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Contes d’hier/11

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Daoust & Tremblay (p. 115-128).

ROBERTE


Dédié à ma marraine.


Un petit salon tendu de blanc. Une vieille dame qui sommeille sur sa chaise, avec de grands coups de tête et des réveils brusques ; une gazette ouverte à la page du feuilleton gît à ses pieds. Une grande jeune fille au visage malheureux, qui va, vient, attend et souffre. C’est un soir d’été, il fait chaud ; la fenêtre, grande ouverte, est voilée de longs rideaux transparents que ne gonfle aucun souffle. La vieille dame s’éveille en sursaut, s’étonne d’avoir dormi, et interroge :

— Il n’est pas encore arrivé ?

— Non, grand’mère.

— Mais, mais, mais… Que peut-il bien faire ?

La jeune fille interrompt sa promenade. Un étrange sourire amer retrousse sa lèvre rose et molle, et de sa voix harmonieuse :

— Il craint peut-être le mauvais temps…

Il va pleuvoir. L’air est étouffant, et le ciel très bas n’a pas grand comme la main de bleu. Le silence est complet dans la maison ; seul, en se consumant le gaz soupire et chantonne. Le piano fermé a de beaux larges reflets sur ses flancs polis ; les roses se meurent, dans leur vase précieux, se renversent en arrière, ou penchent à droite et à gauche, leurs belles têtes défaillantes, suppliant qu’on leur accorde un peu d’air frais. Dans un coin se dresse, superbe, la Vénus de Milo, et dans son cadre d’argent mat, posé sur un chevalet, sainte Cécile, en extase, lève les yeux au ciel. La rumeur affaiblie de la ville en mouvement vient mourir au ras de la fenêtre, mais on perçoit nettement le pas des rares passants qui claque sur le pavé sonore.

— Grand’mère, allez vous coucher, tout de suite !

— Mais, petite fille…

— Non, non ! Vous tombez de sommeil. Et puis, à quoi bon ? Il ne viendra pas, j’en suis sûre maintenant. Après tout, il ne s’est pas engagé par serment, il est bien libre, cet homme. C’est nous qui sommes très drôles de le guetter avec cette insistance. Allons, bonne-maman, suivez mon conseil et allez vous reposer.

— Ma petite, il ne faut pas s’impatienter ainsi. Attendons jusqu’à la demie, au moins. On ne sait pas ce qui peut le retarder. Un empêchement subit. Une visite qui vous arrive tout à coup. D’ailleurs, je n’ai plus sommeil, c’est bien fini maintenant. Et puis, écoute-moi donc, Roberte, s’il fallait qu’il arrive alors que je serais couchée, et qu’on l’apprendrait, qu’est-ce qu’on dirait ?

Une même expression d’effroi passa sur leurs deux visages. Mon Dieu ! oui, qu’est-ce qu’on dirait en apprenant que René Laferté, le prétendant de Roberte est venu, alors que la grand’mère était au lit, et la petite bonne même, absente pour la nuit, à soigner sa mère malade ? Ce serait un scandale à ne pouvoir jamais s’en relever. Après les moqueries, les petites insinuations, les petits coups de langue, les grosses calomnies qui font saigner le cœur. On, c’était tous les autres : les bonnes amies, les relations, les parents, les curieux. La jeune fille s’assit, et rêveuse, elle se demanda pourquoi le monde était si méchant, surtout pour elle, eût-on dit. Parce qu’elle avait eu des malheurs ? Parce qu’elle n’avait pas assez de malice, ou bien parce qu’on lui trouvait un air choquant, d’indépendance ? Pourtant, si on avait su comme, au fond, elle était humble et petite ! Des souvenirs se levaient en elle… Sa situation, ce soir… Elle crut entendre des rires railleurs, et devint triste à pleurer.

Roberte était une jeune fille de vingt-quatre ans, élégante, presque jolie, avec son merveilleux teint rosé, et ses beaux yeux, d’un brun tendre et lumineux, à fleur de tête. Malheureusement, sa bouche trop forte et d’une expression hautaine la déparait beaucoup. Orpheline de mère, elle avait encore son père, un père indigne qui vivait loin de son enfant et dont on préférait ne pas prononcer le nom.

On disait couramment de la jeune fille qu’elle n’était pas née sous une bonne étoile, et ce devait être la vérité : rien ne lui réussissait. Elle recevait avec une résignation fataliste les contrariétés et les désappointements, en disant seulement avec un petit soupir : « J’ai si peu de chance, aussi ! » Quand l’âge était venu, elle avait eu des amoureux. Deux, trois plutôt, l’avaient fréquentée assidûment, puis, à tour de rôle, et sous des prétextes spécieux, s’étaient retirés. Des petites amies avaient bien ri, d’autres avaient simplement souri, en haussant les épaules ; Roberte, elle, avait souffert beaucoup. — « Un beau rêve d’envolé, grand’mère ! Grand’mère, pourquoi est-il parti ? J’avais pourtant essayé d’être bien aimable : je ne le contredisais jamais, et je n’avais pas de caprices, comme tant d’autres. Vous savez, grand’mère, que je n’ai jamais de caprices ? »

Enfin, René Laferté était venu, et cette fois, c’avait été le grand amour, le vrai. Elle ne regretta plus rien, et des gros chagrins passés, il ne resta plus qu’une grande tristesse avec un froissement d’amour-propre. Il faisait clair, maintenant, dans l’âme de la jeune fille, et les espoirs y poussaient irrésistiblement. — « S’il fallait que je le perde, celui-là ! »… disait-elle quelquefois à sa chère confidente, mais du bout des lèvres, car elle était bien sûre de le posséder. Ce soir, au contraire, elle se sentait inquiète, tourmentée, mais c’était peut-être une impression toute physique, due à l’orage qui se préparait.

