Constantinople (Gautier)/Chapitre XXVI

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Fasquelle (p. 311-322).

XXVI

L’ELBICEI-ATIKA


Sur l’Atmeïdan, en face de la mosquée d’Achmet, s’élève, près du Mecter-Kané (dépôt des tentes), une maison turque d’assez belle apparence : c’est l’Elbicei-Atika, ou Musée des anciens costumes ottomans ; — ce Musée, récemment ouvert au public, est précédé d’une cour où s’épanouit une fraîche verdure, où gazouille l’eau d’une fontaine dans un bassin de marbre : s’il n’y avait sous la porte un employé chargé de percevoir le prix des billets d’admission, on pourrait se croire dans le conak d’un bey. Rien n’est plus agréablement tranquille que ce vestiaire rétrospectif du vieil empire turc : l’ombre et le silence du passé baignent ce calme asile de leurs nuances douces ; en mettant le pied dans l’Elbicei-Atika, on rétrograde du présent dans l’histoire.

Sur le palier, comme enseigne ou comme sentinelle, on aperçoit d’abord un yenitcheri-kollouk-néféri, c’est-à-dire un janissaire de corps de garde. Au temps de la puissance des janissaires, on ne passait pas devant un poste de cette milice indisciplinée sans être plus ou moins rançonné ; il fallait, comme on dit, cracher au bassin, ou être battu, couvert de boue et d’avanies.

Un mannequin, dont la tête et les mains sont en bois sculpté et colorié, non sans talent, soutient la garde-robe de l’ancien janissaire ; cette infraction à l’usage musulman, qui interdit toute reproduction de la figure humaine, est remarquable et prouve un affaiblissement du préjugé religieux amené sans doute par le contact avec les civilisations chrétiennes ; un tel musée, où se voient près de cent quarante personnages, n’eût pas été possible autrefois ; maintenant il ne choque personne, et souvent un vieux janissaire échappé au massacre vient y rêver devant la défroque de ses compagnons d’armes, et soupire en pensant au bon temps qui n’est plus.

Ce yenitcheri-kollouk-néféri a la mine d’un sacripant jovial : une espèce de bonhomie féroce respire dans ses traits fortement caractérisés qu’accentue une longue moustache ; on voit qu’il serait capable d’apporter de la drôlerie dans le meurtre, et il règne dans sa pose toute la nonchalance dédaigneuse d’un corps prévilégié qui se croit tout permis : les jambes croisées l’une sur l’autre, il joue de la louta, sorte de guitare à trois cordes, pour charmer les loisirs de la faction. Il porte un tarbouch rouge autour duquel s’enroule en turban une pièce de toile commune, une casaque brune dont les bouts rentrent dans la ceinture, et de larges culottes de drap bleu ; dans sa ceinture, à la fois arsenal et poche, s’entassent et se hérissent mouchoir, serviette, blague à tabac, poignards, yataghans, pistolets. — Cet usage de tout fourrer dans la ceinture est commun aux Espagnols et aux Orientaux, et nous nous souvenons d’avoir vu à Séville un combat au couteau, où il n’y eut de tué qu’un melon contenu par la faja d’un des adversaires.

Devant le yenitcheri est placée une petite table couverte d’ancienne menue monnaie turque, — aspres, paras, piastres devenues rares, — montant de la contribution noire levée sur les pékins de Constantinople. — Près de lui roussissent sur un gril quelques râpes de maïs aux grains d’or, repas dont se contente la frugalité orientale. Nous passons sans crainte, car il est en bois, et nous avons payé dix piastres à la première porte.

En face de ce janissaire quêteur se tiennent debout quelques soldats du même corps, en costume à peu près semblable. Le seuil franchi, on se trouve dans une salle oblongue, faiblement éclairée et garnie de grandes vitrines renfermant des mannequins habillés avec un soin parfait et une exactitude scrupuleuse. — C’est le salon de Curtius et l’exhibition Tussaud d’un monde disparu. — Là sont collectionnés, comme des types d’animaux antédiluviens au Musée d’histoire naturelle, les individus et les races supprimés par le coup d’État de Mahmoud. Là revit, d’une vie immobile et morte, cette Turquie fantasque et chimérique des turbans en moules de pâtisserie, des dolimans bordés de peau de chat, des hautes coiffures coniques, des vestes à soleil dans le dos, des armes barbarement extravagantes ; la Turquie des mamamouchis, des mélodrames et des contes de fée. Vingt-sept années seulement se sont écoulées depuis le massacre des janissaires, et il semble qu’il y ait un siècle, tant est radical le changement. — Par la volonté violente du réformateur, les vieilles formes nationales ont été anéanties, et des costumes pour ainsi dire contemporains sont devenus des antiquités historiques.

