Aller au contenu

Constante, ma tendre Amie

La bibliothèque libre.


Les Œuvres libres, numéro 9
recueil littéraire mensuel ne publiant que de l'inédit
9
.

Constance, ma tendre amie

Roman Inédit
par
Pierre Valdagne

PREMIÈRE PARTIE
10 Mars 1920.

J’ai parfaitement reconnu le petit Philippe Herseau dont je fus le correspondant à Paris, il y a quelque quinze ans, dans l’homme de trente-deux ans qui est tombé chez moi tout à l’heure, sans crier gare.

Il m’a paru s’être développé dans le sens que je prévoyais lorsqu’il achevait ses études. C’était alors un jeune garçon sérieux et appliqué, sans imagination, sans grands défauts et qui devait marcher droit.

Ce que j’ignorais, c’est s’il dût grimper très haut.

Je l’ai retrouvé à mi-côte, dans une situation honorable, propriétaire de la fabrique de papiers qu’il a héritée de son père à Gardanne, non loin d’Aix-en-Provence. L’affaire donne de bons résultats ; mais Herseau, qui s’est marié voici deux ans, se montre ambitieux, veut développer sa production et vient de créer un bureau à Paris, au centre des grandes commandes.

Comme, en outre, il a mis la main sur un directeur compétent et que sa fabrique, bien montée, ne réclame plus sa présence constante, il a décidé de prendre egalement un appartement à Paris.

Philippe m’a toujours témoigné une grande déférence ; il venait aujourd’hui me tenir au courant de ses projets et, en même temps, me présenter sa jeune femme.

— J’ai trouvé, me dit-il, un assez vaste bureau rue du Louvre et nous avons eu la chance de découvrir, rue Tronchet, ùn appartement très convenable. Nous n’y avons pas tout ce qu’on appelle le confort moderne, car la maison est ancienne ; mais Thérèse y aura sa salle de bains et elle est dans la joie de venir, enfin, habiter Paris.

C’est alors que je me retins de dire : « Tu parles, mon garçon ! »

Car il m’avait suffi d’un coup d’œil pour m’assurer que cette jeune Thérèse devait mal endurer la vie de province et qu’elle portait en elle toutes les possibilités de devenir une parisienne incomparable.

Je m’inclinai de son côté :

— Vous connaissez déjà Paris, chère madame ?

— J’y ai vécu pendant quelques semaines avant mon mariage ; mais nous n y étions, mes parents et moi, que pour fort peu de temps, en camp volant. Nous vivions à l’hôtel. Autre chose est d’y être fixé tout à fait.

— Autre chose aussi d’y vivre en jeune fille et d’y vivre en jeune femme. Si votre mari veut bien me le permettre, je m’offre à vous guider dans la grande ville ; je vous en ferai connaître quelques aspects. Il en est, j’en suis sûr, qui doivent vous plaire.

— Grand Dieu ! protesta aussitôt Philippe, rien ne me fera plus plaisir que de vous confier Thérèse, cher monsieur Le Hamou. Qui connaît Paris mieux que vous ? Vous en êtes une des personnalités les plus en vue. J’ai dit à ma femme combien vous étiez répandu et fêté partout. Si la charge d’une petite provinciale ne vous importune pas trop de temps en temps…

— Elle me ravira, mon cher ami.

Cependant Philippe examinait les nombreux tableaux pendus à mes murs :

— Je vois, me dit-il, que vous vous intéressez toujours à la peinture.

— Toujours, oui. C’est une vieille manie ; c’est un de mes plus grands plaisirs.

Et m’adressant à Mme Herseau.

— Ne vous effrayez pas trop des toiles que vous voyez, chère madame. Elles sont audacieuses de couleur et de facture. Je ne m’occupe que de peinture moderne et je possède ici les œuvres de quelques « fauves » qui font frémir les bourgeois.

— C’est qu’il faut te dire, ajouta Philippe qui voulait me faire plaisir, c’est que M. Le Hamon est un véritable Mécène.

— Un mécène au « petit pied », chère madame. Ma fortune de vieil agent de change retiré des affaires ne me permet pas de folies.

— Tout le monde sait, insista Herseau, le bien que vous faites aux jeunes artistes ; vous les aidez à percer ; vous leur achetez des tableaux ; vous les imposez aux marchands. C’est vous qui avez fait l’admirable Victor Hédé et Bascarès.

— Voici, dis-je, des toiles de ces deux grands peintres ; mais, je ne les ai pas faits, comme vous dites. Ils se sont bien faits eux-mêmes. Mon mérite est d’avoir deviné leur génie et de leur avoir permis de travailler tranquilles.

Thérèse, la mine recueillie, prononça :

— Oh ! c’est très bien, c’est très bien d’avoir fait cela ! Et avez-vous découvert un nouveau talent ?

— Oui, chère madame, justement ! j’ai pris feu pour un jeune artiste qui s’appelle Pierre Saramon. C’est un catalan, fils de paysan ; nature renfermée, très timide, mais dévoré d’une flamme intérieure surprenante. La richesse, l’audace de sa palette sont extraordinaires et (ce qui est rare) le gaillard sait dessiner.

— Pierre Saramon ! Il faut que je retienne son nom.

— Je vous ferai voir ses œuvres. Il fait une exposition au mois de mai à la Galerie Le Sel. Il faudra y venir.

— Oh ! j’irai, bien certainement.

— Je vous ferai envoyer des cartes.

— Ce que ne te dit pas M. Le Hamon, intervint Philippe, et ce dont je suis sûr, c’est que tous les frais de cette exposition, c’est lui qui les fera.

— Saramon n’est pas riche. Mais c’est encore moi qui ferai la bonne affaire ; car j’ai des tableaux de lui et, si je ne me suis pas trompé sur son compte, ils vaudront cher, un jour. Mais, c’est beaucoup trop parler de moi, chère madame. Ne retenez de tout cela qu’une chose : c’est que je suis un vieux parisien qui connaît en effet beaucoup de monde et qui connaît pas mal « le monde ». Vu sous un certain angle, il est plein d’agrément. Puisque votre mari me le permet, je vous en montrerai donc certains aspects que nous choisirons plaisants et gais, comme il convient pour la jeune et jolie femme que vous êtes.

— Ne gâtez pas déjà Thérèse !

Mme Herseau mérite beaucoup qu’on la gâte. Tenez… pour commencer votre initiation, voulez-vous venir dîner tous les deux avec moi au Cambridge, qui se trouve dans les Champs-Élysées. Nous y verrons des gens assez représentatifs d’une société qui ne s’embête pas ! Vous choisirez votre jour.

Mme Herseau ne m’avait pas quitté des yeux ; elle souriait très à l’aise :

— Je vous dirais bien demain, tant votre aimable pensée me fait plaisir. Mais je n’ai aucune robe de soirée. Accordez-moi le temps d’en faire faire une. Voulez-vous que nous arrangions ça pour Ja semaine prochaine ?


15 Mars.

Je ne fais nullement profession de psychologie transcendante ; mais j’aime bien me rendre compte de ce qui se passe en moi-même.

Or, comme depuis la visite de Philippe et de sa femme, je pense beaucoup à Mme Herseau, je cherche la raison d’un si subit intérêt et je n’en trouve qu’une : c’est que Mme Herseau est vraiment très jolie.

C’est tout ; mais c’est assez !

Ainsi donc, Le Hamon, tu ne t’affranchiras jamais de cet empire tyrannique qu’a toujours exercé sur toi la beauté physique d’une femme ? Tu n’éviteras jamais cette émotion soudaine qui s’empare alors de toi ? Qu’on ne s’imagine pas qu’elle ne soit pas chaste. Aucune image de volupté ne s’y mêle. Ce vers quoi elle m’incline c’est un désir d’amitié et de camaraderie dont je n’aurais pas la moindre envie avec une femme laide.

Ce sont de très mauvaises tendances de l’esprit : je m’en accuse.

Me voilà donc, après un quart d’heure d’entretien, assez occupé par la femme de mon ami Philippe, tout bonnement, je le répète, parce qu’elle est jolie, puisque le reste d’elle m’est encore inconnu.

J’ai pourtant déjà ma petite opinion.

Ce qui me frappa en cette jeune femme dès le premier coup d’œil, ce fut un aspect d’équilibre et de santé. Une taille libre devinée sous la robe, le dessin musclé des jambes qu’elle tenait croisées, la pointe de son petit soulier en l’air ; une savoureuse plénitude du corps où circule un sang généreux ; fille de Provence et du soleil, à n’en pas douter, je la voyais, quant au physique, comme un joli animal vivace et près de la nature.

Cette impression allait être bientôt combattue par une autre. Une étrange disparate s’accusait entre ce corps parfait et l’expression du visage. Les vastes yeux noirs, merveilleusement construits pour abriter de lentes et nobles songeries, brillaient, au contraire, de flammes agiles et malicieuses ; sur sa bouche passaient de jolis sourires retenus, au gré d’une pensée singulièrement active. Ce n’est pas ma faute si j’y lus pas mal de curiosité et pas beaucoup d’innocence.

Donc l’âme, que je devinais très « civilisée », ne répondait pas à la fruste enveloppe.

L’opposition me frappa.

Elle ne détruisit pas ma sympathie.

Il me semble que nous nous entendrons fort bien. Nous devons avoir certains coins d’âme qui se ressemblent. Hélas !… je ne juterais pas que ce fussent les plus magnifiques. Mais son âme à elle doit être d’une substance assez riche, j’imagine, et féconde en surprises amusantes. J’en juge par l’expression du regard, certaines petites mines et le visible plaisir qu’elle a pris lorsque je lui proposai d’être son compagnon pour découvrir Paris.

Aussi bien n’ai-je pas hésité à proposer tout de suite à cette petite provinciale une partie au cabaret au lieu d’une conférence à la Sorbonne, par exemple.

En l’invitant au Cambridge, qui est un aboutissement de la vie de luxe et de plaisir, j’allais peut-être un peu fort pour la première étape de son initiation, mais je ne me trompais pourtant pas puisqu’elle me parut tellement ravie.

Au reste, je parie que cette petite Thérèse se trouvera très à l’aise dans le décor éclatant, parmi les toilettes des femmes et l’énervement des musiques. Elle entrera de plain-pied dans ce milieu d’élégances paroxistes, dans cette atmosphère entêtante et factice. Elle est faite pour eux.

Eh bien, mais, puisque le hasard fait que je me trouve sur sa route, je ne demande qu’« à voir ». Un être jeune qui va se développer dans la vie, qui ouvre ses mains avides à toutes sortes de chatoyants désirs, forme toujours un spectacle de prix.

Je le contemplerai volontiers du port où mes cinquante-trois ans me relèguent.


3 Avril.

Tantôt, ma fille est venue me voir. Cette enfant est solennelle.

Autrefois, quand Alice entrait dans le salon, le 1er janvier, pour nous souhaiter la bonne année à sa mère et à moi, je disais déjà à ma femme :

— Ta fille est solennelle !

Son solennel mari n’est donc pour rien dans cette solennité. Mais, à eux deux, qu’ils sont comiques !

Quand je suis en leur présence, il me faut surveiller mes moindres propos. Ni fantaisie, ni paradoxe !

Ces parfaits époux prennent tout au sérieux… sauf moi, j’en ai peur !

En donnant à Georges Caroubier ma charge et ma fille, je pensais bien agir en homme prévoyant, en « bon père de famille ». Le succès a dépassé mes espérances ! Je me fusse contenté qu’il n’eût fait qu’y répondre !

Alice venait m’inviter à un dîner assez important qu’ils donnent dans dix jours à quelques princes de la haute finance. On ne manque pas d’esprit à la Bourse ; je ne m’ennuierai pas.

Comme j’acceptais avec bonne humeur, Alice s’en réjouit, mais elle crut devoir ajouter cette pointe :

— Ma maison n’est pas encore aussi brillante que beaucoup de celles où l’on te fête. J’espère, pourtant, avoir quelques jolies femmes à t’offrir, papa !

Je répondis de mon air le plus innocent :

— Mon petit, ta maison est parfaite. Et, en fait de jolies femmes, je suis sûr d’en rencontrer au moins une, qui sera toi. (C’est vrai ! Alice est très jolie, et, chose curieuse, on ne songe pas à s’en apercevoir.) Quant aux autres, que veux-tu que j’en fasse à mon âge ?

Alors Alice prit un petit air entendu :

— Tra ! La ! La ! Mon papa est un très mauvais sujet !

Elle me tendit ses joues et s’en alla.

Ni mon gendre, ni ma fille ne me pardonnent ma pauvre chère Constance.

Le monde est beaucoup plus indulgent que ma famille. Il a consacré une liaison qui aura bientôt quinze années, qui a commencé dans l’éblouissement et qui continue dans une tranquille tendresse devant quoi il faut bien qu’on s’incline, puisqu’on ne peut en suspecter ni la sincérité, ni le désintéressement.

Madame Gençais est riche ; je ne peux même pas dépenser mon argent pour elle. Elle n’aime pas le monde. C’est une femme qui a une vie intérieure intense, qui préfère la campagne à Paris. Ses deux grandes passions sont la nature et la musique. Elle est païenne et étrangement mystique. Nous avons réduit à trois ou quatre les maisons où l’on peut nous voir ensemble. (Je sors beaucoup plus qu’elle.) Tout cela est-il bien scandaleux ?

Alice dit : « Mon papa est un mauvais sujet ! »

En pensant à moi, elle et son mari doivent prendre des mines de découragement !

Et pourtant. Constance !… mon admirable Constance !


3 Avril.

J’ai adoré Constance.

Je ne sais pas écrire, sans quoi je fixerais l’histoire frémissante et si douce de notre amour. Je devrais, au moins, noter quelques-uns de ses sommets.

En ce moment, je me souviens de la nuit où je dus à Constance une de mes premières, une de mes plus fulgurantes émotions.

Je vais essayer de la marquer ici. Mon souvenir en est aussi vivant que si c’était hier… Il y a quinze ans !

Après un dîner en ville qui s’était prolongé tard, je m’étais chargé de reconduire chez elle la vieille et charmante Mme de Velottes qui habitait de l’autre côté de l’eau, non loin du Luxembourg.

Quand j’eus refermé sur elle la porte de sa maison, je réglai le cocher qui nous avait amenés. Il était plus d’une heure du matin, mais je n’étais pas pressé de rentrer chez moi ; j’avais besoin de marcher, d’être seul.

Je me trouvais, en effet, depuis l’avant-veille, dans un état d’extrême agitation intérieure. L’avant-veille, j’avais brûlé mes vaisseaux ! J’avais déclaré mon amour à Mme Gençais.

Qu’avais-je dit ? Je ne m’en serais pas souvenu la minute d’ensuite.

Tout ce que je sais, c’est que mon cœur s’élançait hors de moi d’un mouvement irrésistible. Mes paroles devaient traduire, en même temps que ma ferveur et mon désir, cette sorte d’offrande impatiente par où un être clame sa soif de se donner tout entier.

Nous étions arrivés à sa porte, car, elle aussi, ce soir-là, je l’avais reconduite après avoir passé avec elle la soirée chez des amis.

Nous avions fait la route à pied. Nous ne disions que des choses banales, mais, entre chaque propos, se creusaient d’extraordinaires silences.

Un magnétisme mystérieux l’avertissait, certainement, que la grave minute de l’aveu allait sonner et elle voulait, sans doute, le retarder encore, car elle hâtait le pas pour que je n’eusse pas le temps de parler.

Oh ! comme elle savait bien que je l’adorais ! Comme je savais, moi, qu’elle ne l’ignorait plus !

À sa porte même, les mots jaillirent.

Alors je vis Constance pâlir et se raidir, elle ferma à demi les yeux ; quelque chose — qui pouvait être aussi bien de la douleur ou de la joie — passa sur son délicieux visage ; elle éleva égèrement une de ses mains dégantées comme pour suspendre mes paroles et, la porte s’étant puverte, sans un seul mot elle disparut.

Or depuis l’avant-veille, je n’avais eu aucune nouvelle de Mme Gençais ; je n’osais pas lui écrire ; je n’osais pas aller dàns les endroits où j’aurais pu la rencontrer. Que pensait-elle ? Allait-elle me fuir ? Mon aveu aurait-il eu ce résultat de me priver même de la voir, elle qui était le ravissement de mes yeux.

En quittant Mme de Velottes, j’avais gagné les quais. Je remâchais mon inquiétude ; je parlais tout haut. C’était une nuit de juin, une nuit sans lune, tiède, claire, avec son ciel criblé d’étoiles. Et, brusquement, arrivé à la Concorde, je décidai que j’irais passer sous les fenêtres de Constance… pour rien… pour y passer.

Elle habitait alors, aux Champs-Élysées, un appartement situé à l’entresol. Il n’était pas loin de deux heures… tout dormait !

J’avisai un banc, juste au-dessous de sa maison et je m’y assis.

Il n’est pas rare qu’une pointe de romanesque ingénu se cache sous le dilettantisme, sous la blague d’un vieux parisien.

Je me mis à contempler les fenêtres de Mme Gençais (qui devait dormir à poings fermés) et à leur faire de passionnées confidences.

Je me conduisais comme un collégien et je m’en rendais parfaitement compte. J’invoquais Constance ; je lui adressais une prière adorante ; je t’appelais ; je répétais cent fois son nom.

Et il se passa ceci :

Je vis de mes yeux, comme en une hallucination, s’entr’ouvrir d’abord, puis s’ouvrir les persiennes de sa chambre ; une forme blanche s’appuya un instant, comme accablée, à la barre de la fenêtre. C’était elle !

Elle était enveloppée d’une souple gandoura qui laissait ses bras nus ; une de ses mains toucha ses cheveux…

Tout dans cette femme est harmonie ! Le moindre de ses gestes chante comme une musique.

Elle leva la tête et regarda le ciel.

Je restais sidéré. Quelle puissance ramenait ainsi devant moi, vision peut-être irréelle, à la minute même où je l’implorais comme un fou ?

Je m’étais dressé ; j’accourus en ouvrant les bras. Elle me vit alors et poussa un cri où je crus discerner l’accent d’une joie soudaine.

Elle se pencha, me fit un signe de la main et prononça tout bas :

— Attendez !

Elle était rentrée, tirant à elle les persiennes. À travers les lamelles de bois, je vis que la pièce s’éclairait.

Je ne bougeais plus, tout droit, les yeux fixés sur cette fenêtre, le cœur battant très fort.

Enfin Constance reparut. Elle jeta à mes pieds un papier blanc, plié. Je me précipitai… Quand je me relevai, les persiennes, de nouveau, étaient closes.

« Venez demain à deux heures. C’est parce que vous pensiez beaucoup à moi qu’une force m’a poussée à cette fenêtre et si vous êtes venu, ce soir, c’est parce que je pensais beaucoup à vous. »

Ces quelques mots tracés au crayon sur une feuille arrachée d’un bloc.

Dans le papier, de peur qu’il s’envole, deux petits sous.

J’ai fait percer ces deux petits sous : je les ai réunis avec un anneau, d’or et, pendant plusieurs années, je les ai portés à ma chaîne en guise de breloques.


15 Avril.

J’ai eu, hier, les Herseau à dîner au Cambridge.

Thérèse est arrivée dans une toilette exquise, en crêpe de Chine, couleur citron, toute simple, largement décolletée. J’ai pu admirer la splendeur de sa carnation, le dessin riche des épaules et des bras, l’attaché pure de son cou. Elle attira la curiosité des dîneurs ; elle eut de jolis mouvements de tête dont la coquetterie voulue m’amusa. Je connaissais quelques personnes dans la salle ; je ne fus pas médiocrement fier de leur montrer à quelle ravissante créature je rendais mes soins et j’exagérai même mes prévenances.

Thérèse est fine ; elle se laissait faire, mais elle affectait encore un petit air modeste et étonné.

Elle reprit cependant de l’assurance lorsque, apercevant, sous les lumières, des femmes merveilleusement parées, je me mis à causer « toilette » avec elle.

J’ai le goût des robes et je prétends m’y connaître. Thérèse me taquina, puis me demanda carrément mon opinion sur la façon dont elle était mise. Je la félicitai en toute sincérité.

Elle eut alors un petit rire, par saccades :

— Cher monsieur Le Hamon, cette robe est de ma composition à moi toute seule ! Vous allez frémir si je vous dis que c’est une couturière à la journée qui l’a coupée et cousue sur mes indications.

— C’est donc à vous que je dois tous mes compliments.

— J’en serais très fier si vous n’y mettiez beaucoup trop d’indulgence. Hélas ! Je m’aperçois, ce soir, que je suis loin de la perfection. Il y a, ici, beaucoup de robes qui « font simple » ; mais je constate à quel poinx certains détails divinement raffinés, certaines trouvailles d’arrangement peuvent distinguer une toilette qui n’est pas mal d’une toilette qui est impeccable… Ah ! Paris !… le goût de Paris !… Cette chose inimitable, qui ne peut naître que dans l’air qu’on y respire ! Et quel malheur, si ce qu’on m’a dit est vrai, qu’une femme ne puisse pas s’habiller à Paris sans dépenser des sommes énormes !

— N’exagérons rien, chère madame, il y a des moyens de s’en tirer sans ruiner son ménage.

— C’est vrai ? demanda Thérèse dont le visage, soudain tendu, témoigna d’un intérêt puissant.

— Je pourrai vous indiquer deux ou trois maisons où vous serez parfaitement habillée et dans des prix très abordables.

— Je vous prends au mot, cher monsieur ! J’ai justement besoin de tant de choses !…

Thérèse, rassurée, se laissait aller à tout son plaisir.

— Regardez, lui dis-je, la belle créature qui entre. C’est Cécile Retrait, du Gymnase.

— Cécile Retrait ?… J’ai vu des portraits d’elle dans les journaux… Qu’elle est belle.

— Je vous raconterai le dernier potin qui court sur elle.

— Ah ! Comme je m’amuse ! s’écria Thérèse, en riant de toutes ses dents éclatantes ; comme vous avez été gentil, monsieur Le Hamon, de m’avoir amenée ici !

Mon opinion est faite. Thérèse connaîtra l’amour défendu.

Maintenant, de quelle sorte d’homme serat-elle la proie ? Je ne peux pas le déterminer encore… Je ne la connais pas assez.

Je pencherais pour le gaillard résolu, qui ne s’embarrassera pas d’inutiles protocoles, car Thérèse ne me paraît ni romanesque, ni sentimentale.

Si elle est vraiment ainsi, je m’en réjouis pour elle ; cela l’aidera à sortir d’une aventure (et quelle est l’aventure dont il ne faille pas sortir ?) avec tous les honneurs, sans accroc, sans blessure. Je la souhaite semblable à ces jolies créatures qui « liquident » avec le sourire, restent ironiques et supérieures et laissent l’autre penaud et déconfit. Il me déplairait qu’elle ressemblât aux mille petites échaudées qui s’agitent sous mes yeux en des postures lamentables.

J’aimerais même devenir assez son ami pour lui inculquer, sans en avoir l’air, quelques-unes de mes idées sur l’amour où je ne laisse guère d’avantage aux hommes car, selon moi, aucun ne leur est dû, dans aucun cas.

Je laisserais entendre à cette Thérèse qu’il faut, avant tout, conserver son sang-froid et dominer les événements. Un moment vient toujours où, dans la débâcle d’une vertu hésitante, toute femme connaît la minute fatale de l’étourdissement. C’est le moment physiologique ; il ne faut pas lui donner plus d’importance qu’il n’en a. Il ne faut pas, surtout, croire assister à l’éclosion d’une grande passion. Cela n’a aucun rapport et, de cette confusion, découlent tous les déboires amoureux.

Il me semble que Mme Herseau comprendrait fort bien ma pensée.

Aura-t-elle assez de confiance en moi pour me prendre pour confident ?… Peut-être ! Il m’a paru qu’elle se rendait compte déjà que nous devions nous entendre sur bien des points et que ma vieille expérience ne lui serait pas inutile.

Qu’on me comprenne bien ! Je ne pousserai jamais une femme à la faute. S’il convient à Thérèse de rester une épouse fidèle, je m’en réjouirai et j’irai faire une dévotion à la Vertu.

Mais, encore une fois, la chose m’étonnerait fort.

Et, dès lors, même vis-à-vis de Philippe, mon rôle ne serait pas odieux puisque, son infortune étant marquée dans le livre du Destin, c’est à moi, peut-être, qu’il devrait qu’elle reste décente et secrète et, surtout, qu’il rignore lui-même, à tout jamais !


17 Avril.

J’ai mis Constance au courant de mes nouvelles relations avec les Herseau. Je lui ai fait un fidèle portrait de Philippe et de Thérèse ; je lui ai raconté que je les avais emmenés dîner au Cambridge et que ma jeune provinciale avait montré aussitôt une réelle aisance à s’adapter au milieu factice et clinquant qui nous entourait.

Et j’ai ajouté tout à trac :

— Telle que je vois cette jolie Thérèse, je ne donne pas un an à son mari pour être cocu.

J’aurais beaucoup mieux fait de me taire.

Constance me jeta un regard courroucé et me tança d’importance :

— Tu es ridicule ! Ce sont là des raisonnements, des pensées d’homme. Ce sont des habitudes d’esprit vulgaire. Vous trouvez donc qu’il y a tant lieu de se réjouir quand un mari est trompé ?

— Je n’ai pas dit que je m’en réjouirais !

— Tu ne l’as pas dit, mais ça ne te déplairait pas. Et pourquoi donc supposer que cette femme doit tromper son mari ?… Pourquoi prévoir le mal ? Tu la connais à peine ; elle arrive de sa province ; tu la mènes, tout de go, dans des endroits particulièrement entêtants ; elle est très jolie. me dis-tu ; on la remarque ; elle s’en aperçoit et, tout naturellement, sa coquetterie de femme entre en jeu. Quel mal à cela ? Quelles conclusions en tirer ? Tu vas tout de suite au pire !

Je me regimbai :

— Est-ce ma faute, Constance, si Mme Herseau ne me paraît pas posséder cette forma uxoria dont les Romains étaient si fiers pour leurs matrones ?

— J’ai connu de très jolies femmes fidèles et d’horribles laiderons dévergondés. Comme ça m’amuserait si cette Mme Herseau faisait mentir tes pronostics !

