’une ambassade, par l’amour du plaisir qui cherche, où la fortune abonde, un lieu commode à la corruption ; certains s’y rendent par goût pour les beaux-arts ou pour les spectacles ; tel y est entraîné par l’amitié, tel autre par ses talents, qu’il trouve à produire dans tout leur éclat sur ce grand théâtre ; celui-ci vient y vendre sa beauté, celui-là son éloquence. Toute espèce d’hommes afflue dans cette ville qui propose de riches salaires aux vertus comme aux vices. Faites comparaître devant vous tous ses habitants ; demandez à chacun d’où il est ; vous verrez que la plupart ont déserté leur pays natal pour la ville, il est vrai, la plus grande et la plus belle du monde, mais qui pourtant n’est point la leur. Après cette Rome, que l’on peut dire la commune patrie, passez en revue les autres villes, il n’en est point qui ne renferme en grande partie des étrangers. Maintenant, de ces contrées où l’agrément du site et l’avantage des lieux attirent le plus de monde, transportez-vous aux déserts, aux îles les plus sauvages, à Sciathos, à Séripbe, à Gyare et en Corse, vous ne trouverez pas de si affreux exil où quelqu’un ne demeure par prédilection. Est-il rien d’aussi nu, d’aussi escarpé de toutes parts que mon rocher4 ? Est-il un sol plus pauvre en subsistances, une race d’hommes plus intraitable, un site plus repoussant, un climat plus voué aux intempéries ? Eh bien, ici même se rencontrent plus d’étrangers que d’indigènes.

L’émigration est si peu pénible en elle-même qu’il n’y a pas jusqu’à cette Corse qui n’ait enlevé des hommes à leur patrie. C’est, suivant quelques-uns, un instinct voyageur, et je ne sais quelle fièvre de déplacement qui nous pousse à changer de demeure. Nous tenons en effet de la nature une âme inquiète et mobile, qui ne se fixe jamais ; elle se prodigue, elle promène sa pensée dans la sphère du connu et de l’inconnu, toujours vagabonde, ennemie du repos, amoureuse surtout de la nouveauté. Ce n’est pas chose étrange, si l’on considère son principe originel. Elle ne doit point l’être à cette masse terrestre et pesante qu’on appelle le corps : c’est du souffle céleste qu’elle émane. Or l’essence des choses célestes est le mouvement perpétuel : elles fuient emportées par une course rapide. Voyez les astres, ces flambeaux du monde : aucun n’est immobile ; ils roulent et changent incessamment de place ; déjà entraînés par la marche de l’univers, ils se meuvent d’eux-mêmes dans un sens opposé, voyagent de constellation en constellation, toujours actifs, toujours tendant d’un point à un autre point. Tout n’est que révolution constante, tout n’est que migration et que passage alternatif : c’est l’ordre de la nature, la loi irrésistible. Après un certain nombre de siècles, le cercle de leurs cours révolu, ils repasseront de nouveau par leur premier chemin. Croirez-vous maintenant que l’âme humaine, formée des mêmes éléments que les corps célestes, souffre à regret le déplacement et les émigrations, quand la nature divine trouve dans une révolution ininterrompue et des plus rapides sa jouissance ou ses moyens de conservation5.

Mais descendez du ciel sur la terre, vous verrez des nations, des peuples entiers changer de séjour. Que signifient ces villes grecques au milieu des contrées barbares ? Pourquoi la langue des Macédoniens se parle-t-elle dans l’Inde et la Perse ? La Scythie et toute cette longue chaîne de peuplades farouches et indomptées vous montrent des cités achéennes bâties sur les rivages du Pont. Ni les rigueurs d’un hiver éternel, ni le naturel des habitants, aussi âpre que leur climat, n’ont détourné des colonies de s’y établir. L’Asie renferme une foule d’Athéniens ; la seule Milet a disséminé en divers lieux une population de soixante-quinze villes ; toute cette côte d’Italie que baigne la mer inférieure fut jadis la grande Grèce. L’Asie se dit le berceau des Toscans ; des Tyriens peuplent l’Afrique, des Carthaginois l’Espagne ; les Grecs se sont jetés dans la Gaule et les Gaulois dans la Grèce ; les Pyrénées opposaient une barrière aux Germains, ils l’ont franchie ; l’inconstance humaine s’est aventurée à travers les pays les plus impraticables, les plus inconnus. Femmes, enfants, parents appesantis par l’âge, on entraînait tout avec soi. Les uns, après avoir longtemps erré, se sont arrêtés moins par choix que par lassitude au premier lien venu ; d’autres, pour s’emparer d’une terre étrangère, se sont fait un droit de leurs armes ; ceux-ci furent engloutis dans les flots, comme ils voguaient vers des plages ignorées ; ceux-là demeurèrent où le manque de provisions les força de faire halte. Et tous n’eurent pas les mêmes motifs pour quitter leurs foyers et en chercher de nouveaux. Tantôt c’est une cité détruite ; ce sont ses restes, échappés au fer ennemi, que la spoliation pousse à l’envahissement ; tantôt des proscrits politiques ; ici une population surabondante qui verse au dehors l’excédant de ses forces ; là, l’invasion de la peste, le sol qui fréquemment s’entr’ouvre, un climat que désole quelque insupportable fléau ; parfois les attraits d’une terre plus fertile qu’exagère encore la renommée ; d’autres enfin s’expatrient pour d’autres causes. Évidemment rien n’est demeuré constamment fidèle à son berceau. C’est un va-et-vient perpétuel du genre humain ; c’est chaque jour, sur un cercle immense, quelque rayon qui se déplace. On jette les fondements de cités nouvelles ; de nouveaux noms, de nouvelles nations apparaissent, quand d’autres cessent d’être ou s’absorbent dans la conquête d’un puissant voisin. Or toutes ces transplantations de peuples que sont-elles, que des exils en masse ?

VII. Qu’est-il besoin de vous traîner par de longs circuits, de vous citer Anténor qui bâtit Padoue, Évandre qui crée sur les rives du Tibre le royaume d’Arcadie ; et Diomède et tant d’autres, vainqueurs et vaincus, que la prise de Troie dispersa sous des cieux étrangers ? L’empire romain ne reconnaît-il pas pour fondateur un exilé qui, fuyant sa patrie conquise, traînant avec lui quelques chétifs débris, chassé par la nécessité et la crainte du vainqueur, cherchait au loin un asile et le trouva en Italie ? Que de colonies plus tard ce même peuple n’envoya-t-il pas dans toutes les provinces ? Partout où il a vaincu, le Romain y habite. On s’enrôlait avec joie pour ces émigrations ; et le vieillard quittait ses autels domestiques pour se faire colon au delà des mers.

