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Contes d’hier/10

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Daoust & Tremblay (p. 95--).

LE VOYAGE BLANC


Il neigeait à plein temps… De la grande neige humide, inégale et planeuse, et qui se posait sans bruit, comme des chiffons de laine. On ne voyait qu’elle, elle emplissait toute la campagne silencieuse… Oh ! la belle pluie blanche qui ne cessait pas ! La terre aura un manteau splendide, ce soir.

La traîne à bâtons de monsieur Clément filait comme une flèche, sous les flocons mous, et quoique l’air fût seulement très frais, il s’inquiéta, M. Clément, et se penchant vers sa compagne :

— Au moins, Annette, demanda-t-il, as-tu assez chaud ?

— Oui, papa, fit une petite voix bien sage, qui ajouta presque aussitôt, plus rieuse : — Je regardais la neige… C’est beau ! Cela me faisait penser à la Messe de minuit et puis au Jour de l’an…

Était-elle gentille !… Le père sourit de fierté mais en détournant la tête, pour ne pas donner d’orgueil à la petite. Après quoi il se remit à interroger :

— Trouves-tu que c’est beau la campagne ?

— Oh oui !

— Et tu ne t’ennuierais pas un petit peu s’il te fallait y demeurer toujours ?

— Non papa. Non, bien sûr !

— Tu ferais bien, Annette. Ta mère y a passé toute sa jeunesse, elle, et après son mariage, l’a-t-elle regrettée, bon Dieu ! Sans le dire elle n’a jamais pu s’habituer à notre petit village, « où il y a trop de monde, disait-elle, où l’on devient frivole. »

M. Clément prit un air malheureux et se mit à soupirer.

— D’ailleurs, reprit-il, ce ne serait que le temps des vacances : trois mois de pension que je ne paierais pas aux Sœurs. Et c’est si joli l’été, on est toujours dehors à respirer le grand air et le parfum des moissons, à se laisser chauffer par le bon soleil. Tes joues changeraient de couleur, Annette !… Pour leur aider, tu pourrais aller chercher les vaches avec tes petits cousins, entretenir le jardin un peu, soigner la volaille ; l’après-midi, tu irais t’asseoir à l’ombre et tu ferais de la couture, puisque tu couds si bien. En échange, et c’est là mon grand but, ta tante Annie t’apprendrait à conduire un ménage, comme le ferait ta pauvre chère maman. Car voilà que tu prends de l’âge : je te regardais tantôt, et je me disais cela : « Elle n’est pas bien grande, c’est vrai, mais elle a des airs de femme déjà ! » Et c’est le bon Dieu qui le permet. Vois-tu, ton pauvre vieux père commence à trouver le temps long… N’avoir qu’une enfant, être obligé de la faire élever par des étrangères, si dévouées soient-elles, tandis qu’on se case soi-même chez les autres… En voilà une vie ! Que voulez-vous d’ailleurs, depuis mes vingt ans que j’ai les malheur à mes trousses. Mais je te dis, Annette, que si je peux en finir un beau jour, avec mes dettes, les choses vont changer de face. Je mets tout mon argent de côté, et quand tu sortiras du couvent j’achète une belle petite maison et je te la donne. Tu viendras la choisir avec moi, tu la meubleras à ton goût, s’il te plaît d’y recevoir tes petites amies, tu le feras à ton aise. Moi, je continuerai de travailler, parce que, d’abord, je suis trop jeune, et puis… il faudra bien t’amasser une petite dot ?…

Une jolie grande maison de briques se leva au bord du chemin, enveloppée de la neige mouvante comme d’une large dentelle. M. Clément sauta à terre, ouvrit la barrière de bois, et conduisit le cheval par la bride, jusqu’à la véranda peinte en clair.

Une grande femme brune reçut les voyageurs avec assez de retenue. Elle donna un froid baiser à Annette, l’invita à se dévêtir et, posant son regard étincelant sur M. Clément, elle lui demanda si c’était la neige qui l’amenait.

— Eh ! oui, la neige, fit celui-ci d’un ton de bonne humeur. Croyez-vous qu’il nous en tombe une belle bordée ? Et comme preuve, il prit à deux mains son bonnet de loutre et se mit à le secouer dans la boîte à bois, à côté du poêle.