— Attendons !

— Au reste, ce n’est pas ce qu’elle fera ou ce qu’elle ne fera pas qui m’occupe, ce qui m’occupe… (et ce qui m’ennuie !) c’est que tu aies, tout de suite, a propos d’une pauvre femme que tu connais à peine, la certitude qu’elle va prendre un amant.

— Après tout, Constance… est-ce un crime ?

— De la façon dont tu supposes que le fera ton amie, ce serait une bêtise… et cela, tu le sais !

— J’en conviens !

— Alors, fais-moi le plaisir, Prospéro…

À ce nom d’amitié si gentiment moqueuse que me donne Constance quand elle n’a pas sujet de me gronder, (Prospéro ! Hélas !… Où sont mes sortilèges ?) je connus que sa grande indignation était tombée. Je retrouvais son sourire.

— Alors, Prospéro, (tout de même, il y avait encore un peu d’ironie dans sa voix) fais-moi le plaisir de ne pas porter de jugement téméraire sur une créature de mon sexe et qui t’étonnera, peut-être, par sa vertu.

« Et maintenant, continua-t-elle, redevenue enjouée, causons de nous.

Je savais bien ce que mon amie allait me dire. Je la prévins :

— Je parie que tu vas m’annoncer ton départ pour le Var ?

— Oui, je pars pour la Fossette dans dix jours.

Ah !… La joie de ses yeux ! Je demandai :

— Devoirs de propriétaire ?

— Un peu, oui. Il faut que je surveille une coupe de bois ; et puis, mes abeilles me réclament ; j’ai une récolte à faire ?

— Enfin tu abandonnes Paris en plein mois d’avril…

— Oh !… Paris, moi… tu sais…

— Paris, passe encore !… Mais moi ?

— Toi ?… Mais toi, je t’attends !

— Tiens ! tiens !… Mme Gençais m’invite ?

— Quand je dis à Prospéro que je pars pour la Fossette, c’est dire que j’y attends Prospéro !

— Soit !… Mais je ne veux pas quitter Paris en ce moment, moi !… J’ai encore mille choses à y faire, sans compter l’exposition de Saramon qui m’occupe beaucoup.

— Eh bien ! arrive dès que Saramon n’aura plus besoin de toi. Il fait si beau, là-bas, en ce moment !

— Le fait est qu’à Paris nous avons un temps abominable.

— Accours donc ! Tu sais bien que ta chambre t’attend !

J’attirai mon amie près de moi :

— Trouverai-je au moins, quelquefois, Constance dans cette chambre ?

Une douceur extraordinaire passa dans sa belle voix grave :

— Comme tu sais toujours me faire plaisir, Prospéro !


2 Mai.

L’installation encore incomplète de Mme Herseau ne lui permet pas de recevoir à dîner ; mais elle a voulu donner chez elle un thé où elle m’a convié hier.

Thérèse a arrangé sa maison avec goût et simplicité. Elle a fait venir de son pays d’assez beaux meubles provençaux d’une ligne charmante et sans surcharges. Elle a quelques cretonnes intéressantes ; l’ensemble est frais. Elle s’est montrée maîtresse de maison charmante, gaie, très empressée auprès de moi. Deux ou trois fois, à quelques façons gentiment familières, j’ai cru comprendre qu’elle voulait hâter les étapes de notre amitié commençante.

J’y mettais, par discrétion, plus de réserve ; mais je me suis volontiers laissé faire.

La réunion à donc été enjouée et fort plaisante. J’y ai fait la connaissance du couple des Lecoin.

Mme Lecoin, qui se prénomme Andrée, est une amie d’enfance de Thérèse, aixoise par conséquent. Elle est mariée à maître Lecoin, avocat à la cour, petit homme lourdaud et bedonnant, disert et de propos, ma foi, assez raisonnables, sinon très originaux.

Sa compagne est une petite personne noiraude et agitée. Elle m’a semble intelligente, mais douée de l’esprit d’intrigue et, si j’ose dire, à la coule des petits arrangements nécessaires pour se pousser dans le monde.

Elle fut particulièrement aimable avec moi, parce qu’elle me suppose en situation d’être utile à son mari. Elle me fit aussi de Thérèse un éloge extraordinaire. Elle me vanta son esprit et son cœur, mais surtout sa jeunesse et sa beauté :

— Elle est si fière, me dit-elle, de la sympathie que vous lui montrez !

Et je traduisais presque, dans la façon dont elle parlait : « Vous savez que si vous deveniez amoureux d’elle, ce ne serait ni pour l’un, ni pour l’autre, une si mauvaise affaire ! »

En fait, je ne crois pas que Mme Lecoin ait sur la vertu de Thérèse une opinion très différente de la mienne.

Seulement, chère petite madame, je saurai, moi, me dérober à l’honneur.

Philippe rentra de son bureau au moment où j’allais prendre congé. Il avait l’air heureux et affairé. Il embrassa tendrement sa femme qui lui servit le plus gentiment du monde du thé et des gâteaux.

— Êtes-vous content des affaires, Philippe ? lui demandai-je.

— Assez content, oui. Je m’applaudis décidément d’être à Paris. J’ai ramassé pas mal de bonnes commandes. La fabrique travaille.

Et il me dit encore :

— Il faudra que j’aille vous voir bientôt, cher monsieur Le Hamon. Je voudrais vous parler d’une affaire très importante pour moi et vous demander un avis.

— Quand vous voudrez, mon cher ami !

Et alors Thérèse eut encore son joli rire et lança :

— C’est que vous ne savez pas, monsieur Le Hamon, que nous allons devenir riches ! Nous allons devenir riches !


15 mai.

Je sais depuis deux jours ce que Thérèse voulait dire en répétant : « Nous allons devenir riches ! »

C’est assez grave.

J’ai reçu avant-hier la visite de Philippe et j’ai reçu, ce matin, la visite de sa femme. Cette seconde visite, si inattendue après la première, m’a fourni quelques lumières sur le caractère de cette femme assez inquiétante, qui va décidément se développer, j’en jurerais, dans le sens que j’avais prevu.

Donc, Herseau est venu me trouver lundi. On lui propose une affaire qu’il considère comme très intéressante pour lui, mais qui va entraîner d’assez fortes avances pour le perfectionnement et la mise au point de son usine.

— Je suis à la veille de traiter, me dit-il, pour la fourniture exclusive du papier d’un grand quotidien qui se fonde. Le journal s’appellera Demain. J’ai des concurrents, bien entendu ; mais je suis en bonne posture. Avec ce journal, j’aurai de quoi alimenter, presque exclusivement, ma fabrique ; je pourrai négliger les broutilles.

— Qui fait les fonds ?

— Julien Rohart ; c’est un des clients de Lecoin. Il a un groupe de financiers avec lui. C’est un journal sans aucune nuance politique déterminée. Il doit soutenir une vaste campagne coloniale. Je soupçonne qu’il appuiera certaines affaires… mais je ne serai jamais que le marchand de papier, n’est-ce pas ? La seule chose qui m’importe est de savoir si Rohart a, effectivement, de l’argent. Le connaissez-vous ?

— Je ne connais rien de ce Rohart, dis-je à Philippe. Personnellement, je ne le connais pas. Tout ce que je peux faire, mon cher ami, c’est de me renseigner et de vous tenir au courant. Je vous donnerai même mes sources.

Le lendemain, j’étais renseigné. Rohart était l’homme de la Banque des Avances, morte avant d’être née. Il avait été compromis dans la Société des Moteurs Perly, tombée en déconfiture. C’était le monsieur qui voyait grand, mais avec l’argent des autres. Quant au journal Demain, en effet, Rohart allait le lancer, mais les dessous étaient inquiétants. Il s’agissait d’amorcer une campagne contre le Crédit général des Colonies, établissement inattaquable, mais dont Rohart espérait la capitulation devant une menace de chantage bien conduite.

Pas d’argent, un groupe inexistant, Philippe risquait, après avoir installé de nouvelles machines et commandé des pâtes à papier, de ne jamais rentrer dans ses avances.

Et j’avais aussitôt prévenu Herseau par téléphone.

Mais ce matin, très surpris, je voyais arriver Thérèse.

Elle entra chez moi, pimpante, souriante, si jeune, grand Dieu ! que j’en fus un instant bouleversé. Elle me tendit la main avec un abandon plein de grâce :

— Vous avez été bien gentil avec mon mari, me dit-elle. Vous lui avez donné de précieux renseignements sur M. Rohart.

— Je lui ai dit ce que je venais d’apprendre moi-même. C’était loin d’être rassurant. Qu’est-ce que Philippe a décidé ?

— Eh bien… Voilà. Il a été fortement ébranlé ; bien entendu et… dame… moi aussi.

— Il y avait de quoi !

— Seulement, moi, j’ai été en outre, fortement déçue.

— Je suis désolé d’en être la cause, chère amie ; mais l’affaire me semble dangereuse. Pouvais-je ne pas vous prévenir ?

— Est-ce que l’affaire vous semble si dangereuse que ça ?

La question était lancée avec une netteté singulière, Thérèse dut comprendre à quel point elle me surprenait, car elle ajouta aussitôt sur un ton de confidence et d’une voix câline :

— C’est qu’il faut que je vous dise… ce serait pour nous une affaire si intéressante ! Nous ne sommes pas tellement riches, vous savez ! et cela donnerait à Philippe une telle tranquillité d’esprit.

Hé là !… Petite madame Herseau ! À quoi tend votre démarche ? Voulez-vous me faire changer d’opinion ? Vous me connaissez assez mal.

Je répondis rondement :

— Si vous tenez à la tranquillité d’esprit de votre mari, écartez-le des affaires qui ne sont pas nettes.

Mais elle insista :

— Vous croyez… vraiment ?

Les yeux de Thérèse m’interrogeaient plus encore, que ses paroles. Elle dit encore, mettant de petits silences entre ses phrases :

— Dans les affaires, il ne faut peut-être pas vouloir en savoir trop sur les gens avéc qui on est forcé de les faire. N’êtes-vous pas d’avis qu’en exagérant la prudence, on risque, souvent, de ne rien entreprendre. Il faut faire la part de la chance…

Je n’en revenais pas ! J’interrompis Thérèse :

— Pourquoi me dites-vous tout cela ?

— Parce que Philippe a déjà un caractère très indécis…

— Et que je vous parais être, moi, un vieux trembleur ?

— Oh !… mon cher ami !

— Mais si ! Mais si ! Et vous espérez que ma première impression sur cette affaire va pouvoir s’effacer.

— J’avoue que si elle était moins formelle, cela me ferait plaisir.

Je lui demandai à brûle-pourpoint :

— Connaissez-vous ce Rohart ?

— Non. Je ne l’ai jamais vu. Je vous assure que je ne subis aucune influence. Je ne vois Qu’une chose, c’est qu’un grand quotidien peut donner une énorme extension à la fabrique de Gardanne et, cela, je le souhaite beaucoup !

Je m’étais levé, assez agacé :

— Il y a un moyen ; que votre mari ne commence qu’une fois couvert, par avance, pour six mois. Rohart comprendra parfaitement. S’il a de l’argent, la chose ne fera aucune difficulté. Sinon, que Philippe s’abstienne.

Et je continuai, plus doucement :

— Je suis très ennuyé de ne pas vous dire ce que vous voudriez entendre. J’ai le plus grand désir de vous être agréable. Mais de là à vous laisser ruiner !

— À ce point ?

— Dame ! Deux ou trois mauvaises affaires et votre mari serait en fâcheuse posture !

Il y eut un silence. Thérèse dit enfin :

— C’est vrai tout de même !

Le ton était résigné ; mais je la sentis dépitée et furieuse.

Quoi donc ! Mme Herseau a-t-elle de grands besoins d’argent ? Envie-t-elle décidément la grande vie et les fastueuses dépenses ? Manque-t-elle en outre de scrupules au point de ne pas s’inquiéter, comme elle dit : « de trop savoir avec qui on fait des affaires. » Thérèse, décidément, m’intéresse de plus en plus !

Nous ne pouvions pas nous quitter sur cette note tendue. Du reste, le sujet était épuisé. Je changeai de conversation :

— J’ai des cartes pour l’exposition de Saramon. C’est pour le 20. Voulez-vous les prendre ?

Thérèse venait de se transfigurer. Elle parlait maintenant avec une vivacité heureuse :

— Oui !… Oui !… Donnez-les-moi ! Je suis si contente ! Il paraît que les vernissages de la Galerie Le Sel sont très élégants. Mais pour les tableaux de ce Saramon, je veux que ce soit vous qui me les montriez et qui me les expliquiez. En peinture, je ne suis qu’une petite bête !… J’aurai beaucoup besoin de vous.

De nouveau, elle était exquise. Elle avait compris que son insistance dans l’affaire de Rohart m’avait déplu ; elle voulait se faire pardonner.


20 mai.

L’éducation artistique de Thérèse Herseau est à faire. Ce qui ne veut pas dire qu’elle soit impossible à tenter ; elle ne manque pas de goût. Mais je ne trouvai chez elle aucune émotion spontanée devant les trouvailles de couleurs, les transparences d’atmosphère, les belles audaces de Saramon.

Ah ! Comme j’ai vu Constance frémissante, bouleversée devant certaines de ses toiles… Oui… mais Constance est à la Fossette, dans la nature, dans les fleurs et dans le soleil, et sa dévotion au peintre, elle prétend que ce n’est pas en inaugurant une toilette à son vernissage qu’elle la proclamera le mieux.

Thérèse, elle, commença à comprendre cette peinture quand je la lui expliquai. Elle a une vue es choses directe et en surface. Elle doit être prise davantage par la promesse d’une satisfaction immédiate et un peu brutale que par les joies incluses dans le prolongement de sentiments profonds.

Aussi bien vais-je presque regretter d’avoir amené Thérèse cher Le Sel, s’il est vrai que Saramon… Mais, de cela, je ne parlerai que tout à l’heure.

Vers les quatre heures, la Galerie Le Sel était pleine de monde, le succès du peintre s’affirmait. J’allais, de groupe en groupe, essayant de saisir des réflexions sincères sur ses œuvres : celles que j’entendais me comblaient de joie.

Même, on achetait beaucoup. Je m’étais approché de Saramon qui, caché derrière une portière, se montrait fort ému et je lui faisais part de met Impressions.

C’est à ce moment-là que Mme Herseau fit son entrée dans la salle.

Elle était seule. Son port assuré, sa démarche libre, sa beauté incontestable attirèrent aussitôt l’attention sur elle.

Saramon l’aperçut en même temps que moi et de surprise, il s’arrêta au milieu d’une phrase.

Thérèse cherchait quelqu’un des yeux dans la foule ; je savais que c’était moi et je quittai mon peintre.

Je la fis alors défiler devant les toiles en commentant leur expression d’art et en vantant mon jeune ami.

Thérèse m’écoutait avec attention ; elle parlait peu, se contentant de ponctuer mes commentaires e quelques paroles banales. Elle approuvait d’un petit mouvement de tête tout ce que je lui disais. Car elle n’acceptait pas mon avis quant à une affaire ; elle me trouvait sévère pour un Rotarrt ; cela touchait son intérêt le phis prochain ; mais quant à la peinture, je devais avoir raison a priori… La peinture l’intéressait beaucoup moins.

Mais comme elle était jolie ! Je connaissais beaucoup de monde dans le milieu où nous nous trouvions ; on savait que je m’intéressais à Saramon dont j’étais là, pour ainsi dire, le « manager ». On m’abordait à chaque pas, et la présence à mes côtés de cette jolie femme inconnue intriguait fort.

Mme Herseau était flattée de la curiosité éveillée autour d’elle. Les gens, après m’avoir serré la main, la saluaient discrètement ; elle répondait par un petit mouvement de tête et un sourire.

Je la présentai à l’opulent Verrheim, à Claude Parson, le critique ; au baron Canelly, qui est connaisseur et qui s’inclina très bas ; je la nommai à mon amie Mme de Barnage, qui la dévisagea d’un air peu amical et aussi à cette folle de comtesse Eglon, laquelle s’exclama qu’elle n’avait jamais vu une femme aussi ravissante et me supplia de la lui amener à ses dimanches.

— Qui est cette comtesse Eglon ? me demanda Thérèse.

— C’est une bonne toquée qui tient un salon littéraire ; Elle reçoit tout Paris. C’est une maison fort agréable. S’il vous plaît d’y venir…

— Oh ! oui, je veux bien… une fois… pour voir… ça doit être amusant.

— C’est très varié comme monde… Je vous préviens qu’on vous fera la cour… On fait beaucoup la cour chez la comtesse Eglon. On y récite aussi des vers et on y chante. Au surplus, les gâteaux y sont bons !

Après avoir fait le tour de la salle, je revins auprès de Saramon que je présentai à Thérèse :

Mme Herseau… qui vient de me dire sur votre œuvre des choses que vous auriez beaucoup aimé entendre !

Je m’amusais à regarder Thérèse pendant mon effronté mensonge. Elle ne broncha pas et répéta à Saramon, mot pour mot, tout ce que je venais de lui dire moi-même devant les tableaux.

Enfin, Thérèse tendit la main à Saramon, qui s’en empara tout joyeux, et elle dit :

— Je vais revoir deux ou trois choses qui m’ont ravie.

Puis à moi :

— Nous nous retrouverons, n’est-ce pas ?

— Mais bien sûr ! Je vous reconduirai chez vous !

Aussitôt, mon peintre me saisissait le bras, m’accablait de questions :

— Qui est cette jolie femme ?

— C’est la femme d’un charmant garçon, Philippe Herseau, fabricant de papier.

— Est-ce qu’elle est artiste ?

— Pas que je sache.

— Je vous demande ça, parce qu’elle vient de me dire, sur ma peinture, des choses qui m’ont étonné par leur justesse.

— Les femmes ont de surprenantes intuitions.

— Vous la connaissez depuis longtemps ?

— Non ; mais je connais son mari depuis toujours. Elle n’est mariée que depuis deux ans. C’est une provençale.

— Oh !… j’ai bien vu !… La chaleur du teint, la flamme du regard…

— Saramon, ne prenez pas feu à cette flamme !

— Oh !… Monsieur Le Hamon, c’est le peintre seul qui parle. Je lui trouve une tête très intéressante…

— Vous la reverrez, cher ami ; l’occasion se présentera.

Le Sel venait annoncer à Saramon qu’un Américain avait acheté trois de ses toiles.

— Ah ! Monsieur Le Hamon, c’est une belle journée pour moi… et c’est à vous que je la dois !

La bonne figure barbue de Saramon rayonnait.

Mais je ne crois pas que je le remette de si tôt en présence de ma jolie amie.

S’il allait devenir amoureux !

Ce ne serait l’affaire ni de l’un ni de l’autre.


25 mai.

Les Herseau me préoccupent. Thérèse est en pleine évolution parisienne (ce qui m’amuse beaucoup) et Philippe est venu m’apprendre qu’il avait décidément traité avec Julien Rohart (ce qui m’inquiète pas mal).

Comme il semblait s’excuser d’avoir passé outre à mes avertissements, je l’ai tout de suite mis à son aise. Il devait savoir ce qu’il avait à faire. Je pêchais, sans doute, par excès de prudence et je me réjouirais de m’être trompé.

Thérèse avait donc triomphé !

Herseau m’annonça, du reste, que Rohart lui versait une avance de cinquante mille francs, ce qui permettait de voir venir.

Tout en causant, il fut amené à me donner quelques précisions sur sa situation financière que je ne connaissais qu’en partie. Sa fortune personnelle est de deux cent cinquante mille francs, représentés par son usine qui travaille bien.

La dot de Thérèse est de trois cent mille francs, placés dans une grosse fabrique de cuirs des environs d’Albi, qui appartient à un de ses oncles.

Bon an, mal an, les Herseau peuvent donc dépenser une trentaine de mille francs, ce qui est raisonnable, puisqu’ils n’ont pas d’enfants !

Seulement, si Thérèse a des besoins d’argent et des ambitions mondaines, il est bien évident que ce n’est guère !

A-t-elle des besoins d’argent ?… En somme, je ne la crois pas follement dépensière ; elle aime la toilette et je sais qu’elle rêve d’avoir sa voiture ; mais elle est fort capable d’attendre ; ce qui la passionne, c’est plutôt son initiation à la vie de Paris.

Aujourd’hui, elle veut recevoir. Elle va donner un dîner dans quelques jours et, bien entendu, elle compte sur moi.

— Si vous me manquiez, tout mon plaisir serait gâté !

— J’ai trop souci de mon plaisir à moi, pour me priver d’être avec vous.

— Oh ! je pense bien que vous ne me joueriez pas un tour pareil !

Et la voilà qui, petit à petit, s’est mise de plain-pied avec moi. On est vraiment bons amis. L’imposant M. Le Hamon du premier jour ne lui fait plus peur.

Ce qui est curieux, c’est que, tandis que je tâtonne encore au sujet de la psychologie de Thérèse Herseau, elle me confessa en un tournemain à propos de ma liaison avec Mme Gençais.

Elle la connaissait par la chronique. Mais elle était fort curieuse de détails, et elle s’arrangea pour en obtenir.

Elle prenait de petits airs sérieux. Elle hochait la tête gravement !

— C’est très beau ! Oh ! C’est très beau, cette affection qui résiste au temps, cette amitié si rare ! Certainement vous êtes un homme de premier plan ; votre amitié n’a pas de prix ; mais il faut que, de son côté, Mme Gençais soit tout à fait une créature d’élite.

— Elle l’est, n’en doutez pas !

— Et bien intelligente… et bien jolie pour avoir su retenir un Le Hamon, malgré les tentations qu’il a dû rencontrer sur sa route.

Je me mis à rire :

— À mon âge, chère petite madame, on peut avoir bien des tentations. Les raisins sont trop verts !

Et j’ajoutai, me blaguant moi-même :

— « Entraînant ne puis ; toléré ne daigne ; remisé suis. »

Elle eut un cri de gamine :

— Ah !… mon ami, comme je vous aime !… Et comme je ne vous crois pas !

Ce n’est qu’au moment où je la quittai que Thérèse me lança rapidement, et comme s’il s’agissait d’une chose indifférente :

— À propos… mon mari a dû vous dire qu’il s’était entendu avec Rohart. Il est couvert… Il n’y a plus aucun danger !


30 mai.

Niera-t-on l’âme d’un visage ? Et quel choc je reçus, hier au soir, en découvrant sur celui de Thérèse le reflet d’un feu intérieur que j’y voyais pour la première fois ?

Je pensais bien pourtant le connaître, ce visage parfaitement beau. J’y avais vu fleurir la grâce et la coquetterie ; il m’avait montré même, certains jours, un abandon charmant.

Mais, ce n’était, en effet, que de la coquetterie et de la grâce et toutes les petites diableries dont elle s’amusait avec ma vieille et indulgente amitié.

Hier soir, ce fut tout autre chose ! Hier soir j’ai saisi cette animation singulière du geste et de la parole et, dans son regard, une sorte de palpitation heureuse, qui m’avait souvent frappé chez d’autres femmes au moment ou elles se devinent violemment désirées… et lorsqu’il ne leur déplaît pas de l’être.

Donc, hier soir, je dînais chez les Herseau.

Joli dîner de six couverts, tout intime, ordonné avec goût. Or, la première personne que Thérèse me présenta fut le sieur Julien Rohart. J’ignorais qu’il dût être là ; Mme Herseau ne m’en avait rien dit, sans doute pour éviter ma probable grimace et pour me mettre en présence du fait accompli.

C’était me dire : « Vous voyez, mon cher ami, que je ne tiens aucun compte de vos répugnances à propos de Rohart. Il est devenu un gros client de mon mari ; je le reçois ce soir ; vous allez me faire le plaisir d’être aimable. »

Il y avait aussi le ménage des Lecoin.

J’occupai, bien entendu, la droite de la maîtresse de la maison — privilège de l’âge — mais c’est à Rohart, son voisin de gauche, que Thérèse prodigua le meilleur de ses amabilités. Le vieil ami Le Hamon ne comptait déjà que comme un familier, au même titre que l’avocat.

L’évidence, la révélation immédiate qui m’aveugla, le fait qui domine toute la soirée, c’est que Rohart s’est introduit déjà fort avant dans la maison des Herseau, qu’il fait la cour à Thérèse et que Thérèse ne le lui défend pas. C’est vers un Rohart que s’orientera le désir d’aventure de ma jolie amie.

J’ajoute tout de suite que je n’en suis pas fier.

L’homme, avec sa face aux traits tourmentés, des lèvres trop minces et un menton terrible, serait laid sans l’expression active du regard. Elle le sauve, le reste étant vulgaire.

Mais la lumière elle-même de ses yeux a quelque chose de métallique, comme si elle n’était qu’une réfraction et non l’émanation de ses sentiments intérieurs. On sent Rohart perpétuellement sur le qui-vive, l’esprit tendu vers un but à atteindre.

Par ailleurs, sûr de soi ; individu énergique, être de lutte sans scrupules.

Il nous a développé, à propos de son journal Demain, ses idées sur le rôle social de la presse. Aucune vue nouvelle, propos d’une banalité parfaite, mais professés avec une imperturbable assurance.

Ce pauvre Herseau l’écoutait bouche bée.

Il nous donna également son avis sur la façon dont il convenait de traiter les affaires en général, sur la nécessité de n’entreprendre que celles qui sont d’envergure et d’aborder les obstacles avec décision :

— De l’entêtement et de la volonté ; c’est là ma devise ! Mon journal deviendra bientôt une puissance…. On verra ce que j’en ferai !

Il y a trop peu de temps que Thérèse a quitté sa province pour être suffisamment évoluée. Ces attitudes de Rohart l’impressionnaient ; elle le prend pour un grand manieur d’affaires et n’est pas loin de l’admirer.

Au point de vue amoureux, Robert a dû se déclarer très vite, assez brutalement, et je pense que cette brutalité n’a pas déplu à Thérèse. J’ai la conviction qu’hier au soir, Rohart avait déjà pas mal avancé dans sa manœuvre.

Avouons-le ; je suis un peu déçu. Je ne m’attendais pas, de la part de Tnérèse, à une finesse de sentiments extrême ; je la prévoyais facilement et superficiellement entraînable ; mais j’aurais tout de même souhaité un goût plus subtil et plus rare.