VIII. Bien que le sujet n’exige pas un plus grand nombre d’exemples, il en est un que j’ajouterai, parce qu’il est tout sous mes yeux. La Corse a nombre de fois changé d’habitants. Sans trop remonter dans la nuit des âges, nous voyons que, désertant Phocée, les Grecs aujourd’hui fixés à Marseille s’arrêtèrent d’abord dans cette île. On ne sait pas bien quel motif les en a chassés, l’insalubrité de l’air, le voisinage de la trop puissante Italie, ou des côtes peu propres au mouillage ? Car il ne paraît pas que ce soit la férocité des insulaires, puisque les nouveaux venus prirent place parmi les peuples de la Gaule encore barbare et non civilisée. Puis vinrent les Liguriens, puis vinrent les Espagnols, ce que dénote la conformité des usages ; car on retrouve ici la coiffure, la chaussure du Cantabre et quelques mots de sa langue, l’idiome national ayant, dans le commerce des Grecs et des Liguriens, perdu toute sa physionomie. Ensuite deux colonies romaines y furent détachées, l’une par Marius, l’autre par Sylla : tant ce rocher aride et couvert de ronces a de fois changé de population ! Enfin à peine trouveriez-vous une terre habitée aujourd’hui par ses indigènes. Toutes les races ont été mêlées, entées l’une sur l’autre et remplacées successivement. Celle-ci aspire à ce que dédaigne celle-là ; une troisième, qui a tout expulsé, est chassée à son tour. C’est l’arrêt du destin que rien ne soit constamment prospère et debout à la même place.

Quant à l’exil proprement dit, abstraction faite des autres désagréments qu’il entraîne, Varron, le plus docte des Romains, y voit un suffisant remède en ceci, que n’importe où l’on aille, on y jouit de la commune nature. Selon M. Brutus, c’est assez que l’exilé emporte avec soi tous ses mérites. Si, prise à part, chacune de ces consolations semble peu efficace pour un exilé, on conviendra que réunies elles peuvent être puissantes. En effet, combien peu de chose avez-vous perdu, quand ces deux biens, les plus grands de la vie, vous suivent quelque part que s’adressent vos pas, la commune nature, et la vertu qui vous est propre ! Croyez-moi, l’architecte quel qu’il soit de cet univers, qu’on l’appelle le dieu tout-puissant, ou la raison incorporelle créatrice de ces corps immenses, ou le souffle divin réparti avec une égale énergie dans ses plus vastes comme dans ses moindres œuvres, ou le destin, l’immuable enchaînement des causes entre elles, cet agent suprême a tout réglé de façon qu’il ne tombât rien, que des choses de valeur infime, à la discrétion de nos ennemis. Ce qu’il y a de meilleur en l’homme est placé hors du pouvoir humain, et ne se donne pas plus qu’il ne s’enlève. Ce monde, le plus grand, le plus magnifique ouvrage de la nature, cette âme faite pour contempler et pour admirer l’univers dont elle est la plus noble partie, voilà qui nous est propre et permanent, voilà qui doit nous demeurer autant que nous demeurerons nous-mêmes. Marchons donc gaiement, la tête haute, d’un pas agile et intrépide, partout où le sort nous mènera.

IX. Que l’on parcoure telle région qu’on voudra, on n’en trouvera aucune qui ne soit pas faite pour l’homme. De partout également ses regards découvrent le ciel ; partout le domaine des dieux est à même distance du domaine des mortels6. Pourvu donc que ce spectacle dont mes yeux sont insatiables ne me soit pas ravi ; pourvu que je puisse contempler la lune et le soleil, suivre de l’œil les autres astres, leur lever, leur coucher, leurs distances, rechercher les causes de leur marche tantôt plus rapide et tantôt plus lente, observer au sein de la nuit ces millions de points lumineux dont les uns demeurent fixes, et les autres, sans fournir un long cours, roulent toujours dans le même orbite ; ceux-ci jaillissant tout à coup, ceux-là qui avec une traînée de flamme éblouissante semblent tomber du ciel ou dont les longs sillons de lumière vont traversant l’espace ; pourvu que j’habite au centre de ces merveilles, initié aux immortels secrets autant qu’un homme peut l’être, et que mon âme, sœur de ces merveilles qu’elle aspire à contempler, ne descende pas de sa sublime sphère, que m’importe quelle boue foulent mes pieds ?

« Mais cette terre où je suis n’abonde ni en arbres à fruits ni en ombrages riants ; point de fleuves larges et navigables qui l’arrosent ; l’étranger ne demande aucun de ses produits qui suffisent à peine à la nourriture de ses habitants ; on n’y taille point de marbres précieux, on n’y exploite pas de filons d’or ou d’argent. » Qu'elle est étroite, l’âme qui fait sa joie des choses de la terre ! Reportons-nous vers ce monde supérieur qui partout se montre le même, partout brille du même éclat, et songeons que ces vils objets, sources d’erreurs et de préjugés, font seuls obstacle au vrai bonheur. En prolongeant ces portiques, en surélevant ces tours déjà si hautes, en agrandissant ces vastes quartiers, en augmentant la profondeur de ces grottes d’été, en couronnant de faîtes toujours plus massifs ces salles à manger, que fait-on, que se dérober de plus en plus la vue du ciel ? « Mais aux lieux où le sort m’a jeté, mon abri le plus spacieux est une cabane ? » Tu es certes bien pusillanime, et tu te consoles en avare, si tu ne dois ici ton courage qu’au souvenir de la cabane de Romulus. Ah ! dis plutôt : Cet humble toit ne repousse pas la vertu ; il effacera les plus beaux temples si l’on y peut contempler la justice, la modération, la sagesse, la piété, la science des devoirs et de leur exacte distribution, la connaissance des choses du ciel et de la terre. Elle n’est jamais étroite, la demeure qui renferme tant et de si grandes vertus ; il n’est jamais accablant, l’exil où peut nous suivre un tel cortège.

Brutus, dans son traité De la vertu, assure qu’il vit Marcellus[3], exilé à Mitylène, aussi heureux que le comporte la nature humaine, et plus passionné que jamais pour les nobles études. Aussi ajoute-t-il qu’en le quittant, il se trouvait plus exilé que lui, qu’il laissait sur la terre d’exil. Heureux Marcellus, plus-heureux dans ton bannissement des éloges de Brutus que de ceux de la République durant ton consulat ! Qu’il est grand, cet homme dont on ne peut se séparer sans se croire exilé soi-même, et qui ravit l’admiration d’un personnage admiré même de Caton, son beau-père ! Brutus rapporte encore que C. César évita de relâcher à Mitylène, ne pouvant soutenir la vue d’un grand homme indignement traité. Son retour fut obtenu par une démarche solennelle du sénat qui montra tant de sollicitude et d’affliction, que chacun de ses membres semblait animé du même esprit que Brutus, et supplier plutôt pour soi que pour Marcellus, dont l’absence était le bannissement de tous. Mais le plus beau jour du proscrit, fut celui où Brutus eut peine à s’arracher de sa présence, et où César ne put la supporter. Double et magnifique témoignage : revenir sans lui fut pour Brutus un vif chagrin, pour César une honte. Doutez-vous que cet homme héroïque, pour se résigner à l’exil, ne se soit dit : « Te voilà hors de ta patrie, est-ce là un malheur ? La philosophie t’a enseigné que toute contrée est la patrie du sage. Mais quoi ! ton proscripteur n’a-t-il pas lui-même passé dix longues années loin de la sienne, pour reculer, je le veux, les bornes de nos conquêtes ; mais enfin ne les a-t-il pas passées loin d’elle ? Voilà qu’aujourd’hui l’Afrique qui se relève grosse d’hostilités menaçantes, voilà que l’Espagne réchauffant des ligues abattues et brisées, voilà que la perfide Égypte, en un mot, que le monde entier, attentif au moindre ébranlement de l’empire, l’appellent partout à la fois. Où courra-t-il d’abord ? À qui fera-t-il face ? Ses victoires vont le chasser sur tous les points du globe. Qu’il reçoive l’hommage et l’encens des peuples : il doit te suffire à toi d’avoir Brutus puur admirateur7. »

