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Les Contes de Canterbury/Conte du cuisinier

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Traduction par Jules Derocquigny.
Texte établi par Émile LegouisFélix Alcan (p. 123-126).



Conte du Cuisinier.


Prologue du conte du Cuisinier.
.


Le cuisinier de Londres, quand parlait l’intendant,
De joie (ce lui semblait) lui caressait le dos.
« Ha, ha, fit-il, ha, ha, par la passion du Christ,
la belle conclusion que ce meunier a vue
clore son argument touchant l’hébergement,
4330Salomon a bien dit vraiment en son langage :
Garde-toi d’accueillir quiconque en ta maison,
car héberger la nuit est périlleuse chose.
Il fait bon que l’on sache
Quelles gens l’on admet en son particulier.
Je veux certes que Dieu peine et souci m’envoie
si jamais, depuis que j’ai nom Hodge[1] de Ware,
j’ai ouï qu’un meunier eut plus de tablature.
On lui fit un bon tour, pardi, en la nuit noire.
Mais sera-t-il donc dit que l’on s’en tiendra là ?
4340Nenni. Et c’est pourquoi, si vous daignez ouïr
un conte dit par moi, qui suis un pauvre diable,
je vous veux raconter, du mieux que je pourrai,
comment un certain tour advint en notre ville. »

    Notre hôte répondit et dit : « J’en suis d’accord,
Allons, conte, Roger, et tâche qu’il soit bon,
car il t’est arrivé de saigner maint pâté,
et il t’est arrivé de vendre maint rassis,
qui fut chaud par deux fois et par deux fois fut froid.
Maint pèlerin pria que le Christ te maudit,
4350qui encore aujourd’hui se sent de ton persil

pour en avoir mangé avec ton oie grasse,
pource qu’en ta boutique il vole mainte mouche [2].
Allons, gentil Roger, allons, par ton surnom,
si je t’ai plaisanté ne te courrouce point :
toute vérité passe quand on rit et plaisante. »
— « Tu as dit vérité, dit Roger, par ma foi.
Mais plaisanterie vraie, méchante plaisanterie, comme dit le Flamand[3].
Et, par conséquent, Henry Bailly, sur ta foi,
ne te courrouce pas avant qu’on se sépare,
4360si c’est d’un hôtelier qu’il s’agit en mon conte.
Mais ce n’est pas celui qu’encore je veux conter.
Mais avant qu’on se quitte, vrai, tu auras ton compte. »
A ce propos notre homme rit et s’égaya fort,
puis il conta son conte et vous l’allez ouïr.


Ainsi finit le prologue du conte du Cuisinier.


Conte du Cuisinier.


Ici commence le conte du Cuisinier.


Jadis en notre ville était un apprenti
d’une corporation de marchands vitailleurs [4].
Le drôle était gaillard comme pinson au bois,
aussi brun qu’une mûre — joli petit bout d’homme.
Ses cheveux étaient noirs et peignés avec soin.
4370Il était bon danseur, et danseur si joyeux
qu’on l’avait surnommé Pierquin le Révéleux[5].
Il était plein d’amour et de galanterie
autant que de doux miel est une ruche emplie.
C’était contentement pour celle qui l’avait !
A tous les mariages il dansait et sautait.
Le galant aimait mieux taverne que boutique.
Car, lorsqu’il y avait dans Chepe[6] chevauchée,

il n’y faisait qu’un saut, désertant la boutique.
Jusqu’à ce qu’il eût vu tout ce qu’on pouvait voir
4380et qu’il eût bien dansé, jamais il ne rentrait.
Il assemblait maison de gens de son espèce
pour sauter et chanter et mener tels déduits ;
et là assignait-on encore le jour et l’heure
d’aller jouer aux dés dans telle ou telle rue.
Car dans la ville entière nul apprenti n’était
qui fût plus entendu à jeter les deux dés
que ne l’était Pierquin. Avec cela fort large
au fait de la dépense en la chambre discrète.
C’est ce dont s’aperçut son maître en son commerce,
4390qui trouva son tiroir vide plus d’une fois :
car apprenti fringant — c’est une chose sûre —
qui fréquente les dés, le plaisir ou l’amour,
qui paiera les violons ? Le maître en sa boutique ;
quand même à la musique il n’aura nulle part —
vol et dissipation étant lors synonymes —
tandis que l’autre racle ou guitare ou rebec.
Débauche et probité, dans la condition humble,
se prennent aux cheveux, comme on sait, tout le jour.

    Ce gaillard apprenti resta donc chez son maître
4400jusqu’à ce que son temps fût près d’être fini,
quoique matin et soir il reçût des semonces
et que parfois l’orgie le menât à Newgate[7].

    Mais il advint qu’enfin son maître s’avisa,
un jour, après qu’il eut parcouru ses papiers,
d’un proverbe qui dit expressément ceci :
« Mieux vaut du tas tirer une pomme gâtée
que de lui donner temps de gâter tout le reste. »
Serviteur débauché, c’est un cas tout semblable :
c’est un bien moindre mal de le mettre dehors
4410que de laisser par lui se perdre tous vos gens.
Voilà pourquoi son maître lui donne son congé,

en priant que malheur et chagrin raccompagnent.
Ainsi fut congédié le gaillard apprenti.
Or cours le guilledou ou non, c’est ton affaire !

Et, parce qu’il n’est point de voleur sans compère[8]
qui l’aide à gaspiller son butin et gruger
ce qu’il peut extorquer, ce qu’il peut emprunter,
il fit tantôt porter son lit et ses effets
chez un sien compagnon, un drôle de sa trempe,
4420un qui aimait les dés, la joie et les plaisirs,
dont la femme tenait, pour sauver l’apparence,
boutique, et, de son vrai métier, faisait l’amour.

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De ce conte du Cuisinier c’est là tout ce que fit Chaucer.

  1. Diminutif de Roger.
  2. Insinuation qu’il se trouvait des mouches dans la farce persillée de l’oie.
  3. Ce qu’un vieux fabliau exprime ainsi : « N’est si mal gas (gab, cf. gaber)
    comme le voir (vrai) » A. de Monlaiglon, Fabliaux, VI, p. 96.
  4. Marchands de victuailles.
  5. Ou Pierrot le fringant.
  6. Le marché, aujourd’hui Cheapside, rue de Londres.
  7. « Et qu’il allât parfois en musique à Newgate » comprend Skeat, se basant sur ce passage du Liber Albus : « Item, si ascun advoutoure soit enpesche,… soit amesne a Newgate, et dilleoqes, ove mynstralcye, parmy Chepe, tanqes a le Tonelle sur Cornhulle, illeoqes a demourrere a volunte dez Maire et Aidermans ».
  8. Rabatteur, selon Skeat ; compagnon de débauche, selon le N. E. D. Exemple unique du mot louke.