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Contes allemands du temps passé/Préface de M. Éd. Laboulaye

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PRÉFACE


Autrefois, dans le bon temps, c’est-à-dire quand nous étions jeunes, les contes des fées tenaient une grande place dans l’éducation. Le Magasin des enfants, de madame le Prince de Beaumont, donne une assez juste idée de ce vieux système, qui régnait il y a cinquante ans. Nous récitions nos leçons de géographie et d’histoire, tantôt avec la patience de lady Sensée, tantôt avec la mauvaise humeur de lady Tempête ; mais, bons ou méchants, nous espérions tous qu’en récompense de l’ennui qu’on nous avait imposé, on nous réciterait quelqu’un de ces beaux contes qui font rêver tout un jour, comme la Belle et la Bête ou le Prince Charmant. Le conte était la partie morale de l’enseignement. Riquet à la Houpe nous montrait que l’esprit vaut mieux que la beauté ; Cendrillon nous enseignait la modestie, et le Chaperon-Rouge la prudence. C’est là que notre génération prenait ces convictions robustes que les révolutions et la vie n’ont pas ébranlées. Nous savions par l’exemple de Barbe-Bleue qu’ici-bas tout finit, ou doit finir, par le châtiment du crime et le triomphe de la vertu.

Aujourd’hui les maîtres de l’enfance repoussent avec dédain ces chimères. On ne veut plus que des faits, des chiffres et des lois. Pour récréer nos petits enfants, on leur enseigne la dilatation de la vapeur ou les phénomènes de la digestion. Les plus indulgents, parmi ces réformateurs sans pitié, traitent nos pauvres innocents comme Dieu traitait Adam, alors que notre premier père était seul à se promener dans le Paradis ils leur apprennent à reconnaître et à nommer tous les oiseaux du ciel, et toutes les bêtes de la terre, l’homme compris. Tout cela est admirable jamais on n’a fait de livres plus gros, ni de plus belles images ; mais n’en déplaise à nos sages qui savent tout et ne doutent de rien (Rabelais dirait Qui doutent de tout et ne savent rien), leur système est faux parce qu’il est incomplet ; ils ne voient qu’un côté de la nature humaine. Leurs petits prodiges courent risque de n’être que de petits monstres, et peut-être seront-ils encore plus mal élevés que leurs grands-parents.

Oui ! hommes sérieux, physiciens, mécaniciens, physiologues, astronomes, et le reste, permettez à un ignorant de vous dire que, dans vos ingénieuses machines, il manque une pièce, et la plus importante. Vous oubliez une des plus précieuses facultés de l’homme, l’imagination, qui, avec la mémoire et la sensibilité, domine l’enfant. Il est beau de mépriser l’imagination et de l’appeler la folle du logis, cela sent la sagesse mais Dieu ne fait rien en vain, et, puisque l’imagination existe, encore serait-il bon de connaître quel est son rôle dans la vie. Il semble qu’au milieu de toutes vos expériences, vous n’ayez jamais eu le temps de soupçonner cette simple vérité. Permettez à un vieux philosophe, ou à un vieil enfant (c’est la même chose), d’appeler votre attention sur ce point.

L’imagination, qui tient de très-près à la sensibilité, est chez nous la faculté qui essaye de réaliser l’idéal, c’est-à-dire, ne vous en déplaise, quelque chose de plus parfait et de plus vrai que ce qu’on voit et ce qu’on touche ici-bas. C’est le malheur ou la grandeur de l’homme que le présent ne le contente jamais et que la terre ne lui suffit pas. Il se sent fait pour un avenir meilleur et pour un monde plus grand. Ce monde, cet avenir, l’imagination le cherche et quelquefois le trouve. La poésie, la littérature, les arts sont le fruit de cette faculté puissante, qu’on doit régler comme toutes les autres, mais qu’il ne faut pas mutiler. Les contes sont la poésie des enfants.