— Il y a eu de là mortalité chez le patron, reprit-il plus sérieusement, et comme la boutique est fermée aujourd’hui, je me suis dit : « Ça tombe bien, moi qui avais affaire chez le notaire ! » Comme la petite est en vacances je l’ai amenée avec moi, pour lui faire prendre l’air, un brin. On a voulu vous dire un petit bonjour en passant… La mère n’est pas malade ?…

— Non, elle est assez bien, merci. Mais elle s’installe toujours en haut, quand elle pique ses couvre-pieds, parce qu’il y a plus de lumière. Je vais l’appeler… Et s’approchant du large escalier droit, elle cria, en levant la tête :

— Clément qui nous arrive avec sa petite fille, venez-vous les voir ?…

Ils vinrent tous les cinq, les quatre petits garçons et leur grand’mère ; celle-ci, une grande brune comme sa fille, bien conservée, seulement un peu trop maigre et trop raide. Elle souhaita la bienvenue à son gendre, demanda poliment s’il avait dîné, dit deux mots du temps, et prenant Annette par la main, elle alla s’asseoir dans son grand fauteuil rembourré et là, ne s’occupa plus que de l’enfant. Elle l’avait prise sur ses genoux, cette grande fille de douze ans, et de sa main sèche elle caressait doucement les beaux cheveux blonds ; elle replaça aussi, un à un les plis de sa robe de serge, tout en lui posant mille questions sur ses petites affaires : ses classes, ses jeux, ses compagnes préférées. Elle riait avant d’avoir ses réponses, et la serrait dans ses bras, comme un bébé. En même temps, elle essayait, avec son bras droit, de repousser Armand, l’aîné des bambins qui réclamait à grands cris Annette pour jouer. Ses petits frères allaient se joindre à lui, quand l’oncle Philippe entra.

— Va lui dire bonjour, souffla grand’mère, à l’oreille d’Annette. Docile, l’enfant avança, un peu rose, et repoussant à deux mains, pour se donner une contenance, sa longue chevelure dorée, qui s’ébouriffait. Pour l’embrasser, son oncle la leva de terre et trouva qu’elle ne grandissait pas beaucoup.

— C’est vrai, dit Madame Annie qui rentrait, avec une bouteille de cidre. Ça fera une petite femme !

— Il y en a à qui cela ne va pas mal, répliqua grand’mère. L’oncle Philippe approuva.

— D’autant plus, dit-il, que la petite a de qui tenir. Sa mère d’abord, qui n’était ni grande, ni grosse, et dont elle est tout le portrait. Et puis, vous-même, Clément, c’est tout juste si vous dépassez la moyenne.

M. Clément dit oui, et se mit à regarder sa petite enfant, tout attendri. « Ils ont raison, se dit-il, c’est son portrait vivant. Elle aussi elle avait les cheveux en pointe au milieu du front, et la bouche longue, le menton menu, avec les pommettes larges, comme tous ceux de sa famille. Il n’y a que la couleur des yeux qui soit mienne ! » Quand on eut bu le cidre, Armand qui n’avait pas quitté sa petite cousine, fut envoyé en commission par sa mère. Les petits ne tardèrent pas à s’en aller à leurs jouets. Ainsi délaissée, Annette ne s’effraya point de sa solitude, y étant accoutumée. Elle allongea ses bras maigrelets sur les appuis de sa chaise, abandonna sa tête sur le dossier, et se mit à la faire bercer doucement, en s’amusant de toutes les pensées qui lui venaient. Elle aurait chanté si elle n’avait été si timide. Dehors, la grande neige blanche tombait toujours, harmonieusement.

— Vous dites vrai, Clément, fit grand’mère, tout à coup. Ils sont rares les hommes qui ont eu autant de malheurs que vous… La petite changea sa rêverie : « J’aime grand’mère, pensa-t-elle, et aussi Armand. Quand papa aura acheté sa petite maison, je lui demanderai de venir demeurer avec nous. Elle m’a promis son prochain couvre-pieds qui sera le plus beau, et qu’elle me donnera le jour de mon mariage, et aussi un tablier blanc, que maman lui avait brodé. Elle est bonne grand’mère !  » Toute reconnaissante, elle tourna les yeux de son côté et demeura épouvantée…