Marcellus sut donc supporter l’exil, et le changement de séjour ne changea nullement son âme, bien qu’il eût pour compagne la pauvreté, laquelle n’est point un mal aux yeux de quiconque n’est pas encore infecté de mollesse et de cupidité, ces folies qui bouleversent tout l’homme. Qu’il est petit en effet, le nombre des choses nécessaires à notre conservation ! Et à quel homme peuvent-elles manquer, pour peu qu’il ait d’énergie ! Quant à moi, je le sens, ce ne sont point des ressources, mais des embarras que j’ai perdus. Ce qu’exige le corps se réduit à peu : il ne veut que se garantir du froid, apaiser sa faim, éteindre sa soif ; au delà, c’est pour les fantaisies du vice, non pour le besoin qu’on travaille. Il n’est pas nécessaire de fouiller les plus profonds abîmes de l’onde, de se farcir l’estomac des débris sanglants de mille animaux, d’arracher des coquillages aux bords sans nom de la mer la plus reculée. Que les dieux et les déesses confondent cette sensualité qui franchit les limites d’un empire dont l’univers est si jaloux ! Elle envoie prendre au delà du Phase de quoi pourvoir à ses fastueuses orgies, et n’a pas honte de demander des oiseaux à ces Parthes auxquels Rome n’a pas encore demandé compte de leurs attentats. Blasée sur tout ce qu’elle connaît, elle met à contribution le globe entier. Des extrémités de l’Océan on apporte des mets que peut à peine recevoir un estomac ruiné de raffinements. On vomit pour manger, on mange pour vomir ; et ces aliments, qu’ils ont cherchés par toute la terre, ils dédaignent de les digérer[4].

À qui méprise ces choses, quel tort fait la pauvreté ? À qui les souhaite, elle est même salutaire ; elle le guérit malgré lui ; et quand on repousserait cette amère leçon de la nécessité, toujours est-il que l’impuissance a même effet qu’un refus volontaire. Caligula, que la nature me semble n’avoir fait naître que pour montrer ce que peut l’extrême dépravation dans une extrême fortune, dévora en un souper dix millions de sesterces[5]; et malgré le secours de tant de génies inventifs, il eut peine à trouver moyen de consommer d’un seul coup l’impôt de trois provinces. Que je plains ceux dont l’appétit ne s’éveille que pour des mets payés à poids d’or ! Et cette cherté ne vient pas d’une exquise saveur, de ce qu’ils flattent particulièrement le palais : C’est qu’ils sont rares et difficiles à se procurer. Si l’on voulait revenir à la saine raison, serait-il besoin de tous ces arts au service de la bouche, de ces lointains trafics ? Faudrait-il dépeupler les forêts, sonder les gouffres de l’Océan ? À chaque pas s’offrent des aliments que la nature a placés en tous lieux ; mais les aveugles ! ils passent outre, ils voguent de climats en climats, de rivage en rivage8, et quand peu les pourrait satisfaire, beaucoup les rend insatiables.

X. On voudrait leur crier : Pourquoi lancer en mer ces navires ? pourquoi armer vos bras et contre les bêtes féroces et contre vos semblables ? Pourquoi tant de bruit et de courses par tous chemins ? Pourquoi entasser richesses sur richesses ? Ne songerez-vous jamais à l’exiguïté de vos corps[6] ? N’est-ce pas une folie et le dernier terme de l’aberration morale que ces vastes désirs avec des besoins si bornés ? Enflez vos revenus, reculez vos limites, vos estomacs n’y gagneront rien en capacité. Que le négoce vous ait bien réussi, la guerre beaucoup rapporté, que vous rassembliez de toutes parts des masses de subsistances, vous n’aurez pas où loger tant de provisions. Et vous ne rêvez qu’acquisitions nouvelles ! Sans doute que nos pères, sur les vertus desquels notre corruption se soutient encore9 étaient à plaindre d’apprêter eux-mêmes leurs aliments, de coucher sur la dure, de n’avoir ni toits brillants d’or, ni temples étincelants de pierreries ! Il est vrai qu’on gardait sa foi, alors qu’on jurait par des dieux d’argile10 ; qui les avait pris à témoin, retournait mourir chez l’ennemi pour ne point faillir à sa parole. Ce dictateur qui écoutait les députés samnites en préparant à son foyer les plus grossiers légumes de cette même main qui avait tant de fois terrassé l’ennemi et déposé le laurier triomphal sur les genoux de Jupiter Capitolin, vivait sans doute moins heureux que de notre temps un Apicius qui, dans cette ville d’où les philosophes s’étaient vu bannir comme corrupteurs de la jeunesse, tint école de bonne chère, et infecta son siècle de sa doctrine. Or,apprenez la fin de cet homme : elle vaut la peine d’être connue. Après un milliard de sesterces englouti en cuisine, et tant de riches présents des Césars et l’immense subvention du Capitole[7] absorbés d’orgie en.orgie, écrasé de dettes, forcé de voir ses comptes pour la première fois, il calcula qu’il lui resterait dix millions de sesterces, et pensant que ce serait mourir de faim que vivre avec une pareille somme, il s’empoisonna. Quel effroyable luxe que celui pour qui dix millions de sesterces étaient la misère ! Osez croire maintenant que c’est le degré de richesse qui fait le bonheur, et non le degré de raison.

XI. Voilà un homme que dix millions de sesterces épouvantent : tant d’autres envieraient son sort, et il s’y dérobe par le poison, ou plutôt ce dernier breuvage est le seul salutaire qu’ait pris ce mortel dépravé. S’il but et mangea du poison, ce fut lorsqu’il mettait dans ses festins énormes non-seulement sa délectation mais sa gloire, lorsqu’il faisait trophée de ses excès qu’il débauchait la ville entière par ses exemples, et provoquait à l’imiter une jeunesse déjà trop encline au mal quand les modèles lui manqueraient. Tel est le sort des hommes qui ne mesurent point la richesse sur la raison dont les bornes sont fixes, mais sur des habitudes perverses, des fantaisies sans limite et sans frein11. À la cupidité rien ne suffit : à la nature il suffit de si peu !