Ils ne sont pas vrais, dites-vous ? — Qu’entendez-vous par là ? Qu’il n’arrive rien de pareil sur la terre ? Je crois en effet que les bottes du petit Poucet ne faisaient pas sept lieues à la fois, puisque la vapeur n’était pas inventée, et j’admets que la Belle-au-Bois-dormant n’a pas dormi cent ans, puisque dans ce temps-là on ne faisait encore ni sermons ni discours ministériels ; mais en quoi ce détail touche-t-il à la vérité des choses ? Achille, a-t-il rendu à Priam les restes du vaillant Hector, Béatrix a-t-elle promené Dante dans les sphères célestes ; Hamlet, a-t-il régné en Danemark ; don Quichotte a-t-il erré dans la Manche en compagnie de Rossinante et de Sancho ; le Cid, a-t-il jamais tenu le langage que lui prête Corneille ? Non, sans doute. Cependant, y a-t-il au monde des gens plus vivants et plus réels que tous ces personnages qui n’ont jamais vécu ? Maîtres en géologie, professeurs en paléontologie, vous qui croyez former l’âme et le cœur de nos enfants, en leur faisant admirer les os du singe primitif, ce vénérable ancêtre de l’homme, si l’on en croit l’humilité de certains savants, avez-vous jamais rencontré parmi ces débris de la vie d’autrefois quelque chose d’aussi vivant et d’aussi réel que ces figures de marbre qu’a créées Phidias ? Et cependant, à vous en croire, ces chevaux et ces cavaliers du Parthénon ne sont pas vrais, car le sang n’a jamais circulé dans leurs veines, et ils n’ont jamais respiré. Reconnaissez donc qu’il y a pour l’homme un autre monde que celui de la matière ; ne nous fermez pas le monde de l’esprit.

Mais le danger des premières impressions ? s’écrient nos sages. Avez-vous oublié que Platon lui-même, le grand Platon, voulait régler la langue des nourrices, pour éviter qu’elles ne berçassent leurs enfants avec de riants mensonges ? — La réponse est aisée. Platon, ce roi des conteurs, voulait qu’il n’y eût de fiction et de poésie que pour lui seul. S’il bannissait Homère de sa république, c’était simple jalousie de métier. Laissons de côté Platon et ses rêves. Il y a dans l’homme plusieurs facultés, il faut que chacune ait son éducation toute la question est là. La raison se nourrit de vérité et l’imagination d’idéal, faites la part de la raison et celle de l’imagination. Comprenez que la science n’est pas tout, et consultez un peu l’instinct de l’enfant. Qu’est-ce qui lui plaît le mieux ? Les contes et les voyages. Pourquoi négliger cette indication ?

Mais, à choisir entre les deux, j’aime mieux les contes ; ils exaltent moins l’imagination. J’ai rarement souhaité d’être oiseau bleu, mais que volontiers je me serais embarqué pour les Grandes-Indes, si j’avais été certain de faire naufrage sur une île déserte, et d’y trouver la caverne et le perroquet de Robinson, sans oublier l’aimable Vendredi.

D’ailleurs, il faut bien que le goût des contes ait sa racine au plus profond de l’âme humaine, pour que ces fables, dédaignées des beaux esprits, aient résisté à tous les progrès des lumières, à tous les caprices des réformateurs. On leur jette en vain l’anathème, rien ne peut les anéantir. C’est que les contes, comme les légendes, les chansons, les proverbes, appartiennent à cette littérature anonyme, que le peuple aime, garde et propage, parce qu’il s’y reconnaît tout entier. Elle est faite pour lui, il est fait pour elle. D’où date-t-elle ? Qui le sait. Elle est aussi vieille que le monde. D’où vient-elle ? D’Orient, suivant toute apparence. Je suppose qu’en quittant les plateaux de l’Asie, plus d’un Grec, plus d’un Celte, plus d’un Germain, plus d’un Slave, a emporté ses contes et ses légendes avec ses coutumes et ses dieux. Pour mieux dire, tout cela n’était qu’une même chose les contes, à les étudier de près, ne sont la plupart du temps que les derniers débris d’une vieille mythologie.

Que deviennent les rois déchus ? Nous ne le savons guère. Mais quant aux dieux détrônés, leur sort est certain. On en fait des démons, des monstres, des géants. Polyphème, avec son grand œil au milieu du front, n’est que le soleil, chassé du ciel, et devenu berger. Et quant à l’ogre de nos contes, il n’a rien à faire avec les Hongrois, qui n’ont jamais mangé de chair fraîche, ni dévoré les petits enfants ; l’ogre, n’en déplaise aux nobles Magyars, est de bien plus grande et de plus antique maison. Ce n’est rien de moins que l’Orcus, ou le dieu de la mort chez les Romains. De cette divinité légendaire, les Napolitains ont fait l’Uorco de leurs contes, qu’ils prononcent Uocro ; c’est de là que vient notre ogre. Saluons en ce personnage un Pluton tombé au rang de Croquemitaine. Si cette assertion étonne quelque curieux, qu’il étudie les légendes du moyen âge. Il y verra que nos aïeux, sans respect pour le vieil Olympe, avaient fait de Jupiter un démon cornu et de Vénus une diablesse. Légende ou conte, c’est tout un.