Que disaient-ils donc, ou plutôt, qu’avaient-ils dit ? Grand’mère était triste, comme Annette ne se souvenait pas de l’avoir vue jamais. L’oncle Philippe avait baissé la tête, M. Clément, lui, paraissait surtout surpris, douloureusement surpris. Madame Annie semblait la plus émue : elle était rouge, ses yeux noirs brillaient, ses lèvres tremblaient. Ce fut elle qui reprit la parole : — Ce n’est pas par méchanceté, dit-elle, mais je le répète, c’est impossible pour nous. Je sais bien que ce serait une grosse économie…

M. Clément se fâcha :

— Au diable l’économie, fit-il. Quand je vous dis que c’est là un petit détail. Je voulais vous confier Annette parce qu’elle n’a pas de mère, et que vous êtes la sœur de sa mère, voyons ! Mais vous ne voulez pas ? N’en parlons plus ! De grâce, n’en parlons plus ! répéta-t-il exaspéré, en voyant que sa belle-sœur ouvrait la bouche.

Grand’mère s’approcha :

— Laissez-moi vous dire un mot, Clément, implora-t-elle. Il m’en coûte de blâmer ma fille, je n’ai pas l’habitude de le faire. Mais laissez-moi vous dire que je regrette. Et si je n’étais pas à rentes, c’est moi qui me chargerais de votre fille, et j’en ferais… une autre Marie… C’est bien ce que vous vouliez ?…

· · · · · · · · · · · ·

La vieille traîne se remit à fuir, toute basse, avec ses quatre bâtons grêles sur le Chemin du roi.

Il ne neigeait plus, mais le ciel demeurait gris. La terre, enflée, était blanche à perte de vue. La neige s’était posée partout : elle avait coiffé comme des vieilles, les maisons aux toits pointus : les pieux des clôtures s’en étaient fait un bérêt ; elle avait l’air d’un peu d’ouate le long des branches maigres des arbres ; sur les haies de broussailles, elle s’étalait, éblouissante, comme les draps que les ménagères y étendent, l’été. Annette voyait tout cela, elle entendait les grelots clairs qui sonnaient gaiement, mais ses pensées restaient tristes. Elle songeait au bon petit Armand qu’elle n’avait pu voir au départ, à son père, à sa grand’mère, à sa tante qui avait dit « non ». Et sans le vouloir :

— Je n’aime pas ma tante Annie, fit-elle tout haut. Son père se retourna vivement.

— Tu nous as entendus, demanda-t-il ?

— Non, papa, je pensais à autre chose, mais j’ai compris qu’elle avait refusé.

— Il vaut mieux que tu n’aies pas entendu.

Mais dès cette parole, M. Clément parut tourmenté : maintes fois, il se retourna, et toujours il aperçut le petit visage pâle qui le guettait, et les yeux trop grands, qui s’emplissaient d’inquiétude. Il demanda :

— Quel âge as-tu, Annette ?

— Douze ans et demi, papa.

— C’est trop jeune ! Mais il se ressaisit bientôt.

— Tu es plus vieille que ton âge, petite, comme ta mère… Écoute-moi donc, je vais te dire des choses que je n’ai jamais confiées à personne au monde, tu jugeras mieux ensuite. Tu sais que ta tante Annie n’avait pas de frères et seulement une sœur : c’était une fière belle fille que ta tante Annie, mais je lui préférais cent fois la bonne petite âme tendre de Marie. Quand je commençai à la fréquenter sérieusement, elle relevait d’une grosse maladie, qui l’avait laissée blanche et mince comme une sainte d’image. Je venais toujours le soir et nous passions la soirée en famille. Ta tante me faisait force politesses : c’était toujours elle qui m’ouvrait la porte, avec une exclamation de joie. Elle ne me quittait pas des yeux — « Je crois bien que la lumière vous frappe en pleine figure, Clément ? Je vais baisser l’abat-jour »…