La pauvreté dans l’exil est donc loin d’être un mal, dès qu'il n’est point de sol si indigent qui ne fournisse largement à la nourriture de son hôte. Est-ce d’un vêtement, est-ce d’un abri qu’a besoin l’exilé ? Si c’est vraiment pour le besoin qu’il les désire, ni l’un ni l’autre ne lui manqueront : il faut aussi peu pour couvrir l’homme que pour le nourrir ; la nature a voulu que rien de ce qu’elle lui rendait nécessaire ne fût pénible à trouver. S’il souhaite de la pourpre à double et triple teinture, tissée de bandes d’or, nuancée de diverses couleurs et broderies, la faute n’en est pas au sort mais à lui, s’il se trouve pauvre. Lui rendît-on même tout ce qu’il n’a plus, on n’aura rien fait : ses désirs, après son rappel, le laisseront plus dénué qu’il ne l’était dans les privations de l’exil. S’il souhaite un buffet étincelant de vases d’or, et une argenterie marquée au noble coin des artistes de l’antiquité, et cet airain dont la manie de quelques riches fait tout le prix, et ces légions d’esclaves qui rendent insuffisant le logis le plus ample, et ces bêtes de somme aux formes rebondies, à l’embonpoint artificiel, et des pierreries de tous les pays du monde ; qu'il entasse ces richesses si haut qu'il voudra, jamais elles ne rassasieront son âme insatiable; tout comme aucun breuvage ne désaltérera l'homme dont la soif ne vient pas du besoin, mais de l'ardeur qui brûle ses entrailles: car ce n'est plus une soif, c'est une maladie.

Et cette fièvre n’attaque pas la cupidité seule ou la gourmandise. Elle est naturelle à tout appétit qui n’est point nécessité, mais dépravation : quoi qu’on lui prodigue, on ne met pas un terme au désir, on lui fait faire un pas de plus. Pour conclure donc : renfermez-vous dans la nature, vous ne sentirez pas la pauvreté ; sortez-en, la pauvreté vous suivra jusque dans l’opulence. Au nécessaire l’exil même peut suffire ; au superflu des royaumes ne suffiraient pas. C’est par l’âme qu’on est riche : ce trésor-là nous suit dans l’exil, dans les plus âpres solitudes ; il nous fait puiser en nous-mêmes, quand le corps a trouvé de quoi se soutenir, l’abondance et la satisfaction. L’argent n’importe en rien à l’âme, non plus qu’aux dieux immortels tous ces vains simulacres tant admirés par de stupides esprits, trop esclaves des sens. Ces marbres, cet or, cet argent, ces larges tables rondes d’un poli si parfait : pesante matière, que ne peut aimer une âme pure, ayant souvenir de son origine, détachée de la terre et de ses soins, prête à s’élancer au plus haut des cieux sitôt que sa chaîne se brisera , cependant que, malgré les entraves de la chair et les lourds embarras qui l’arrêtent de toutes parts, sa pensée explore dans son vol rapide le séjour des immortels. Aussi l’exil n’est jamais fait pour elle, indépendante, sœur des dieux, qui embrasse les mondes et les temps. Sa pensée parcourt l’univers céleste, et les siècles qui ne sont plus et tous ceux qui doivent naître12. Ce misérable corps, sa prison et sa gêne, est le jouet de tout ce qui l’environne ; c’est sur lui que les supplices, les brigandages, les maladies se déchaînent ; l’âme toute seule est chose sainte et qui ne meurt pas, et sur laquelle on ne saurait porter la main.

XII. N’allez pas croire que, pour atténuer les inconvénients de la pauvreté, pénible seulement dès qu’on la croit telle, ma ressource unique soit dans les préceptes des sages. Et d’abord, considérez en quelle majorité sont les pauvres que, sous nul rapport, vous ne verrez plus tristes ni plus soucieux que les riches ; je ne sais même s’ils ne sont pas d’autant plus gais que moins de soins partagent leur esprit. Si nous passons aux riches, dans combien de cas ne peut-on pas les assimiler aux pauvres ? En voyage, leurs bagages sont fort restreints, et toutes les fois que l’exige la célérité de la marche, la foule de leurs suivants est renvoyée. À la guerre, que peuvent-ils emporter de leur attirail ? La discipline des camps proscrit tout cela. Non-seulement la force des circonstances ou le dénûment des lieux les mettent au niveau des pauvres, mais eux-mêmes choisissent certains jours où, quand l’ennui du faste vient à les prendre, ils ont pour table le gazon et, au lieu d’or et d’argent, se servent de vases d’argile[8]. Insensés ! ce qu’ils désirent par moments, ils passent leur vie à le craindre. Ô profond aveuglement d’esprit ! ô cruelle ignorance du vrai ! ils fuient la chose dont ils se plaisent à embrasser l’image. Pour moi, chaque fois que j’envisage les exemples de nos aïeux, j’ai honte de chercher des consolations à la pauvreté, quand, de nos jours, le luxe est venu au point que le bagage d’un exilé est plus riche que le patrimoine d’un grand d’autrefois. On sait qu’Homère n’avait qu’un esclave ; Platon en eut trois ; Zénon, le fondateur de la doctrine rigide et mâle des stoïciens, n’en avait point. Osera-t-on dire que leur existence fut à plaindre, sans mériter soi-même la plus profonde pitié ? Menenius Agrippa, qui avait été entre le sénat et le peuple médiateur de la réconciliation générale, fut enterré au moyen d’une contribution publique. Pendant que Regulus battait les Carthaginois en Afrique, il écrivit au sénat que son mercenaire s’était enfui et laissait son champ à l’abandon. Le sénat ordonna que ce champ fût, en l’absence du général, cultivé aux frais de l’État. Certes, la perte d’un esclave n’achetait pas trop cher l’honneur d’avoir le peuple romain pour fermier. Les filles de Scipion furent dotées par le trésor public, leur père ne leur ayant rien laissé. Il était bien juste que l’État se fît une fois tributaire du héros qui lui valait chaque année les tributs de Carthage. Heureux les époux de ces filles auxquels le peuple romain tenait lieu de beau-père ! Trouvez-vous les riches qui donnent en mariage à leurs pantomimes favorites un million de sesterces plus enviables qu’un Scipion dont les enfants reçurent du sénat, leur tuteur, une lourde monnaie de cuivre pour dot ? Dédaignera-t-on une pauvreté dont on a de si illustres exemples ? Un banni s’indignera-t-il d’être privé de quelque chose, quand Scipion a manqué de dot pour ses filles, Regulus d’un homme à gages, Menenius d’argent pour ses funérailles, et quand les secours votés à ces grands hommes furent aussi honorables que l’était leur indigence ? Avec de tels patrons, la pauvreté rassure ; elle devient même un titre de crédit.

