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Contes d’hier/12

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Daoust & Tremblay (p. 129-140).


VEILLE DE NOËL


— Et puis, donc, pauvre vieille, comment ça va-t-il ?

La question était posée sur un ton de si affectueux intérêt, que dans l’état d’extrême sensibilité nerveuse où l’avait mise cette migraine, Berthe se sentit toute gonflée de larmes. Incapable de dire un mot, elle lève seulement les épaules en un geste découragé qui signifie que ça ne va pas mieux.

— Dis donc, tu ne prendrais pas une tasse de lait chaud ?

Le visage défait de la malade eut une moue d’irrésistible répulsion.

— Oh ! non, pas du lait !

— Bien chaud, avec de la muscade dedans ? C’est que cela te ferait peut-être dormir ?…

— Non, merci, tante. Je crois, d’ailleurs, que je m’en vais maintenant réussir à dormir. Je viens de marcher pendant plus d’un quart d’heure dans ma chambre, à seule fin de me fatiguer. Ce que je désirais, c’était une tasse de thé, chaud et pas sucré…

— Mais tu as bien beau, pauvre chérie !!

Et la petite femme maigre qui tout en parlant, n’avait cessé de fourrager dans la pâte, au milieu des casseroles et de la vaisselle éparse, se tourna vivement vers la jeune bonne embauchée pour ce temps des Fêtes :

— Béatrice, verse une tasse de thé à mademoiselle.

Mais la jeune fille protesta qu’elle allait se servir seule. Et de fait, s’approchant du pas feutré de ses pantoufles, elle prit une tasse, et ayant repoussé sous ses bras les pointes de son châle blanc, elle la remplit du liquide doré qui fumait. Elle but lentement, à petites gorgées, sans un mot et le visage toujours dolent, comme si elle s’abîmait dans quelque douloureuse méditation. Ce n’était au fond qu’une très vague rêverie, et avant de s’éloigner la malade éprouva le besoin de se justifier encore une fois :

— C’est si vexant, juste la veille de Noël ! Mais vous savez, n’est-ce pas tante, que c’est bien à contre-cœur que je vous abandonne ainsi avec toute la besogne ? J’aimais tant à me mêler à ces préparatifs des Fêtes.

Ainsi qu’elle avait dit, Berthe vint essayer de dormir dans le boudoir, pièce minuscule, mais pourvue d’un sofa sur lequel la malade s’étendit, son châle bien serré sur elle, un coussin sur sa tête, un autre sur son dos et le troisième lui couvrant les pieds. Elle ferma les yeux, et pendant une minute, les élancements douloureux de sa tête se multiplièrent aigus, affolants, puis, comme ils s’apaisaient, ce fut le « mal de cœur » qui la remplit de malaise. Oh ! cet estomac, qu’avait-il donc à la faire souffrir de la sorte ? Elle avait la sensation bizarre que c’était son cœur qui était rendu là-dedans, comme si elle l’avait avalé.

Si seulement elle pouvait dormir ! Elle se réveillerait guérie, elle en avait l’intime conviction.

Depuis le matin que durait cette migraine… De nouveau, les larmes lui montèrent aux yeux, quand elle songea à Noël qui se préparait sans elle dans la maison. Là-haut, la petite Cécile, excitée de joie, faisait la grande toilette à toutes ses poupées. Au couvent, où elle avait été mise pensionnaire, cette année, Thérèse la dissipée devait quand même se recueillir un peu, car c’était l’heure où l’on conduit les fillettes à confesse, et, bien pure ensuite, elle parlerait avec ses compagnes des splendeurs de la Messe de minuit, et rappellerait les jeunes souvenirs de son enfance. Au collège, les trois garçons, Léopold, Georges et Maurice, songeaient peut-être furtivement au réveillon que maman leur glisserait après souper, et qu’il ferait si bon déguster après la messe, la face encore froide et les doigts gourds. Partout, c’était la grande pensée du moment : Noël ! Les ménagères s’activaient, les enfants exultaient : Noël ! Noël !

Un coup de sonnette à la porte. La petite bonne accourue, introduisit un visiteur dont la voix fit tressaillir Berthe. « Hubert Dion ici, par quel hasard ? se demanda-t-elle, tandis que les battements douloureux s’accéléraient sous son front. Je le croyais au fond de la campagne… » Mme Baril arriva bientôt, empressée, et reçut le jeune homme avec la meilleure grâce du monde, tout en s’excusant du négligé de sa toilette.