Rohart fera l’amour comme un commis voyageur.

Et je me demande, en écrivant, quelle mouche est en train de me piquer ! Qu’est-ce que tout cela peut bien me faire ?

Après dîner, je causai avec Rohart. Je voulais, puisque Thérèse m’intéresse, connaître les idées, sur les femmes, de ce lutteur aux lourdes mains. Il ne me les cacha pas et me les développa même avec un air de supériorité un peu méprisante pour moi. Vous pensez bien que ce vieux monsieur qui, un verre de fine champagne dans la main, tirait par la manche un garçon de l’âge de Rohart, l’entreprenait sur ce sujet désuet et superfétatoire qu’est l’amour, ne pouvait que l’inciter à avoir pitié de lui !

Je pris un air innocent :

— Cher monsieur, les jeunes femmes d’aujourd’hui me font un peu peur. Je ne sais plus leur parler et il est heureux qu’à mon âge je n’aie plus le souci de leur faire la cour, car je ne saurais plus comment m’y prendre. Elles me paraissent considérer l’amour d’un regard bien droit et bien ouvert, sans s’intimider devant ses inéluctables nécessités. Et elles deviennent, sans plus, de gentilles et commodes camarades. Vous, vous en contentez-vous ?

— Cher monsieur, me répondit le Rohart avec un sourire protecteur, rien n’est plus vrai et nous ne leur demandons pas autre chose. Soyez assuré que c’est parfait ainsi. Vous avez dit le mot, ce sont de bonnes camarades. Elles ne nous considèrent plus comme des dieux chargés de les ravir en plein ciel et dans un perpétuel enivrement. Oui, nous nous en contentons, d’autant plus, n’est-ce pas, que la vie est oppressante et qu’on n’a plus le droit de donner à l’amour plus de temps qu’il n’en mérite.

Et voilà !

Thérèse sera-t-elle ce bon camarade qu’il souhaite. Ses ambitions se bornent-elles à cela ?… Ne lui en arrivera-t-il pas quelque chagrin plus tard ?…

Nous verrons bien !


20 juin.

Je suis allé passer deux semaines dans la propriété de Constance, à la Fossette.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Même sans ce luxe dont Constance peut s’entourer (et qui est resté, chez elle, si discret et si raffiné) cette demeure, bien que petite, n’en serait pas moins un asile parfait du bonheur.

Du soleil, des roses, des bouquets d’anthémis, des forêts de mimosas et de lauriers-roses ; l’odeur résineuse des arbres ; là-bas la mer toute bleue aux calenques découpées et de la lumière, de la lumière ! Partout, éparse, une douceur de vivre.

Une maison simple, blanche, bien comprise, d’un confort achevé ; chacune des fenêtres ouvre sa large baie sur un paysage différent, l’encadre comme un tableau.

La mienne donne sur un champ où poussent des vignes, des tomates, des salades au vert tendre. Un eucalyptus géant d’une noble ligne et, tout contre, la fusée sombre d’un cyprès régnent sur ces choses fraîches qui couvrent la terre. Dans ce champ, il y a de la vie. J’y vois une paysanne à la jupe rouge, qui se penche sur ses légumes ; j’y vois aussi un petit âne attelé à une longue perçue et qui tourne un manège pour faire monter de l’eau.

Et puis, l’âme de la maison, l’âme du paysage, une femme entre les femmes, une femme qui est toute harmonie, toute grâce, toute intelligence… et, pour moi, tout amour !

Allons, vieux fou ! Que vas-tu donc t’embarrasser de cette Thérèse à la jeunesse vorace, curieuse d’impressions neuves, qui s’en va, cambrée, les mains ouvertes, le visage levé, les narines frémissantes au vent de quelles aventures ?

En quoi son destin et sa façon de s’y adapter t’intéressent-ils ?

Regarde plutôt Constance qui chante, toutes fenêtres ouvertes sur le jardin.

De la beauté ?… Tu peux en emplir tes yeux. Constance est si belle encore ! De la tendresse ? Écoute sa voix pure. C’est pour toi qu’elle chante.

Tout ce bonheur, Le Hamon, tout ce bonheur qui t’entoure !

Je me levai soudain, je m’approchai de Constance par derrière, je saisis son front et j’embrassai furieusement ses cheveux.

Elle se retourna et éclata de rire :

— Oh ! au milieu de la plus belle phrase !

— Reprends-la, ma chérie.

— Non ! Le charme est rompu.

Je voulus la taquiner :

— Le charme de la musique… mais le charme de mon baiser ?

— Pas encore rompu, celui-là ! Je me fais assez de reproches !

Le rire de Constance sonne comme de l’or.

Je repris :

— Si nous sortions un peu ? La lumière sera ravissante sur les îles, ce soir.

— Sortons !… Nous emmènerons les chiens !

Et pourtant, au bout de quinze jours, je fis ma valise et je regagnai Paris. Je me donnai à moi-même le prétexte que ma fille me réclamait dans sa maison des champs de Moret. Mais je savais bien que je ne m’installerais pas à Moret avant trois nonnes semaines.

La vérité est que j’étais stupidement curieux de ce que devenait Thérèse et que je voulais voir.


25 juin.

Je n’ai rien vu.

Ce que j’ai vu, c’est une Mme Herseau assez désœuvrée, très contente de me voir et sautant sur ma proposition d’aller avec moi chez la Csse Eglon où, bien entendu, Philippe nous accompagna.

Il y a encore beaucoup de monde à Paris en cette fin de juin et les salons de la comtesse étaient pleins.

Consoline (ainsi se prénomme exquisement la Csse Eglon) fit à Thérèse un accueil chaleureux. Elle la reconnut aussitôt. Cette femme qui adore recevoir et chez laquelle passe non seulement tout Paris, mais tous les Paris, possède cette faculté admirable pour une maîtresse de maison de se souvenir d’une figure dès qu’elle l’a vue une seule fois et de savoir sur le bout du doigt tous les potins de la capitale. Dieu sait s’il y en a !

Thérèse fut, tout de suite, agréablement impressionnée par la disposition originale des lieux. La Csse Eglon habite, dans le faubourg Saint-Germain, un antique hôtel tout vermoulu, sans la moindre apparence, qui se cache au fond d’une cour. Au rez-de-chaussée, un double salon et une salle à manger en rotonde donnent de plain-pied sur un grand jardin, fort ombragé ; richesse incomparable pour notre Paris envahi par les pierres. L’hiver, on aperçoit ce jardin par les larges baies des fenêtres ; mais personne ne s’y aventure car l’humidité y est glaciale. Mais l’été, toutes les portes sont ouvertes et les invités s’y pressent, silhouettes élégantes, éclairées soudain lorsqu’elles passent devant les lumières, ou qui se perdent dans la nuit où brille, çà et là, le feu bougeant des cigarettes.

Il s’y noue, comme on pense bien, quelques flirts. J’y ai lâché Thérèse, à qui je venais de présenter le poète Octave Sirop dont les compliments, prononcés d’une voix d’emphase, s’adressent généralement à lui-même.

Je pensais bien rencontrer Saramon chez la comtesse et je l’y rencontrai. C’est à peu près la seule maison où fréquente mon sauvage et encore faut-il que Consoline aille le chercher et l’amène en le tirant par la manche. Elle le fait parce qu’elle est bonne et gentille et, qu’en somme, cette mondaine a un sens assez développé de l’art. C’est pourquoi je l’aime bien.

Il m’était, ce soir-là, assez indifférent de placer brusquement Saramon en présence de Thérese. Il l’avait peut-être oubliée. Et puis, ma pensée qu’il était amoureux d’elle, n’avait rien de démontré, en somme. Enfin cela m’était indifférent parce que, m’attendant à trouver Mme Herseau très occupée de l’horrible Rohart et la découvrant, au contraire, désœuvrée et ne s’amusant guère, l’idée baroque m’était venue tout d’un coup, qu’après tout, Thérèse Herseau pouvait fort bien être très vertueuse et que mes vilaines pensées sur elle étaient calomnieuses.

Toutefois, je ne me pressais pus de rejoindre Saramon.

Et bientôt, Thérèse vint me rejoindre.

— Eh bien, vous amusez-vous ? lui demandai-je.

— Infiniment. C’est une maison délicieuse. Seulement, je vous préviens que là, dans le jardin, il m’a semblé que quelques-uns se serraient d’assez près dans l’obscurité.

— Le « monde » n’a jamais servi à autre chose qu’à l’amour, ma jolie amie. Et vous voyez comme c’est bien ! Les hommes s’empressent, pleins de grâce et de sourires, et les femmes s’épanouissent. L’amour partout ! L’amour toujours !

— Le fait est, dit-elle, que tous ces gens-là, ce soir, sont très agréables à regarder.

Je lui dis alors :

— À propos ! notre ami Saramon est « dans la salle ».

— Pourquoi dites-vous « à propos » ?

— Parce que nous parlons d’amour et que je soupçonne que Saramon deviendra un de ces jours amoureux de vous.

— Il vous l’a dit ?

— Grand Dieu non ! Mais j’en ai l’idée.

— Bah !… Et quand même ?

Elle accompagna son dire d’un petit geste indifférent.

— Voulez-vous que je vous l’amène ?

— Oh !… mais oui ! Je serai très contente de la voir !

Trois minutes après, je revenais avec mon peintre et je les laissais causer ensemble.

Mais comme il a été ému en revoyant Mme Herseau !


27 juin.

Je dois déchanter.

Je revenais de chez mon encadreur qui habite boulevard R asp ail, lorsque je me trouvai nez à nez avec Mme Lecoin qui, elle, sortait du Bon Marché.

— Je suis éreintée, me dit-elle, ces grands magasins me tuent !

— Eh bien, puisque ce Bon Marché vous a fatiguée, faites-moi l’honneur, chère madame Lecoin, de venir prendre une tasse de thé avec moi, là, en fafce, à Lutécia, Vous vous y reposerez un instant.

— Mais je veux bien ! me répondit sans façon la vive petite femme.

Et nous voilà installés devant des citronnades et des gâteaux. Je lui dis aussitôt :

— Que deviennent nos amis Herseau ? Il y a quelques jours déjà que je n’ai vu la ravissante madame Herseau. Voilà son mari lancé, maintenant ! Le voilà fournisseur attitré du papier du grand quotidien de son ami Rohart.

— Hélas !… oui… je sais…

Mme Lecoin venait, subitement, de changer de visage. Ses yeux noirs, tout à l’heure pétillants, se chargèrent de souci et sa mine m’apparut déconfite.

— Pourquoi dites-vous « hélas ! », chère madame ?

— Ah !… parce que — autant vous l’avouer, cher monsieur Le Hamon — ce Rohart ne me revient pas beaucoup !

Et elle me déclara tout net que, pour elle, Rohart n’était qu’un dangereux aventurier.

Je lui demandai :

— Pensez-vous que Rohart fait la cour à notre amie ?

Elle eut un petit mouvement des épaules :

— C’est visible. Et ce serait déplorable !

— Je le pense comme vous !

— Ah ! reprit-elle avec vivacité, vous qui l’aimez bien, il faut que vous continuiez à vous intéresser à elle… Elle a pour vous une admiration, elle a en vous une confiance !…

Je traduisis aussitôt :

« Thérèse prendra un amant. Vous le savez comme moi. C’est immanquable. Elle est, en ce moment, poursuivie par un homme dangereux… Vous, Le Hamon, qui êtes un homme sérieux et posé dans la vie, vous seriez l’amant rêvé… Prenez-la vite et vous la sauverez… Vous ne serez du reste pas à plaindre. Avouez-le ! »

Ah bah ! Mais c’est que je ne veux pas du tout devenir l’amant de Mme Herseau !

Ce qui, du reste, ne va pas m’empêcher d’inviter les Herseau et les Lecoin à dîner à Armenonville… ne serait-çe que pour me distraire.


30 Juin.

Me voilà donc devant la table retenue, dirigeant au fond de moi un regard prospecteur et me découvrant, non sans ironie, assez nerveux.

C’est que j’attends la petite secousse qui va m’atteindre (comme toujours) dès que mes yeux auront roncontré le visage de Thérèse.

Quelques dîneurs ont commencé ; tout à l’heure la salle sera très brillante avec ses lumières, ses fleurs, ses femmes preques nues. L’air s’alourdit déjà ; l’odeur vrillante du citron domine le fumet des plats apportés ; la rumeur des conversations monte sous le cliquetis des argenteries et des cristaux.

Et, là-bas, l’orchestre a commencé.

Et voici Thérèse que suit Mme Lecoin, qui précède Philippe.

Je saurai plus tard que l’avocat, qui doit plaider demain, est retenu par l’étude de son dossier.

Je n’y pense même pas.

Je ne vois que Thérèse !

Ah ! ah ! Rohart veut la prendre ? Ce qu’il ne prendra pas, c’est ce que je garde. Je m’excite à préférer ma part.

J’absorbe en moi l’image aimable. Thérèse tend sa main à mes lèvres ; tout semble joie en elle ; elle me dit :

— Mon ami ! Mon ami ! Je suis contente !

Vous pouvez regarder Thérèse, femmes qui nous entourez.

Vous pouvez la regarder sortir de la cape brodée d’or qu’elle abandonne au groom. Vous pouvez envier l’attaché de son cou, le dessin tendre de ses épaules ; et aussi la souplesse libre de sa taille et ses jambes longues et musclées.

Ah ! Thérèse que je regarde boire !

Volupté de ses mains magnifiques, volupté du moindre de ses gestes, volupté de ses longs cils qui s’abaissent pendant que sa tête se renverse ! Volupté de ses yeux grands ouverts, de ses yeux qui rient... de ses yeux soudain si lourds ! Volupté d’un corps si merveilleusement construit pour l’amour.

Tout cela seulement pour un mari ?

Allons donc !

Mais je resterais là à la contempler bouche bée si je ne secouais pas son sortilège !

Il est temps que je resserre ma bonne entente avec Mme Lecoin. Je vais la taquiner un peu.

Deux couples viennent de se lever d’une table voisine et se sont mis à danser.

Je dis à Mme Lecoin :

— Votre mari, chère madame, vous permettrait-il ces danses immodestes ?

— Mais oui, cher monsieur, parce que je saurais les danser avec modestie.

— Un tango convenable est assommant et triste. Ne vous vantez pas, du reste, de votre retenue ; elle vous condamne. C’est parce que vous comprenez trop et jusqu’au bout la passion, l’ardeur ne cette musique, que vous auriez peur de les laisser trop voir. Les innocents seuls ignorent la pudeur.

— Oh ! cher ami, lança Thérèse dans un rire, Andrée est la plus innocente des femmes !

— Et puis, continuai Mme Lecoin, votre beau raisonnement aboutit à ceci : c’est qu’il suffirait d’être inconvenant pour témoigner de la pureté de son cœur !

— Moi, intervint lourdement Philippe, je ne défendrai jamais à ma femme de danser. Je suis libéral !

Thérèse glissa vers lui un regard très fin, mais elle ne parla pas.

Cependant un des couples passait près de nous à nous frôler. Ils étaient fort beaux tous les deux, collés étroitement l’un à l’autre. Thérèse les applaudit. Si un homme audacieux (il en était autour de nous qui la dévisageaient) lui avait tendu la main, qu’aurait-elle fait ?… Je la sentais impatiente, les nerfs à vif, pareille à une dryade prête à bondir d’un taillis, impudique, ingénue, tout près de la nature… Qu’aurait-elle fait ?

Or, brusquement, la musique vint à cesser et, soudain, tout s’apaisa dans ce visage.

Thérèse soupira, sourit à quelque pensée qui lui vint… elle ouvrit la bouche pour parler, mais elle se tut.

À mon tour, j’allais parler, lancer quelques paroles au hasard… pour parler, parce qu’il fallait que l’un de nous parlât. Mais, avant que j’eusse trouvé quoi dire, l’orchestre recommença.

Et cette fois, ce n’est plus une danse, ni le refrain rebattu d’une opérette. C’est un air banal, vulgaire, une phrase sentimentale, énervante, dont la nostalgie gagne aussitôt toute la salle qui la subit dans un silence surprenant.

Thérèse a posé son coude sur la nappe ; elle appuie sa tête sur sa main ; elle a pris une des fleurs de la table et elle la mordille.

Et voilà qu’elle rêve !

Ah ! À quoi rêvez-vous, Thérèse ? Vos cils baissés me cachent vos yeux ; la fleur me cache votre bouche.

Où êtes-vous partie ? Quelle pensée d’amour — (d’amour, grand Dieu ! j’en suis sûr) — vient de vous envahir ? Quelle image d’un grand bonheur appelé se lève devant vous ?

Quelle est sa forme que je veux deviner ?

Quel est son nom ? Qui est-ce ?

Cette musique ridicule bouleverse visiblement Mme Herseau, comme elle me bouleverse moi-même.

Si nous pouvions, nous tendrions tous les deux nos bras vers notre désir… Mais le vôtre a déjà franchi les murs de cette salle ; tandis que le mien demeure ici, autour de vous !
 

Lorsque nous sommes sortis, j’ai pris des mains du groom la cape rouge brodée d’or de Mme Herseau et j’en ai enveloppé ses épaules.

Elle avait encore à la main l’œillet déchiré qu’elle mordait tout à l’heure. Elle vit que je regardais cette fleur et elle me la tendit avec un petit rire nerveux et blagueur.

Ne joue pas trop avec le feu, Le Hamon, si tu ne veux pas ressembler à une vieille bête !


1er Juillet.

Des amis veulent m’entraîner cette saison à Luchon. Ils sont libres. Je le suis moins. Mon été doit être partagé, comme tous les ans, entre ma fille et Constance.

J’irai passer trois semaines chez ma fille à Moret-sur-Loing, après quoi j’ai envie d’entraîner Constance dans un voyage.

J’ai besoin de prendre l’air et de voir du pays.

Thérèse part pour la Provence avec son mari, que sa fabrique de papiers réclame. Elle ne restera à Aix que peu de temps et ira faire une saison à la Bourboule.

Je ne la reverrai, en tous cas, qu’en octobre et c’est fort bien.

D’ici là, il n’y a rien d’impossible à ce que Rohart la rejoigne en Auvergne.

Est-ce fait entre eux ou n’en sont-ils encore qu’au début ?

Dans l’entrevue que j’ai eue avec Thérèse chez elle pour prendre mon congé d’été, elle m’a semblé toute tranquille. Tout de même, j’aurais aimé qu’elle prononçât le nom de Rohart. Elle s’obstine à ne pas me parler du personnage. Il y a là, décidément, quelque chose qu’elle veut me cacher.

Et il est d*autant plus surprenant qu’elle ne m’ait pas parlé de Ronart que son journal vient enfin de paraître. Il contient un article assez bien fait sur la Guyane. C’est visiblement une affaire qui s’accroche. Quels en sont les dessous ? Douteux… c’est à prévoir.


3 Juillet.

Chez ma fille, à Moret, on reçoit par séries. C’est la vie de château avec ses complications, son protocole et ses contraintes. C’est Paris qui recommence.

J’y ai rencontré Mme Essaim. Je m’y attendais. Mme Essaim, c’est l’arme avec laquelle Alice et son mari espèrent se débarrasser de Constance.

L’arme est dangereuse.

Mme Essaim, qui est veuve, ne demanderait pas mieux que de devenir Mme Le Hamon. Je l’ai compris d’après les propos d’Alice, non directs (ce n’est pas son genre), mais pleins d’allusions claires.

Quarante-cinq ans, encore fort agréable, j’en conviens, et tous les millions qu’a laissés le fameux Victor Essaim, des « Biscuits Essaim. ». Ajoutons-y un train de maison princier, trois châteaux et une fille mariée… mais tout à fait fâchée avec sa mère.

Et j’entends d’ici les conversations de ma fille et de mon gendre :

« Je n’arrive pas à comprendre la résistance de papa. Faut-il que « cette femme » ait pris d’empire sur lui ! Un mariage avec Mme Essaim, ce serait quelque chose de si « bien ». Considération, honorabilité, immense fortune.

Oui, oui, mon enfant !

Au fond ce qui met Alice en hostilité contre ma liaison avec Constance, c’est que c’est une « liaison ». Ma fille est correcte et n’admet que les situations correctes.

J’épouserais mon amie, Alice transigerait. Mais il se trouve qu’au début, je ne pouvais pas épouser Constance et, maintenant que je le peux. Constance n’y tient nullement. Quand j’ai connu Mme Gençais j’étais libre, j’avais perdu ma femme depuis trois ans. Mais Constance était encore mariée, puisqu’elle ne se sépara de sa fripouille de mari que pendant la seconde année de notre liaison. Constance, si décidée depuis à braver l’opinion, avait alors à se garer des manœuvres du mari qui guettait l’occasion de faire un scandale dont il eût tenté de tirer de l’argent.

Plus tard, quand elle fut libérée, je ne l’épousai pas parce qu’elle ne le voulut pas. Elle professe qu’une vie étroitement commune, que les contacts perpétuels enlèvent forcément à un amour la fleur fragile qui l’embaume et le fait durer.

Sans doute a-t-elle raison puisque ma tendresse pour elle est aussi fraîche qu’au premier jour. Il y a encore ceci, c’est qu’elle se sait indésirable à ma fille et qu’elle devine qu’elle ne serait acceptée comme belle-mère qu’avec de grandes réserves.

Mais on ne touchera pas à Constance et Mme Essaim n’est pas dangereuse pour moi… pas plus que la petite Mme Herseau qui, elle, m’amuse.

Dans la lettre quotidienne que Constance m’envoie ce matin, elle m’informe que je dois abandonner l’idée d’aller la retrouver à la Fossette, parce qu’elle la quitte et revient à Paris. Il lui faut, d’urgence, mettre les ouvriers dans sa maison qui a besoin de réparations graves. Elle m’avise également qu’elle vient d’acheter le cap d’Aiguebelle, qui la tente depuis longtemps, et où elle va faire bâtir la maison définitive où elle veut résider, qui sera plus grande et d’une autre allure !

Ah !… ce cap d’Aiguebélle, je le connais bien ! Combien de fois nous y sommes nous promenés ensemble ! Quel site admirable !

Imaginez une proue haute de cent mètres où d’immenses rochers dévalent, par terrasses successives jusque dans la mer transparente.

Et sur chacune de ces terrasses qui forment comme un escalier géant et chaotique, dans ce climat d’une douceur continuelle, a poussé la végétation la plus luxuriante, la plus gaie, la plus chargée d’essences, de parfums, où les mélèzes, les mimosas, les lauriers se mêlent aux pins et aux aloès dans la pure lumière.

Que de fois en avons-nous escaladé les degrés, en nous accrochant aux branches des arbres, en nous retenant aux herbes sauvages ?

Je ferai tracer là, me dit Constance, de petits sentiers qui nous permettront d’aller, sans trop de peine, tremper nos pieds dans la mer, tout en bas, et j’y ferai disposer, de place en place, des corbeilles de géraniums rouges, d’anthémis et de mauves qui, vues de la haute mer, seront d’un aspect ravissant.

Je connais son rêve ! Elle a fait souvent devant moi le plan de la demeure qu’elle y veut construire. Je sais que c’est là qu’elle veut vieillir, loin du bruit des villes, loin des hommes agités, dans le repos, le recueillement et la simplicité…

Et que je sois près d’elle !.. Elle prépare, sans m’en rien dire, la douce retraite où elle sait bien que je finirai un jour par venir, où elle me comblera de tendresse parmi les livres, la musique, parmi quelques rares amis qui aimeront ce que nous aimons.

Mais attendez encore un peu, Constance.

« Prospéro » n’en a pas encore fini avec son poison des grandes capitales, et ses curiosités, et ses fantaisies ! Attendez encore un peu ! J’y viendrai, j’y viendrai ! Loin des entreprises d’Alice, loin de Mme Essaim, dans vos roses, dans votre chant, dans votre amour.

Que voulez-vous, Constance chérie, j’arrive de plus loin que vous.

Prosper Le Hamon ! Pensez donc !

Mais, déjà, il ne dit plus que c’est impossible !


10 Août.

Mes projets de voyage n’ont pas agréé à Constance. Elle désire rester à Paris pendant qu’on commence à construire sa maison d’Aiguebelle.

Comme Paris me plaît en toute saison, je me suis vite rangé à son avis et mes journées se passent heureuses.

Tantôt Constance m’est arrivée, une gerbe de fleurs dans les bras.

Je n’en eus aucune surprise puisque nous étions le 10 août. Et, comme d’autre part, j’eusse été un vil criminel d’avoir oublié que nous étions le 10 août, je ne pouvais même pas simuler l’étonnement.

J’embrassai tendrement ma belle Constance aux yeux clairs :

— Alors… une de plus, ma pauvre chérie !

— Une de plus, oui, Prospéro !

Sa voix merveilleuse sonnait toute contente.

— C’est que tu ris, grande misérable !

— Je ne vais pas pleurer, peut-être, parce que je t’aime depuis seize ans !

— Est-il possible de jongler si légèrement avec des chiffres si lourds !

— Que sera-ce plus tard ?

— Tu as donc l’intention de continuer ?

— S’il plaît à mon seigneur.

— Il lui plaira. Mais, pour lui, le temps ne se divise pas en tranches de trois cent soixante-cinq jours ; son amour ignore où il en est et n’a pas besoin de le savoir. Pourquoi kilométrer une route qui ne doit pas finir ?

— J’aime les anniversaires !

— Ils indiquent qu’on a vieilli.

— Bien sûr ! Pourquoi pas ?

— Tu en parles à ton aise ! Tu as de la marge !

— Une femme a beaucoup moins de marge qu’un homme. Mais, c’est un autre point de vue. Mon point de vue à moi, c’est que plus notre amour comptera d’années, plus je l’aimerai comme une chose qui s’enrichit, comme une fortune qui augmente, comme une œuvre qui va de plus en plus vers le chef-d’œuvre.

— Le chef-d’œuvre sera donc accompli au moment du tombeau.

— Tout simplement ! C’est le tombeau qui l’authentiquera. Il, n’y a rien là de lugubre. Au surplus… nous n’y sommes pas, Prospéro. Que veux-tu ?… moi, je nous trouve très jeunes !