En regardant derrière les vitrages ces têtes moustachues ou barbues, aux prunelles fixes, aux couleurs grimaçant la vie, éclairées par une faible lumière oblique, on éprouve une impression étrange, une sorte de malaise indéfinissable. — Cette réalité grossière, différente de celle de l’art, inquiète par l’illusion même qu’elle produit ; en cherchant la transition de la statue à l’être vivant, on a rencontré le cadavre ; ces visages enluminés, où nul muscle ne tressaille, finissent par faire peur comme ces morts fardés qu’on emporte à face découverte. Aussi comprenons-nous très-bien la terreur que les masques inspirent aux enfants. Ces longues files de personnages bizarres, gardant les poses roides et contraintes qu’on leur a données, ressemblent à ce peuple pétrifié par la vengeance d’un magicien dont parle un conte oriental. Il n’y manque que le grand vieillard à barbe blanche, seul vivant de la cité morte, lisant le Koran sur un banc de pierre à l’entrée de la ville. Il sera figuré, si vous voulez, d’une manière prosaïque, il est vrai, par l’homme qui perçoit a la porte le prix des billets.

Nous ne pouvons décrire une à une les cent quarante figures enfermées dans les vitrines des deux étages, dont plusieurs ne diffèrent entre elles que par d’imperceptibles détails de coupe ou de couleur, et il faudrait pour cela hérisser notre texte d’une foule de mots turcs d’une orthographe rébarbative et d’une lecture difficile, Ce travail, du reste, a été fait d’une manière aussi exacte que brillante par M. Georges Noguès, fils du rédacteur en chef du journal français de Constantinople, et avec un soin que n’y peut mettre un voyageur forcé de voir rapidement. Sa notice nous a servi pour poser les noms sur des personnages que nos yeux seuls se rappelaient, et nous lui rendons ici la justice qui lui est due. Cet hommage nous permet de lui emprunter avec moins de scrupule quelques détails oubliés.

L’Elbicei-Atika se compose principalement des costumes de l’ancienne maison du Grand Seigneur et des différents uniformes des janissaires. Il y a aussi quelques mannequins d’artisans habillés à la vieille mode, mais en petit nombre.

Le premier fonctionnaire d’un sérail est naturellement le chef des eunuques (kislar aghaci). Celui qu’on a enfermé derrière les vitrages de l’Elbicei-Atika, comme spécimen de l’espèce, est fort splendidement vêtu d’une pelisse d’honneur de brocart ramagé de fleurs, posée sur une première tunique de soie rouge et d’un vaste pantalon maintenu à la taille par une ceinture de cachemire. Il est coiffé d’un turban rouge à tortil de mousseline, et chaussé de bottines de maroquin jaune.

Le grand vizir (sadrazam) a un turban de forme singulière, son moule, conique par le haut, côtelé par le bas de quatre arêtes, est entouré à sa base de mousseline roulée que comprime et traverse diagonalement une étroite bande d’or ; il porte, comme le chef des eunuques, un kurklu kaftan (pelisse d’honneur) de brocart à fleurs vertes et rouges ; de sa ceinture de cachemire sort le manche ciselé et rugueux de pierreries de son kandjar. Le scheik-ul-islam et le capitan-pacha sont à peu près vêtus de même ; à l’exception du turban, composé d’un fez d’une riche pièce d’étoffe tortillée.