Berthe apprit alors que Hubert était en vacances, comme de juste, et passait le temps des Fêtes chez sa tante, l’autre Mme Baril, celle qui demeurait au Boulevard et dont Berthe était aussi la nièce. Hubert, lui, n’était rien pour la jeune fille. Pour être véridique, disons plutôt un excellent ami qu’elle voyait assez rarement, dont elle entendait parler sans cesse, soit par l’un, soit par l’autre dans son entourage. Il était en dernière année de médecine et Berthe eut une idée gamine tout à coup : si elle allait le trouver, en consultation, et lui demander de faire disparaître sa migraine, pour éprouver sa science ?

Le jeune homme exposait le but de sa visite : il venait de la part de sa tante inviter Berthe à réveillonner au Boulevard cette nuit ; la compagnie serait nombreuse et l’on se croyait en droit de promettre satisfaction à la jeune fille. Mme Baril répondit vivement qu’elle regrettait mais, justement, Berthe n’était pas bien, une forte migraine depuis le matin. Elle reposait en ce moment, et même si elle se réveillait guérie, Mme Baril ne lui permettrait jamais d’aller se fatiguer là-bas. C’était raisonnable, n’est-ce pas ? — « Vous me permettrez bien, ajouta-t-elle, de fermer la porte, je crains que le bruit de nos voix ne l’éveill ». Et Berthe n’entendit plus rien.

Stupéfaite et irritée, elle se demande ce que signifie ce manège ? Sa tante la croit-elle réellement endormie ? Alors, elle sait bien qu’elle se réveillera tout à fait remise : une migraine ne dure pas éternellement. Il ne serait pas prudent de la laisser se rendre là-bas ? Mais pourquoi, grand Dieu ? Prévenue de sa passagère indisposition, sa tante du Boulevard serait aux petits soins avec elle. Et dans tous les cas, pourquoi ce ton sec et cette précaution de fermer la porte ? Est-ce… En vérité, il n’y avait pas moyen de penser autre chose… Mais jamais pareille supposition n’était venue à Berthe. Sa tante craindrait-elle que la toute simple amitié qui l’unissait à Hubert se changeât en un sentiment plus sérieux ?

Et quand ce serait ? Quel mal y aurait-il là-dedans ? Hubert était un excellent parti, d’une honorabilité parfaite, un embryon de fortune qui irait s’accroissant… Seulement, tante Marie n’avait pas qu’une nièce mais aussi une fille presque grande : Thérèse allait sur ses dix-sept ans et dans deux ou trois ans…

Berthe ne put continuer longtemps sur ce ton. Ces pensées étaient odieuses. En vérité, elle devait autre chose à sa tante qui l’avait recueillie orpheline et n’avait jamais cessé de la traiter comme sa propre enfant, peut-être mieux que les siens, dans bien des cas, afin qu’on ne pût douter de ses sentiments. Si elle refusait en ce moment l’invitation de sa belle-sœur, c’était par simple sollicitude à son égard.

Ainsi, c’était une affaire manquée ? Il n’y avait qu’à se résigner ? Ah ! la misérable journée… Les larmes importunes montèrent encore à ses yeux et coulèrent, cette fois, à flots. Le petit mouchoir de Berthe en fut imbibé. Sa tête lui faisait un mal affreux. Quel parti prendre ? Pourquoi ne pas essayer encore de dormir ? Il serait toujours temps d’aviser à son réveil. Ce fut long, mais enfin la jeune fille sentit que le sommeil tant désiré approchait. Elle devenait toute passive. Des images précipitées, saugrenues, mirages de l’imagination, passaient devant ses yeux ; puis tout s’apaisa. C’est fait, elle dort.

Lorsqu’elle reprit conscience d’elle-même, il faisait gris partout et elle sentit renaître sa rancune. Sa tante ne l’aimait pas. Car alors, pourquoi la contrarier ainsi ? Évidemment, elle ne désirait pas la voir se marier ; cette grande fille active aux doigts de fée, c’était d’une commodité dans la maison ! « — Je regrette beaucoup, mais Berthe n’est pas bien, aujourd’hui. — Permettez donc que je ferme la porte… »

Ah ! on voulait se moquer d’elle, eh bien ! les choses ne languiraient pas. Comme on a raison de plaindre les orphelines ! La vie est à jamais empoisonnée pour eux. Un père, une mère, cela ne se remplace pas. Résolument, sous le coup d’une fatale décision, la jeune fille gravit l’escalier et se rendit à sa chambre. Elle ne resterait pas une heure de plus dans cette maison inhospitalière. Juste le temps de se couvrir d’un manteau et d’apporter quelques vêtements…

La chambre non plus n’était pas éclairée. À tâtons, Berthe se mit à chercher dans sa garde-robe. Énervée, affaiblie, elle se sentait devenir en sueurs et n’avançait à rien. Enfin, après un temps qui lui parut une éternité, elle put saisir ce qu’elle désirait. S’étant chaussée, elle revêtit son manteau, et son chapeau à la main, elle descendit à pas de loup.