Je pris les fleurs des mains de mon amie et je lui demandai :

— Je voudrais voir, maintenant, comment est faite la petite Constance de cette année. En ai-je mérité une au moins ?

— Tu en as mérité une. C’est la seizième ! Et elle est faite comme les quinze autres puisqu’elle ne peut jamais changer !

Et Constance, ouvrant son sac, en tira un petit carton.

On vend dans les bazars, pour six sous, de minuscules poupées en porcelaine. Les bras et les jambes mobiles tiennent au torse par un élastique ! Elles sont blondes avec une tignasse ébourriffée, leurs yeux sont peints en bleu.

Au premier anniversaire de notre amour, Constance me fit cadeau d’une de ces petites poupées. Elle lui avait confectionné un semblant de robe rose.

— Voici une Constance d’une année, me dit-elle. Elle a été toute à toi. J’ai écrit à l’encre sur son ventre : « No 1 » : Dieu seul sait combien je t’en donnerai ainsi.

L’année suivante, la petite poupée n’avait pas de robe, mais une chemise blanche. L’année d’ensuite elle n’eut pas de chemise du tout ; elle montre fièrement un beau « no 3 » tracé à la place du nombril.

Et, tous les ans, je reçus ma poupée, je reçus ma Constance.

J’avais un assez beau coffret de laque rouge ; je le fis capitonner de satin blanc et j’ai couché là toutes mes petites poupées l’une à côté de l’autre.

Il y en a une qui a une chemise noire… et je me souviens !

Il y en a une qui est vêtue d’un riche brocarts. C’est la même étoffe royale qui garnit l’intérieur d’un porte-cigare que Constance me donna et qui est fait avec l’une de ses robes de bal… une rooe merveilleuse où je la vois encore, dans sa splendeur de blonde éclatante.

J’allai chercher mon coffret et nous y couchâmes doucement la seizième Constance auprès de la quinzième.

Constance me dit :

— Ces petites bonnes femmes me rappellent une image d’un certain Petit Poucet, que j’avais quand j’étais mioche, et qui montrait les filles de l’Ogre étendues dans un immense lit. Leur père leur coupa le cou !

— Par erreur ! ma chérie, par erreur !

— Elles n’en eurent pas moins le cou coupé.

— Nous avons dépassé le nombre des filles de l’Ogre qui n’étaient que sept. Il n’y a plus rien à craindre des ogres. Que la seizième Constance ressemble à la première, c’est tout ce que je demande.

Une rêverie passa dans ses yeux. Et elle dit :

— La première !… Comme tu m’aimais en ce temps-là !…

Et nous causâmes de ce « temps-là ».

Dans ce « temps-là » je voyais Constance d’une façon difficile. Il fallait nous cacher du mari, je crois l’avoir déjà dit. Je l’attendais en voiture à des endroits toujours différents et nous allions nous réfugier dans une chambre d’un hôtel très secret et particulièrement disposé pour les cas analogues. C’était dans une rue aristocratique, peu passante, du quartier du Champ-de-Mars. J’adorais Constance dont l’âme charmante, et jusque-là incomprise, s’épanouissait sous la ferveur de mon amour.

Elle était ravissante !

Or, aujourd’hui et après seize années, j’allais, en ce jour anniversaire, éprouver, grâce à elle, une joie singulière.

Tous les ans, le 10 août, Constance et moi nous allons dîner au cabaret et nous achevons la soirée au théâtre.

Je lui dis donc :

— Où dînons-nous ce soir ? La cave reste de premier ordre chez Vollard, mais le service y devient négligé. Regresco n’a rien perdu. Mais on m’a parlé d’un nouveau traiteur, paraît-il remarquable, qui a la vogue en ce moment et dont le chef est un génie. Ça se passe rue du Helder.

— Il faut essayer la rue du Helder, décida Constance.

— Et, après le dîner, quelle pièce irons-nous voir ?

Ce fut à ce moment-là que je perçus soudain sur le visage de Constance la trace d’un émoi charmant qui fit rougir ses joues. En même temps ses yeux, après avoir plongé dans les miens, s’abaissèrent et sa parole devient hésitante :

— Après dîner… Après dîner, je n’ai pas envie d’aller au théâtre.

— Allons donc ! et la tradition ?…

— Oui, mais j’ai une autre idée…

— Dis vite ton idée, ma Constance.

— C’est que c’est très embarrassant à dire. Je ne sais pas du tout comment tu prendras ça… et il se peut très bien que je sois grondée.

— Tu m’intrigues ! Parle !

— Prospéro, c’est aussi quelque chose que je ne peux dire qu’à toi tout seul.

— Ah bah ! Mais ne suis-je pas ici tout seul avec toi !

— Ça doit se prononcer tout bas à ton oreille et sans que tu me regardes !

J’avais empoigné Constance et je l’avais attirée contre moi. Alors elle passa son bras autour de mon cou et ses lèvres, tout près de mon oreille, prononcèrent en un murmure tendre :

— Après dîner, mon chéri, emmène-moi dans notre petite rue silencieuse du Champ-de-Mars, là où nous ne sommes plus retournés depuis si longtemps, là où nous nous sommes tant aimés…

— Tu veux ? fis-je dans un cri.

— Je veux, oui… J’y pense depuis deux jours… Veux-tu m’enlever ce soir, Prospéro ? Je crois bien que ta Constance de ce temps-là n’est pas loin !


DEUXIEME PARTIE
10 Octobre.

Si je n’avais pas rencontré Philippe au coin d’une rue, j’ignorerais encore que le ménage est revenu à Paris depuis plus d’un mois. Thérèse a négligé de me faire signe. Elle n’est pas pressée de retrouver son vieil ami.

Jolie Thérèse, ne vous gênez pas pour moi, je vous en prie !

Philippe m’a semblé à la fois préoccupé et important. Je reconnaissais à peine le bon garçon d’autrefois, si cordial et si simple. Paris lui aurait-il fait perdre la tête, à lui aussi ?

Et maintenant, pour que Thérèse m’ait caché son retour avec tant de soin, c’est donc qu’elle est bien occupée !

Philippe ayant raconté à sa femme qu’il m’avait vu, Thérèse ne pouvait plus continuer à faire la morte. Elle s’est décidée à m’envoyer un petit mot en me priant de venir la voir à 5 heures.

« Depuis le temps qu’on ne s’est pas vus ! » me dit-elle, en soulignant, pour rire, sa faute de français.

Il ne tenait qu’à vous» petite madame !

La campagne, le repos des vacances ont donné plus d’éclat encore à la beauté de Thérèse ; mais c’est autre chose qui répand sur elle cet air de joie — (dirai-je de provocation ?) — qui m’a frappé dès mon arrivée chez elle.

Cette fois, elle rentre à Paris de plain-pied. L’évolution est accomplie. Tout est royal en elle ; ses yeux triomphent, son port s’affirme et sa voix, même avec moi, a pris une assurance singulière.

Thérèse est amoureuse. Je l’ai vu comme je vois le jour. Thérèse est aimée ; elle est fière fie l’empire qu’elle exerce. Elle est telle que je l’avais prédite, plus éclatante encore et plus magnifique que je ne pouvais l’imaginer.

Aucun doute pour moi. Après le flirt de l’hiver, Rohart et elle se sont retrouvés à la Bourboule et ce qui devait arriver arriva.

Je lui fis les compliments qu’elle méritait :

— Vraiment ? me dit-elle. Oui, ma cure de la Bourboule m’a fait grand bien. Mais, avec la vie de Paris, je sens que je n’en garderai pas longtemps le bénéfice.

— Pourquoi donc ?

— Depuis mon retour, je n’ai pasun instant !

— C’est donc pour ça que vous me l’avez caché, ce retour. Sans votre mari que j’ai rencontré par hasard, parions qu’aujourd’hui vous ne m’auriez pas encore fait signe.

Elle prit un petit air contrit :

— Je vous assure que j’ai été débordée. Ma maison, quelques petites robes…

— Alors, vous serez belle ?

— Vous verrez cela.

— Quand ? Vous consentiriez encore à sortir avec moi, de temps en temps ?

— Eh!… pourquoi pas ? Dès que je ne serai plus dans mon tonu-bohu.

Je lui demandai :

— Beaucoup de monde à la Bourboule ?

— Oui. Et, chose assez rare, des gens fort agréables. J’y ai fait la connaissance d’un ménage Cachot, de M. et Mme Prest… très gentils, très simples, des artistes. Julien Rohart est venu aussi se soigner.

Je ne pus retenir une exclamation :

— Ah bah !

Et j’ajoutai, blagueur :

— Gorge ou maladie de peau, votre ami Rohart ?

Thérèse eut un petit rire et me dit :

— Je ne sais pas ces secrets-là !

Mais, en même temps, je sentis passer dans ses yeux son étrange regard, dont l’insis tance ne manquait pas de bravoure et qui me disait nettement :

« Après tout, qu’est-ce que cela, vous fait, Rohart ? »

Cependant, elle ajouta tout de suite, très amicale :

— Ah ! j’ai vu aussi Sirop, le jeune poète que vous m’avez présenté chez la Csse Eglon. Vous verrez tous ces-gens-là chez moi. Car vous savez, mon ami, j’ai l’intention de recevoir un peu cet hiver. Oui… je vais être obligée de voir un peu de monde. Mon mari a en vue une affaire très importante. Il ne vous a pas dit cela ?

— Il ne m’a rien dit.

— Il vous en parlera bien certainement. C’est une affaire qui peut l’orienter dans une voie toute nouvelle.

Je ne crois pas que Thérèse fût, ce jour-là, disposée à m’en dire plus ; en tous cas, elle en eût été empêchée par l’arrivée de Mme Lecoin. Notre conversation fut coupée et, dès lors, on parla de mille choses quelconques, au bout desquelles Mme Lecoin me lança :

— Je vais dans votre quartier. Voulez-vous m’accompagner, monsieur Le Hamon ?

— Bien volontiers et c’est moi qui en aurai tout le plaisir. Mais je n’ai pas ma voiture.

— Nous irons à pied, ça me fera du bien, j’engraisse !

« Toi, pensé-je, tu as quelque chose à me dire. »

Je ne me trompais pas.

J’allais en apprendre ! J’allais être surtout fixé, enfin, sur les rapports de Mme Herseau et de Rohart.

Aucune surprise, puisque, depuis longtemps, ma conviction est faite ; mais beaucoup de pitié et un peu d’effroi.

Le ménage Herseau entre dans une très mauvaise voie. Rohart le mène à la ruine et au malheur. Thérèse a perdu la tête ; Philippe, aveuglé, ne demande qu’à se laisser entraîner.

— Écoutez, monsieur Le Hamon, me dit Andrée Lecoin que je sentis assez émue, vous savez la confiance que j’ai on vous. Il faut que je Vide mon cœur. Vous aimez toujours bien Thérèse, n’est-ce pas ?

— Pourquoi cette question ? Et pourquoi aurais-je changé ?

— Eh bien, je la crois en danger, en grand danger ! Voici en deux mots : vous savez que Thérèse a toute sa fortune, trois cent mille francs environ, placés dans une importante mégisserie d’Albi.

— Je sais. Je sais même «que c’est une fort bonne affaire que dirige l’oncle de votre amie. C’est un placement avantageux et sûr.

— Parfaitement. Eh bien, Rohart…

— Ah ! Ah ! Il s’agit encore de Rohart ?

— Toujours… Ah !… cet homme m’effraye de plus en plus. Eh bien, Rohart a décidé de faire passer dans sa poche l’argent de Thérèse.

— Diable ! Et comment espère-t-il s’y prendre ?

— Il essaye de la convaincre que ces trois cent mille francs seront doublés et meme triplés si on les lui confie.

— Rien que cela ?

— Rien que cela. Je vous assure que j’ai très peur !

Je restais abasourdi. Je m’étais arrêté sur le trottoir, nous arrivions aux boulevards et je ne disais plus rien.

Je finis pourtant par demander, sans plus cacher mon impression :

— Mais quelle est donc l’affaire que prépare ce bandit ?

Le ton de mes paroles provoqua sans doute chez Mme Lecoin un subit besoin d’effusion, car elle me prit vivement la main :

— Monsieur Le Hamon !… il faut sauver Thérèse !

Il était difficile de causer au milieu du monde et du bruit. Je poussai ma nouvelle amie dans le café de la Paix. Là, elle m’apprit tout ce que j’ignorais. C’est inouï !

Rohart est en train de monter une société pour l’exploitation de grandes plantations de caoutchouc en Guyane et pour la fabrication de bandages pour automobiles (le voilà bien l’article sur la Guyane). Il apporte à la société sa concession. L’usine en France reste à créer. Le capital est de deux millions dont un million d’apport représenté par la fameuse concession. L’autre million est à souscrire. La fortune de Mme Herseau couvre, et au delà, les deux cent cinquante mille francs formant le quart qui doit être versé, conformément à la loi.

Or, m’a dit Mme Lecoin, les garanties sont nulles ; la concession est incertaine. Une fois l’argent de Thérèse versé entre les mains de Rohart, que deviendra-t-il ?

Oh ! l’affaire est claire. C’est la simple escroquerie.

Immédiatement, je me sentis de l’humeur. Je dis à Mme Lecoin, sur un ton irrité :

— Mais que voulez-vous que nous fassions à cela, ma pauvre madame ? Herseau et sa femme sont libres de se faire voler, si ça leur chante.

— Il ne faut pas parler ainsi. Il faut les éclairer.

— Avez-vous dit votre sentiment, à Mme Herseau ?

— Oui, mais elle est emballée, elle ne veut rien entendre ! Elle voit la grosse fortune d’ici quelques mois ; son mari également.

— Elle ne m’écoutera pas plus que vous.

— Si ! si ! vous, elle vous écoutera.

C’est à ce moment-là que je lançai :

— Parlons net, chère madame. Mme Herseau est la maîtresse de cet homme ?

Mme Lecoin eut un geste évasif. Je repris :

— Ne nous cachons donc rien ! Ma conviction à moi est faite depuis longtemps. Et comment voudriez-vous que Rohart ait pu même imaginer comme, possible une entreprise pareille, s’il n’escomptait pas l’empire qu’il doit exercer sur l’esprit de cette pauvre femme ?

— Il exerce un grand empire sur elle, c’est certain… Ecoutez… je ne sais rien de précis… je suis très liée avec Thérèse, je sais que Rohart la poursuit ; elle m’a raconté leur flirt en riant. Mais… vous savez… même entre intimes, les femmes hésitent à avouer que les choses sont devenues définitives.

— Allons donc ! Elle ne vous l’a pas dit, mais vous n’en doutez pas plus que moi !… La péripétie a eu lieu cet été à la Bourboule ! Quand j’ai revu votre amie, tout à l’heure, son bonheur l’illuminait.

— Triste bonheur !

— Oui. C’est la plus grande erreur qu’elle ait pu commettre ! Mais ceci n’est que d’ordre sentimental. Ce n’est pas mon affaire. Au point de vue matériel, ce n’est pas mon affaire non plus. Ni son mari, ni elle ne m’ont demandé mon avis.

— Il faut le leur donner tout de même, supplia Andrée Lecoin. Vous aimez Thérèse, montrez-le-lui ; parlez-lui avec autorité, grondez-la, ouvrez-lui les yeux au nom de votre affection même.

— Elle s’en moque pas mal !

— Ah ! ne le croyez donc pas ! Et puis, s’il lui arrivait malheur, avouez que vous en auriez du chagrin.

Je suis assez démonté par ce que m’a dit Mme Lecoin. C’est vrai que je me suis un peu trop amusé à voir évoluer Thérèse, à la voir jouer avec le feu.

J’aurais dû être pour elle un ami plus sévère.

Voilà ! On part, on rit, on envisage les routes heureuses de la vie ; on sait bien qu’il y a des risques, mais on s’assure qu’ils ne seront jamais bien graves, qu’on saura bien toujours s’en tirer.

Et puis, un beau jour, on se trouve en face d’un drame !

Tout de même, que puis-je bien faire pour ces deux gens-là ?


18 Octobre.

Philippe Herseau n’a fait encore aucun geste pour me tenir au courant de son affaire merveilleuse, mais sa femme, poursuivant son programme, a donné hier un important dîner.

Je suis allé au dîner de Thérèse.

Et j’en suis sorti irrité, maussade. Tout cela est de la plus extrême sottise ! Que vais-je donc me soucier de ce ménage ? Que me font les Herseau, après tout ?

Même Thérèse, la si jolie Thérèse est parvenue à me déplaire.

Dès en entrant, Mme Lecoin, dont l’amitié pour Thérèse s’alarme tant, me serra la main avec des airs complices. Rohart et moi, nous nous saluâmes comme de vieilles connaissances. Le côté brillant était représenté par M. et Mme Cachot rencontrés à la Bourboule ; par Mignard, jeune député farouchement socialiste… mais que je soupçonne utile à Rohart dans ses combinaisons ; ce Mignard était accompagné de Lucy Bryl, la violoncelliste, sa maîtresse.

Il y avait encore le poète Octave Sirop et une dame veuve fort insignifiante bien que fort endiamantée, une Mme Bonnette, que Thérèse est allée dénicher je ne sais où.

Dîner de douze convives, dépassant la capacité d’une salle à manger exiguë : mélange fort incohérent et sans communauté possible d’idées ou de goûts. Mais Thérèse se trouvait là dans un élément qui convient à sa nature et à son caractère.

Pour Rohart, mon opinion persiste. Il m’a paru odieux. C’est le type accompli de l’aventurier, du chercheur d’affaires.

Dès le rôti, Rohart trôna.

Il trôna parce que la maîtresse de la maison, attentive à le faire valoir, déblaya devant lui le terrain de la conversation.

— Ce qu’il faut à la France, déclara-t-il, c’est le développement de ses affaires coloniales. Tout est là ! C’est pour cela que j’ai fait mon journal. Demain est une voix qu’on finira par écouter. Nous avons certainement des richesses qui dorment dans notre Guyane. Il faut des hommes d’énergie et d’initiative pour les découvrir et les faire valoir ; j’espère être un de ces hommes-là !

Rohart, avec sa lourde mâchoire, semblait serrer déjà une proie imaginaire.

— Personne, ajouta-t-il, ne conteste l’importance du caoutchouc, par exemple. L’emploi en est formidable et mondial. Mes prospecteurs m’avaient signalé, là-bas, d’immenses forêts d’arbres à gomme qui valent des fortunes. Il n’y a qu’à les exploiter. C’est ce que je veux faire. J’ai obtenu les concessions nécessaires, je n’ai plus qu’à marcher. Et je crois que j’aurai rendu ainsi service à mon pays.

Cependant Me Lecoin qui, jusque-là, n’avait rien dit, prononça :

— En effet, nous avons là-bas des richesses énormes et de toute nature. Le gros obstacle c’est que ces richesses sont à l’intérieur des terres et séparées des côtes par d’inextricables forêts vierges, au travers desquelles on ne peut pas passer.

À quoi Herseau, très animé, répondit :

— Nous vous attendions là, Lecoin ! Mais notre ami Rohart va vous répondre. Comme son célèbre concurrent, « il a bu l’obstacle ! »

Tout le monde se mit à rire : le dîner s’égaya.

— C’est très amusant ! minauda Thérèse.

Le moment du triomphe était arrivé pour Rohart.

— Comment je transporte à la côte ? Voici : j’associe la science aux affaires. Quel est mon but ? Franchir d’énormes espaces de forêts vierges sans routes ? Jusqu’à présent le seul moyen était de charger les produits sur de fragiles pirogues qui naviguaient pendant deux mois, trois mois, sur des cours d’eau, parmi des rapides, des obstacles de toutes sortes, sans compter les bêtes féroces, les populations hostiles. Moi, je charge mes produits sur des aéroplanes. Voilà ! En quatre ou cinq heures, Je suis à la côte, où m’attendent mes bateaux. C’est, comme vous le voyez, très simple.

— Il fallait le trouver, dit Thérèse.

Pourtant Cachot, d’un air indifférent, demandait à Rohart :

— Et, cher monsieur, si vous avez des pannes ?

L’homme balaya l’espace d’un revers de la main.

— Eh ! Monsieur ! N’y a-t-il pas des accidents ; de chemin de fer et des naufrages ? Dans l’ensemble des affaires, c’est négligeable.

Le dîner s’achevait. Thérèse fit à son mari un signe imperceptible et on se leva.

Un quart d’heure après, Mme Lecoin m’entreprenait à l’écart :

— Vous avez entendu ?… Qu’allez-vous faire ?

— Mais je vous répète, chère madame, que je ne ferai rien du tout. Que pourrais-je faire ?

— Thérèse va être ruinée, pourtant !

— Regardez-la donc ! Elle si heureuse !


24 Octobre.

Je ne pouvais pas en rester là. Depuis ce dîner, le danger que court Mme Herseau m’apparaissait terrible. Je n’aime guère les gens qui, sous prétexte que « ce n’est pas leur affaire », laissent une infamie se commettre sous leurs yeux.

Je réfléchis longuement. Une seule personne pouvait m’aider à tirer les Herseau au péril, c’était César Desplas, l’oncle d’Albi. Je devais le mettre au courant, le prévenir, lui demander son intervention. Je considérai ma démarche comme un cas de conscience et, sans hésiter plus longtemps, je partis pour Albi.

J’ai vu cet oncle de Thérèse.

César Desplas est un homme de soixante-cinq ans, corpulent, mais très vif. Des yeux d’aigue-marine ; malgré l’empâtement de l’âge, une grande finesse. Tout, dans rabord, est cordial ; mais, sous la bonhomie du ton et la prompte familiarité, on sent l’homme de décision et de volonté.

César Desplas conserve un assez fort accent du midi qui achève la rondeur sympathique du personnage.

— Hé !… Mais, monsieur Le Hamon, dit-il, dès que je me fus nommé… j’ai l’honneur de vous connaître… Sinon vous-même et en personne, du moins parce que m’en a raconté dans ses lettres, ma nièce Thérèse… Mme Herseau… Elle a pour vous une grande affection, tant vous vous montrez toujours aimable avec elle.

— Je viens à son propos, monsieur, bien que je ne vienne pas de sa part. Elle ignore même mon passage à Albi, nous aurons à décider tout à l’heure, vous et moi, si elle devra ou non le connaître. En fait, je viens à vous, de ma propre initiative, pour vous parler précisément de Mme Herseau, votre nièce, que vous aimez beaucoup j’en suis sûr, et de son mari, Philippe Herseau, dont le père fut un de mes vieux amis.

Mon début étant assez solennel, César Desplas fit un geste pour m’indiquer qu’il m’écoutait avec attention et il se cala dans son fauteuil.

Je parlai longuement, reprenant les choses de haut et n’hésitant pas à donner tous les détails nécessaires.

Au fur et à mesure que je développais mon histoire, la physionomie ouverte du bonhomme semblait se resserrer, les paupières baissées ne laissaient plus passer qu’une étroite lumière et la bouche avait un singulier sourire.

Toutefois rien, dans son attitude, ne pouvait me laisser deviner quelles pensées s’agitaient sous ce crâne aux cheveux drus et blancs.

Lorsque, sans que Desplas m’eût interrompu une seule fois, j’eus achevé l’essentiel, l’œil du marchand de cuirs se posa, clair, sur moi. Et, Dieu me pardonne ! je vis dans son regard et dans un certain mouvement des lèvres que César Desplas avait envie de rire !

Aussitôt, il me lançait, jovial :

— Et elle est la maîtresse du bandit, hé !… la petite ?

Ah !… il ne prenait pas de circonlocutions, le brave Desplas.

Mais je protestai aussitôt :

— Je n’ai pas dit cela, monsieur… Je n’ai pas besoin de cette hypothèse pour constater le danger.

— Oh !… c’est que je la connais, la petite !… Je l’ai vu naître. Elle est ardente à vivre et jolie, ma foi !… Quant au Rohart, dites-moi, vous le connaissez peu, alors ?

— Peu et mal. Mais les renseignements que j’ai sur lui sont déplorables et la manœuvre d’escroquerie est évidente.

— Il vous fait peur ?

— Grand peur !

— Pas à moi.

Et, cette fois, César Desplas se mit à rire franchement, avec l’air d’un homme tout à fait tranquille. Puis il me dit :

— Monsieur Le Hamon, laissez-moi d’abord vous remercier. Vous êtes « brave ». Ce que vous faites en venant me prévenir est très bien.

— En ai-je le droit tout à fait ? Je vous avoue que je me le suis demandé jusqu’à la dernière minute.

Il lança ses bras en l’air.

— Le droit !… Les honnêtes gens doivent se tenir, monsieur. Donc, que ce soit entendu ; nous allons marcher la main dans la main. Et vous allez me voir à l’œuvre. César Desplas aime les choses qui ne traînent pas.

— Que comptez-vous faire ?

— Ce que je compte faire ?… Tuer la bête. C’est le seul moyen de débarrasser ma nièce. Mais César Desplas n’est pas un fou, tout de même. Il ne s’embarque pas sans savoir où il va. Votre Julien Rohart, voyez-vous, monsieur Le Hamon, ce n’est pas un gaillard qui en est à sa première tentative. J’ai idée qu’il doit y avoir déjà certaines petites affaires désagréables où il doit être mêlé. C’est ça que je veux voir d’abord. Si je ne me trompe pas — et je ne me trompe pas, car je connais la vie, monsieur Le Hamon — j’irai alors trouver notre Rohart, et à nous deux ! Je vous assure qu’il ne pèsera pas lourd.

— Vous irez à Paris ?

— J’y coucherai demain soir. À ce propos, mon cher monsieur, d’autres affaires vous retiennent-elles à Albi ?

— Aucune autre.

— Eh bien, vous êtes mon hôte et nous reviendrons ensemble ! Allez ! Monsieur Le Hamon ! La fortune de la petite n’ira pas dans la poche du Rohart. Je la garde. Elle est bien où elle est. Il y a toujours un moyen pour empêcher les fous de faire des folies ! Surtout quand on est prévenu à temps, comme je le suis, grâce à vous. Notez bien que si c’eût été Thérèse qui fût venue, elle-même, me trouver le bec enfariné et si elle m’avait dit : « Mon oncle, rends-moi mon argent. » le résultat aurait été le même. Je l’aurais reconduite à Paris par les oreilles. Mais enfin… j’aime mieux savoir d’avance. Ah !‥ on va voir danser le Rohart ! Il n’est pas défendu de s’amuser, n’est-ce pas ?