Si jamais il paraît sur terre un vrai savant, c’est-à-dire un homme qui, au lieu de ramasser de vieilles pierres ou d’étiqueter de vieux ossements, ait la sainte ambition d’écrire l’histoire de l’esprit humain et des idées qui tour à tour ont entramé les générations, un des premiers sujets qui l’occupera nécessairement sera la géographie et la chronologie des contes de fées. Le jour où un érudit aura fait cette œuvre considérable, on sera bien étonné de voir quel rôle les contes ont joué dans le développement de la civilisation. C’est d’hier que Burnouf a révélé à l’Europe charmée les merveilleux poëmes de l’Inde, et cette religion bouddhique qui a transformé l’Orient l’étude du sanscrit ne fait que de naître ; mais il y a douze siècles bien comptés que le roman grec de Barlaam et de Josaphat avait naturalisé en Occident les apologues indiens et la légende même de Bouddha. Traduit au moyen âge dans toutes les langues de l’Europe, ce recueil oriental a eu sur les arts et les lettres plus d’influence que n’en auront jamais les chefs-d’œuvre de Durnouf. Pourquoi ? parce que le peuple l’a adopté. Quant à l’Inde brahmanique, elle nous a envoyé les leçons de son antique sagesse dans une foule de livres populaires l’Ésope et plus tard le Syntipas des Grecs, le Kalilah et Dimnah, le Dolopathos, le roman des sept Sages, les gesta Romanorum, le Violier des histoires romaines, le comte Lucamor, etc. Et, en dehors de ce qu’on a recueilli par l’écriture, peut-on calculer tout ce que nous a conservé la tradition ? Ces contes que les nourrices se passent de bouche en bouche, tout ces merveilleux récits, grecs, celtiques, scandinaves, germains, italiens, français, que sont-ils ? des récits d’Orient. Où ne rencontre-t-on pas la légende de ces femmes cygnes, qui dépouillent leur plumage pour se baigner, restent avec l’époux qui s’est emparé de leurs ailes, et s’envolent aussitôt qu’elles les retrouvent ? D’où vient ce conte ? Du fond de l’Inde, et cependant depuis des siècles il charme les veillées de l’Occident[1].

Qui dira comment ce soleil d’Orient s’est infiltré dans nos sombres climats ? Combien a-t-il fallu de missionnaires inconnus pour nous apporter ces trésors ? Esclaves, nourrices, matelots, soldats ont porté avec eux tout autour de la Méditerranée, et jusque dans le Nord, Psyché, Cendrillon, le Chat Botté, le Petit-Poucet, etc. Aussi n’y a-t-il guère de conte qui appartienne à un âge et à un lieu déterminé. Ils sont de tous les temps et de tous les pays. J’ai été bercé avec le conte du Bâton qui fait son devoir[2], et celui du Dragon à sept têtes ; ma bonne assurément n’avait pas lu le Pentamerone napolitain, et les frères Grimm n’avaient pas publié leurs précieux volumes. Les petits Anglais qu’on amuse avec Cinderella ne se doutent guère qu’on amuse avec Cendrillon leurs frères d’Allemagne, d’Italie et même de Hongrie. Le bonhomme Misère, avec son poirier d’où la mort ne peut descendre, est un conte qui charme les Espagnols, tout aussi bien que les Français et les Allemands ; et tel cheval fabuleux qui, par ses merveilleuses prouesses, étonne les Bretons bretonnants, n’est pas moins célèbre chez les pâtres de la Servie. En deux mots, les contes ne sont pas seulement une littérature populaire, ils sont une littérature Page:Contes allemands du temps passé (1869).djvu/17 Page:Contes allemands du temps passé (1869).djvu/18

  1. V. inf., p.105, les Six Cygnes, et la Montagne de verre, p.120.
  2. V. inf., p.225.