Constantinople (Gautier)/Chapitre XXIV

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Fasquelle (p. 291-300).

XXIV

LE PALAIS DU BOSPHORE. — SULTAN MAHMOUD. — LE DERVICHE


Quand on se promène en caïque sur le Bosphore et qu’on a dépassé la Tour de Léandre, on aperçoit en face de Scutari un immense palais en construction qui baigne ses pieds blancs dans l’eau bleue et rapide. Il existe en Orient une superstition soigneusement entretenue par les architectes, c’est qu’on ne meurt pas tant que la demeure qu’on se fait construire n’est pas achevée ; aussi les sultans ont-ils toujours soin d’avoir quelque palais en train.

Chose rare chez les Turcs, qui consacrent les matériaux solides et précieux à la maison de Dieu, et n’élèvent pour l’habitation transitoire de l’homme que des kiosques de bois aussi peu durables que lui, ce palais est tout en marbre et fait pour l’éternité. — Il se compose d’un grand corps de bâtiment et de deux ailes. Dire à quel ordre d’architecture il appartient serait difficile ; il n’est ni grec, ni romain, ni gothique, ni renaissance, ni sarrasin, ni arabe, ni turc, il se rapproche de ce genre que les Espagnols nomment plateresco, et qui fait ressembler la façade d’un monument à une grande pièce d’orfèvrerie pour le luxe compliqué des ornements et la folle recherche des détails.

Les fenêtres avec leurs balcons à jour, leurs colonnettes rubanées, leurs trèfles à nervures, leurs encadrements à festons, leurs entre-deux fouillés de sculptures et d’arabesques, rappellent le style lombard et font songer aux anciens palais de Venise ; — seulement il y a du palais Dario ou Càd’Oro au palais du sultan la même différence comme proportion que du Grand Canal au Bosphore.

Cette énorme construction en marbre de Marmara, d’un blanc bleuâtre que l’éclat criard de la nouveauté fait paraître un peu froid, produit un effet fort majestueux entre l’azur du ciel et l’azur de la mer ; elle en produira un meilleur lorsque le chaud soleil de l’Asie l’aura doré de ses rayons, qu’elle reçoit directement et de première main. Vignole sans doute ne se reconnaîtrait pas dans cette façade hybride où les styles de tous les temps et de tous les pays forment un ordre composite qu’il n’avait pas prévu. Mais on ne peut nier que cette multitude de fleurs, de rinceaux, de rosaces, ciselés comme des bijoux dans une matière précieuse, n’ait un aspect touffu, compliqué, fastueux et réjouissant à l’œil. C’est le palais que pourrait construire un ornemaniste qui ne serait pas architecte, et n’épargnerait ni la main-d’œuvre, ni le temps, ni la dépense. Tel qu’il est, je le préfère à ces maussades reproductions classiques si bêtes, si plates, si froides, si ennuyeuses, comme en font les savants et les réguliers, et j’aime mieux ces vives frondaisons ornementales, s’enlaçant avec une élégance fantasque, qu’un fronton triangulaire ou une attique horizontale s’appuyant sur six ou huit colonnes efflanquées. — Cette ignorance naïve, déployée sur une échelle gigantesque, a son charme ; il est probable que les hardis constructeurs de nos cathédrales n’en savaient pas davantage, et leurs œuvres n’en sont pas moins admirables pour cela.

Le long de ce palais règne un terre-plein bordé, du côté du Bosphore, de piliers monumentaux reliés entre eux par des grilles d’une serrurerie ouvragée et charmante où le fer se courbe en mille arabesques fleuries, déliées comme les traits qu’une plume hardie tracerait à main levée sur le vélin. — Ces grilles dorées forment une balustrade d’une richesse extrême.

Les deux ailes, construites à une autre époque, sont beaucoup trop basses pour le corps de logis principal, avec lequel elles n’ont d’ailleurs aucun rapport de style ni de forme. Figurez-vous une double rangée d’Odéons et de Chambres des Députés en miniature se suivant dans une alternance ennuyeuse et présentant aux yeux une file de petites colonnes menues qui semblent de bois quoiqu’elles soient de marbre.

En passant et repassant devant ce palais, le désir de le visiter m’était venu bien des fois. — En Italie, rien n’eût été plus simple ; mais faire aborder son caïque à un débarcadère impérial serait en Turquie une action de conséquence et qui pourrait avoir des suites fâcheuses. — Heureusement, un intermédiaire amical me mit en rapport avec l’architecte, M. Balyan, un jeune Arménien de beaucoup d’esprit, et qui parlait français.