« — Mon Dieu ! Clément, vous avez trop chaud, vous voilà rouge, Marie, si tu te déplaçais un peu ! » Et ainsi de suite. La pauvre Marie en était toute honteuse parfois. Moi je ne compris pas d’abord, n’ayant jamais été fin devineur ; je crois même que c’est seulement aujourd’hui que j’y vois clair jusqu’au fond. Devant mon indifférence, elle changea de tactique, et s’en prit à la santé de sa sœur. Elle craignait pour elle les courants d’air qui la feraient tousser, elle ne voulait pas la laisser trop marcher, vu sa grande faiblesse, elle venait lui pincer les joues devant moi en disant : « Es-tu pâle !… Qui s’aviserait de nous croire sœurs ? » Un jour elle me demanda hardiment : — « Ne craignez-vous pas pour sa santé ? — Non, répondis-je, cela viendra petit à petit. Après la maladie qu’elle vient de passer, pouvons-nous désirer davantage ?… »

Durant trois semaines, elle s’appliqua assidûment à se montrer, en ma compagnie. Je me méfiais et je tombai dans le piège tant qu’elle voulut. Il est impossible de déployer plus de ténacité et d’adresse. Puis, elle voulut ses lauriers nous sortions, tous trois, pour une promenade, quand Marie regretta de n’avoir pas pris son tricot. Elle nous pria de l’attendre et partit en courant. Restée seule avec moi, Annie arracha une feuille de lilas et en silence, elle se mit à l’enrouler et à la dérouler autour de son doigt. Inquiet, j’attendais ce qui allait venir. Tout à coup elle rit, et sans lever les yeux : — « Je suis allée au village aujourd’hui, me dit-elle, savez-vous qu’on s’y occupe beaucoup de vous ?… — Vraiment ? Elle rit plus fort en enfonçant ses doigts dans la feuille luisante. — Oui, on dit : Clément nous prépare du nouveau, il n’y a pas à s’y tromper. Mais à qui donc en veut-il, est-ce à la blonde ou bien à la brune ? » Je dis : « Comme les gens sont aveugles ! Vous qui saviez, mademoiselle, les avez-vous renseignés ?… » Ma foi, elle me bouda un peu ce soir-là. Enfin, un dimanche après-midi, j’arrivai sans être attendu ; le hasard voulut que Annie fut à lire au jardin. Elle vint à ma rencontre et me dit très excitée : « — Vous allez trouver Marie bien heureuse. — Tant mieux ! — Notre cousin Jean-Louis vient de la quitter. — Jean-Louis ?… — Oui, vous savez bien, son père est le cousin du nôtre, son père le grand François. — Ah ! bon, j’y suis ! — Marie et lui ont toujours été bons amis : longtemps, ils ont correspondu, et tout à l’heure, en partant, il lui a bien promis de revenir ».

Je ne sais si d’être venu à pied m’avait échauffé le sang, je me sentis pris de colère, et croisant les bras, je regardai en pleins yeux la perfide et lui dis d’avoir à cesser ses manèges et de se tenir pour assurée que je n’en étais pas dupe. — Aujourd’hui même, ajoutai-je, je parlerai de l’avenir à Marie ; si elle m’agrée, je reviendrai encore pour elle ; si elle me repousse, je ne reparaîtrai plus ici, pour qui que ce soit.

Deux mois plus tard, j’épousais ta mère et peu de temps après, ce fut son tour. Quelques jours avant la noce, elle vint chez nous, demander Marie qui n’y était pas. Je lui offris et elle accepta, de l’attendre dans la boulangerie où j’allais retirer une fournée. Après avoir causé de mille choses, elle me dit gravement : « Je vous ai aimé, Clément. — Ah ? — Oh ! vous le savez trop et c’est pourquoi je vous en parle. C’est bien fini, allez ! Et même, aujourd’hui, vous seriez libre et vous me demanderiez à genoux d’être votre femme, que je vous dirais non ! non ! non !… Bien plus, et elle devint blanche comme un drap, si je n’étais chrétienne, je vous dirais que je vous hais ! »

· · · · · · · · · · · ·

Ne voulant pas s’attarder, M. Clément entra seul chez le notaire ; il en sortit, le front plissé de rides, avec une expression douloureuse sur la figure, et si absorbé qu’il oublia tout le temps de parler à sa petite fille.