— « Grand’mère ! Grand’mère ! Éveillez-vous vite. René qui arrive ! »

· · · · · · · · · · · ·

— Savez-vous pourquoi je suis venu si tard ?

— Mais oui. Je le suppose du moins : c’est parce que vous aviez si peu hâte !

— Non, Roberte, c’est parce que j’ai été lâche.

— Qu’est-ce que je vous disais !

— Ne plaisantez pas, je vous prie ; j’ai quelque chose de fort grave à vous communiquer ce soir. C’est une décision que je dois prendre, et de laquelle dépendra mon avenir. Mais moi, je n’y vois plus. Voulez-vous m’aider ?

Alors, elle le regarda et fut saisie au cœur, en lui voyant une figure aussi angoissée. Quoi donc, encore ? Il avait dit : « C’est une décision dont dépendra mon avenir. Voulez-vous m’aider ? » Elle aurait dû prendre courage, espérer. Mais au contraire, lui revinrent à l’esprit les mêmes souvenirs que tout à l’heure, durant l’attente. Elle les appela pressentiments et se laissa sombrer dans une douleur sans nom. Sa bouche se tordit. Ses yeux levés implorèrent : « Pitié ! Pitié ! » Mais ce fut une faiblesse de courte durée, et bientôt, la voix musicale demanda nettement : « Eh bien ? »

La pluie commençait à tomber, par grosses gouttes chaudes. Presque en face, au deuxième, il y avait une petite réunion intime : des ombres qui remuent, un murmure de voix, des rires, et tout à coup, un grand silence. On mettait un phonographe en marche, et la voix mâle, avec des vibrations de cuivre, s’élança de sa prison sous la pluie tombante. René s’était mis à regarder fixement le cadre d’argent de sainte Cécile ; il répondit :

— J’ai en vous une confiance inexprimable, Roberte, et ce que je vais dire en sera la preuve. Voulez-vous être très bonne ? Vous jugerez avec votre conscience, et votre intuition de femme, et impitoyablement, et malgré toute considération. Je me fie à vous. Enfin, voilà : j’ai l’âge de m’établir, et j’y songe sérieusement… Dites-moi, Roberte, qui je dois épouser… Vous ou l’autre ?

Un silence s’abattit. Le jeune homme sentit ses oreilles bourdonner avec fracas ; il n’osait remuer, ni même respirer. Mais bientôt, une voix douce vint rompre le charme mauvais :

— Comment est-elle ?

— Une petite brune, vive, fantasque, dit-il. Elle a poussé toute seule et s’en glorifie. D’une indépendance sans pareille, et si gaie, que dix pinsons ne la vaudraient pas. Elle a un grand nombre de gros défauts, et tout au fond de l’âme une candeur, une simplicité, un besoin d’être bien bonne, à faire pleurer. Oui vraiment !

— Alice Perrin ?

— Précisément, mademoiselle. Mais, un instant, s’il vous plaît. Ne décidez pas tout de suite. Je tiens à vous dire que je suis absolument libre : mon cœur est intact, et celle que vous me désignerez sera aimée incroyablement. L’autre, à mes yeux, sera morte et n’aura même jamais existé.

— Épousez Alice.

— C’est par générosité, s’écria-t-il avec dépit ! Je n’en veux pas. Aussi bien, je me suis expliqué misérablement, vous n’avez pu saisir ma pensée. Soyez impartiale, Roberte. Nos personnalités disparaissent, et vous êtes une mère qui ne désire réellement que le bonheur de son enfant. Songez que je devrai oublier l’autre à jamais !

La jeune fille ouvrit, larges, ses beaux yeux lumineux dont elle porta le regard jusqu’au fond des prunelles grises de René, et la main sur la poitrine :

— En conscience, fit-elle, je vous dis : « Épousez Alice. C’est elle que vous aimez, et cette assurance garantit votre bonheur. »

Alors, il fut content à l’excès et vint tout près de rire. Mais peu à peu, un sourd remords l’envahit, un chagrin très réel aussi, et il essaya de s’étourdir avec des paroles :

— Je vous remercie, Roberte. Vous êtes bien telle que je vous avais comprise et ma reconnaissance vous est acquise à jamais. Pardonnez-moi de vous avoir parlé durement et… toute autre chose qui aurait pu vous peiner. J’ai promis de me soumettre à votre décision, aveuglément. Ce sera fait. Comme mes parents vont se chagriner, Roberte ! Ils vous tenaient en singulière estime. Vous viendrez les voir souvent, n’est-ce pas ? Non ? Avec votre grand’mère… Qu’allez-vous devenir ? Si j’avais dû abandonner Alice, elle m’aurait trouvé fort méchant et se serait jetée dans les bras d’un autre…