XIII. On dira peut-être : « Pourquoi séparer subtilement des choses qui isolées sont supportables, et réunies ne le sont plus ? Le changement de lieu peut s’endurer, si l’on ne fait que changer de lieu, la pauvreté de même, si elle n’est pas jointe à l’ignominie qui d’ordinaire brise à elle seule l’énergie de l’âme. » À quiconque voudra m’effrayer par l’accumulation des souffrances j’ai ceci à répondre : « Si tu es assez fort contre un seul des traits de la Fortune, tu le seras contre tous ; dès qu’une fois la vertu a cuirassé notre âme , elle l’a faite invulnérable sur tous les points. Si la passion de l’or, si cette peste du genre humain, la plus furieuse de toutes, t’a quitté, l’ambition ne te retiendra guère. Si tu regardes ton dernier jour non comme un châtiment, mais comme une loi de la nature13, si tu as banni de ton cœur la crainte de la mort, aucune terreur n’osera y entrer. Si tu te dis que le penchant aux plaisirs amoureux fut donné à l’homme non pour la volupté, mais pour la propagation de l’espèce, pur des atteintes de ce venin secret et inhérent à nos entrailles, il n’est point d’autre mauvais désir qui ne te respecte. La raison terrasse non pas chaque vice isolément, mais tous les vices ensemble : sa victoire est générale. Crois-tu que l’ignominie puisse jamais émouvoir le sage, pour qui sa conscience est tout, et qui a rompu, avec les préjugés du vulgaire ? Ce qui est pis même que l’ignominie, c’est une mort ignominieuse. Eh bien, vois Socrate : avec le même visage qui jadis, avait seul imposé aux trente tyrans, il entre dans14 cette prison dont il va ennoblir la honte ; car on ne pouvait voir une prison là où était Socrate. Quel homme serait assez aveugle aux lumières de la vérité pour croire Caton déshonoré par le double refus qu’il subit comme candidat à la préture et au consulat ? C’est la préture, c’est le consulat qui furent déshérités de l’honneur que Caton leur apportait. Le mépris d’autrui n’atteint que l’homme qui déjà se méprise lui-même. Une âme basse, dégradée, donne prise à ces flétrissures ; mais celle qui reste supérieure aux plus rudes disgrâces, qui triomphe des mêmes maux dont les autres sont accablés, celle-là est comme sacrée par sa propre infortune ; car, tel est l’homme : rien ne commande son admiration comme le courage dans le malheur. Lorsque dans Athènes on menait Aristide[9] au supplice, et que sur son passage tous les yeux se baissaient et pleuraient non pas seulement l’homme juste, mais la justice elle-même sacrifiée en lui, il se trouva pourtant un misérable qui lui cracna au visage, affront d’autant plus propre à l’indigner qu’il savait bien qu’une bouche impure pouvait seule se le permettre. Il se contenta de s’essuyer, et dit en souriant au magistrat qui l’accompagnait : « Avertissez cet homme de bâiller désormais avec plus de décence. » C’était faire affront à l’affront lui-même. Je sais qu’au dire de quelques-uns, rien n’est plus accablant que le mépris : ils choisiraient plutôt la mort. Je leur répondrai que l’exil est souvent à couvert de tout mépris. Le grand homme qui tombe reste grand même couché par terre ; il n’est pas, croyez-le, plus méprisé que ces temples dont les ruines sont foulées aux pieds, mais que révèrent les âmes religieuses comme s’ils étaient encore debout15. »

XIV. Puisque mon sort n’a rien, ô mère bien-aimée, qui doive éterniser vos larmes, je ne vois plus que des raisons à vous personnelles qui puissent les provoquer. Ces raisons se réduisent à deux : ou vous souffrez de cette idée qu’un appui vous manque, ou les regrets de l’absence vous sont intolérables. Je ne dois qu’effleurer le premier point : car votre cœur m’est connu ; rien ne vous est cher en nous tous que nous-mêmes. Que d’autres mères abusent, dans leur despotisme de femmes, de la puissance de leurs fils ; que, trouvant l’accès des honneurs fermé à leur sexe, leur ambition s’exerce au nom de ces fils dont elles dissipent les biens, dont elles briguent même l’héritage, dont elles fatiguent l’éloquence en la prêtant à ceux qu’elles protègent ; Helvia, au contraire, vivement réjouie de la fortune de ses enfants, n’en usa que bien peu ; elle mit toujours des bornes à notre libéralité, quand elle n’en mettait point aux siennes ; sous la tutelle même de son père, à des fils déjà riches elle a voulu donner encore ; elle a géré nos patrimoines avec les soins qu’on met au sien propre et le désintéressement qu’exige celui d’autrui ; elle a ménagé notre crédit comme s’il n’était pas aussi le sien ; il ne lui est revenu de nos honneurs qu’une joie pure et des sacrifices ; jamais sa tendresse n’a regardé à son intérêt. Pourriez-vous donc, après l’exil de votre fils, regretter ce qu’auparavant vous n’avez jamais compté comme à vous ?

XV. Aussi tous mes efforts doivent-ils se tourner vers la source même de votre affliction maternelle : « Je suis privée des embrassements d’un fils chéri ; je ne jouis plus de sa présence, de sa conversation. Où est-il celui dont la vue éclaircissait la tristesse de mon front ; dans le sein duquel je déposais tous mes soucis ? Où sont ces entretiens dont je ne me pouvais rassasier ? Et ces études auxquelles j’assistais avec un plaisir que goûtent peu les femmes, plus assidûment que ne font les mères ? Et ces douces rencontres ? Et cette gaieté d’enfant qu’il avait toujours à ma vue ? » Puis vous retrouvez les lieux mêmes de nos fêtes et de nos repas de famille, et, chose inévitable et bien propre à déchirer l’âme, les impressions d’une vie si intime naguère. Car, autre raffinement de la cruelle Fortune, c’est trois jours avant le coup qui m’a frappé, c’est quand vous étiez en pleine sécurité et loin de toute appréhension semblable, qu’elle imagina de vous rappeler à Rome. Elle avait bien fait de nous séparer par la distance des lieux, bien fait de vous préparer à ce malheur par une absence de quelques années, vous qui êtes revenue non pour jouir de votre fils, mais pour ne pas perdre l’habitude de le regretter. Si votre absence avait daté de plus longtemps, le chagrin eût été moins vif, l’intervalle même en eût adouci l’amertume : si vous ne fussiez point partie, du moins vous y eussiez gagné pour dernier avantage de voir deux jours de plus votre fils. Mais le destin a si bien combiné ses rigueurs, que vous ne pûtes ni assister à mes succès, ni vous faire à mon absence. Or plus ces coups sont rudes, plus il faut vous armer de courage et redoubler de vigueur contre un ennemi connu, vaincu par vous plus d’une fois. Ce n’est pas d’un corps jusqu’ici sans blessure que votre sang coule aujourd’hui ; c’est sur vos cicatrices même que l’atteinte a porté.