Le seliktar-aghaci, ou chef des porte-glaives, a un air tout à fait sacerdotal et byzantin dans son vêtement splendidement étrange ; son turban, d’une construction bizarre, lui donne une vague ressemblance avec un pharaon coiffé du pschent, et le modèle semble en avoir été rapporté d’Égypte d’après quelque panneau hiéroglyphique ; sa robe de brocart d’or à ramages d’argent, taillée en forme de dalmatique, rappelle les chasubles des prêtres ; le sabre du sultan, respectueusement enfermé dans un étui de satin violet, repose sur son épaule. Après lui se présente une figure vêtue d’une robe noire à manches fendues brodées d’or (djubbé) et coiffée d’un fez ; c’est le bach tchokadar, espèce d’officier chargé de porter sur le bras les pelisses du Grand Seigneur dans ses promenades ; puis vient le tchaouch aghaci (chef des huissiers), avec sa robe d’étoffe d’or, sa ceinture de cachemire fermée de plaques métalliques d’où jaillit tout un arsenal ; son bonnet d’or se termine et s’aiguise en croissant, une corne devant, une corne derrière, fantasque coiffure qui fait penser à l’Isis lunaire ; ce chef des huissiers, qui ne serait pas déplacé à la porte du palais de Thèbes ou de Memphis, tient à la main une verge d’acier au pommeau bifurqué, assez pareille à un nilomètre, autre ressemblance égyptienne ; cette verge est l’insigne de ses fonctions. Un agha du seraï se montre ensuite en robe de soie blanche serrée par une ceinture à plaques d’or et surmonté d’un bonnet cylindrique. Ce mannequin, vêtu de même, sauf sa coiffure d’or qui s’évase au sommet par quatre courbes, comme un chapska de lancier polonais, est un dilciz (muet), un de ces sinistres exécuteurs des justices ou des vengeances secrètes, qui passaient au cou des pachas rebelles le fatal cordon de soie, et dont l’apparition silencieuse faisait pâlir les plus intrépides.

Après sont groupés les serikdji-bachi, à qui est commise la garde des turbans du Grand Seigneur, les cuisiniers, les jardiniers avec leur bonnet rouge, pareil à celui des Catalans, retombant en arrière comme une espèce de poche ; les portiers, les baltadgis aux cheveux frisés, au bonnet persan ; les soulak en doliman abricot et en pantalon rouge, comme Rubini lorsqu’il joue le More de Venise ; les peyik à la robe violette et au bonnet rond, surmonté d’une aigrette de plumes ouvertes en éventail. Les baltadjis, les soulak et les peyik forment la garde particulière du sultan et l’entourent dans les occasions solennelles, au Beïram, au Courban-Beïram, et lorsqu’il se rend en cérémonies aux mosquées.

La série est close par deux nains fantasquement accoutrés. — Ces petits monstres à figure de gnome et de kobold ont à peine deux pieds et demi de haut, et tiendraient honorablement leur place à côté de Perkéo, le nain de l’électeur Charles-Philippe ; de Bébé, le nain du roi de Pologne ; de Mari-Borbola et de Nicolasico Pertusato, les nains de Philippe IV ; de Tom Pouce, le nain gentleman. Ils sont grotesquement hideux, et la folie ricane sur leurs lèvres épaisses, car l’emploi de fou et de nain se confondent volontiers ; la pensée est gênée dans ces têtes mal faites. Le suprême pouvoir a toujours aimé cette antithèse de la suprême abjection. — Un fou contrefait, jasant avec les grelots de sa marotte sur les marches du trône, est un contraste dont les rois du moyen âge ne se faisaient pas faute : ce n’est pas le cas en Turquie, où les fous sont vénérés comme des saints, mais il est toujours agréable, quand on est un radieux sultan, d’avoir près de soi une espèce de singe humain qui fait ressortir vos splendeurs.

Le premier a une robe jaune, serrée d’une ceinture d’or, et porte sur la tête une espèce de bonnet en forme de couronne dérisoire ; le second, mis beaucoup plus simplement, engouffre ses petites jambes dans un grand pantalon à la mameluk, retombant sur ses babouches microscopiques, et s’empaquette dans un benich à manches traînantes, on dirait un enfant qui, pour s’amuser, s’est revêtu des habits de son grand-père. Son turban, de couleur sombre, n’offre aucune singularité. — L’emploi de nain n’est pas tombé en désuétude à la cour de Turquie : il y est toujours tenu avec honneur. Nous avons crayonné dans notre description du Beïram le nain du sultan Abdul-Medjid, monstre large et court, déguisé en pacha de la réforme.