L’air, fouetté par la pluie, commençait à fraîchir. La belle petite fête, que celle qui se donnait de l’autre côté ! L’homme du phonographe ayant fini toute sa chanson, on applaudit à pleines mains. En même temps, une brise légère souleva le rideau et vint jusqu’à grand’mère, dont elle caressa les cheveux blancs. Celle-ci s’éveilla aussitôt, et elle eut un mouvement en apercevant le visage défait de sa petite-fille. Roberte s’empressa de prendre les devants :

— Grand’mère, une mauvaise nouvelle. M. René s’en va…

— S’en va ?

— En voyage, maman.

Grand’mère fit signe : « Oui, oui, » avec sa tête. pour montrer qu’elle comprenait. Deux larmes vinrent au bord de ses yeux, et son regard se chargea d’une infinie compassion pour l’enfant.

Ce fut un long voyage, de ceux dont on ne revient pas. Un jour, Roberte apprit le prochain mariage d’Alice avec René Laferté, et elle en fit part à sa grand’mère, consciencieusement. Ce fut la première et aussi la dernière fois qu’elle prononça le nom de l’infidèle, depuis le soir douloureux. Grand’mère avait eu gros cœur de cette nouvelle trahison. — « Quelle pitié, songeait-elle ! Une si belle et bonne fille ! Maintenant, c’est bien fini… C’est son père qui lui vaut tout ce malheur. » Cependant, elle crut bien faire en lui disant quelquefois : « Tu t’enfermes trop, ma fillette. Il faudrait sortir, prendre des distractions… Tu es trop jeune pour être aussi sage. La vie a des surprises que tu ne soupçonnes pas. N’aurais-tu pas envie de les connaître ? » La jeune fille répondait alors par un sourire tout petit, mais si sérieux, si troublant, que bientôt la pauvre femme en prit peur et n’osa plus le provoquer.

· · · · · · · · · · · ·

Un après-midi d’été excessivement chaud, grand’mère voulut faire sa sieste, et Roberte en profita pour terminer un livre dont il ne lui restait plus qu’une mince épaisseur de feuillets à parcourir. Elle traîna un fauteuil sur le balcon, espérant y respirer plus à l’aise. Elle s’assit, et sous l’auvent lourd de soleil, se plongea dans la lecture. Ce fut bientôt fait. Elle arriva à la dernière page, puis au mot fin, et en même temps que le volume, elle ferma les yeux pour rêver mieux. — « C’est très beau, madame, très beau et surtout, très bon, j’imagine, d’être aimée de la sorte », murmura-t-elle sous forme de compliment à l’héroïne.

Et voici qu’à cette parole, l’héroïne lui apparut en personne, comme au temps des fées : elle était de petite taille, remuante, avec un minois brun et des yeux luisants, si bien que la jeune fille reconnut madame Laferté. Et l’apparition se mit à parler avec ferveur :

— Oh ! oui, comme c’est bon ! Je suis heureuse, heureuse !! Il m’aime tant que je ne trouve pas de mots pour l’exprimer. J’ai deux petits enfants et je voudrais ne jamais les quitter. Ah ! je vaux bien mieux qu’autrefois. Mais… Et sa physionomie se fit profondément dédaigneuse. — Je parle là un langage incompréhensible pour vous, mademoiselle… Vous n’imaginez rien au-delà de votre jolie vie facile. Nous le disions, l’autre jour, chez votre cousine Irène.

— Je l’ai su…

— Les grandes joies supposent de grands renoncements et le mot seul vous fait trembler. Vous êtes bonne, je le reconnais, exemplaire même, mais vous manquez de courage. Permettez-moi de le dire. Avez-vous jamais accompli une chose, de votre plein gré, alors qu’il vous en coûtait un peu ?

Roberte rougit et relevant la tête avec humeur :

— Qu’en savez-vous ? répliqua-t-elle, fâchée à la fin.

Aussitôt, madame Laferté éclata de rire avec son ancienne étourderie, en appliquant sa main sur sa bouche.

— Je me suis trompée, dit-elie ? Vous avez fait quelque chose ? Qu’est-ce donc, pour l’amour de Dieu ?

Déjà, toute colère s’était envolée et Roberte retombait dans sa lassitude triste. Elle hésita, puis : — C’était, dit-elle, un grand bonheur qui rôdait autour de moi, en me faisant des mines. J’avais soif de bonheur. Un soir, il était encore temps, je n’avais qu’un signe à faire, un mot à dire ou à laisser deviner, et il était capturé pour toujours. Ma conscience ne voulut pas. Je ne puis vous expliquer plus clairement… Alors, j’obéis à ma conscience et ne dis pas le mot sauveur.

Elle attendit un peu, puis avec une légère torsion de la bouche :

— Et il m’en a coûté un peu, acheva-t-elle.