XVI. N’invoquez pas pour excuse les droits de votre sexe, ce privilège des larmes qu’on lui accorde presque sans mesure, mais non pas sans terme ; car si nos ancêtres ont, par un décret solennel, permis aux veuves de pleurer dix mois leurs maris, ç’a été pour composer avec la douleur obstinée des femmes ; ils n’ont pas interdit le deuil, ils l’ont limité. Nourrir une affliction sans fin pour la perte d’un être aimé, c’est une faiblesse déraisonnable ; n’en ressentir aucune serait une dureté inhumaine. Pour bien concilier la sensibilité et la raison, il faut que l’âme s’ouvre au regret, mais qu’elle en triomphe. Ne vous réglez pas sur quelques femmes dont le premier deuil n’a cessé qu’à leur mort, sur ces mères que vous connaissez, qui à la perte de leurs fils s’imposèrent ces lugubres voiles qu’elles ne dépouillèrent plus. Vous devez mieux répondre aux débuts si courageux de votre vie : s’excuser sur ce qu’elle est femme, ne sied pas à celle qui s’est tenue loin de toute faiblesse féminine. Ce n’est pas vous que le fléau dominant du siècle, la licence des mœurs a pu entraîner comme tant d’autres, ni perles ni diamants ne vous ont séduite ; la richesse ne vous a point éblouie, ne vous a point paru le premier bien de l’humanité. Soigneusement élevée dans une maison austère et de mœurs antiques, l’exemple du vice, si dangereux même à la vertu, ne vous a point détourné d’elle. Jamais vous ne rougîtes de votre fécondité, comme si elle vous reprochait votre âge ; jamais vous n’imitâtes ces femmes qui, n’ambitionnant pour tout mérite que d’être belles, déguisent les progrès de leur grossesse comme d’un fardeau qui les dépare, ou même étouffent dans leur sein le germe et l’espoir de leur race16. Ni fard, ni artifices de coquettes n’ont souillé votre visage ; jamais vous n’adoptâtes ces costumes que l’on dépose sans eu être plus nue[10]. Vous n’avez eu pour parure que cette beauté même qui a résisté à l’outrage des ans ; et la première gloire à vos yeux fut la chasteté.

Vous ne pouvez donc, pour autoriser votre douleur, invoquer les prérogatives d’un sexe dont vos vertus vous ont séparée. Vous devez être aussi étrangère à ses larmes que vous l’êtes à ses vices. Mais il est même des femmes qui vous défendront de vous consumer dans l’affliction et qui, après un abattement moindre sans doute et plus court chez vous que chez les autres, vous obligeront à vous relever. Jetez les yeux sur celles que d’éclatantes vertus ont portées au rang des grands hommes ; voyez Cornélie : de douze enfants qu’elle avait eus, le sort l’avait réduite à deux. À nombrer les morts, dix avaient péri ; estimez la perte : dix Gracques. Et pourtant, à ceux qui pleuraient autour d’elle et maudissaient sa destinée, elle disait : « N’accusez pas la Fortune qui m’a donné des Gracques pour fils. » Voilà bien la femme dont devait naître celui qui s’écriait à la tribune : « Toi, insulter ma mère, Celle qui m’a porté dans ses flancs ! » Mais le mot de la mère me paraît bien plus énergique. Le fils mettait un haut prix à la naissance des Gracques ; et la mère, même à leur trépas. Rutilia suivit dans le bannissement son fils Cotta ; elle lui fut si tendrement attachée qu’elle aima mieux souffrir l’exil que son absence et ne revit sa patrie qu’avec lui. Il était rentré dans Rome et couvert de gloire lorsqu’elle le perdit, et cela, avec le courage qu’elle avait mis à le suivre : les obsèques de son fils terminées, nul ne la vit plus dans les larmes. Héroïque dans l’exil de ce fils, elle se montra sage à sa mort : rien n’avait rebuté sa tendresse, rien ne put l’enchaîner à une affliction stérile et déraisonnable. C’est parmi ces femmes que je veux vous compter : constante imitatrice de leur vie, il sera beau de vous voir comme elles modérer, comprimer vos chagrins. Je sais que la chose n’est guère en notre pouvoir, qu’aucune affection n’obéit, et la douleur moins que tout le reste : farouche de sa nature, tous les remèdes la trouvent rebelle. Parfois on voudrait l’étouffer et dévorer ses gémissements ; mais le visage a beau feindre, a beau se composer, les pleurs se font jour et débordent ; on court occuper son esprit de spectacles et de gladiateurs ; mais, au fort de ses distractions les plus vives, le moindre ressouvenir de ce qu’il a perdu le bouleverse. Mieux vaut donc vaincre la douleur que la tromper ; car, en dépit des plaisirs qui lui donnent le change ou des affaires qui l’entraînent ailleurs, elle se réveille ; dans son repos même elle prépare son élan pour de nouvelles morsures ; mais terrassée par la raison, elle ne se relèvera plus. Je ne vous conseillerai pas de faire comme je sais qu’ont fait tant d’autres, de vous jeter dans des voyages prolongés ou de pur agrément, de consacrer beaucoup de temps et de soins à recevoir vos comptes, à administrer vos biens, de toujours vous embarrasser en quelque nouvelle affaire : tous palliatifs d’un moment qui, sans la guérir, contrarient la douleur ; j’aime mieux la faire cesser que l’étourdir. Je préfère vous conduire au port où doit tendre quiconque fuit les coups de la Fortune, c’est-à-dire aux études libérales. Ce sont elles qui fermeront votre blessure, qui vous affranchiront de toutes vos tristesses. Ces habitudes studieuses n’eussent-elles jamais été les vôtres, il faudrait aujourd’hui les prendre : or autant que mon père et la rigueur de ses vieilles maximes l’ont permis, toutes les belles connaissances ont été sinon possédées, du moins abordées par vous. Plût au ciel que cet excellent homme, trop attaché aux usages de ses ancêtres, vous eût laissée approfondir plutôt qu’effleurer les doctrines des sages ! Vous n’auriez pas maintenant à chercher des armes contre la Fortune, vous les trouveriez en vous. Parce que certaines femmes puisent dans les lettres, non point des principes de sagesse, mais une séduction de plus à étaler, il ne souffrit pas que vous en fissiez une plus longue étude ; mais votre heureux génie, prompt à tout saisir, a suppléé au temps, vous possédez les premières bases de toute science. C’est aujourd’hui qu’il y faut revenir ; elles feront votre sûreté, votre consolation, vos délices ; si vous leur ouvrez franchement votre âme, jamais plus n’y entrera la douleur, jamais l’inquiétude, jamais les inutiles tourments d’une affliction vaine ; votre cœur restera fermé à tous les chagrins, comme il l’est depuis longtemps à toutes les autres faiblesses.