M. Balyan eut la bonté de me prendre dans sa barque à trois paires de rames, et me fit entrer d’abord dans un ancien kiosque, débris du palais précédent, où l’on nous apporta des pipes, du café et des sorbets à la rose ; puis il me conduisit lui-même à travers les appartements avec une obligeance eu une politesse parfaites, dont je le remercie à cette place, en espérant que peut-être un jour ces lignes passeront sous ses yeux.

L’intérieur n’était pas tout à fait achevé encore, mais cependant l’on pouvait déjà juger de la splendeur future de l’ensemble. Les idées religieuses des Turcs retranchent de l’ornementation une foule de motifs heureux et restreignent considérablement la fantaisie de l’artiste, qui doit s’abstenir avec soin de mêler à ses arabesques la représentation d’aucun être animé : — ainsi, pas de statues, pas de bas-relief, pas de mascarons, pas de chimères, pas de griffons, pas de dauphins, pas d’oiseaux, pas de sphinx, pas de guivres, pas de papillons, pas de figurines moitié femme moitié fleur, pas de monstres héraldiques, aucune de ces créations bizarres qui forment la zoologie fabuleuse de l’ornement, et dont Raphaël a tiré un parti si merveilleux dans les galeries du Vatican.

Le style arabe, avec ses décompositions et ses brisures de lignes, ses guipures de stuc, frappées à l’emporte-pièce, ses plafonds en stalactites, ses niches en ruches d’abeilles, ses marbres troués à jour comme des couvercles de cassolette, ses légendes en coufique fleuri, et son coloriage de vert, de blanc, de rouge, discrètement rehaussé d’or, eût offert des ressources naturelles pour la décoration d’un palais oriental ; mais le sultan, par suite de ce caprice qui nous porterait à bâtir des alhambras à Paris, voulait avoir un palais dans le goût moderne. On s’étonne d’abord de ce caprice, mais, en y réfléchissant, rien n’est plus naturel. Il a fallu réellement à M. Balyan une rare fertilité d’imagination pour décorer d’une manière différente plus de trois cents salles ou chambres, n’ayant à sa disposition que des motifs si peu nombreux.

La disposition générale est très-simple : les pièces se suivent en enfilade ou s’ouvrent sur un large corridor ; le harem, entre autres, est ainsi disposé. L’appartement de chaque femme donne par une porte unique dans un vaste couloir, comme les cellules des religieuses dans un cloître. À chaque extrémité peut se tenir un poste d’eunuques ou de bostangis. — Je jetai du seuil un regard sur cet asile des voluptés secrètes, qui ressemble beaucoup plus à un couvent ou à un pensionnat qu’on ne se l’imagine. Là s’éteindront, sans avoir rayonné au dehors, des astres de beauté inconnus ; mais l’œil du maître se sera fixé sur eux, une minute peut-être, et c’est assez.

L’appartement de la sultane Validé, composé de hautes pièces donnant sur le Bosphore, est remarquable par ses plafonds peints à fresque avec une élégance et une fraîcheur incomparables. Je ne sais quels sont les ouvriers qui ont fait ces merveilles, mais Diaz ne trouverait pas sur sa palette des tons plus fins, plus vaporeux, plus tendres et plus riches à la fois. — Ce sont tantôt des ciels de turquoise papelonnés de légers nuages qui fuient à d’incroyables profondeurs, tantôt d’immenses voiles de dentelles à dessins merveilleux, puis une grande conque de nacre irisée de tous les rayons du prisme, ou bien encore des fleurs idéales suspendant leurs corolles et leurs feuillages à des treillages d’or ; les autres chambres sont ornées de même ; quelquefois un écrin dont les bijoux se répandent dans un chatoyant désordre, des colliers dont les perles se défilent et roulent comme des gouttes de pluie, un ruissellement de diamants, de saphirs et de rubis forment le motif de la décoration ; des cassolettes d’or peintes sur les corniches laissent échapper la bleuâtre fumée des parfums et composent un plafond de leur brouillard transparent. Ici Phingari montre par la déchirure d’un nuage son arc argenté si cher aux musulmans, là l’Aurore pudique colore de rose, comme les joues d’une vierge, tout un ciel matinal ; plus loin un pan de brocart grenu de lumière, miroité d’orfrois, retroussé par une embrasse d’escarboucles, montre un coin de bleu ; une grotte d’azur jette ses reflets de saphir. Les arabesques aux entrelacements infinis, les caissons sculptés, les rosaces d’or, les bouquets de fleurs imaginaires ou réelles, lis bleus d’Iran ou roses de Schiraz, viennent varier ces thèmes, dont j’ai cité les principaux, sans vouloir entrer dans un détail impossible auquel l’imagination du lecteur suppléera.