27 Octobre.

Allons !… ma vieille bête de Le Hamon !… Toi qui te vantes d’être le « vieux parisien » à qui on n’en remontre guère, voilà un certain César Desplas qui se révèle beaucoup plus « vieux parisien » que toi et qui se débrouille avec une énergie qui t’étonne.

Ah ! Le brave nomme, qui n’y va pas par quatre chemins et qui, pourtant, ne s’est pas lancé dans la bataille sans avoir médité son plan d’attaque.

Reconnaissons que les circonstances l’ont servi. Desplas avait obtenu sur Rohart, en deux jours, plus de renseignements précis que moi en deux mois.

Et je croyais être un malin !

Voici les faits :

Deux plaintes en escroquerie sont déposées au Parquet contre Julien Rohart. L’homme est acculé. Il ne compte que sur l’argent de Thérèse pour le sauver, et l’affaire des caoutchoucs n’est qu’une escroquerie nouvelle.

César Desplas vient de me montrer toutes les pièces :

— Vous voyez, cher monsieur, j’ai mes armes ! Je ne m’embarque pas sans biscuit. Voulez-vous me dire maintenant ce que je peux craindre.

— Avez-vous parlé avec Herseau ?

— Hé !… pas encore !… Je ne suis pas pressé avee ces petits… Je vais d’abord parler avec le Rohart. Soyez tranquille ! Il ne pipera pas. Quand j’aurai arraché son dard au serpent, j’irai trouver ma nièce, je la placerai en présence du fait accompli. Elle dira ce qu’elle voudra et son mari aussi. Ça, je m’en moque ! J’aurai, moi, accompli ma besogne.



29 Octobre.

C’est ce matin que j’ai revu César Desplas qui est venu me faire ses adieux. Il retourne à Albi tout à fait tranquille, laissant, m’a-t-il dit, Herseau hébété et sa nièce sans paroles.

— La scène avec Rohart, m’a-t-il raconté, a été vive, mais courte. Il est laid, ce garçon ! Il a une figure bestiale, il est capable d’assassiner quelqu’un dans un moment de colère. Mais il n’assassinera personne parce qu’il est perdu. Il a déjà été appelé plusieurs fois chez le juge d’instruction : un de ces jours, il ne rentrera pas chez lui. Dès mes premiers mots, il est devenu blanc comme un linge. À la fin, je lui ai dit :

« Maintenant, vous allez me faire le plaisir de laisser tranquille ma nièce, Mme Herseau. Sinon, je vous fais coffrer ce soir même. »

Sa face était effrayante de rage rentrée. Après cela, j’ai enfin rendu visite aux Herseau. Là, je n’ai pas été beaucoup plus long. Je me suis contente de montrer mes preuves. Je n’avais pas aûtre chose à dire. Ils ont baissé le nez tous les deux. Je les ai invités à dîner au restaurant. Je leur ai payé un très bon dîner. Ils ne pouvaient pas refuser ; mais cela a été pour eux un fichu dîner tout de même. Ils tombaient de haut, hein ? Quant à la petite… la petite, cher monsieur Le Hamon… la petite, eh bien ! j’en reste à ma première opinion. Seulement, vous comprenez que ça, ça ne me regarde pas… Elle a un mari, n’est-ce pas ?… Elle a une grosse désillusion, la pauvre… tant pis, tant pis ! L’essentiel est qu’on soit arrivé à temps… Elle se consolera, allez ! Et ça la fera réfléchir !

— Vous lui avez dit que c’était moi qui avais prévenu ?

— Je lui ai tout dit, selon la vérité. Moi, monsieur Le Hamon, ma force est de ne jamais ruser ! Je dis tout à trac. Soyez tranquille. Elle ne vous en voudra pas. Vous avez agi pour son bien, n’est-ce pas ?. Elle boudera ! Elle sera honteuse pendant quelque temps, et puis… Eh bien, elle vous remerciera. Vous verrez !


2 Novembre.

Oui, César Desplas a raison. La manière forte est excellente ; au point de vue des trois cent mille francs de Thérèse, le danger est écarté. Mais j’ai bien peur que le coup porté à la femme ait été rude.

Je n’ai eu depuis aucune nouvelle des Herseau, ni directement, ni indirectement. Je n’ai pas revu Mme Lecoin.

Si elle aimait l’homme, quel écroulement !

Dégoût, certainement. Mais désespoir, peut-être. Et alors, ai-je bien fait de prévenir Desplas ? Ne serais-je pas arrivé au résultat nécessaire en essayant de la persuasion sans arracher les masques ?

Thérèse m’en veut peut-être, terriblement.

Maintenant, je suis ouvertement au courant de sa triste aventure… Or, si elle ne s’était pas confiée à mon amitié, c’est qu’elle ne voulait rien me dire… J’ai violé son secret ; par intérêt, par affection pour elle, soit ! mais j’ai tout de même violé son secret.

Desplas, lui, n’a pas hésité. Moi, j’hésite toujours au moment de faire souffrir.

Et s’il est vrai que les chirurgiens sont nécessaires… je serais un mauvais chirurgien.


5 Novembre.

Les Herseau gardent avec moi un silence qui m’étonne et qui m’agace. — Je me suis décidé à prier Andrée Lecoin de venir me voir.

Elle me quitte.

Je lui ai demandé :

— Que devient votre amie ? Comment se fait-il que je n’aie pas un signe ni d’elle, ni de Philippe. Elle sait que je suis l’artisan de l’intervention de son oncle. Si, maintenant, elle a les yeux ouverts et si elle a compris mon acte, pourquoi se terre-t-elle ainsi ? L’avez-vous vue ?

— Je ne la quitte guère. Cette pauvre femme est écroulée.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venue me voir ?

— Parce qu’elle me l’a défendu. Elle ne veut pas que vous sachiez dans quel état moral elle se trouve.

— Elle m’en veut beaucoup ?

— Ne le croyez pas ? Non ! elle ne vous en veut pas. Elle a compris. Grand Dieu ! elle n’a que trop bien compris ! Mais elle a honte, et aussi elle a peur !

— De quoi ? Le danger est derrière elle.

— Le danger est devant elle. Rohart (qui est traqué) la persécute. Il sent que sa proie lui échappe ; il s’acharne.

— Que me dites-vous là ? Que veut-il encore ?

— Ah ! Que sait-on ? Il espère… je ne sais quoi ! Dans les plaintes déposées contre lui, il y en a au moins une qui est très grave. Il veut que Thérèse trouve des influences pour arrêter la justice. À défaut des trois cent mille francs qu’il convoitait et qui lui échappent, il exige un peu d’argent tout de même pour aller au plus pressé et gagner du temps.

— Elle écoute cela ?

— Rohart joue du sentiment avec elle ; il jure de se tuer si elle l’abandonne. Ce sont des scènes affreuses !

— Elles l’impressionnent ?

— Je vous dis qu’elle ne vit plus !

— Il a donc des armes ?

— Il a des lettres qu’il refuse de rendre.

— Chantage ! Qu’elle se révolte !

— Elle se sent seule.

— Eh bien, dites-lui qu’elle ne l’est pas. Elle ne l’est pas plus aujourd’hui qu’il y a quinze jours, quand je me suis décidé à agir.

— Mon Dieu ! Est-ce vrai que vous ne soyez pas découragé ?

— Je la plains de tout mon cœur. Mais ce que je voudrais, c’est un peu plus de confiance. Est-ce que je ne la mérite pas ?

— Ah ! Monsieur Le Hamon !… Je n’espère plus qu’en vous !

— Lui direz-vous ce que je viens de vous dire ?

— Je vous le jure. Ah ! la pauvre petite… C’est la branche qu’on tend aux noyés !


7 Novembre.

J’ai reçu un mot assez énigmatique de Mme Lecoin :

J’ai dit à Thérèse ce que vous m’avez dit. Elle a beaucoup pleuré. Elle va vous écrire. Tâchez de faire ce qu’elle vous demandera. Ce serait bien pour elle.

Et, dans la soirée, on m’apportait, en effet, un autre mot de Mme Herseau :


Mon cher ami

Voulez-vous venir me prendre demain à trois heures, moi et Andrée Lecoin, et nous conduire prendre une tasse de thé aux Réservoirs. Les bois dépouillés doivent être admirables en ce moment.

Votre amie,
Thérèse.

Que veut-elle de moi ?

Et pourquoi est-ce que je me sens si heureux ?
 

J’attendais dans ma voiture.

Thérèse est arrivée la première. Je la regardais traverser le trottoir, venir jusqu’à moi.

Elle posa ses yeux sur les miens, longuement, doucement, elle eut un petit sourire très triste, dit simplement :

— Merci.

Andrée Lecoin trottait déjà derrière elle.

Elles s’installèrent dans le fond de la voiture et moi, sur le strapontin.

— Toujours Versailles ?

— Toujours. Il fait si beau aujourd’hui !

— Mais ce sera mortel à cette époque-ci. Il n’y aura personne !

— Je ne tiens pas à voir des gens.

Je donnai l’ordre et nous partîmes.

J’examinais Thérèse. Mes yeux, privés d’elle depûis longtemps (et ne la retrouvant qu’après un drame) se repaissaient de ses traits purs.

Admirable toujours, le visage abrité par une voilette dont l’ombre donnait plus de chaleur, plus de flamme profonde à ses vastes yeux. Sous les arbres couleur de rouille, dans la rapidité de notre course, je la sentais respirer et vivre, les joues fouettées par l’air frais. Elle ne parlait pas. C’est Mme Lecoin qui s’efforçait de soutenir la conversation. Soin bientôt inutile, car nous finîmes, tous les trois, par nous taire.

Mais parfois, dans le regard de Thérèse, je voyais passer une petite flamme de défi, en même temps que se gonflaient ses narines. On eût dit qu’elle poursuivait quelque dessein secret.

Elle en poursuivait un, comme on va le voir.

La voiture venait d’entrer sous la voûte, quand mes yeux se portèrent sur un homme qui se tenait debout, sur les marches du vestibule, chapeau sur la tête, pardessus boutonné, badine à la main, en attente.

Cet homme, c’était Rohart.

Je ne sus plus que penser.

C’est d’abord Tnérèse qu’il aperçut, il la crut seule et il fit un mouvement rapide pour s’approcher d’elle ; mais aussitôt il me reconnut, il reconnut Mme Lecoin, et il se figea. Puis, en prenant un air de surprise, il s’approcha, le chapeau à la main. Le masque avait repris son impassibilité ; le regard seul, en glissant sur Mme Herseau, trahissait une interrogation impérieuse.

Thérèse était en avant de quelques pas.

Elle marcha hautaine, sans s’arrêter devant Rohart qui s’effaça ; mais j’entendis ceci (c’est Rohart qui parlait d’une voix hachée, à peine distincte ) :

— Vous deviez venir seule !

Et Thérèse répondit nettement :

— Vous voyez !… je ne vous crains plus !

L’autre reprit, les joues blêmes :

— On verra bien !

Cependant Thérèse passait et je venais tout de suite derrière elle. Je ne regardai même pas le personnage qui venait de se recouvrir et j’affectai, pour faire entrer Thérèse dans la porte tournante, un geste de protection.

Cependant, j’eus encore le temps d’entendre Rohart interpeller, les dents serrées, Mme Lecoin qui était sur mes talons :

— Dites à votre amie que je saurai bien la retrouver. Elle me brave… mais à nous deux !

Nous étions dans le hall. Nous ne revîmes plus Rohart.

Et maintenant, il me serait impossible de me souvenir d’une seule des paroles que nous prononçâmes jusqu’à notre retour. Nous avons parlé… cela est certain, mais qu’avons-nous dit ?

Là encore, c’est Andrée Lecoin qui se dévoua. Tout ce papotage inutile ne devait servir qu’à cacher nos pensées… les miennes menaient dans ma tête une sarabande folle.

Je reconstituais les faits un à un.

Rohart avait exigé de Mme Herseau un rendez-vous lointain, à l’abri de tous les yeux ; et Thérèse, terrorisée, avait dû promettre.

Mais Andrée Lecoin ayant rapporté à Thérèse notre conversation, Thérèse, me sachant près d’elle et toujours dévoué, s’était soudain sentie plus forte et venait de se décider à braver l’ennemi.

Elle lui avait jeté : « Je ne vous crains plus ! »

Elle lui montrait un ami résolu.

Cette pensée me remplissait de joie. Car c’est donc que Thérèse allait essayer de se tirer des pattes du monstre.

Et c’est, surtout, qu’elle m’avait appelé.

Cette sorte d’éclipse dans notre amitié, ses réserves avec moi, ses silences allaient cesser ! De nouveau Thérèse m’associait à sa vie. Prête à livrer bataille, elle une choississait pour bouclier.

J’étais prêt.

Le retour, dans la voiture, fut complètement silencieux. La nuit tombait.

Thérèse voulut que nous missions d’abord Mme Lecoin chez elle.

Ensuite je la remenai rue Tronchet.

Pas plus qu’en présence de Mme Lecoin, ni Mme Herseau, ni moi, ne prononçâmes une seule parole.

Mes yeux se portaient souvent sur Thérèse dont le regard semblait maintenant rêver. Elle remontait à chaque instant, d’un geste frileux, sa fourrure autour de ses épaules.

En traversant le pont de la Concorde, je sentis soudain sa main chercher la mienne et la saisir. Le choc intérieur fut si violent que mon cœur s’arrêta de battre. Je me tournai vers elle ; elle me regarda, le visage apaisé, presque souriant ; mais je vis une larme au coin de ses yeux. Je ne pus m’empêcher de crier :

— Thérèse !

Mais déjà elle avait quitté ma main et elle me disait :

— C’est vrai… je suis malheureuse, je suis tourmentée ! Allez !… ça passera ! Mais soyez encore mon ami, mon seul vrai ami, Le Hamon !… je n’ai pas fini d’en avoir besoin, vous voyez !


15 Novembre.

Constance va quitter Paris. J’en suis ennuyé. J’aimais, en ce moment, la sentir près de moi.

J’ignore même pourquoi elle se hâte tellement de retourner à la Fossette. Elle me dit que sa maison d’Aiguebelle est sortie de terre, que son architecte est là-bas et qu’il l’attend.

Tout cela est plausible. Pourtant cet empressement m’étonne.

J’ai raconté à peu près toute l’histoire des Herseau à Constance. Elle n’a pas ignoré mon voyage à Albi ; elle l’a même approuvé. Et, quelquefois, l’idée m’effleure que Constance s’aperçoit de l’intérêt que je porte à Thérèse… et qu’elle veut voir jusqu’où va l’emprise. Pour mieux le voir, elle s’arrange de façon à me laisser entièrement libre. Elle a la coquetterie, l’orgueil de laisser la cage dorée toute grande ouverte.

Cela lui ressemblerait assez.

Est-ce que je me trompe ?

Mais si je ne me trompe pas, j’entre volontiers dans le jeu. Elle aura la preuve éclatante la chère créature, que, m’eût-elle laissé plus libre encore, ma tendresse sera restée immuable.

Du reste, et matériellement, Je ne peux guère quitter Paris en ce moment. Mille choses m’y retiennent.

Aux Amis du Louvre nous devons avoir plusieurs réunions. Il s’agit de décider l’achat d’un Van der Meer, admirable, certes, mais dont on demande deux millions, ce oui serait une folie. J’ai encore l’assemblée générale des Chemins de fer du Périgord dont j’ai fait, cette année, le rapport financier.

J’ai aussi ma fille qui s’est plainte que je l’aie pas mal négligée cet été.

Et puis, c’est vrai… j’ai Thérèse qui traverse une crise abominable et que — sans aucune arrière-pensée — je ne peux pas abandonner.


16 Novembre.

Saramon est venu me voir. Il veut me montrer ce qu’il a fait à la campagne.

— J’ai rencontré là-bas, m’a-t-il dit, une très belle créature qui ressemble beaucoup à votre amie Mme Herseau. Je l’ai peinte plusieurs fois… Eh bien, ce n’est pas ça !… Il y a une certaine similitude de traits, de construction ; mais l’expression manque.

— Vous voulez faire le portrait de Mme Herseau ?

— Ah !… j’en serais très content ! Son visage m’a beaucoup frappé ; je suis sûr que je ferais avec elle quelque chose de très intéressant. Voudriez-vous lui parler de ce désir ?

— Je lui en parlerai, cher ami, puisque la chose peut vous faire plaisir.

Après tout… Pourquoi Saramon ne ferait-il pas le portrait de Thérèse ? C’est peut-être ce brave et loyal garçon qui pourra effacer le souvenir infâme de l’autre…

Et ce n’est pas à moi à l’empêcher si cela doit être.


20 Novembre

Constance m’écrit :

Le mur, haut de quelques centimètres, dessine déjà, sur la terre, la rotonde où sera la chambre de Prospéro. Tu connais la place. Une grande
fenêtre cintrée par où, de ton lit, tu verras la mer, l’Île du Titan et, sur la gauche, la pointe découpée du cap Nègre. Ton fumoir et ta bibliothèque, orientés au couchant, découvrent la côte découpée et verdoyante de Saint-Clair et du Lavandou avec le cap Bénat au fond, et, sur la mer, les îles de Porquerolles, tout là-bas et de Porcros, plus près.

T’ennuieras-tu avec ces splendeurs sous les yeux, avec tes livres, ta bonne pipe… et, quand tu voudras, le piano de Constance et ses chansons que tu aimes ?

Pendant que les maçons travaillent, les jardiniers ne se reposent pas. J’ai déjà fait disposer, sur les rochers en terrasses, des parterres de géraniums et d’anthémis. Mes mimosas sont en fleurs et les lauriers-roses et blancs donnent, ici et là, des notes ravissantes.

Je n’ai pas encore décidé où je mettrai les rosiers.

Imagine-toi que depuis deux jours pleins et deux nuits, deux nuits, parfaitement ! je n’habite pas la Fossette.

J’y suis revenue seulement ce matin et je vais en repartir après t’avoir écrit.

À la Fossette, la maison est complètement réparée et en état ; mais ma « construction » m’occupe trop. Je couche sur le chantier !

Je fais du camping ! Ne ris pas, c’est très sérieux. Maria est allée à Toulon m’acheter une tente et un lit pliant. J’ai déposé tout cet attirail de boy-scout sous mes granas arbres et, enveloppée de couvertures, j’ai dormi là deux nuits incomparables. Je suis fière, Prospéro ! Je suis faite pour la vie des sauvages. Pour les ablutions, la mer est là, n’est-ce pas ? Attention !… J’ai apporté aussi un miroir ; je m’y suis regardée… Eh bien ! ton amie ne se tient pas trop mal ; hâtée, roussie et fort dépeignée, bien sûr… Oh ! je n’oserais pas me montrer ainsi à m on seigneur, mais je suis toute seule avec sept ouvriers qui m’écouteraient moins bien si j’avais les cheveux ondulés et de la poudre au bout du nez.

Et voilà pourquoi, mon grand, je ne te presse pas de venir tout de suite.

Quand le gros œuvre sera achevé, je te ferai signe. Je quitterai moins souvent la Fossette et je ne découcherai plus, pour mieux veiller sur ton sommeil… à moins que le camping ne te tente… mais j’en doute !

Reste donc encore à Paris.

Que devient ta fille ?

Que devient ton amie, avec sa lamentable aventure ? Tu ne m’en dis que quelques mots…

Donne-lui de bons conseils. Il arrive souvent qu’après avoir fait une bêtise, les femmes se hâtent d’en faire vite une autre, en se figurant qu’elles vont réparer. Et ça n’en finit plus ! Ta Mme H… doit être un peu écervelée et bien capable de suivre cette voie ridicule.

Il est bien sûr, hélas ! que Thérèse fera encore des bêtises ! Elle est trop jeune, elle est trop belle pour y échapper.

Mais si ce ne sont que des bêtises, si elle ne tombe pas encore dans du drame, il ne faudra pas trop se plaindre.


25 Novembre.

L’incident des Réservoirs à Versailles devait avoir une suite. Elle l’a eue.

Je ne la connais pas par Thérèse qui, après un commencement de détente, semble de nouveau se cacher de moi. Je la connais par Andrée Lecoin, fort affolée, et qui m’a mis au courant de ce qui se passe.

Ce n’est pas beau !

En me voyant à Versailles aux côtés de Mme Herseau qui devait y venir seule, Rohart s’est senti défié. Comme ce n’est pas la résolution : qui manque aux bandits, il s’est présenté carrément chez Thérèse… en choisissant, pourtant, l’heure où il était sûr de ne pas rencontrer le mari…

Là, il y eut entre eux, paraît-il, une scène d’une violence inouie.

Rohart, qui convoitait les trois cent mille francs de la fortune de Mme Herseau, rabat considérablement ses prétentions. Il est descendu à dix mille francs. Mais ces dix mille francs lui sont nécessaires, dans les trois jours, pour désintéresser une de ses victimes qui presse le juge d’instruction d’en finir et de signer un mandat d’arrêt. Ces dix mille francs, Rohart les exige, coûte que coûte, de Thérèse. Qu’elle se débrouille !

Thérèse a voulu résister, m’a dit Mme Lecoin. Indignée, hors d’elle-même, elle’a tenté de jeter l’individu à la porte.

Alors, il a sorti son arme (quelques lettres de Thérèse) et il a juré qu’il s’en servirait non seulement auprès du mari, mais auprès de l’opinion pour perdre à jamais Mme Herseau.

« Lorsque votre mari, aurait-il dit, aura commencé son instance en divorce, je sais certains journaux qui seront enchantés de publier, avec des mots transparents, un de ces petits échos scandaleux que le monde fait profession de mépriser, mais qui sont la joie de Paris. »

Au contraire, si Thérèse lui trouve les dix mille francs, Rohart prend l’engagement de quitter la France.

Mme Herseau, ai-je demandé à Andrée Lecoin, vous a-t-elle priée de me dire tout cela.

— Oh ! Non ! Non !… Vous le dire c’est vous mêler à cette ignoble affaire d’argent qu’elle veut vous cacher de tout son pouvoir. Elle m’a fait jurer de ne rien vous dire, au contraire, mais je la vois affolée, et… vous voyez ! j’ai parlé tout de même.

Alors, je repris, martelant mes mots :

— Ne dites rien à votre amie de votre visite ; mais tâchez de la tranquilliser sans rien préciser. Vous, je vous préviens que Mme Herseau aura ses lettres demain. Et moi, j’aurai eu Rohart dans le même délai.


27 Novembre.

J’ai les lettres, je les remettrai tout à l’heure à Andrée Lecoin. J’ai le papier signé de Rohart et oui va l’obliger à disparaître.

Voici la scène dans ses détails. Je la note pour mémoire.

Je trouvai Rohart, chez lui, rue Vivienne, dans un logement misérable.

Dès qu’il me vit, il sentit l’ennemi et m’opposa une face de bête venimeuse ; mais ce sournois regard de haine ne fit que m’exalter.

En présence de cet homme, qui est jeune, je me sentais une force de vingt ans ! J’étais prêt à me colleter avec lui, à l’écraser de mes poings. La pensée qu’il avait eu l’amour de Thérèse décuplait ma colère et mon dégoût de lui. Il dut voir que je serais inexorable ; puis il dut aussi deviner, à ce moment-là, que je lui apportais de l’argent.

Déjà, il commençait sa retraite.

— Vous ferez les dupes que vous voudrez, lui dis-je. Mais, je vous defends de toucher à Herseau et à sa femme. Vous êtes en train d’exercer sur elle un chantage éhonté. Je vous préviens d’avance que vous n’irez même pas au bout. Une manœuvre de chantage ne m’a jamais effrayé ; je tiens le moyen de vous arrêter a la première tentative. Cependant vous prétendez avoir un besoin immédiat de dix mille francs.

— C’est mon prix actuel !… ricana-t-il avec audace.

— Ces dix mille francs, je veux bien vous les donner.

Alors, il me regarda bien en face et dit, non sans sourire :

— J’en étais sûr, monsieur Le Hamon !

Je laissai tomber l’insolence et je poursuivis :

— J’y mets deux conditions.

— Soit. Nous allons discuter.

— Vous vous trompez, monsieur. Nous ne discuterons pas. Ce sera oui ou ce sera non.

— Voyons ça !…

— La première est que vous allez me remettre les lettres de cette malheureuse.

— Nous sommes d’accord. La seconde, c’est ?…

— C’est que vous quittiez la France.

— C’est mon plus grand désir, attendu que je n’ai pas grand chose à y faire.

— En effet ! Mais vous pouvez changer d’avis et je veux, dans ce cas, vous avoir rogné les dents et les griffes. Vous me signerez donc un papier dont j’ai préparé les termes et que je garderai. Vous savez qu’il ne sortira de mes mains que si j’avais encore quelques fâcheuses nouvelles de vous. Est-ce encore oui ?

L’homme réfléchissait. Il ne répondait pas tout de suite. Enfin, il demanda :

— Quels sont les termes du papier ?

Je sortis une feuille et je lui lus :

Je soussigné, Julien Rohart, en raison des poursuites en manœuvres frauduleuses dirigées contre moi, reconnais avoir reçu de M. Le Hamon, la somme de dix mille francs, contre laquelle je m’engage à quitter la France.

Il secoua la tête et se mit à rire :

— Vous allez fort, cher monsieur ! Mes affaires sont embrouillées, mais pas au point que je signe un chiffon pareil !

Alors, je me levai :

— C’est bien ! Nous n’avons donc plus rien à nous dire.

Mais il ajoutait aussitôt :

— Je signerais, meme l’engagement à disparaître. Mais la phrase au début ! En raison des poursuites… Voyons, vous me prendriez vous-même pour un imbécile si j’écrivais ça.

— C’est tout ou ce n’est rien.

Il s’était levé en même temps que moi. Mais tandis que je restais immobile, épiant tous ses mouvements, il arpentait la pièce et sa figure reflétait l’orage de ses pensées !

Il s’arrêta enfin et me demanda :

— Vous avez l’argent ?

— Je l’ai sur moi.

À une certaine expression de ses yeux je me demandai s’il ne délibérait pas de m’assassiner pour le prendre. Ce fut l’affaire d’une seconde.