Voilà vos plus sûrs auxiliaires et votre unique sauvegarde contre la Fortune ; mais comme, avant de gagner l’asile qu’ils vous promettent, il vous faut des appuis pour assurer votre marche, je veux en attendant vous montrer les consolations qui vous restent. Jetez les yeux sur mes frères : aurez-vous droit, tant qu’ils vivront, d’accuser la destinée ? Vous possédez en eux deux mérites divers qui doivent faire votre joie : l’un s’est élevé aux honneurs par ses talents ; la philosophie de l’autre les a dédaignés. Reposez votre cœur malade sur la dignité du premier, sur le calme du second, sur la tendresse de tous deux. Je les connais ces frères, et leurs sentiments, les plus intimes. Gallion ne court sa brillante carrière que pour vous en reporter la gloire. Méla ne s’est voué à la retraite et au repos qu’afin d’être mieux à vous. Pour vous protéger comme pour charmer votre vie, la Fortune vous a bien partagée en fils : le crédit de l’aîné peut vous défendre, vous pouvez jouir des loisirs du plus jeune. Ils rivaliseront de dévouement ; et l’amour de leur fils compensera l’absence d’un seul. Oui, j’ose vous le promettre, il ne vous manquera que le nombre. Que vos yeux aussi se reportent sur vos petits-enfants, sur mon fils Marcus en qui tout est si aimable. Point de tristesse qui tienne à sa vue ; point de douleur si vive et si récente qui ne cède à ses insinuantes caresses17. Quels pleurs ne tariraient devant sa gaieté ? Est-il une âme serrée par le chagrin que ses gentillesses ne dilatent, que son espièglerie n’entraîne à ses jeux, qui ne soit distraite, arrachée aux pensées les plus absorbantes par ce babil dont personne ne se lasse18 ? Dieux que j’implore, faites qu’il nous survive ! Que la rigueur des destins s’épuise toute et s’arrête sur moi seul ; que toutes les douleurs de la mère frappent sur moi, sur moi toutes celles de l’aïeule ! Soyez tous heureux où le sort vous maintient ; je ne me plaindrai pas qu’on m’ait ravi à mon fils et à mes foyers. Que du moins, victime pour toute ma maison, je ne lui laisse rien à souffrir de plus.

Pressez sur votre sein cette Novatilla qui bientôt vous donnera des arrière-petits-fils ; je l’avais si bien adoptée dans mes affections, qu’après ma perte, et tout en conservant son père, elle pourrait sembler orpheline. Aimez-la pour vous et pour moi. Le sort vient de lui ravir sa mère ; votre tendresse peut, sans effacer ses regrets, faire qu’elle sente moins son isolement. Qu’elle sache de vous régler ses mœurs et son extérieur : les leçons pénètrent plus avant quand elles s’impriment dans un âge encore tendre. Qu’elle prenne goût à vos entretiens ; qu’elle se forme à votre école. Quels dons vous lui ferez, quand vous ne lui donneriez que l’exemple ! Ce devoir solennel sera votre premier remède : les douleurs pieuses comme la vôtre n’ont de distraction possible que la raison, ou une noble tâche à remplir. Je compterais aussi votre père parmi vos grandes consolations, s’il n’était loin de vous. Mais votre cœur vous dira quels sont les intérêts du sien : vous sentirez combien il est plus juste de vous conserver pour lui que de vous sacrifier pour moi. Dans ses accès immodérés, quand la douleur s’emparera de vous, quand elle voudra vous entraîner, songez à votre père. Multipliée pour lui dans vos enfants et vos petits-enfants, vous n’êtes plus son seul bien ; toutefois, comme couronne de son heureuse carrière, il n’a que vous. Lui vivant, ce serait chose impie que de vous plaindre d’avoir trop vécu.

XVII. Je n’ai point nommé jusqu’ici celle qui sait le mieux adoucir vos peines, votre sœur, ce cœur si fidèle, dans lequel s’épanchent tous vos ennuis comme dans une autre vous-même, cette âme qui pour nous tous est une âme de mère. C’est elle qui mêla ses larmes aux vôtres ; c’est près d’elle que vous commençâtes à respirer. Vos affections deviennent toujours les siennes ; mais quand il s’agit de moi, ce n’est pas uniquement pour vous qu’elle s’afflige. Apporté à Rome dans ses bras, c’est par ses tendres soins de mère et de nourrice que je fus rétabli d’une longue maladie ; c’est aux efforts de son crédit que je dus ma questure ; et cette femme, si timide à soutenir le moindre entretien, à rendre un salut à haute voix, surmonta sa réserve par dévouement pour moi. Ni ses habitudes retirées, ni sa modestie, toute villageoise auprès de l’effronterie de tant de femmes, ni son amour du repos, ni ses mœurs solitaires et paisibles ne la retinrent : elle se fit pour moi solliciteuse.

Voilà, mère bien-aimée, celle qui saura vous consoler et vous raffermir : rapprochez-la de vous le plus possible, embrassez-la de la plus étroite affection. La douleur fuit d’ordinaire ceux qu’elle aime le plus, et cherche à s’exhaler en liberté : que la vôtre, que toutes vos pensées se confient à votre sœur : voulez-vous conserver ou déposer vos chagrins, vous la trouverez prête soit à y mettre un terme, soit à les partager. Mais si je connais bien la sagesse de cette femme accomplie, elle ne vous laissera pas sécher sans fruit dans les larmes, elle vous citera son propre exemple dont j’ai moi-même été témoin. Son époux adoré, notre oncle, à qui elle s’était unie vierge, elle l’avait perdu sur le navire où ils voguaient ensemble ; et pourtant ni cette perte affreuse, ni les horreurs de la tempête ne l’accablèrent : elle triompha des éléments et du naufrage même pour rapporter le corps de cet époux. Ô que de femmes dont les actes sublimes sont restés dans l’ombre et perdus ! Que votre sœur eût eu pour contemporaine cette antiquité, si franche admiratrice des vertus, combien de génies eussent à l’envi célébré une femme qui, oubliant sa faiblesse, oubliant cette mer, formidable aux plus fermes courages, expose ses jours pour donner la sépulture à son mari, et, tandis qu’elle songe à lui conquérir un tombeau, ne craint pas d’en manquer elle-même ! Les chants de tous les poëtes ont glorifié une Alceste qui prit pour mourir la place de son époux. Il est plus beau de risquer sa vie pour ensevelir le sien : l’amour est plus grand de racheter à péril égal un moindre avantage.

S’étonnera-t-on après cela que, pendant seize ans que son époux gouverna l’Égypte, on ne l’eût jamais vue en public, qu’elle n’eût reçu chez elle personne de la province, qu’elle n’eût rien demandé à son mari ; ni souffert qu’on la sollicitât de rien ? Aussi cette Égypte19 médisante et ingénieuse à noircir ses préfets, cette province où qui peut éviter la faute n’échappe point à la calomnie, admira votre sœur comme un modèle unique de vertu ; et, chose bien difficile à un peuple qui se plaît aux bons mots même les plus dangereux, elle s’est interdit sur son compte toute parole indiscrète, et aujourd’hui souhaite encore, sans jamais l’espérer, une Romaine qui lui ressemble. Elle eût fait beaucoup si pendant seize ans son mérite se fût produit à tous les yeux ; elle fit plus en se laissant ignorer.