Les appartements du sultan sont dans un style Louis XIV orientalisé, où l’on sent l’intention d’imiter les splendeurs de Versailles : les portes, les croisées et leurs encadrements sont en bois de cèdre, d’acajou, de palissandre massif, précieusement sculptés, et ferment par de riches ferrures dorées à or moulu. Des fenêtres, l’on aperçoit la plus merveilleuse vue qui soit au monde : un panorama sans rival, et comme jamais souverain n’en eut devant son palais. — La rive d’Asie, où, sur un immense rideau de cyprès noirs, se détache Scutari, avec son pittoresque débarcadère encombré d’embarcations, ses maisons roses, ses mosquées blanches, parmi lesquelles se distinguent Buyuck-Djami et Sultan-Selim ; le Bosphore aux eaux rapides et transparentes sillonnées d’un va-et-vient perpétuel de vaisseaux à voiles, de bateaux à vapeur, de felouques, de prames, de bateaux d’Ismid et de Trébizonde aux formes antiques, aux voilures bizarres, de canots, de caïques, au-dessus desquels voltigent des essaims familiers de mouettes et de goëlands. Si l’on se penche un peu, l’on découvre sur les deux rives une suite d’habitations d’été, de kiosques, peints de fraîches couleurs, qui forment à ce merveilleux fleuve marin un double quai de palais. Ajoutez à cela les mille accidents de lumière, les effets de soleil et de lune, et vous aurez un spectacle que l’imagination ne peut dépasser.

Une des singularités du palais, c’est une grande salle recouverte par un dôme de verre rouge. Quand le soleil pénètre ce dôme de rubis, tout prend des flamboiements étranges : l’air semble s’enflammer et l’on croit respirer du feu ; les colonnes s’allument comme des lampadaires, le pavé de marbre rougit comme un pavé de lave ; un rose incendie dévore les murailles ; on se croirait dans la salle de réception d’un palais de salamandres bâti de métaux en fusion ; vos yeux reluisent comme du paillon rouge, vos habits deviennent des vêtements de pourpre. — Un enfer d’opéra, éclairé de feux de Bengale, peut seul donner une idée de cet effet étrange, d’un goût équivoque peut-être, mais saisissant, à coup sûr.

Une petite merveille qui ne déparerait pas les plus féeriques architectures des Mille et une Nuits, c’est la salle de bains du sultan. Elle est de style moresque, en albâtre rubané d’Égypte, et semble taillée dans une seule pierre précieuse, avec ses colonnettes, ses chapiteaux évasés, ses arcades en cœur, et sa voûte constellée d’yeux de cristal qui brillent comme des diamants. Quelle volupté ce doit être d’abandonner sur ces dalles, transparentes comme des agates, ses membres assouplis aux savantes manipulations des tellacks, au milieu d’un nuage de vapeur parfumée, sous une pluie d’eau de rose et de benjoin !

C’est dans une des salles de ce palais que doit être posé le salon Louis XIV peint et construit à Paris par Séchan, l’illustre décorateur de l’Opéra, dont nous avons parlé lorsqu’il le dressa à son atelier de la rue Turgot.

Las de merveilles, fatigué d’admiration, je remerciai M. Balyan, qui me fit sortir par la cour d’honneur, dont la porte est une espèce d’arc-de-triomphe en marbre blanc d’une ornementation très-riche et très-fleurie, et qui forme du côté de la terre une entrée tout à fait digne de ce somptueux palais. Puis, comme je mourais de faim, j’entrai dans une boutique de fruitier, et je me fis servir deux brochettes de kébab enveloppées d’une crêpe grasse que j’arrosai d’un verre de sherbet, repas sobre et tout à fait local.

Sorti de là, je me mis à courir la ville au hasard, comptant sur la flânerie pour me révéler ces mille détails familiers qui vous échappent quand on les cherche. Tout en m’amusant à regarder les boutiques de confiseurs et les fabricants de lulés entourés de milliers de fourneaux de pipe à différents degrés d’achèvement et rangés avec symétrie, j’arrivai à la mosquée du sultan Mahmoud, près de Top’Hané, un de ces centres où les pieds vous ramènent d’eux-mêmes quand la pensée est occupée ailleurs. Je réglai ma montre à ce kiosque rempli d’horloges et de pendules qui accompagnent souvent les mosquées ; — c’est un petit pavillon élégant avec des fenêtres en claire-voie, par lesquelles on peut lire l’heure à divers cadrans concordant assez rarement entre eux, de sorte qu’on choisit celle qui vous plaît le plus et vous semble la plus probable. — Ces cadrans donnent l’heure turque et l’heure européenne, dont les chiffres ne se rapportent pas, les Orientaux comptant à partir du lever du soleil, point de départ naturel, mais variable selon la saison.