Le crépuscule venait déjà : la terre enneigée prit une teinte livide, les arbres se profilèrent en fantômes, des lumières apparurent et se mirent à trembler de-ci, de-là, dans les maisons basses, comme les feux-follets des légendes. Le cheval trottait toujours et secouait ses grelots chantants dans la nuit déserte. Annette se sentit prise par les rêves et ne pensa plus aux choses troublantes que son père lui disait tout à l’heure, à voix basse et monotone, comme s’il les eût lues dans un livre. On dépassa quelques maisons éclairées, les cheminées fumaient bien. — « Ils doivent être à préparer le souper », songea l’enfant. D’autres parurent qui restaient sombres et la petite se dit : — « C’est cela : ils trouvent qu’il est trop tôt pour allumer la lampe, et ils causent en attendant, assis en rond autour du feu. » Elle en vit ensuite une autre qui laissait voir par la lumière de sa fenêtre, un chemin de pas marqués dans la neige pâle et conduisant au puits, où un long vieillard voûté tirait de l’eau ; pour y voir clair il avait accroché sa lanterne à un bouton de sa veste. — « Si c’était ici chez nous, pensa la fillette, et que cet homme fût, par exemple, mon grand-père, je me serais enveloppé d’un châle et c’est moi qui tiendrais la lanterne. Le vieux serait content ! » La traîne à bâtons continuait de glisser sans bruit, avec des bonds faciles et de subits enfoncements aux cahots. Une autre maison se montra, tout au bord du chemin, où une grosse fillette épinglait un journal, en guise de store aux rideaux de mousseline trop claire. — « Je suppose qu’ils vont se mettre à table », se dit Annette… Tout à coup, il recommença à neiger, et comme si c’eût été un signal, M. Clément s’écria :

— Annette, penses-tu encore à ce que je te disais tantôt ? La petite ne sut que répondre…

— Il n’y faut pas songer, tu es trop jeune, ton père est un vieux fou… Si ces choses te viennent à l’esprit, chasse-les comme des péchés, Annette ! Trouvez un homme plus bête que moi ! Une enfant de douze ans. Elle va se mettre à jongler, et c’est tout ce que j’en aurai.

À la gare, ils rencontrèrent le paysan qui avait loué la traîne. M. Clément l’aborda, paya sans une plaisanterie, et à grandes enjambées, gagna l’extrémité de la plate-forme, pour y attendre le train allant à Montréal. Annette trottinait à ses côtés et avait envie de pleurer en le voyant si triste. Que pourrait-elle dire qui le déridât ?… Elle cherchait et ne trouvait rien, rien. Qu’est-ce donc qu’elle pourrait dire ? Subitement l’inspiration lui vint, elle approcha davantage de son père, s’empara de son bras, et levant sa tête câline, en battant très vite des paupières pour chasser les flocons aveuglants, elle murmura :

— Oh ! papa, merci ! J’aime ça des beaux voyages dans le blanc, comme celui-ci. De beaux voyages blancs !… Mais au lieu de sourire à sa joie, ainsi qu’elle l’avait espéré, M. Clément baissa la tête, et répéta, accablé :

— Un voyage blanc !

À quelque temps de là, un soir de froid noir, M. Clément fit une belle toilette, mit son pardessus de chat et vint sonner à la porte du couvent. À la religieuse qui lui ouvrit, il demanda la petite Annette.

Ils causèrent longtemps dans le parloir tiède et tranquille. M. Clément disait :

— C’est après-demain le Jour de l’an. N’oublie pas, Annette, d’avertir les bonnes sœurs que je viendrai te chercher à dix heures. Nous n’avons pas de parents en grand nombre, mais les amis ne nous font pas défaut, Dieu merci ! Nous irons les visiter.

La petite se montra très affectueuse, mais un peu distraite. Au moment de partir, tandis qu’elle reconduisait son père jusqu’à la porte du vestibule, elle se troubla au point que le sang afflua à ses joues pâlottes. Alors, sans lâcher le doigt qu’elle tenait dans ses petites mains, elle expliqua :

— Tu te rappelles, papa, que je t’avais demandé pour étrennes, une grosse poupée ? J’ai changé d’idée. J’aimerais mieux un livre, ou bien un médaillon creux, dans lequel je mettrais le portrait de maman. Parce que les poupées… Je les aimais bien, oui… Dans une élan, elle leva vers son père ses grands yeux bleus, qui n’étaient pas ceux d’un enfant :

— Je les aimais bien… Mais maintenant, vois-tu, je suis trop vieille !…