Sous la même vitrine, on voit un agha malade, se faisant traîner par ses serviteurs dans une sorte de brouette à deux roues, qui nous rappela la chaise de voyage de Charles-Quint, conservée à l’Armeria de Madrid. Maintenant les aghas bien portants se promènent en coupé d’Erler ou en calèche de Clochez. Paris et Vienne envoient les chefs-d’œuvre de leur carrosserie à Constantinople, d’où disparaîtront bientôt tout à fait les talikas aux caisses peinturlurées et dorées, les arabas caractéristiques traînés par de grands bœufs gris. — Décidément, la couleur locale s’en va du monde.

Le reste du Musée est fourni par le corps des janissaires, qui se retrouve là tout entier, comme si sultan Mahmoud ne l’avait pas fait mitrailler sur la place de l’Et-Meidan. Il y a des échantillons de chaque variété. Mais peut-être, avant de décrire les costumes des janissaires, ne serait-il pas hors de propos de donner une idée de leur organisation.

Les yenitcheri (nouvelle troupe) furent institués par Amurat IV, dans le but de s’entourer d’un corps d’élite, d’une garde spéciale, sur le dévouement de laquelle il pût compter ; le premier noyau fut fait de ses esclaves, et, plus tard, se grossit de prisonniers de guerre et de recrues. — De ce nom de yenitcheri, les Européens, peu familiers avec les intonations des langues orientales, ont fait janissaires, qui a le défaut d’impliquer une autre racine et semble vouloir dire gardiens de la porte.

L’orta (corps) des yenitcheri était divisée en odas (chambrées), et les différents officiers prenaient des titres culinaires risibles au premier abord, mais cependant explicables. Le faiseur de soupe (tchorbadji), le cuisinier (achasi), le marmiton (karacoulloukdji), le porteur d’eau (sakka), semblent de singuliers grades militaires. Pour concorder avec cette hiérarchie culinaire, chaque oda, outre son étendard, avait pour enseigne une marmite chiffrée au numéro du régiment. Dans les jours de révolte, on renversait ces marmites, et le sultan pâlissait au fond de son sérail ; car les yenitcheri ne se contentaient pas toujours de quelques têtes, et la révolte se tournait parfois en révolution. Jouissant d’une haute paye, mieux nourris, forts des priviléges concédés et extorqués, les janissaires avaient fini par former une nation au sein de la nation même, et leur aga était un des personnages les plus importants de l’empire.

L’aga, exposé comme spécimen à l’Elbicei-Atika, est superbement vêtu : les fourrures les plus précieuses garnissent sa pelisse roide d’or, une fine mousseline de l’Inde entoure son turban ; sa ceinture de cachemire soutient une panoplie d’armes de prix aux lames de Damas, aux pommeaux de pierreries, de pistolets aux crosses d’argent ou d’or incrustées de grenats, de turquoises et de rubis. D’élégantes babouches de maroquin jaune artistement piquées complètent ce noble et riche costume, égal à celui des plus hauts dignitaires.

À côté de l’aga, nous pouvons placer le santon Bektack-Emin Baba, patron du corps ; ce santon avait béni l’orta de yenitcheri à sa formation, et sa mémoire y était restée fort vénérée. — On invoquait son nom dans les combats, dans les dangers et aux moments suprêmes. — Bektack-Emin Baba, en sa qualité de saint personnage, ne brille pas, comme l’aga, par la magnificence de ses vêtements. Son costume, des plus simples, annonce le renoncement aux vanités terrestres : il consiste en une espèce de froc de laine blanche serré d’une ceinture brune, et un fez de feutre blanchâtre assez semblable au bonnet des derviches tourneurs ; ce fez n’a pas de houppe de soie, et il est bordé d’une petite bande de peluche de couleur sombre. Le caleçon, arrêté au genou, laisse voir les jambes osseuses et hâlées du saint homme. Un petit cornet à bouquin en cuivre est suspendu à sa main. — Nous ignorons le sens de cet attribut.