À ces kiosques chronométriques est ordinairement jointe une fontaine où pendent à des chaînes des gobelets et des spatules en fer-blanc : un gardien les remplit au bassin intérieur et les tend à ceux qui demandent à boire. Ces fontaines sont presque toutes des fondations pieuses.

La mosquée de Mahmoud est d’un goût moderne et diffère par sa disposition des édifices de ce genre, dont Sainte-Sophie est le prototype. Une coupole unique cerclée à sa base d’une couronne de fenêtres et de consoles à volutes s’élève entre quatre hautes façades arrondies à leur sommet, flanquées à leurs angles par des piliers ou contre-forts à pyramidions renflés, surmontés de croissants comme le dôme central. Ces deux minarets ont une renommée d’élégance méritée. Figurez-vous deux grandes colonnes cannelées qui auraient pour chapiteau un balcon festonné, du centre duquel jailliraient d’autres colonnes plus petites, couronnées aussi de balcons et supportant à leur tour un faisceau de colonnettes coiffées d’une aiguille conique. — C’est très-gracieux, très hardi et très-neuf. — Ordinairement, le turbé ou chapelle funèbre du fondateur se trouve près de la mosquée qu’il a bâtie ; contrairement à cette disposition habituelle, le turbé de sultan Mahmoud se trouve dans un édifice spécial, d’une architecture moderne légèrement orientalisée, à un autre bout de Constantinople. Le sultan réformateur a sur son cercueil, au lieu du turban classique et traditionnel, le fez novateur du Nizam étoilé d’une superbe agrafe de pierreries ; on montre aux visiteurs une transcription du Koran faite par ce prince calligraphe durant les longs loisirs que lui laissait sa captivité au sérail avant son avénement au trône.

Autour de la mosquée se groupent les fonderies de canons et les parcs d’artillerie, et s’étend une plate-forme baignée par la mer, que délimitent deux jolis pavillons.

À quelques pas de là l’on retombe au milieu du joyeux tumulte de la place Top’Hané, avec ses loueurs de chevaux, ses vendeurs de sucreries et de sorbets, ses étalages de concombres, de courges, de raisins de Scutari, de melons de Smyrne ; ses marchands de caïmak et de baklava ; ses groupes de chiens fauves étendus au soleil ; sa charmante fontaine et sa mosquée aux abords encombrés d’écrivains publics, de débitants de chapelets et de menue parfumerie. Sous le cloître de cette mosquée, je vis une figure que je n’oublierai jamais : c’était un derviche couché à terre, près du réservoir des ablutions. — Il n’avait pour tout vêtement qu’un haillon d’étoffe en poil de chameau, rude comme un cilice et tout souillé de la poudre des déserts. Ce lambeau se nouait négligemment autour de ses reins, et laissait voir presque à nu un corps hâlé, bistré, bronzé, cuit et recuit à la flamme des soleils, aux souffles torrides du khamsin ; pour le peindre, il n’eût fallu que deux tons, de la momie et de la terre de Sienne brûlée. Ses jambes, rouges comme la brique, étaient chaussées, jusqu’au-dessus des chevilles, d’un brodequin de poussière grise.

Une maigreur vigoureuse faisait saillir tous ses muscles et tous ses os ; ses cheveux noirs sauvagement crépus se hérissaient sur sa tête comme des touffes de broussailles ; au bord de ses joues brunes floconnaient quelques touffes de barbe éparse, car il était jeune. — Une placidité folle régnait dans ses yeux fixes. Seul au milieu de la foule, comme au milieu du Sahara, il semblait bercé par quelque hallucination apocalyptique. — Il me fit involontairement penser à saint Jean dans le désert, et jamais peintre n’en a rêvé un pareil : le saint Jean de Léonard de Vinci, avec son ironique sourire de faune, a l’air d’un Dieu mythologique déguisé, celui de Raphaël ressemble à un jeune pâtre de la campagne romaine. Il est impossible de rêver quelque chose de plus fauve, de plus hagard, de plus hérissé, de plus férocement ascétique, de plus brûlé par le fanatisme, de plus dévasté par le jeûne et les macérations. Un pareil pénitent pouvait aller sans peur à travers les solitudes ; les lions et les panthères devaient reculer devant ce corps nourri de sauterelles.

C’était un hadji qui revenait de la Mecque ; il avait vu la pierre noire, accompli les sept évolutions sacrées et bu de l’eau du puits Zem-Zem, qui lave tous les péchés, et, tout nu qu’il était, il ne faisait pas plus de cas d’un vizir que d’un grain de la boue attachée à ses pieds.