Après quoi il me dit :

— Changeons les termes. Au lieu de manœuvres frauduleuses

— Je tiens au mot. Je ne le changerai pas. Allons ! Rohart, pourquoi hésitez-vous ? Vous savez fort bien que le papier restera ignoré de tous si vous ne m’obligez pas à le sortir.

— Monsieur Le Hamon (un sourire très bas venait de se dessiner sur ses lèvres), avouez qu’alors la somme est mince. Vous avez votre carnet de chèques ? Ajoutez aux dix billets un chèque de dix autres.

— J’y ajouterai un chèque de cinq mille. Signez-vous ?

— Bah !… donnez que je copie !… Après tout… ce n’est pas en Australie, où je vais, que le papier me gênera beaucoup !

Il écrivit exactement ma formule et signa. Mais il gardait sa main sur la feuille en attendant l’argent. Je lui rappelai les lettres que je n’avais pas encore.

— C’est juste, fit-il.

Il ouvrit un tiroir et sortit un mince paquet de lettres attaché avec une ficelle grossière.

Alors, seulement, ie lui comptai les dix mille francs, je signai un chèque de cinq mille autres et nous fîmes notre échange.

Cependant, comme je mettais le paquet de lettres dans ma poche, l’homme lança d’un air goguenard :

— Est-ce que vous n’aurez pas l’envie de lire cette prose ?

— Me prenez-vous pour un individu de votre sorte ?

— Ah ! c’est que, voyez-vous, ça m’amuserait beaucoup !… À vous, je pense que ça ferait moins plaisir. Madame… votre amie (au secours de qui vous volez avec tant de juvénile impatience) m’écrit là des choses bien jolies ! Ça pourra contrarier la grande passion que vous avez pour elle… et qui crève les yeux… mais, rien que pour l’agrément et la chaleur du style…

— Misérable !

J’avais levé ma canne. II se tut enfin.


17 Décembre.

Il y a du nouveau. Et ce nouveau est en moi-même ; Vais-je le cacher ? Vais-je cacher que je me sens heureux, trop heureux peut-être, depuis que Thérèse reprend petit à petit, auprès de moi, sa place de gentille amie, de confiante camarade.

Je la vois maintenant presque tous les jours. Elle est encore toute rompue de son aventure. Elle vient se blottir dans mon amitié. Elle s’y sent en sécurité, elle s’y repose et elle me laisse m’occuper d’elle.

Du passé ce seul mot :

— Ah ! mon ami, comme je reviens de loin !

Donc, depuis quelques jours, la présence de Thérèse, qui n’enchantait que mon dilettantisme, met en moi une petite fièvre qui m’étonne. Elle n’étonnerait pas chez quiconque. Elle m’étonne chez moi parce que je l’ai considérée jusqu’à présent comme impossible et que je m’en suis soigneusement défendu.

Aujourd’hui, je me surprends à m’émouvoir devant les reflets qui jouent sur son visage ou seulement les beaux mouvements de ses mains.

Il ne s’agit pas du cœur ; Constance occupe tout le mien. S’il est question du reste, il est temps de veiller sur moi et de ne pas trop jouer avec le feu.

Attention, Le Hamon !… Ou alors, depuis le commencement de l’histoire, te serais-tu trompé sur toi-même ? Ta curiosité amusée d’abord, ta sympathie apitoyée ensuite, auraient-elles caché autre chose ?

Encore une fois, je ne le crois pas. En tous cas, il suffit que je veille sur l’homme qui, après tout, a des excuses.

Qu’on ne croie pas, au reste, que Mme Herseau et moi nous soyons toujours d’accord.

Thérèse qui, pour me remercier, veut me plaire, cherche à savoir quelle femme je souhaiterais qu’elle fût, afin d’essayer de le devenir. Elle se figure que mon désir est de la voir rentrer dans la peau de la petite provinciale qu’elle était en arrivant à Paris.

— J’aime la vie simple, me dit-elle.

C’est enfantin et cela m’agace un peu. Si elle avait eu l’âme bourgeoise, elle n’aurait pas mis tant d’ardeur à en changer.

Je lui dis que je ne crois nullement à la simplicité de son âme, et elle est furieuse !

J’avais demandé à Thérèse :

— Voulez-vous faire une promenade demain ? Où voulez-vous que je vous conduise ?

— Je sortirai très volontiers. J’aime les belles journées d’hiver. Continuez à me montrer la Ville dont j’ignore encore tant de choses. Mais ne me conduisez pas dans les faubourgs. J’en sors toujours attristée et effrayée. On y sent trop l’effort continu et une terrible lassitude.

— Bah ! Belleville ou Ménilmontant, à moins que ça ne soit La Glacière, sont d’assez gais villages ! On y voit pas mal de messieurs qui ne font rien et des dames qui se promènent. Les bars nombreux rutilent de tous les cuivres de leurs alambics. Si vous passiez, là, le soir, aux lumières…

— Justement, la détente, les joies y ont quelque chose de brutal, de violent qui m’impressionne.

— Allons ! Vous êtes faite pour la Plaine Monceau, je vous l’ai toujours dit.

— Ce n’est pas cela, Le Hamon ! Ce que je voudrais, c’est un spectacle d’apaisement. Je voudrais me promener avec vous dans un quartier assoupi, pas misérable ; parmi des existences paisibles, droites, au milieu de gens un peu arriérés, et même un peu rigides. Ça existe-t-il à Paris ?

— Cela existe. Mais est-ce que vous vous figurez que vous aimerez ça ?

— Ne me taquinez pas ! Je suis une transplantée, n’est-ce pas ? Un terreau trop riche ne me convient peut-être pas.

— Aucune terre n’est trop riche pour vous, chère amie. Il n’y a qu’à traverser la période d’acclimatement où, seules, les plantes débiles succombent. Mais j’ai votre affaire ! Je parie bien que vous en serez revenue quand nous en reviendrons.

— Allons voir toujours !

Je suis allé la prendre chez elle.

Elle m’apparut toute enveloppée d’une lourde fourrure, la tête coiffée d’une toque verte, avec l’audace d’un long « paradis » tombant tout droit de son oreille jusqu’à son épaule.

Elle fit quelques pas dans la pièce. C’était une vision d’extrême et raffinée élégance. Ses larges yeux se posèrent sur moi, et gentiment :

— Suisse bien, Le Hamon ?

— Je ne pus m’empêcher de rire :

— Un peu simple, peut-être, pour le pays où je vous mène. Les autochtones seront capables de vous remarquer.

— Bah ! fit Thérèse. Il est trop tard et j’adore mon chapeau.

Je dis au chauffeur :

— Quai des Grands-Augustins, à l’entrée du pont Sully.

— Qu’est-ce que que c’est que ça ?, s’écria Thérèse.

— Vous allez voir !

Une fois arrivés, je la fis descendre et je m’accoudai avec elle sur le parapet du pont.

Quel spectacle sous nos yeux !

La corniche incomparable du quai de Béthune au-dessus du fleuve ; ses maisons inégales, aux hautes fenêtres, les balcons soutenus par des consoles de fer forgé ; la couleur de ses vieux murs ocrés eu roses dans la lumière et, légers sur le ciel, issant des rudes dallages des quais, les peupliers tout en or !

— Ah ! s’écria Thérèse, c’est un coin d’Italie.

— Oui, c’est l’atmosphère et la couleur des bords de l’Arno.

Et j’ajoutai en riant :

— Le monde entier est dans Paris ! Mais le régal, petite dame, ce qui est rare, la sensation d’inattendu, de contraste, d’autre chose, c’est de vous voir ici, avec votre toque spirituelle, parmi cette symphonie vieillotte et, en somme, assez imposante.

Elle se redressa, dépitée :

— Ah ! vous y tenez ! Vous tenez à me considérer comme une petite poupée moderne. Je comprends tout cela pourtant !

Et, du geste de son bras étendu, elle embrassait le paysage.

— Mais oui, vous comprenez tout cela, Thérèse. Ce que vous avez sous les yeux ne peut pas vous laisser indifférente ; mais ce ne sera jamais que comme une touriste et de temps en temps.

— De temps en temps, pourquoi ?

— Oh !‥ ce n’est pas que dans ces belles demeures, l’existence soit étriquée et misérable. J’ai idée que les loyers y sont fort chers. (Je ne parle pas des rues populeuses du centre de l’île qui sont, là, ce qu’elles sont partout, avec leurs petites échopes et leurs taudis affreux.) Je parle seulement des quais admirables.

— Eh bien non, dit Thérèse. Je vois fort-bien les gens qui vivent ici. Ils ont une existence bien assise et réglée une fois pour toutes. Ils ne cherchent pas à gagner de d’argent ; ils en ont et n’en font pas parade.

— Ils ne cherchent que les placements sûrs.

— Ils m’aiment ni la cohue, ni le bruit ; ils se tiennent en dehors des batailles de la vanité…

— Et de toutes les autres batailles ; celles des idées notamment ; car ils craindraient trop de changer les leurs.

— Peut-être ; mais ils doivent avoir une conception sévère de la règle et tout cela ne manque pas d’une certaine aristocratie qui s’harmonise à celle de leur demeure. Ai-je bien compris, Le Hamon ?

— Vous avez bien compris.

— Eh bien, j’aimerais vivre ici, dans ce repos. J’aimerais, sous mes fenêtres, au lieu des autobus et des taxis, voir couler cette eau lourde et grise.

— Monotone et lente, Thérèse !

— Je suis heureuse de trouver dans cette ville d’enfer et de clinquant ce coin endormi et noble d’une très vieille ville de province. Et de province, je suis, mon ami ! Pourquoi n’aimerais-je pas cette retraite, ce silence, cette paix dans cette sagesse ? Vous avez bien fait de m’amener ici. C’est un autre air que je respire. Voyons… n’est-ce pas ici le bonheur ?

Je dis à Thérèse :

— C’est une des nombreuses figures du bonheur ; mais c’est celle de ses figures qui vous séduirait le moins longtemps. Ici, les joies sont faites d’immobilité, de tradition, de respect figé pour les idées acquises. Que feriez-vous de votre ardeur, de votre goût de l’inconnu et du risque ?

Thérèse m’interrompit :

— Traversons la Seine, voulez-vous ? Je veux poser mes pieds sur ces quais-là.

Elle avait pris mon bras. Elle marchait difficilement sur les pavés inégaux. Le quai de Béthune était désert ; seul un petit bambin trottinait devant nous, brinqueballant une bouteille de lait. Thérèse avançait doucement, regardant les vastes portes aux* bois cloutés de fer, les doubles fenêtres opposées au froid et au brouillard de l’hiver.

Nous fûmes bientôt au bout de l’île ; nous tournâmes à gauche et prîmes le quai d’Anjou étroit et resserré entre ses maisons noires et son parapet disjoint.

Nous avions quitté le soleil qui déjà déclinait. Ici régnait une ombre glacée que sa magie n’animait plus.

J’arrêtai Thérèse devant l’Hôtel Lambert ; quelques arbres dépouillés enveloppaient sa façade arrondie d’humidité et de tristesse.

— Un prince de Pologne habite ici, dis-je à Mme Herseau. Mais je crois qu’il n’y habite pas souvent.

Thérèse ne s’attarda pas. Sa main tremblait sur mon bras. Elle m’entraîna. Il n’y avait plus autour de nous que mélancolie et silence.

Pourtant, un peu plus loin, dans la nuit qui montait, une plaque de marbre, au-dessus d’une porte, arrêta nos yeux : Hôtel de Lauzun (1657). Il était de dimensions modestes, d’une simplicité sévère dans ses pierres noircies et sans ornements.

— La Fronde ? fit Mme Herseau.

— Oui. Les amours de la Grande Mademoiselle se sont abritées là. Lamentables amours dans un cadre sinistre. Je ne vous y vois guère, Thérèse au joli rire !

Elle se fâcha encore :

— Mais, je n’ai pas la prétention de ressembler aux femmes de Louis XIV. Elles avaient le cœur dur. Ce qui me conviendrait, Le Hamon, c’est le temps raisonnable de Louis-Philippe où les femmes étaient charmantes avec leurs robes à larges plis et leurs étonnants « cabriolets » qui leur encadraient le visage… Tenez ! vous m’avez montré un délicieux crayon au’Ingres fit de sa femme. Vous souvenez-vous ? Il m’a frappée.

— Vous, Thérèse !… Vous, en femme de 1830 !

— Oui. Les hommes nous aimaient alors avec tendresse et déférence.

— Hé ! croyez-vous, m’écriai-je, qu’on retourne en arrière ? Vous !… une réplique de nos douces aïeules ?‥ Mais n’oubliez donc pas que vous êtes née après le téléphone, les autos et cette découverte plus utile encore, que la tendresse dont vous parlez est un bagage dont on se passe très bien.

— Vous me croyez incapable de tendresse ?

— Les hommes ont commencé à « laisser tomber ça » comme nous disons, et les femmes s’y mettent. Et, du reste, qu’en feriez-vous ? Le fardeau est lourd.

— Les fardeaux trop lourds, on peut les partager.

— Avec qui ? Vous connaissez des gens, vous, qu’une pareille charge ne ferait pas fuir ?

Je vis les yeux de Thérèse se fermer à demi et ces grands cils battre. Je dis encore :

— Avez-vous rencontré beaucoup d’hommes de votre âge, qui soient des tendres ?… Et quant à la déférence !…

— Les hommes de mon âge, dit-elle amèrement, n’ont pas d’atmosphère. Ils sont comme les médailles trop neuves, à la tranche coupante et froide. Oui, vous avez raison.

— Ni usure, ni patine !…

À mon tour je m’irritais :

Je dis encore :

— Au surplus, de quoi vous plaignez-vous ? Vous devenez pareilles, et comme vous vous plaisez ainsi les uns aux autres, tout est pour le mieux, n’est-ce pas ?

On eût dit que je l’avais piquée :

— Nous nous plaisons ainsi les uns aux autres, me lança-t-elle, c’est possible ! Mais, pendant ce temps là, vous, Le Hamon, vous regardez et ça vous amuse !

— Dois-je en pleurer ? Et qu’y puis-je ?

— Qui sait ? Mais vous tenez trop à votre spectacle !

Je dis à Thérèse :

— Il vient un moment, mon amie, où il est sage de rester dans la salle. On se dit bien : « Je jouerais autrement ». Mais voyez-vous qu’on essaye ? Celui — ou celle — qui vous donnerait la réplique ne changerait pas son jeu. Et la scène deviendrait ridicule.

— À moins, justement, que l’autre ne comprenne et ne suive.

Mais, tournant soudain le dos au mur sombre de l’Hôtel Lauzun, Thérèse alla s’accouder aux pierres du parapet.

Au-dessous d’elle quelques péniches se reflétaient dans une eau noire. Elle demeura là, longtemps absorbée, sans rien dire.

Là-bas, quelques becs de gaz s’allumaient un à un. Tout devenait autour de nous d’une intolérable et poignante mélancolie.

Je touchai l’épaule de Mme Herseau :

— Vous allez prendre froid !

Elle se retourna vivement. Elle regarda autour d’elle ; une angoisse passa dans ses yeux. D’un mouvement décidé, elle s’écarta du petit mur et, la voix brève, martelant ses mots :

— Eh bien, c’est entendu ! Puisque vous m’assurez que l’île Saint-Louis n’est pas mon fait, allons rue Daunou, mon ami, manger des crêpes et écouter des airs de la Sud-Amérique. C’est l’endroit fait pour moi, n’est-ce pas ?

Nous roulions boulevard Saint-Germain. Thérèse se tenait dans un coin de la limousine, silencieuse, boudeuse. Un parfum très fin venait d’elle jusqu’à moi ; je voyais sous l’ondulation du chapeau, le dessin rosé de son oreille impeccable. Et j’eus la sensation très nette que si j’avais pris alors dans mes bras cette femme à bout de nerfs, elle n’eût pas fait un mouvement pour se défendre.

Tout m’y poussa, pendant l’espace d’une seconde, jusqu’à son immobilité et son silence. Or, ce fut un moment si critique, j’eus tellement peur de moi-même que, dans un reflexe de défense et comme si je prévoyais que j’allais ainsi élever un obstacle absolu entre nous, je me mis à parler de Saramon :

— Vous ai-je dit, Thérèse — peut-être l’ai-je oublié — que Saramon désire beaucoup faire un portrait de vous ?

— Vous ne me l’avez pas dit.

Sa voix me parut courroucée.

— Il ferait de vous quelque chose d’admirable. Qu’en dites-vous ?

Thérèse agita vivement la tête :

— Nous causerons de cela plus tard !

— Vous refusez ?

— Je ne dis pas que je refuse. Ce n’est pas pressé, n’est-ce pas ? Je verrai… Mais que c’est drôle que vous me parliez de Saramon aujourd’hui !

— Pourquoi drôle ? J’avais oublié sa commission. Je m’en souviens. Qu’y a-t-il de drôle ?

Mais Thérèse répondit vite, comme pour éviter toute question nouvelle :

— C’est vrai, en somme, je ne sais pas pourquoi j’ai trouvé ça drôle.

Et moi je me demande si elle ne le sait pas fort bien, au contraire. Elle a vu Saramon deux fois ; la seconde fois, chez la Csse Eglon, ils ont longuement causé ensemble. Il est impossible que Thérèse n’ait pas deviné que Saramon est amoureux d’elle. Une femme ne s’y trompe pas. Elle sait également que je m’en doute. Je le lui ai même dit.

D’autre part Thérèse n’a pu échapper, tout à l’heure, au magnétisme qui m’attirait violemment vers elle et elle doit comprendre que j’ai soudain voulu dresser entre elle et moi l’amour de Saramon.

Seriez-vous tellement pénétrante et fine, Thérèse ?

Rue Daunou, Thérèse Herseau fit son entrée dans les lumières. Elle commanda un cocktail compliqué. Tout de suite, elle se montra d’une gaîté extrême que je jugeai forcée. Je vis briller dans ses yeux une flamme de décision et de bravade. Au-dessus du bruit de l’orchestre nègre, elle me lança :

— Me voilà dans l’atmosphère où vous m’aimez, Le Hamon ?

— Ah ! lui répondis-je, c’est que vous y êtes éclatante, c’est que vous y êtes adorable !

Ensuite, nous parlâmes peu. Mais au bout d’une demi-heure elle eut un sourire singulier et elle me dit brusquement :

— Vous restez chez vous, demain ?

— Certes !… si c’est pour vous y attendre.

— Oui… j’aurai, demain, quelque chose à vous dire !

Elle se leva. Je me suis incliné sur sa main tendue, elle est partie sans retourner la tête.

Sa voix nette et décidée avait sonné presque comme une menace. Ce que je lui avais dit, pendant cette promenade, l’avait irritée visiblement. Qu’allait-elle m’apprendre ?

Puisque je lui avais soutenu qu’elle ne pouvait vivre que dans la frivolité et le plaisir, allait-elle m’annoncer qu’elle avait choisi l’une et l’autre et qu’elle n’userait plus désormais d’aucun ménagement ?

Peut-être cela… peut-être autre chose… Quoi ?

Mais comment expliquer qu’à ce moment même, mon cœur battait comme à l’approche d’un grand bonheur ?


TROISIÈME PARTIE
18 Décembre.

Si nous étions plus habiles à lire dans les frémissements de notre sensibilité profonde, nous connaîtrions les événements de notre vie bien avant qu’ils ne nous aient touchés !

Thérèse est ma maîtresse depuis quelques heures, mais depuis combien de temps, déjà, sommes-nous des amants ? Depuis combien de temps déjà ai-je l’impression qu’un voile se levait lentement sur un décor tout neuf et dont la beauté m’attendait.

Tout ce qui se passait entre nous venait m’avertir : sa gentille assiduité auprès de moi, son attention à me plaire, d’évidentes coquetteries… et, chez moi, un plaisir de plus en plus vif à repaître mes yeux d’elle, une volonté de plus en plus débile pour échapper à l’envoûtement physique qui m’attirait… tout, jusqu’à nos querelles !

Voici ce qui s’est passé chez moi tantôt.

Ce fut un extraordinaire mélange d’émotion et de violences, de reproches, d’amertume et d’enivrement !

Il était environ trois heures. Je ne pensais qu’à l’imminente arrivée de Thérèse et j’abrégeai, autant qu’il m’était possible, la visite de ce vieux serin de Lagrosse qui est mon collègue aux Amis du Louvre. Il était venu me voir à propos d’une toile qu’il prétend être de Lancret… et qui n’est pas de Lancret.

Je lui développais les raisons de mon doute, quand ma gouvernante entra pour me prévenir que Mme Herseau m’attendait dans le salon.

J’expédiai Lagrosse en deux temps et je fis entrer Thérèse.

Elle avait jeté, sur un tailleur gris tout simple, un lourd renad sombre ; sa tête était couverte d’une toque toute en plumes. Elle portait à la main un sac de cuir et je vis qu’elle n’avait pas de gants.

Voyons, Le Hamon ! La preuve que tu étais déjà pénétré par l’Événement, c’est ton silence même à l’instant où Thérèse s’avançait vers toi.

Si tu n’avais pas su que cette présence t’apportait, cette fois, une nouvelle prodigieuse, tu aurais tendu cordialement la main à cette jeune femme et tu lui aurais parlé sur un ton dégagé, comme à l’ordinaire.

Or, je ne pus dire un seul mot : mon attitude ne fut qu’une interrogation anxieuse.

Ce qui me frappa immédiatement, ce fut ta force concentrée de son regard ; il s’appuya sur moi avec une fixité singulière, le reste du visage demeurant immobile et tendu.

Brusquement, je sentis sa main s’abattre sur ma main.

J’étais debout. Elle se dressait à son tour, étreignait mes poignets et levait vers moi une figure pathétique et b<<ouleversée de tendresse. Et enfin, j’entendais sa voix un peu rauque, mais soudain décidée :

— Je vous aime ! Je vous aime, mon ami, et vous m’aimez ! Allons-nous nous mentir plus longtemps ? Pourquoi ne me parlez-vous pas ? De quoi avez-vous peur ? Ou alors suis-je encore pour vous la poupée dont les gestes saccadés vous amusent ?… Serait-ce possible ! Après ce qui s’est passé, allez-vous m’abandonner ?

Elle s’était blottie dans mes bras ; elle se serrait contre ma poitrine. Pour la première fois, la forme chaude et ferme de son corps se modelait sur moi.

Son chapeau tomba sur un coin de la table et glissa sur le tapis. J’allais me baisser, mais elle arrêta mon geste et, impatiente :

— Laissez… ah ! laissez donc ! Répondez-moi ! Je ne vis plus depuis hier ! Vous m’aimez ! J’en suis sûre… Et je vous aime ! Vous êtes tout pour moi, je ne suis bien que près de vous… vous êtes mon maître, mon appui… j’ai besoin d’être conduite, j’ai besoin d’être chérie… La Thérèse que vous avez faite ne peut plus se passer de vous !

Mon émotion était si violente que je ne pouvais pas articuler un mot ; des éclairs sillonnaient ma vue.

Je pris Thérèse qui s’abandonna en pleurant par saccades et je la conduisis vers mon grand divan de cuir où je l’installai dans des coussins. Puis je me mis à ses genoux, je lui repris les mains et je la contemplai longuement.

Elle fermait les yeux et respirait à petits coups. Une poignante expression de lassitude creusait sa merveilleuse figure ; son seul langage était celui de ses mains contractées dans les miennes comme deux petites bêtes prisonnières.

Je prononçai seulement son nom :

— Thérèse !

Mais elle s’énerva. Sans ouvrir les yeux, tout son être crispé dans son attente, ses mains agrippées à mes mains, elle cria, presque impérieuse :

— Répondez-moi !… Répondez-moi !… Vous m’aimez maintenant ! Dites ? vous m’aimez ! Moi, je vous aime… Depuis le premier jour, je vous aime !

— Depuis le premier jour, Thérèse ?

— Ah !‥ si vous aviez voulu !‥

— Que me dites-vous ?

— Ce que vous savez bien, voyons !‥ Ce qui devait vous crever les yeux… Ah !‥ mon ami, si vous aviez étendu la main…

— Je ne vous comprends pas !‥

— Allons donc !‥ Vous n’avez pas voulu, c’est tout !‥ Mais si vous aviez voulu, vous savez bien que j’étais votre chose…

— Chère petite enfant !

— Pouviez-vous vous tromper, Le Hamon !‥ vous qui savez tellement ce que c’est qu’une femme !‥ J’arrivais de ma province, nouvellement mariée, et très ignorante. Mais dès nos premières paroles, vous avez dû démêler ce qu’il y avait en moi d’ardeur et de curiosité…

— Peut-être, oui… mais d’une façon bien vague. Il y a tant de choses dans une âme de femme !‥ Je ne vous connaissais guère !

— Vous m’avez connue vite. Souvenez-vous combien nous sommes devenus vite des camarades… Tout de suite vous avez été mon ami bien plus que l’ami de mon mari, que vous connaissiez pourtant depuis son enfance.

— C’est vrai ! Vous sembliez si contente d’ouvrir vos yeux tout grands sur le monde !

— Auprès de l’homme que vous êtes… pensez donc ! Vous m’apparaissiez comme l’ami rêvé, inespéré. Tout me frappait en vous, votre air, votre allure, votre position dans le monde, quelque chose de fort, de sûr, de sage… J’avais une telle confiance en vous ! Et voilà que vous vouliez bien vous pencher sur le petit être insignifiant que j’étais ! Vous causiez avec moi, vous m’appreniez mille choses, vous me montriez la vie sous ses aspects séduisants, faciles, tentants ! Vous me gâtiez, vous m’amusiez, vous me conduisiez dans des joies, dans des fêtes…

— Vous y étiez jolie, Thérèse !

— J’étais fière !… La petite Mme Herseau, la femme d’un fabricant de papiers de province, retenait l’attention de M. Prosper Le Hamon !… Oui, j’étais toute glorieuse. Si vous aviez voulu étendre votre main sur moi. Ah ! Grand Dieu, j’étais toute prête !

— Thérèse !

— Il est impossible que vous ne l’ayez pas compris ; tant de choses devaient me trahir ! Et puis, vous saviez bien aussi que je ne resterais pas, moi, une femme vertueuse…

— Pourquoi l’aurais-je su ?

