Contes, anecdotes et récits canadiens dans le langage du terroir/Prout ! Prout ! Prout !

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PROUT ! PROUT ! PROUT !


Filiatreault - Contes, anecdotes et récits canadiens dans le langage du terroir, 1910 - 0009.png


MONSIEUR J. M. TELLIER briguait les suffrages des électeurs de son comté, il y a plusieurs années. Il était accompagné de deux formidables jouteurs, Messieurs C. A. Cornellier et Joseph Martel, avocat, qui avaient pendant plus de trente ans parlé sur tous les hustings des deux provinces de Québec et d’Ontario.

Je n’ai pas l’honneur de connaître M. Tellier dans l’intimité, ne l’ayant rencontré et n’ayant causé avec lui qu’une fois ou deux, mais j’ai beaucoup entendu parler de lui par des amis communs, et je sais pertinemment qu’il aime à rire.

Inutile de vous raconter mon ami Cornellier par le menu, puisque Charles-Auguste est mieux connu dans le pays que ne l’était défunt Barabas dans son temps et parmi son peuple. Ses brillants succès d’avocat criminaliste, son éloquence virile et entraînante, la sûreté de son jugement si bien pondéré lui ont valu cette réputation qu’il mérite à un si haut degré, sans compter une présence d’esprit qui lui permet de planter une cheville qui fait toujours juste chaque fois qu’il rencontre un trou à sa portée. Je lui suis redevable d’un grand nombre de ces anecdotes et souvenirs que je publie aujourd’hui, et ce ne sont pas les moins drôles, tant s’en faut.

Joseph Martel est un homme de haute taille, pétillant d’esprit, mais mordant en diable. C’est bien simple : ce sont des étincelles électriques qui voltigent dans l’air quand il lâche un mot, et il arrache le morceau à tout coup.

Vous voilà en présence du trio.

Nos trois amis se trouvaient à l’hôtel de Joe Rivard attendant que leurs chevaux fussent attelés pour se rendre à Saint-Félix-de-Valois, une distance d’une vingtaine de milles environ, lorsque le convoi de Montréal stoppa en gare et Joe s’amena avec un voyageur que tous connaissaient mais qu’ils firent mine de ne pas voir. C’tait un bonhomme chauve, édenté, le front légèrement déprimé, les yeux perçants comme des vrilles, des oreilles larges en forme d’éventail qui se mouvaient toutes seules sous l’effort de la brise, un nez banal planté au-dessus d’une fente longitudinale annonçant un trou d’une profondeur insondable ; plus bas, un menton inoffensif.

Les quatre se mirent en route, chacun dans un « quat’roues » conduit par un habitant, dans l’ordre suivant : Corneillier tenait la tête de la caravane, suivi de près par Tellier, Joseph Martel en troisième lieu, et enfin l’étranger.

Tous descendirent à l’unique auberge de Saint-Félix-de-Valois et s’engouffrèrent dans une vaste pièce enfumée, puant le tabac canadien à plein nez, s’approchèrent du comptoir et demandèrent un « coup. »

L’étranger continuait à se coller, et comme il vit que personne ne s’occupait de lui, il s’impatienta et s’approchant de M. Martel :

— Vous ne me connaissez pas, hein ! Eh bien ! je suis venu de Montréal exprès pour vous combattre, et à moi tout seul je vais vous démantibuler tous les trois. Mon nom est Proulx.

— C’est vrai, je ne suis pas capable de vous placer, mais mon cheval vous connait bien.

— Comment ça ? votre cheval me connait !

— Eh oui ! Tout le long du chemin, il s’est tenu la queue en l’air, droite, vous savez, et je l’entendais qui faisait « Prout ! prout ! prout ! » J’ai pensé qu’il vous parlait.


En cour d’assises :

Un « avocat » bien connu interroge un témoin récalcitrant :

— Dites à la Cour si lorsque vous avez vu le cadavre pour la première fois, il respirait encore.

— Vous voyez, qu’il plaise à la Cour, il ne répond pas. Parlez-moi d’un homme qui prend la parole et qui dit rien.