L’uniforme, comme nous l’entendons, n’était pas dans les habitudes militaires ottomanes ; aussi, la fantaisie règne-t-elle assez librement dans le costume des yenitcheri ; les grades se distinguent à quelque signe bizarre, mais le fond du vêtement est pareil à celui que portaient les Turcs à cette époque. Il faudrait le crayon du lithographe et le pinceau de l’enlumineur plutôt que la plume de l’écrivain, pour rendre ces variétés de coupes et de nuances, tous ces détails dont se surcharge péniblement une description qui, quelque effort qu’on fasse, n’est jamais bien claire à l’œil du lecteur ; parmi les nombreux artistes dont Constantinople reçoit la visite, je m’étonne qu’il ne s’en soit pas trouvé un curieux de réunir dans un album colorié cette précieuse collection ; on obtiendrait sans peine le firman nécessaire pour travailler dans la galerie, et la vente en serait assurée, maintenant surtout que les esprits sont tournés vers l’Orient.

En attendant que les dessins soient faits, marquons en passant quelques singularités, entre autres, un bach-kara-koulloudji, — chef marmiton, dont le grade correspond à celui de lieutenant d’une compagnie, — qui porte sur l’épaule, comme insigne de sa dignité, une cuiller à pot gigantesque, qu’on croirait prise au dressoir de Gargantua ou de Gamache. Cette étrange décoration se termine en fer de lance, sans doute pour associer les idées de guerre et de cuisine ; un chatir (coureur), dont un passementier semble avoir pris la tête pour y rouler une longue pièce de ruban blanc : les innombrables tours que l’étoffe fait sur elle-même forment un rebord semblable aux ailes d’un chapeau rond ; — un yenitcheri-oustaci (officier supérieur), flanqué de deux acolytes et affublé du plus bizarre costume qu’on puisse imaginer.

Cet officier est bardé d’énormes plaques de métal rondes, grandes comme des couvercles de casseroles, attachées à sa ceinture, contre lesquelles viennent battre et bruire d’autres plaques carrées, niellées, ciselées et d’un curieux travail ; de la garde du sabre pend une grosse clochette d’airain comme celle qu’on pend, en Espagne, au cou de l’âne-colonel ; sa coiffure, arrondie en calotte comme le sommet d’un casque, est divisée par une baguette de cuivre pareille à celle qu’on voit sur certains morions pour protéger le nez contre les coups de sabre, et de la nuque s’échappe un flot d’étoffe grise s’étalant par derrière ; un large pantalon rouge complète cet accoutrement aussi incommode que baroque. Les hérauts des anciens tournois ne devaient pas être plus gênés dans leurs massives armures que ce malheureux yenitcheri-oustaci dans sa tenue de parade ; l’orta-sakacci (chef des porteurs d’eau) n’est pas moins originalement accoutré : sa veste ronde, large, sans taille, coupée en tabar ou paletot, est imbriquée et papelonnée de plaques de cuivre ; sur ses épaules, deux espèces de jockeys saillants, également recouverts d’écaillés de métal, encadrent sa tête d’une manière bizarre ; une outre en cuir se rattache à son dos par des courroies ; à sa ceinture est passé un martinet, — un cat of nine tails. Plus loin, deux officiers portent la marmite de l’orta passée par l’anse dans un long bâton. Sur cette marmite, des caractères en relief marquent le chiffre du régiment. La description détaillée de l’allumeur de chandelle, du porteur de sébile, des porteurs de baklava et du gracioso, avec son bonnet à poil et son tarabouk, nous mènerait trop loin ; citons quelques figures de kombaradji (bombardeurs) faisant partie du corps fondé par Ahmed-Pacha (le comte de Bonneval), renégat célèbre, dont le tombeau existe encore au Tekké des derviches tourneurs de Péra, un des soldats du nizam-djedid, institué par le sultan Selim pour contrebalancer l’influence des janissaires. — C’est de ce corps, formé des débris des milices de Saint-Jean-d’Acre, que date l’introduction de l’uniforme dans les troupes ottomanes. Le costume du nizam-djedid ressemble beaucoup à celui des zouaves et des spahis de notre armée d’Afrique ; quelques échantillons de Grecs, d’Arméniens et d’Arnautes, complètent la collection.

En parcourant l’Elbicei-Atika, devant ces armoires peuplées de fantômes du temps passé, on ne peut se défendre d’un sentiment mélancolique, et l’on se demande si ce n’est pas un mouvement de prescience involontaire qui a poussé les Turcs à faire ainsi l’herbier de leur ancienne nationalité, si vivement menacée aujourd’hui. Ce qui se passe maintenant semble donner un sens prophétique à ce soin de réunir les physionomies du vieil empire ottoman d’Europe, près d’être refoulé en Asie.