Mais elle reprit, un reproche dans la voix :

— Je suis avec vous sincère jusqu’au cynisme. Le Hamon ; je me mets nue devant vous. Vous, vous essayez de vous dérober, ce n’est pas bien. Vous ne vous êtes pas trompé une minute sur moi ! Vous saviez fort bien que, telle que j’étais, je ne pouvais pas demeurer une épouse fidèle. Ne le niez pas ; moi, je l’avoue… Avant de vous connaître, à Aix, j’avais déjà une sorte d’impatience à enrichir ma vie d’impressions neuves ; je ne me révoltais pas à l’idée de prendre un amant. Si j’étais restée dans ma province, je serais devenue une Madame Bovary au petit pied… pareille à tant d’autres Madame Bovary qui m’entouraient.

« Et j’arrivais à Paris, curieuse, éveillée, et là, tout de suite, je vous rencontrais… Vous m’entouriez de vos soins, je sentais que je vous plaisais… et ma pensée, a osé aller jusqu’au bout… Vous voyez que je vous dis tout !

— Vous me bouleversez, Thérèse !

Je disais cela et c’était vrai. Mais ce qui me bouleversait surtout c’était l’extraordinaire lucidité de cette femme qui fouillait ainsi au dedans de moi-même… et qui ne se trompait pas ! À voir ainsi éclairés crûment certains replis de mon cœur que je ne confessais qu’avec peine, j’en éprouvais une gêne… presque une honte. Car mon rôle ne m’apparaissait pas bien brillant.

Elle ajouta plus triste :

— Je vous plaisais… mais ce ne fut pas assez pour que vous vous décidiez à me prendre.

Cependant, peu à peu, son visage se transformait. Il s’imprégnait d’ironie, d’amertume.

Même sa voix, devenait cinglante et une rancune montait en elle :

— Vous n’avez pas voulu ! Bien sûr, j’étais une proie désignée, je me jetais dans le plaisir, la vie brillante de Paris (votre Paris !) L’expérience que vous aviez des femmes ne pouvait vous laisser aucun doute. Je devais me griser vite (et je l’ai prouvé) mais il ne vous a pas convenu que ce fût avec vous !

— Vous vous exaltez !‥ Vous devenez méchante.

— Ah ! Le Hamon, j’étais prête à vous aimer ; mais un jour, quand j’ai souffert, je vous ai bien détesté ! Si j’étais devenue votre proie à vous, je me serais fait moins de mal !

— Pauvre petite !

— Seulement, n’est-ce pas, qu’aurais-je été faire dans le confortable sybaritisme de votre vie ?‥ Vous aviez le prétexte de votre âge…

Je fis un mouvement. Elle reprit plus vivement avec un rire :

— Vous voyez bien !‥ Votre âge ! Cette plaisanterie ! Et puis il y avait les prudences nécessaires… et puis il y avait votre cœur pris déjà, des liens indissolubles !

Je dis fermement :

— Indissolubles, oui, Thérèse !

Alors, elle reprit avec violence :

— Et qui vous dit que je n’étais pas prête à respecter tout cela ? Qui vous dit que je n’avais pas moi-même délimité ma place… toute petite.

Ah ! comme elle jouait franc jeu !‥ Et comme mon jeu à moi restait contraint et peu sincère. J’allai jusqu’à lui dire :

— Vous étiez mariée, Thérèse. Votre mari était jeune et vous aimait.

Alors, elle éclata de rire :

— Vous me dites des choses vraiment formidables !… J’étais mariée ! Vous ne me considériez pas comme tellement mariée, tout de même, que vous n’ayez complaisamment envisagé mon saut dans l’adultère !

— Taisez-vous !‥

— C’est vrai, rien n’est plus vrai. Vous alliez au-devant de mes curiosités, vous m’imprégniez de votre scepticisme…

— Dites que je vous ai dépravée.

— Non, mon ami, car je n’étais déjà plus assez innocente. Mais vous ne m’avez pas prêché la vertu ! Et alors, quand j’ai vu que vous ne vouliez pas de moi et quand la tentation est venue… alors, déçue, dépitée… j’ai été prête.

Et elle me porta encore ce coup droit :

— Allez donc dire que vous en avez été surpris !

Je ne pouvais que me taire.

Cependant, elle continuait encore :

— Fidèle à votre programme, Le Hamon, vous vous contentiez de regarder… et cela vous amusait fort !

Cette fois c’en était trop et je bondis :

— Taisez-vous ! J’ai eu tout de suite l’horreur, la peur de cet homme.

— Vous ne m’avez pas arrêtée pourtant.

— Rappelez-vous, Thérèse. À ce moment-là, vous avez commencé à me fuir. Vous vous êtes enveloppée de mystère, vous vous êtes écartée de moi.

— Oui, car j’ai vu que vous m’aimiez si peu ! Vous auriez dû me tuer, plutôt ! Mais vous ne m’avez pas tuée. Alors, je n’ai plus voulu que vous sachiez rien de moi. J’étais seule. Je voulais conduire ma vie seule. Je me suis dit : « Je ne veux pas amuser Le Hamon. Je ne veux pas être un numéro de plus dans sa collection de papillons qui se brûlent ! » Ah ! j’étais bien tombée… Quelle horreur !

— Qu’ai-je fait alors ?

— Oui… tout de même, vous avez fait quelque chose. Vous m’avez même sauvée. Vous m’avez sauvée deux fois : d’abord en prévenant mon oncle, sans que je le sache ; ensuite en allant trouver la bête dans son trou pour lui arracher son venin. Oui, oui, vous avez fait cela ! Et c’est à ce moment-là que j’ai été le plus malheureuse !

— À ce moment-là ?

— Parce qu’alors, j’ai vraiment connu la honte. Parce qu’alors mon cœur a débordé de regrets.

— Il faut oublier cela, n’y penser jamais !

— Y arriverai-je ? Mais ce n’est pas tout… il faut que je vous dise encore… Oui, vous m’aviez sauvée… et de nouveau — après le drame — nous nous rapprochâmes l’un de l’autre.

— Vous repreniez un peu plus de confiance en moi, Thérèse.

— Je sentais que votre pitié, de nouveau, se penchait sur moi et, à mesure, je me sentais plus légère. Nous nous voyions souvent, comme autrefois ; vous me donniez beaucoup de votre temps ; nous sortions ensemble ; vous étiez doux, très bon avec moi. Sans me dire un mot du passé, vous me traitiez comme une convalescente… et alors ma folie m’a reprise peu à peu.

— Quelle folie ?

— La folie de croire qu’au fond vous m’aimiez malgré vous… et malgré ce qui s’était passé. Tous ces jours-ci, je me suis absorbée dans cette pensée-là. Ah ! comme j’ai essayé de savoir, de deviner ! Comme j’ai voulu vous plaire ! Déjà le jour où nous revenions de Versailles, le jour où j’ai osé braver cet homme affreux… j’ai vu vos mains trembler du désir de m’étreindre.

Mon cri interrompit Thérèse.

— Oui, ce jour-là, c’est vrai, ce jour-là, je vous ai ardemment désirée.

Elle continuait :

— Et hier soir, dans cette île Saint-Louis, nous parlions, nous parlions… nous disions je ne sais quelles choses. Je vous soutenais que j’étais faite pour la vie simple, vous vous moquiez de moi… On eût dit que nous nous querellions. Mais, plusieurs fois, j’ai surpris dans vos yeux une telle flamme… Ah ! vous m’aimez ! Vous m’aimez ! Ne me dites pas que je me trompe !

Son visage était tout près du mien : l’odeur de ses cheveux m’enveloppait. Je serrai mes bras autour d’elle avec une telle force que sa taille ploya. J’étais hors de moi-même. Je me raidis pourtant encore et je lui dis, la voix rauque :

— Je vous aime, Thérèse, c’est vrai et depuis longtemps. Si je l’ai nié, si je me suis forcé a en chasser la pensée de moi, c’est parce que je vois trop clair ; c’est parce qu’un amour est impossible quand tout avenir est fermé devant lui.

Alors, au comble de l’agitation, à la fois soumise et impérieuse, nouant ses bras à mes bras, à mots pressés, elle me dit :

— Je sais ! Je sais ! Ne craignez pas Thérèse ! Je ne veux prendre aucune place ! Regardez-moi comme un joujou ; que je ne sois qu’un court caprice ; j’en serai heureuse ! Ah ! tâchez de me comprendre. Je ne suis pas une fille ! Mais puisqu’il y a eu entre nous autre chose que de l’amitié, j’ai le droit que vous confessiez cette autre chose. La méconnaître ne serait ni loyal, ni courageux. Je ne veux pas qu’il y ait dans mes souvenirs cette humiliation que vous m’avez désirée un jour, mais que je comptais pourtant si peu que vous avez repoussé dédaigneusement ce désir. C’est mon ambition, à moi, d’avoir marqué dans votre vie et je n’ai que ce moyen : vous avoir appartenu. Oh ! mon Dieu ! quand ce sera fini, l’ivresse ne dût-elle durer qu’un pauvre petit bout de temps, au premier signe, je m’en irai. Mais au moins que votre étreinte m’ait élevée jusqu’à vous ! Il faut (et des larmes venaient à ses yeux) que mon atroce aventure, ce soient vos baisers qui l’effacent !

Et dans un entraînement plein de grâce, elle dit encore :

— Il faut qu’en faisant de moi ta maîtresse, tu m’absolves de l’amant horrible dont tu m’as sauvée !

Elle se pendait après mon cou ; je sentais à mes épaules l’adorable poids de son corps et sur ma poitrine la forme de ses seins.

La grande ivresse m’avait envahi.

Alors Thérèse leva son visage vers moi et nos regards se pénétrèrent.

Par ses yeux grands ouverts, exigeants, éperdus et si tendres, elle se donna là, tout entière, et je peux dire que je l’avais possédée avant même la seconde fulgurante où nous allions, les yeux clos cette fois, nous écrouler dans l’abîme d’une volupté où le reste du monde disparaissait pour nous.

Et maintenant, suis-je heureux ?

Et quelle pitoyable chose, déjà, que de me le demander !

À de certains moments, mon bonheur glisse dans mon sang, me parcourt et m’exalte, mais une implacable perspicacité me glace aussitôt et ma joie s’effrite et se détruit.

Il y a dans la vie des hommes des minutes extraordinaires qu’on devrait payer en y laissant un peu de sa raison. Et moi, je ne suis ni fou, ni ivre. Ce qui domine en moi c’est une sorte de confusion, comme en présence d’une aubaine hors de toute mesure et que je ne mérite pas.

Lorsque j’eus conquis Constance — (je me souviens !) — quels cris de victoire ! Quelles clameurs en moi ! Je possédais le monde ! Tout m’apparaissait magnifique ! J’aurais embrassé les passants dans la rue ! Je me rappelle la stupeur de ma cuisinière quand je la saisis, en rentrant chez moi, et que je l’obligeai à danser !

Ô gaîté ! gaîté !… Miracle de la jeunesse et que je ne connaîtrai plus !

Tâche donc, Le Hamon, d’oublier tout ce que tu as appris de la vie. Tâche de croire ! Élance-toi en pleine confiance, en pleine candeur ! Oublie le terrible mur où tu vas impitoyablement te broyer ! Ne sache plus qu’il existe, là, tout près !

Au moins, jusqu’à ce que tu l’atteignes, tu pourras croire à ta joie et la crier !


20 Février.

Quel inexplicable envoûtement résulte donc pour nous de la seule présence d’un être !

Autre je suis loin de Thérèse ; autre je suis lorsque mes yeux la voient.

À chacune de nos rencontres, le phénomène se renouvelle. Tout à l’heure, seul en face de moi-même, j’embrassais les choses dans leur réalité toute simple : Thérèse présente, mon jugement se brouille et ma pauvre raison accepte comme possibles les plus catégoriques impossibilités !‥ Celle-ci, par exemple, que c’est un grand amour qui se serait levé entre cette femme et moi !

Ah ! si le vieux scepticisme de Le Hamon ne veillait pas, comme tous les deux, nous ferions une bêtise ! Elle, en se figurant qu’elle peut m’aimer ; moi, en trouvant tout naturel de l’adorer… puisqu’elle est, en somme, si complètement adorable.

Qui ne s’y tromperait ?

Qui donc résisterait à l’enchantement ? Quel homme ne se serait pas convaincu qu’il est aimé ? Cette femme n’est-elle pas à moi ? Ce corps si plein ne se serre-t-il pas contre ma poitrine ? Ne se donne-t-elle pas dans toute sa volonté fervente ?

Allons donc ! Irrésistible Le Hamon ! La voilà bien l’enivrante aventure !

Or, écoutez-moi bien ! Thérèse ne m’aime pas… et moi je n’aime pas Thérèse. La vérité, la voilà ! Elle m’aveugle dès que j’échappe à l’emprise physique, à la Présence.

L’amour, le grand amour, ce n’est pas cela.

Il y a trop de volonté, trop de parti pris dans notre cas. Ce n’est pas ce magnétisme irrésistible qui empoigne deux êtres, cet élan irraisonné qui les jette dans les bras l’un de l’autre… ce que fut notre amour à Constance et à moi.

Quelle distance !

Je veux voir clair.

Avoue, Le Hamon, que ce qui t’anime, c’est le désir, la volupté, la joie d’une occasion d’amour à quoi rien ne t’autorisait à prétendre. Tu es flatté !

L’aubaine est rare. Mordre à ton âge dans tant de jeunesse et de beauté ! Mais, sous l’emportement de ces baisers-là, ne cherche pas le ravissement des grandes passions qui commencent ! Ne cède pas au douteux besoin de maquiller ton désir sous une aspiration sublime.

Il est trop tard ; tu en sais trop !

Pour elle aussi, c’est un mirage ! Elle est sincère. Elle croit à du bonheur ! Elle se croit comblée ! Comme si un bonheur était possible quand on entrevoit qu’il va fatalement finir ! Comme si cette femme de vingt ans pouvait aimer le presque vieillard que je suis !

Elle s’exalte, elle veut se convaincre…

Je ne peux pas la laisser faire.

Où donc est notre route ?

C’est à moi à le savoir… et je le sais !


5 Mars.

Aujourd’hui Constance m’écrit qu’à Aiguebelle, la maison est couverte de son toit. On en est aux aménagements intérieurs.

Ma délicieuse amie est là à son affaire !

Elle m’a envoyé des photographies où la maison m’apparaît dans sa grâce achevée, trop blanche encore, mais d’une ligne exquise.

Maintenant que Constance, débarrassée des gros travaux des maçons, a mis en train les ébénistes, les stucateurs et les mosaïstes, elle va venir à Paris s’entendre avec les tapissiers et choisir, des étoffes.

Je sais quelque part, un ravissant salon Louis XVI et deux tapisseries intactes dont je me fais une joie d’enfant de lui faire la surprise.

J’ai aussi commandé à Londres le fumoir et la bibliothèque.

Qu’il y a longtemps que je n’ai vu Constance ! Je la trompe affreusement et j’attends avec impatience l’heure où je retrouverai son regard, où j’entendrai sa voix.

Mes amours avec Mme Herseau ont quelque chose d’emporté, presque de désespéré. Je suis avec elle dans le paradoxe, dans l’impossible. Nous ne l’ignorons ni l’un ni l’autre. Et cela donne à nos entrevues une allure saccadée, contradictoire, dominée par des courants divers qui nous énervent et nous fatiguent.

Avec Constance, c’est l’équilibre, c’est la norme ; c’est le repos dans quelque chose de sûr ; c’est l’apaisement dans l’harmonie.

Et Thérèse, pourtant !… c’est une bien ensorcelante griserie !

Je ne me laisserai pas envahir par l’envoûtement qui peut me venir d’elle et je ne vois déjà plus Mme Herseau tous les jours.

Mon gendre, qui gagne beaucoup d’argent» est pris d’une nouvdle marotte. Elle comble ma fille de fierté, car elle flatte son snobisme.

Garoubier est en train de se constituer une écurie de courses. Il m’a présenté son entraîneur qui m’a paru un monsieur fort bien, dont m’œil fin m’a vivement frappé.

J’irai dimanche à Chantilly voir les poulains dont il m’a dit merveille.

Que ce ménage s’amuse comme il l’entend ! Alice me paraît très heureuse. Elle doit l’être. Autrefois, je lui aurais préféré plus de naturel et plus de vie intérieure. J’avais tort. Elle ignore bien des tourments !

Nos tête-à-tête avec Thérèse dans ma petite garçonnière sont délicieux. Si délicieux même que la prudence m’interdit de ne voir Mme Herseau que là. Les plus grands plaisirs s’affadissent lorsqu’ils sont quotidiens. Thérèse le comprend à merveille. Elle aime, comme moi, prendre l’air de temps en temps et elle se prête volontiers à mes propositions de promenades.

À quoi servirait ma voiture si ce n’était pour y emmener des amies faire un tour jusqu’à Chantilly ou Rambouillet, ou encore pour aller dans Paris, d’un magasin à un autre ?

Donc, je reprends souvent avec Thérèse mes randonnées d’autrefois. Ces promenades me sont douces. Pour Thérèse, c’est une occasion de mettre une jolie robe, un chapeau amusant.

Souvent nous emmenons Andrée Lecoin.

Hier ; je les avais prises vers 3 heures. Le mois de mars, cette année, est d’une douceur incomparable. Nous étions allés voir poindre le printemps du côté de Louvres, où la campagne est fort belle, et nous étions de retour à Paris à 5 heures.

J’avait fait arrêter au Brighton pour le goûter ; mais Thérèse ayant des courses à faire, je lui avais laissé la voiture et, en l’attendant, nous nous étions installés seuls, Andrée Lecoin et moi.

Nous causions de bonne amitié.

— N’est-il pas curieux, me dit-elle, que la loi de l’univer soit l’instabilité, le mouvement, une transformation perpétuelle et que nous constations, chez les hommes, un paradoxal désir de définitif, de « c’est pour toujours » ! Comment arranger cela ? Et peut-on l’arranger ?

Comme je connais mon Andrée Lecoin, je traduisais :

« Thérèse voudrait bien que ça dure, vous deux. Elle est si bien comme elle est ! Mais, vous, croyez-vou, que ça puisse durer ? »

Je lui répondis :

— Chère madame Lecoin, vous dites vrai : les hommes, dès qu’ils se sentent dans une situation confortable, désirent que rien ne change ; mais, comme également tout se transforme, leur désir d’éternité ne dure pas plus que le reste.

— Hélas ! fit-elle. Il n’y a donc pas de gens qui s’aiment pour toujours ! Et comme c’est dommage !

— Si, chère amie, il arrive quelquefois que, dès le début même d’un amour, l’arbre de la joie pousse, à notre insu, de fines racines dans le sol. On n’y songe guère, trop occupés à cueillir les fruits d‘or et de pourpre. Cela se fait presque en dehors de nous avec les éléments profonds de notre âme, les affinités mystérieuses qui ne se révèlent que bien plus tard., mais alors toutes-puissantes magnifiques ! C’est bien plus tard, quand les fruits ont été dévorés, qu’on s’aperçoit qu’un tronc solide s’est implanté tout seul. Alors on regarde et c’est la Tendresse, c’est l’Amitié. L’ivresse du premier jour en portait déjà la possibilité. Ainsi, alors, tout s’enchaîne, tout se tient. Mais avant de découvrir cette amitié, dès lors indestructible (qui existait déjà cachée, secrète, en puissance dès la première heure des abandons), que de temps !… que de lentes expériences ! que d’usage ! que d’usures ! Et si rare ! si rare, qu’en vérité, les hommes ont raison de n’en point tenir compte.

Mme Lecoin gardait le silence ; elle est bien trop fine pour n’avoir pas deviné vers qui se portaient mes pensées, vers quelle Amitié incomparable que rien ne pouvait me faire oublier.

Et comme je venais d’en dire beaucoup trop, j’allais, dans une cabriole, ramener notre causerie aux futilités si commodes, quand Thérèse, parmi les tables, s’avança vers nous et nous raconta ses emplettes.

À l’instant je songeai que nous nous aimions et que, demain, ébloui, je la tiendrais dans mes bras. Mais je sus également que si, dans un entraînement volontaire, nous cueillions furieusement ensemble les fruits du rameau surchargé, l’arbre de notre amour n’enfonçait dans la terre aucune des racines obscures et puissantes qui, elles seules, peuvent le faire vivre.


10 Mars.

Si une femme peut ne rien risquer à se montrer à son amant en sortant de son bain et les cheveux tordus à la diable, c’est bien ma fraîche et rieuse Constance.

J’ai éprouvé à la revoir une joie profonde, une joie de cœur, une joie des yeux. L’autre image s’effaçait à mesure et j’avais cette impression que là seulement, dans les bras tendres de Constances, dans son regard, dans sa voix, vivait le grand, le discontinu, le décisif amour de ma vie.

Comme elle me plaît ! À quoi tient cette union intime de nous deux ? Et qu’est ma trahison puisqu’il suffit que Constance paraisse pour que Thèrese ne soit plus qu’une ombre ?

Depuis deux jours que Constance est à Paris, elle vit dans un tourbillon. Elle ne quitte pas les tapissiers ni les décorateurs. Elle se promène avec un carnet où sont inscrits des chiffres et des mesures et un centimètre de bois jaune qui dépasse scandaleusement son sac à main.

C’est up tout jeune « ensemblier », un nommé Georges Solin, qui a dessiné sa chambre toute simple et d’une claire harmonie. La salle à manger sera moderne. Le hall très anglais, ainsi que la bibliothèque qui sera mienne si souvent.

J’ai dévoilé mes batteries. J’ai conduit Constance devant les tapisseries que j’avais découvertes pour elle et devant le salon de Beauvais qui lui a arraché des cris de joie.

Elle a hâte de me montrer sa maison dont elle promène des photos prises sous tous les angles. Elle est d’une ligne exquise avec ses grands plans que séparent quelques groupes de légères colonnes engagées. De chaque côté et au-dessus de la porte, Constance a fait placer, en motif de décoration, les carreaux de céramique à personnages que nous avons rapportés ensemble de Brousse. Une trouvaille !

Elle finit par m’emballer sur sa bâtisse, sa forêt, son jardin et ses terrasses fleuries.

— Ai-je bien travaillé, Prospéro ! Mais que cela m’amuse ! Sais-tu bien que nous pourrons nous Installer à Aiguebelle, dans un mois.

— Nous ?

— Oh ! Je te laisserai revenir à Paris faire tes farces !

— Constance !

— D’ailleurs, tu auras les Salons qui te réclameront. Mais ne te figure pas que je pendrai la crémaillère d’Aiguebelle sans toi.

— Que ta volonté soit faite !

Elle continuait :

— En attendant, je suis ici et nous aurons bien des choses à faire — Je vais t’accaparer !

Constance, sans quitter mes yeux, appuya sur le mot. Voulait-elle savoir s’il allait m’effrayer, si sa présence allait déranger quelque chose à ma vie ? C’est une intuitive. — Je ne jurerais pas qu’elle n’eût pas deviné que, pour la première fois, je ne lui dis pas tout. Elle continua :

— Je veux aller un peu au théâtre ; je suis très en retard pour la musique, et il faut que tu me mettes au courant de ce qui se passe pour la peinture. Je ne veux pas non plus perdre le contact. Mais, à propos de peinture, que devient donc ton ami Saramon ?

À cette minute je tenais les mains de Constance. Que se passa-t-il subitement en moi ? Je me reculai et je dis, comme poussé par une force intérieure :

— Saramon ? Il va faire le portrait de Mme Hersau… tu sais bien, Mme Hersau dont je t’ai raconté l’histoire.

— Je me souviens fort bien, me dit Constance, dont il me sembla que les yeux cillèrent. Est-elle sortie de ses ennuis ?

— Elle est à tout à fait tranquille maintenant.

Que signifiait cette invention ?

Pourquoi, à cette minute, songer à ce portrait et dire a Constance que Saramon allait le faire, alors qu’il n’en est nullement question.

Ah ! c’est que l’idée de ce portrait me hante ; qu’il signifie, pour moi, l’amour de Saramon pour Thérèse ; et que, par je ne sais quel entêtement, je m’imagine que c’est là la porte par où Thérèse s’en ira de moi.


25 Mars,

Je n’ai pas vu Thérèse pendant tout le temps que Constance est restée a Paris. Il m’a plu de prouver à Constance qu’aucune obligation ne m’empêcherait de rester auprès d’elle.

J’en prévins Thérèse sans détour :

— Je vais être très pris pendant une grande quinzaine.

Elle eut d’abord un mouvement de surprise, puis elle comprit, et elle me répondit simplement :

— C’est bien. J’en profiterai pour donner quelques soins à ma maison que je néglige vraiment trop !

Et elle me dit encore en souriant :

— La vie de Paris étouffe bien vite nos vertus ménagères ! Je ne me reconnais plus ! Quand nous étions à Aix, je suivais les bonnes dans tous les coins et je passais trois jours sur sept dans la lingerie !

Maintenant, Constance est partie. Mais sa présence m’a si radicalement séparé de Mme Herseau que ces quinze jours m’apparaissent comme une date grave. Elles montrent impitoyablement l’obstacle devant lequel se brisera toujours l’amour de Thérèse. Et Thérèse ne peut pas ne pas l’avoir senti, comme je le sens moi-même.

Je l’ai retrouvée tantôt chez nous d’une humeur très gaie — peut-être un peu trop gaie. — Elle m’a raconté remploi de son temps. Malgré ses beaux projets, sa maison ne l’a guère occupée ; elle est Beaucoup sortie. Herseau, dont les affaires vont bien et qui vient de construire des machines neuves, fait la navette entre Gardanne et Paris. Quand il est à Paris, il aime dîner au restaurant et aller au théâtre. Et il a bien raison… Or, son séjour à Paris a justement coïncidé avec la présence de Constance. Thérèse s’est donc distraite.