On faisait beaucoup de bruit en bas, et Berthe entendit Cécile qui réclamait une beurrée. Elle ne se dit pas que sa tante avait raison, mais elle se sentait lasse à mourir, si bien qu’elle dut s’asseoir sur la dernière marche de l’escalier, pour se reposer. Comme la porte laissait pénétrer un peu de jour, elle s’aperçut que par une fatalité impitoyable, c’était son manteau et son chapeau de l’an dernier qu’elle avait attrapés. N’importe, c’étaient là des détails. Mais elle ne pouvait se décider de s’éloigner ; elle aurait si bien dormi la tête sur la rampe ! Les paroles de sa tante lui revinrent à l’oreille : « Je regrette, mais Berthe n’est pas bien… » Allons un peu de courage…

Sans bruit, elle ouvrit la première porte et se trouva dans l’étroit vestibule. À ce moment précis, elle entendit rire doucement dans le passage, et sa stupéfaction fut à son comble, car elle reconnaissait la voix de Hubert. Presque aussitôt, la porte qu’elle avait refermée sur elle s’ouvrit violemment, livrant passage à sa tante, les bras couverts de farine et toute frémissante. Berthe eut juste le temps de se reculer dans l’angle sombre. Elle n’osait souffler. Sa tante regardait attentivement dehors, la main sur le bouton de la porte, son tablier relevé sur ses cheveux gris. Tout à coup, elle ouvrit la porte et élevant la voix :

— « M. Gagné, fit-elle, avez-vous de belles oies ? » Une bouffée d’air glacé, la neige qui crie, des sonnailles de grelots et la voix du boucher qui répond :

— « Extra belles, madame ! »

Prompte et silencieuse, Berthe passe derrière sa tante et se retrouve au pied de l’escalier. Elle n’a plus ni force ni courage et se laisse choir sur les degrés, la tête sur son bras, n’ayant plus que l’idée de dormir ; ses membres sont de plomb, elle ajourne son projet, et voilà qu’en allongeant la jambe, elle aperçoit maintenant une de ses bottines qui n’est pas boutonnée.

Avec un grand soupir, elle ouvrit les yeux.

— Enfin ! s’écria sa tante, j’ai cru que tu ne t’éveillerais jamais. Mais c’est du cauchemar que tu faisais là, petite… Berthe eut un second soupir et regarda sa tante de tous ses yeux.

— Mais, qu’as-tu à me regarder ainsi ? Tiens, pour te réveiller, je vais te raconter une histoire. Imagine-toi que Hubert Dion est venu pendant que tu dormais. C’est ta tante Louise qui t’invitait à réveillonner. Mais moi, j’ai changé le programme. J’ai dit à Hubert : « Ma maison est déjà assez déserte, sans que vous m’enleviez encore une de mes enfants. Accompagnez-nous plutôt au Gésu et vous resterez vous-même à réveillonner. Nous n’aurons d’invitées que les vieilles cousines Charlebois. Quand elles parleront de s’en retourner, vous irez les reconduire en bon garçon que vous êtes, et si le cœur vous en dit vous pourrez bien coucher là. Comme elles dormiront tranquilles, se sachant sous la protection d’un homme ! »

Il n’a pas dit non, tu sais, mais il a souri pour me montrer qu’il a de belles dents. Depuis une heure qu’il est revenu et se morfond à guetter ton réveil. Mais je ne te demande pas si tu es mieux, je le suppose…

Berthe fit signe que oui. La petite Cécile entrait en ce moment toute pomponnée, les cheveux frisés. — « Mais tu vas être en retard, s’écria-t-elle, scandalisée ! Les cloches vont sonner. Je suis prête depuis longtemps, moi ! » La jeune fille remarqua alors que la maison avait un air de fête sous sa brillante illumination et que, comme Cécile, sa tante aussi avait fait toilette. Elle s’attarda à contempler ses pauvres cheveux gris si soigneusement coiffés.

— Hubert, appela Mme Baril, vous qui êtes médecin, venez donc voir ce qui arrive à cette enfant. Je crains qu’elle n’ait perdu l’usage de la parole.

Le jeune homme apparut aussitôt, souriant, et salua Berthe en s’informant de sa santé. Pour cacher sa confusion, celle-ci imagina de passer ses mains devant ses yeux :

— Alors, c’est bien vrai, je ne rêve plus, demanda-t-elle ? Et avec un dernier long soupir : « Que le bon Dieu en soit béni ! »