Tout ceci soit dit non pour entreprendre son éloge qu’affaiblirait plutôt un si bref exposé, mais pour vous peindre tout l’héroïsme de cette femme que ni l’ambition, ni la cupidité, compagnes et fléaux de la puissance, n’ont séduite ; qui sur un vaisseau désemparé, en face du naufrage et de la mort, ne connut point la peur, ne se détacha point de son époux inanimé, moins soucieuse d’échapper elle-même que de trouver où l’inhumer. Montrez un courage digne du sien ; que votre âme s’arrache à son deuil ; gardez que l’on ne croie que vous vous repentiez d’avoir été mère.

Au reste, comme il faut bien, quoi que vous fassiez, que vos pensées reviennent de temps en temps vers moi, et que mon souvenir se représente à vous plus fréquent que celui de vos autres enfants, non qu’ils vous soient moins chers, mais parce qu’il est naturel de porter plus souvent la main là où nous sentons la souffrance, voici l’idée que vous devez vous faire de moi. Mon esprit est libre et serein comme aux plus heureux jours ; et en est-il de plus heureux que ceux où l’âme, quitte de toute autre pensée et livrée aux travaux qu’elle aime, tantôt goûte le charme délassant des beaux-arts, tantôt s’élève à la contemplation d’elle-même et de l’univers, passionnée qu’elle est pour la vérité ? Elle étudie la terre d’abord et sa position, puis se demande ce qu’est cette mer, qui enceint notre globe, et d’où vient l’alternance de ses flux et reflux ; elle saisit le secret des effrayantes scènes qui remplissent l’intervalle des cieux à la terre ; elle visite l’orageux espace où grondent et jaillissent les foudres, où se déchaînent les vents, et d’où tombent les pluies, les neiges, les tourbillons de grêle ; puis, ces régions inférieures parcourues, elle s’élance au plus haut des cieux, et jouit du magnifique spectacle des choses divines ; elle se souvient qu’elle est immortelle, elle embrasse dans sa course tout le passé et tous les siècles à venir.

NOTES
SUR LA CONSOLATION À HELVIA.

1. Même début dans la lettre de saint Basile à la femme de Nectaire.

2.

L’on pardonne les pleurs aux personnes communes,
Mais non pas aux esprits qui dans les infortunes
Ont si visiblement leur courage éprouvé.

(Racan. Consol. à M. de Bellegarde.)

3. C’était le devoir des parents les plus proches.

    Non hic mihi mater
Quæ legat in mœstos ossa perusta sinus. (Tib., I, Eleg. iii .)

4. Quand on double le cap Corse on aperçoit une tour qui fut habitée, dit-on, par notre auteur exilé : Torre di Seneca.

5. Il est à remarquer que le mot grec Θεός, dieu, signifie coureur.

6. C’est le mot de Dante exilé.

Icy comme à la cour, j’ai le sort tout pareil,
Et vois couler mes jours sous un même soleil…
Et quoi que fasse Ilax et les plus favoris,
Le ciel n’est pas plus loin d’icy que de Paris.

(Théophil., Eleg.)
7.

Crois-moi : le calme heureux d’une âme irréprochable
Vaut bien tout le fracas d’une gloire coupable.
Marcellus en exil éprouve un sort plus doux
Que César, entouré d’un sénat à genoux.

(Pope, Essai sur l’homme, Ép.iv.)
8.

Transvolat in medio posita, et fugientia captat.

(Horat., II, Sat. ii.)

9. « Il faut prendre garde si l’administration que nous louons n’est point la suite d’un meilleur règne ; si ce n’est point la chaleur qui reste d’un feu qui n’est plus et le mouvement d’un branle qui a cessé ; si ce ne sont point les vertus des pères qui soutiennent l’infirmité des enfants et leur espargne qui fournit à leurs débauches. » (Balzac. Aristip., V.)

10. Voir lettre xxxi, et Juvénal, Sat. XI, 115. (Sénèq. le rhét. Controv., IX.)

    Saluez ces pénates d’argile :
Jamais le ciel ne fut aux humains si facile
Que quand Jupiter même était de simple bois ;
Depuis qu’on l’a fait d’or, il est sourd à nos voix.

(La Fontaine, Philémon.)

« C’est une croix de bois qui a sauvé le monde. »  (Montlosier.)

11. Ignorat cupiditas ubi finiat nécessitas. (Saint Augustin.)

12. « Qu’avez-vous fait trente ans dans ce désert, » demandait-on à un anachorète qui répondit : « Cogitavi dies antiquos, et annos æternos in mente habui. J’ai médité sur les anciens jours, et j’ai pensé à l’éternité. »

13. Lex est, non pœna, perire. (Sénèq., Petit, pièces de vers.)

Il se présente aux seize, il demande des fers
Du front dont il aurait condamné ces pervers. (Henriade.)

L’imagination, en souvenirs féconde,
Quand le présent ingrat semble l’abandonner,
Des honneurs qu’il n’a plus revient l’environner.
Ainsi le saint respect qui de loin le contemple
Remplit toujours de Dieu les débris d’un vieux temple.

(Delille, Imag., ch. iii.)

16. Il faut que cette horrible pratique d’avortements ait été bien commune alors, pour que Sénèque loue Helvia de ne l’avoir pas suivie. Du temps d’Ovide elle avait déjà lieu :

Nunc uterum vitiat quæ vult formosa videri ;
Raraque in hoc ævo quæ velit esse parens. (Ovid. De nuce.)

Page 138, Parce que certaines femmes… « Souvent les lectures qu’elles font, avec tant d’empressement, se tournent en parures vaines et eu ajustements immodestes de leur esprit ; souvent elles lisent par vanité, comme elles se coiffent. » Bossuet. Serm. sur les oblig. de l’état relig.

Contre tous mes ennuis, sa grâce est la plus forte ;
Je n’ai point de chagrins que sa gaité n’emporte.

(Casim. Delavigne. l'École des vieill.)

Du chagrin le plus noir elle éclaircit les ombres,
Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.

(Rac., Esther.)

19. Même jugement sur les Égyptiens, porté fort au long par Hérodien (Hist., IV, IX) ; et dans une lettre de l’empereur Adrien. (Voir Flav., Vopisc.)

  1. Je lis d’après un manusc. : ne a me non victo. Lemaire : victa.
  2. Trois manusc. portent se ac suos, que j’adopte, au lieu de se ac sua.
  3. Le même pour lequel Cicéron plaida devant César.
  4. Voir Lettre XLVII.
  5. 1 948 366 fr
  6. Voir Lettre CXIV.
  7. Destinée à l’embellissement du temple, et détournée par Apicius.
  8. Voir Lettres XVII et XVIII.
  9. Sénèque confond Aristide, qui ne fut jamais conduit au supplice, avec Phocion.
  10. Je lis, d’après un manusc. : quæ nihil amplius nudaret quum poneretur. Lemaire : quæ nihil aliud, quant ut nudaret, componeretur. Voir d’ailleurs Des bienfaits, VII, ix ; et lettre xc.