Elle a surtout affiché devant moi le plaisir qu’elle a pris à ces distractions. Elle semblait vouloir me dire : « Vous voyez, Le Hamon, que votre petite amie ne songe pas à vous gêner… et qu’elle a pu se passer de vous. »

Quoi qu’il en soit, Thérèse s’est montrée charmante et enjouée ; elle a fait la connaissance d’un ménage assez comique (le mari imprime les catalogues des Galeries Rochambeau et c’est Herseau qui fournit le papier, grosse affaire). Thérèse m’a brossé un portrait fort amusant de ces braves gens ; nous avons bien ri…

Mais une étrange contrainte n’a cessé de peser sur nous et nos heures restèrent chastes.


27 Mars.

Le Hamon !… tu te faisais un monde de ce qui s’annonce comme devant être infiniment simple.

Tu n’auras pas besoin d’appeler à ton secours les milles raisons de sagesse qui doivent mettre fin à une aventure adorable, mais impossible.

Elle se terminera sans secousses comme s’achèvent toutes les choses qui ne peuvent pas durer. Et c’est Thérèse qui fera presque tout le chemin.

Ai-je au fond de moi quelque dépit en voyant combien facilement se déroulera la péripétie de notre amour ? Peut-être bien ! Je regretterais pourtant d’être si absurde. Après avoir soutenu qu’il ne pouvait être des deux côtés qu’une illusion volontaire, vais-je m’étonner qu’il se dénoue sans grands sursauts ?

Allons ! brave homme ! l’âge est passé des drames. Thérèse te les évitera. De quoi te plains-tu ? C’est elle qui te montre qu’elle n’a pas dévié de sa route ; elle reste, elle, dans nos conventions.

« Je ne serai pour vous qu’un caprice, un joujou, je le sais. Mais je veux être au moins, à défaut de mieux, ce joujou et ce caprice. Quand ce sera fini, je m’en irai. »

Tout indique aujourd’hui que la fin approche. Belle joueuse, Thérèse s’apprête. Elle se détache peu à peu ; elle va s’en aller en beauté, en grâce, en sourire.

Mais d’où te vient donc, vieille bête, cette mélancolie ?

Aujourd’hui Thérèse m’est arrivée couverte d’une grande cape et le visage enfoui dans une fourrure. Puis, d’un geste hardi, rejetant ces objets, elle m’apparut presque nue dans une toilette du soir éblouissante. Je poussai une exclamation :

— Pour moi cela ?

Elle eut un bizarre sourire :

— Pour vous d’abord. Oui. Une idée que j’ai eue de vous montrer cette robe ici… J’ai voulu vous donner l’étrenne de cette toilette ; je savais qu’elle ne vous déplairait pas. Mais je l’ai commandée pour aller chez la Csse Eglon.

— Ah bah !

— J’ai rencontré la Csse Eglon, l’autre jour au Printemps.

— L’ai-je négligée, cette excellente Consoline !

— Elle vous le reproche et m’a chargée de vous le dire. Et elle a été assez gentille pour me reprocher à moi-même d’être restée si longtemps sans la voir.

— Elle a conservé ses dimanches ?

— Bien entendu et elle vous attend… et aussi le « ménage Herseau », car vous savez qu’elle adore mon mari. Mais il y a mieux. Il y a qu’elle donne, le 4 avril, un dîner, et qu’elle m’a fait jurer que nous y viendrions, Philippe et moi.

— Eh mais ! voilà qui est parfait, Thérèse ! Consoline peut aimer votre mari, mais elle a une passion pour vous. Elle a raison.

— Vous recevrez un carton, vous aussi. Je tiens beaucoup à ce que vous veniez.

— J’irai donc ! Je ne résiste pas à la joie de vous, voir triompher, là, de toutes les autres.

— Dites-moi que vous aurez plaisir à m’y voir… voilà tout. Je ne tiens à triompher de personne.


30 Mars.

Je suis allé, en sondeur, voir mon jeune ami Saramon. Et c’était pour lui parler de Thérèse.

C’est maintenant une force impérieuse qui me pousse à associer sans cesse la pensée que j’ai d’elle et la pensée que j’ai de lui. Mais une autre force, en moi, regimbe. Ah ! ce travail de détachement volontaire ne se fait certes pas tout seul !

Il faut pourtant que j’y arrive !

Mon jeune ami Saramon continue à tenir le succès. Il a maintenant un atelier magnifique, encombré de vraies merveilles qu’il a rapportées de son voyage en Espagne. Pour le reste, le même cœur ingénu, clair et enthousiaste.

Nous avons longuement causé de ses travaux. Sa signature, maintenant cotée, lui amène une clientèle de femmes du monde qui lui demandent leur portrait.

Sa facture franche, ses audaces de couleur, quelque chose de simplifié, de très puissant, donne à sa peinture, à première vue, un aspect un peu sauvage. Et cela plaît au snobisme des dames qui, un peu plus, s’emballeraient sur les cubistes. En outre, Saramon sait ne pas les défigurer et sa palette a des harmonies insoupçonnées et enchanteresses.

— Avez-vous, lui ai-je dit brusquement, trouvé le modèle rêvé, parmi tant de précieux modèles ?

Sa réponse vint telle que je l’attendais :

— Non. Ah ! c’est bien difficile ! Tenez ! ce modèle-là, je l’avais rencontré. Je l’avais même rencontré grâce à vous. C’était cette Mme Herseau à qui vous m’avez présenté, il y a plus d’un an… Qu’est-elle devenue ? Je vous avais dit que j’aurais bien voulu faire son portrait. Elle avait la splendeur nerveuse et souple des belles dryades, et elle avait l’âme… par surcroît. Je me souviens que j’ai causé avec elle chez la Csse Eglon. L’avez-vous revue ?

— Je l’ai revue souvent et vous la reverrez vous-même chez notre amie Consoline, qui donne une soirée dans les premiers jours d’avril.

— Je sais, s’écria Saramon. Mme Herseau ira ? Oh ! alors, je ne manquerai pas. C’est curieux, dit-il encore, que je n’aie jamais oublié cette femme-là. Ah !… elle est complète et admirable pour un peintre.

— Eh bien, vous lui ferez la cour et vous ferez son portrait.

— Si elle veut…

— Fichtre… Et pourquoi ne voudrait-elle pas, s’il vous plaît ?

Alors, tout soulevé, gai comme un enfant à qui on vient de promettre un gâteau, il s’écria :

— Pensez-vous, cher ami. Si j’allais, avec elle, faire mon chef-d’œuvre !

Il y a des routes qu’il faut suivre mais dont chaque étape est terriblement dure.


4 Avril.

Au dîner de la Csse Eglon, Thérèse est assez loin de moi. Je la vois cependant aux prises avec d’Estignac qui s’y connaît en femmes et qui semble l’entreprendre avec résolution. Elle rit, elle boit… (j’aime la regarder boire). Elle répond avec vivacité. Thérèse s’amuse ! Un autre aussi ne la quitte pas des yeux, c’est Georges Neuilly, un joyeux garçon qui dépense, en ce moment, des sommes folles avec Eva Myster, des Nouveautés.

Saramon est cruellement séparé de Mme Herseau. Une corbeille de fleurs doit la masquer à sa vue. Je le contemple résigné, qui répond avec condescendance aux propos de Mme Robien, laquelle se pique d’esthétisme.

Et j’attends la fin du dîner pour rejoindre Thérèse. Mais elle m’échappe et on m’accapare. C’est surtout cette vieille baderne de Lagrosse qui me rompt la tête avec les Amis du Louvre. Je soupçonne qu’ils vont encore faire des bêtises qui coûteront gros. Mais je me fiche pas mal, ce soir, des Amis au Louvre.

Ce n’est que vers onze heures que je peux rentrer au grand salon où chante la Bernelli. Je cherche Thérèse des yeux sans la découvrir. Herseau, dans un groupe où je reconnais Bling, notre ministre des Beaux-Arts, écoute sans parler.

Et voilà qu’arrive un jazz-band nègre que Consoline a commandé et que ses invités applaudissent à tout rompre.

Pourquoi donc ne danserait-on pas ce soir chez la Csse Eglon où se trouvent réunis tant de jeunes femmes et tant d’hommes en quête d’amour ?

Soudain, l’atmosphère a changé. Dans le rythme et le bruit du jazz diabolique, une sorte d’ivresse se répand parmi tous. Les couples se forment et glissent. Et, en vérité, ces danses recèlent tant d’abandon et de volupté qu’elles sont presque l’image de la possession elle-même.

J’y songeais en souriant lorsque Thérèse soudain m’apparut. Étroitement collée à un souple gaillard au masque impassible, elle passa près de moi. Elle était éblouissante. Son visage admirable baignait dons une langueur. Quand elle me yit, son regard brilla.

Je sentis que je la perdais, décidément, et bien que je fusse résolu à la perdre, j’en éprouvai de l’angoisse.

Mais, ici, là, de tous côtés, on me touchait le bras, des hommes me tiraient par la manche :

— Le Hamon… il paraît que vous connaissez Mme Herseau. Qui est-ce ?

Ah ! Thérèse, vous n’avez qu’à étendre la main. Cette soirée vous a sacrée reine.

Mais puisqu’il faut que je vous oublie, pourquoi en moi cette étrange inquiétude ?… C’est que je tremble pour vous. C’est que, malgré votre splendeur, ie ne vous crois pas de taille à porter ce sceptre décevant.

Vous n’avez pas dépouillé entièrement le petit être vibrant, curieux, mais si naïf encore, qu’Herseau m’amena, il y a deux ans, de sa lumineuse Provence. Vous avez déjà commis, Thérèse, une terrible imprudence ; sans votre oncle et sans moi vous auriez, sans doute, succombé. Il vous faudrait encore un peu de bonté près de vous. Les hommes qui vous entourent, ce soir, et vous enivrent de louanges, ne sont ni bons, ni pitoyables. D’Estignac, Georges Neuilly et ses millions, Péchot, le comte d’Ixelles ne sont pas des amants pour vous. Ils aiment « dans le monde », mon enfant. Et « dans le monde » on n’aime pas.

Dans le « monde », on se tient à carreau et lorsqu’une liaison se forme, chacun des deux amants n’a que cette pensée : « Ça ne se présente pas trop mal, on peut y aller ! Mais le jour où ça craquera, veillons bien à ce que ce soit l’autre qui ait le chagrin et que, moi, je garde le sourire. »

Auprès du buffet, au-dessus des têtes, Thérèse, qu’accompagnait Ixelles, me fit un signe, mon cœur se mit à battre ; j’essayai d’approcher, mais un remous nous sépara et, cette fois encore, je la perdis.

Mais, au bout d’un grand quart d’heure, je la retrouvai dans un petit salon, assise auprès de Saramon qui causait avec elle, extasié. Ils ne me virent ni run ni l’autre.

Thérèse ne paraissait plus songer à ses danses ; elle écoutait, avec un gentil sourire, ce que lui disait le peintre. Elle secoua la tête et j’entendis qu’elle riait. Puis, elle ouvrit son éventail et elle le lui montra. Cet éventail, je le lui avais donné ! C’était un petit Watteau authentique, très rare, une scène de bergerie dans un bosquet verdoyant.

Saramon ne regarda qu’à peine l’objet précieux, mais il en respira le parfum et mit un baiser à l’endroit qu’avait touché les doigts de Thérèse. Alors, je m’éloignai à reculons, sur la pointe des pieds.

À la porte, je croisai Herseau qui sortait du bridge.

— Cher ami, lui dis-je, votre femme s’amuse beaucoup. Vous ne partirez, pas, je pense, avant une demi-heure.

— En effet.

— Eh bien, vous trouverez ma voiture en bas, dans une demi-heure. Elle va me ramener chez moi et reviendra vous prendre. Excusez-moi auprès de Mme Herseau si je ne vous reconduis pas moi-même, comme c’était convenu. Je dois me lever de bonne heure demain matin ; je vais me coucher !


8 Avril.

Je suis resté deux jours sans avoir de nouvelles de Thérèse. Hier, je décidai de lui écrire que j’étais forcé de me rendre dans le Midi et que je serais heureux de la voir chez nous auparavant.

Elle est venue tout à l’heure.

Tout son être paraissait tendu de volonté.

Je ne la vis jamais si belle.

Ceux qui risquent sur un être humain un jugement péremptoire, sans souplesse, sans nuances, assument une responsabilité lourde. Personne n’est tout d’un bloc.

J’ai, autrefois, jugé Thérèse sur son ardeur à vivre, sur ses curiosités de provinciale, sur ce que son âme avait d’accessible aux miroitements de la vie. Certes, je ne me suis pas trompé. Mes pronostics se sont réalisés… au point que j’ai failli moi-même être entraîné dans un éblouissant mirage.

Mais cette Thérèse-là était-elle toute Thérèse ?

Si quelqu’un de jeune, d’amoureux, si quelqu’un de sincère et de droit s’était penché sur cette âme incertaine, qui sait s’il ne l’eût pas modelée, trempée, affermie contre l’entraînement, les vains plaisirs… et l’aventure !

Elle m’a reproché, un jour, de ne pas l’avoir tenté (le jour éblouissant où elle s’est donnée à moi) ; elle me l’a reproché en amères paroles. Elle avait vu clair.

Ai-je fait mon devoir ? mais pouvais-je le faire ?

L’homme que je suis est trop imprégné de scepticisme et de gouaille… et si Thérèse m’a plu follement, j’aimais pourtant ailleurs.

Maintenant, certains domaines, en elle, m’apparaissent encore intacts et qu’on pourrait sauver.

Je crois aujourd’hui que, peut-être en effet, quelqu’un la sauvera.

Dès que Thérèse fut entrée, je l’attirai vers moi ; mais elle eut un imperceptible mouvement des épaules qui arrêta mon geste. Elle me tendit seulement la main et elle s’assit.

— Alors… vous partez, mon ami ?

— Je pars demain soir, par le train de huit heures.

— Et vous serez longtemps avant de revenir ?

— Quelques mois. Je ne rentrerai guère qu’en octobre.

Ces paroles venaient de tout dire. Thérèse n’eut pas un mouvement. La brisure était accomplie.

À mon tour, je lui demandai :

— Et vous ? Où irez-vous cet été ?

— Je ne quitterai Paris qu’en août, pour aller en Provence, comme tous les ans.

Puis, les yeux bien droits dans mes yeux et assurant sa voix, elle ajouta :

— D’ici là, Saramon aura fait mon portrait.

Je sentis un petit choc en moi et, comme je ne répondais pas, elle me demanda :

— Vous le saviez ?

— Non.

— Ça c’est décidé l’autre jour chez la Csse Eglon.

— Ce que je savais, Thérèse, et je vous l’ai dit, c’est que Saramon, depuis très longtemps, désire vous peindre. Rappelez-vous que c’est vous qui n’aviez pas voulu.

— C’est vrai.

Et elle dit encore, la voix plus sourde :

— Mais depuis le jour où je ne voulais pas, il s’est passé bien des choses ! Et puis Saramon m’a beaucoup suppliée.

Il y eut alors entre nous un grand silence.

Je voyais Thérèse enrouler un de ses gants à son poignet. Elle était assise, les jambes croisées, et son petit pied, sortant de sa jupe sombre, battait l’air. Et je me souvins que, le premier jour où je la vis, son petit pied, déjà, passait son nez tout impatient. Mais aujourd’hui les questions qu’abritaient les grands yeux de Mme Herseau étaient plus graves qu’alors.

Or, soudain, elle se leva et ses paroles m’arrivèrent rapides et singulièrement nettes :

— Mon ami… ce portrait… vous savez ce que cela veut dire ?

Je ne détournai pas les yeux :

— Je le sais. Je le sais depuis toujours.

Alors, elle eut un petit rire saccadé, son attitude devint plus souple, plus dégagée. Dans sa voix sonna une ironie volontaire par où elle m’invitait à bien comprendre, sous le truchement des allusions, ce qu’elle voulait me dire :

— Et… il le réussira, ce portrait, votre Saramon ?

— Il le réussira. Ce sera une belle œuvre. Il y a des mois qu’il y pense. Il ne trouve rien de plus merveilleux que vous !

Sans cesser de rire à petits coups, elle dit encore :

— Dites-moi… il le réussira mieux qu’un autre ?

Et, plus nerveuse, elle poursuivit :

— Dites !… Dites !… vous qui savez tout ?

— Oui, Thérèse, il le réussira mieux que tout autre !

Mais Thérèse n’avait pas fini de m’interroger… Son regard, maintenant, semblait tourné en dedans d’elle-même. Elle continua à se servir de l’allusion si commode :

— Le Hamon !… Vous pensez vraiment que je ne peux pas éviter que quelqu’un fasse mon portrait ?

— Je le pense, Thérèse ! Vous êtes trop belle, vous êtes trop jeune… et trop de gens vous en prieront.

Elle se redressa. Une lumière brilla dans ses yeux et, d’une voix déterminée, elle me lança dans un rire :

— Allons-y donc !

Mais, tout de suite, et de nouveau, tout se transforma en elle. Elle s’éloigna de la table où elle s’appuyait et se rapprocha de moi. Une soudaine émotion semblait l’avoir envahie : quelque chose d’inquiet, d’éperdu passa dans son regard et elle me dit :

— Vous êtes toujours mon ami, Le Hamon ?

— Votre ami ! Ah ! Thérèse, jusqu’à ma mort… jusqu’au bout.

Et j’ajoutai, appuyant sur mes mots pour qu’elle en comprit tout le sens :

— Je veux votre bonheur, Thérèse ! Entendez-vous ?… Me croyez-vous ?

Alors une étrange douceur envahit son visage, une mélancolie charmante et comme soumise :

— Merci ! mais il me faut encore autre chose. Il faut que vous me promettiez plus. Il faut que vous me promettiez de ne pas trop me perdre de vue. N’est-ce pas, nous nous reverrons ?

Je me suis mis à rire pour cacher mon émoi :

— Si nous nous reverrons ! Par exemple !… Comment ne nous reverrions-nous pas ? Ne sommes-nous pas les plus grands amis de la terre ?…

Thérèse avait gagné la porte ; elle l’avait ouverte elle-même ; elle s’arrêta et tourna vers moi un visage baigné d’amertume :

— C’est vrai, fit-elle. Nous sommes de grands amis, nous deux. Mais l’amitié a l’air, parfois, de faire de drôles de besognes. Il faut croire qu’elle sait ce qu’elle fait !

Je scandai :

— Elle le sait !

Thérèse était partie.

En rentrant dans la pièce, je suis passé devant un miroir et je me suis longuement regardé !

Allons ! Le Hamon !… prépare ta valise.


20 Avril

Constance habite encore sa petite maison de la Fossette, la maison d’Aiguebelle n’étant pas complètement aménagée.

Nous avions gentiment dîné, devant un soleil couchant qui dorait les îles. Je sentais, de temps en temps, le regard de mon amie s’appuyer sur moi de toute sa tendresse. Elle était enveloppée d’une souple robe blanche qui laissait ses épaules et ses bras nus.

Avec son teint de fleur, ses cheveux souples, ses yeux limpides, elle m’apparaissait comme une radieuse déesse de l’Olympe contemplant avec un sourire d’indulgence et de sympathie les hommes qui s’agitent et se bousculent.

Elle avait fumé une cigarette ; nous nous étions mis à lire.

Vers dix heures, j’eus envie de sortir. La lune, dans son plein, inondait le pays de lumière. Je pris un gourdin, j’allumai ma pipe.

Sur cette route en corniche, qui va de la Fossette à Cavalière, dévale, vers la mer, un sauvage éboulis de rochers piqués de bouquets de pins. Ainsi que dans les estampes japonaises, leurs fûts dressés se détachent, noirs et nets, sur l’éclat scintillant de l’eau. De l’autre côté de la route, c’est la montagne. Elle s’élève, doucement baignée de lune, comme enveloppée d’une gaze transparente et rousse. Ici, là, aux pentes abruptes, aux saillies des rocs, s’accrochent les frondaisons tourmentées des chênes-lièges ou des arbousiers.

Et, sur tout cela, le silence !

Chaussé d’espadrilles, je ne m’entendais pas marcher. J’avançais dans l’inexprimable douceur de l’air, dans des odeurs de résine, parmi cette infinie grandeur de la Nature et son divin apaisement. Je me sentais dans un merveilleux état d’équilibre. En vérité, je tenais le coup !

De Thérèse, un souvenir très doux, sans remords puisqu’elle allait être heureuse. Je me louais de ma sagesse, grâce à quoi les événements avaient, en somme, pris la bonne tournure.

Du petit pincement au cœur éprouvé à l’instant ou Thérèse avait franchi ma porte de son pas décidé, aucune trace.

Donc, tout était bien, sans drame, sans pleurs, comme il sied à des gens qui ne sont ni des exaltés, ni des sots.

Comment donc ! Mais ce gaillard de Le Hamon avait même rencontré, dans l’aventure, et au déclin de sa vie, l’aubaine d’un fulgurant, d’un merveilleux amour. N’étais-je pas comblé ? J’allais donc, léger de cœur, léger d’esprit, enveloppé par la nature maternelle. La lune m’accompagnait, amicale et douce, et c’est à elle, qui semblait sourire, que j’adressai mes actions de grâce.

Je revenais vers la villa de Constance dont j’étais encore séparé par un petit cap que je devais contourner et au pied duquel la mer endiamantée venait mourir dans un murmure.

Ô silence ! Silence où palpitait le grandiose paysage ! Silence aussi dans mon âme détendue !

Mais voilà qu’au-dessus des arbres aux cimes d’argent, dans l’air immobile, une musique vient jusqu’à moi.

C’était le piano de Constance ! Je reconnus l’air que ses mains modelaient, un lied angoissant de Schubert. Et sa voix s’éleva lointaine et pure.

Que se passe-t-il en moi ? Je me sens envahi, submergé par une détresse soudaine.

Dans la même seconde, tout ce qui m’entoure me paraît menaçant et m’écrase !

J’ai peur ! J’ai peur… positivement !

J’ai peur de la lune immobile et toute ronde dont la figure hostile semble rire maintenant et se moquer de moi ; j’ai peur des ombres qui rampent sur le sol ; j’ai peur des bois remplis d’inconnu.

Et j’ai peur de ce silence énorme, au-dessus duquel planent, très haut les notes lentes, les modulations brisées, lourdes de nostalgie et d’un mystérieux désespoir.

Et j’ai peur de ma solitude, de l’inexprimable et subite solitude de mon âme.

Cet air, que je connais tant, vient de saisir mon cœur comme avec deux poings et est en train de le tordre. Je m’affole ; je cours ; je fuis !

C’est moi-même que je fuis ; un moi où vient de se dresser un regret déchirant.

Thérèse ! Thérèse !… Ai-je été fou ? Qu’ai-je fait de nous deux ?… Où est-elle ?… Ah !… m’élancer, aller la reprendre au bonheur que je lui ai choisi et la garder, la garder pour moi, la garder, la garder !

J’ai marché si vite que Constance, lorsque je rentre, n’a pas achevé la ballade hallucinante.

Toutes les lumières sont éteintes. Elle est assise à son piano, baignée de lune. Ses cheveux semblent d’argent ; autour de ses épaules flotte une clarté surnaturelle. Mais c’est à peine si je la vois. Je me jette sur ses mains.

— Constance !… Veux-tu cesser cette musique ?

Ma voix halette et mes traits sont crispés.

Elle se retourne toute surprise :

— Qu’as-tu ?…

Je bredouille :

— Je ne sais pas !… Cette musique me met les nerfs à vif… C’est une impression, ma chérie… une impression qui va passer… mais, en ce moment (je ne sais pas pourquoi), cette musique me bouleverse.

— Je ne te savais pas revenu.

— J’étais près de la maison, au tournant du chemin. Je ne sais pas ce qui m’a saisi, là, quand je t’ai entendue chanter… une tristesse épouvantable, une telle détresse, le sentiment d’un néant si affreux… Constance !… gronde-moi… Je suis ridicule, n’est-ce pas ?

Tout en parlant, je fermais les fenêtres, je faisais de la lumière et je tirais vite tes grands rideaux. Alors, seulement, je me sentis rassuré.

Constance s’était levée. Elle me prit la main et m’attira vers le divan où elle me fit asseoir auprès d’elle.

— Mon chéri !… Comme tu es agité !… Voyons !… Viens contre moi… Mets ta tête là… C’est mon piano qui t’a troublé ainsi ?… Tu l’aimais pourtant, cette ballade… nous l’aimions tous les deux…

— Oui… mais ce soir… je ne sais pas… je suis terriblement impressionnable !

Pourtant, je commençais à rire, à me moquer de moi. Je continuai :

— Crois-tu… ce vieux barbon, ce vieux sceptique, qui devient sensible à une mélodie comme une midinette et qui a peur de son ombre !

— C’est qu’il ne faut pas avoir d’ombre en soi, mon chéri.

Constance m’avait pris contre sa poitrine, je me laissais bercer. Elle jouait avec mes cheveux. Une de ses mains s’était posée sur mon cœur qui battait très fort.

Un long moment, nous ne parlâmes pas. Je fermai les yeux. Mais, bientôt la voix douce de Constance m’enveloppa de nouveau ! Elle avait des inflexions tendres et une légère… oh ! si légère moquerie !

— Prospéro, mon petit ! Il y a déjà quelque temps que je te sens nerveux et inquiet. C’est sans doute quelque chose dans ta vie qui ne s’arrangeait pas, hein ? — Non, non ! ne dis rien ! Reste là, contre moi. Je n’ai pas besoin que tu me parles !

Et elle reprenait :

— Les hommes, n’est-ce pas, ont des ambitions, des désirs quelquefois difficiles à réaliser. C’est preuve qu’ils sont encore très jeunes ! Quand ils doivent y renoncer, ils s’irritent ou se désespèrent et il suffit d’un lied de Schubert pour qu’ils croient à la fin de tout ! C’est aussi parce qu’ils sont encore très jeunes… bien plus Jeunes qu’ils ne pensaient, mon chéri.

« Chut ! Ne parle pas ! Ne bouge pas !

» Je ne ferai plus de musique ce soir et jusqu’à demain tu ne quitteras pas mes bras ! Demain, tu verras… tout ça sera passé !

Elle appuyait sa main fraîche sur mes yeux.

Elle ne la retira pas quand deux larmes, glissant à travers mes paupières, eurent mouillé ses doigts. Elle savait que c’était deux larmes d’adoration et qu’elles étaient à elle.

Constance ! Constance ! Mon amie !


Pierre Valdagne.