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Contes d’hier/13

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Daoust & Tremblay (p. 141-150).


L’INFÂME


— Maman, j’ai pas déjà déboulé, moi, en bas d’une voiture ?

— Mais non, mon chéri.

Il est visible que la réponse ne le satisfait pas, et il reste là à méditer, tenace, avec son air pleurnicheur de fillette débile. Son père lui jette un regard inquiet. Gilberte, ma sœur, pouffe de rire sans qu’on sache pourquoi, derrière l’éventail de ses cartes, et la partie se poursuit, assez molle. On est trop intéressé à se raconter des histoires, souvenirs véridiques, aventures de froid, de neige et de vent, sans doute suggérés par l’état tempêteux de l’atmosphère. Père, surtout, devient intarissable : il s’est emballé et le voilà rajeuni de dix ans.

Dehors, c’est janvier dans toute sa fureur blanche : une poudrerie du diable. Par instants, on ne voit ni ciel ni terre, rien qu’une fine poudre qui s’irise au soleil. Le vent souffle, mugit et balaye la neige aux quatre coins de l’horizon, ou l’amoncelle en bancs énormes, montagnes et collines aux arrêtes vives, entre des espaces nettoyés jusqu’à la glace. Avec cela, un froid intense. Se peut-il qu’il y ait des mortels assez infortunés pour se trouver dehors par ce temps de chien ? Ah ! bien, tant pis ! Car il fait très bon dans les maisons chaudes, jouer aux cartes, fumer la cigarette, ou simplement rêver, comme fait Alice, son enfant qui dort reposant en sûreté sur ses genoux.

La cigarette, c’est votre serviteur qui la fume, avec délices. Ces dames ont permis. J’en savoure la parfum avec une béate volupté, les yeux mi-clos, comme les chats qui ronronnent. Je la regarde de temps en temps, je la secoue au bord du cendrier. J’ai l’impression de faire un geste élégant, quand je l’éloigne de mes lèvres, entre deux doigts, petit bâton blanc, au bout rouge, mystérieux, pour lancer au plafond des volutes de fumée bleue, légère comme un rêve… Tiens ! Bleu, blanc, rouge… Alors, vive la France !

— Maman, quand j’étais un petit bébé ?

— Quoi, mon mignon ?

— J’ai pas déboulé quand j’étais un petit bébé ?

— Mais non. Quand tu étais petit, maman te portait dans ses bras, et elle veillait sans cesse sur toi, comme maintenant, elle veille sur petite sœur.

Je regarde Juliette, ma petite femme de vingt-et-un ans : sérieuse et douce comme toujours, elle n’a qu’un grand rire amusé, très fin, au fond de ses yeux noisette. Gilberte rit franchement. Créature insouciante s’il en fut jamais. Elle a deux ans de plus que ma femme, on lui en donnerait trois de moins. Je l’ai toujours connue aussi gaie, aussi prime-sautière. Quelle merveilleuse compagne de jeux elle a été ! Il n’y avait pas d’escapades, de folles équipées qu’elle ne fût prête à entreprendre, au grand tourment de cette pauvre Alice, notre seconde mère, car c’est pour ainsi dire elle qui nous a élevés Gilberte et moi.

La tempête ne ralentit pas : les bancs de neige fument comme des volcans, les toits sont rudement balayés et devant cette fine neige qui s’affole, tourne sur elle-même, s’élance au ciel, vient battre les vitres, on croirait reconnaître le Vent, être mystérieux, ricaneur insaisissable, qui aurait pris corps, tout à coup, sous l’action du froid, et furieux, se livrerait à des spasmes de désespoir.

Une nouvelle partie commence qui promet d’être plus chaude : mon beau-frère en est déjà tout crispé. Un paquet de nerfs, cet homme-là. D’une perspicacité insupportable, tenace, beau parleur, avec une voix de tête un peu voilée, pas l’ombre de vanité. Très gentil d’ailleurs, quand il veut bien, car il a de l’esprit, et une finesse fort originale. Intelligent, trop d’imagination, volontiers tyran si on le laisse faire, résultat de ce curieux besoin de posséder l’attention, la sympathie. Le voilà tout entier. Lucien a plus d’un trait de ressemblance avec lui. Même au physique, voyez : avec ses membres frêles, son teint blanc, ses grands yeux glauques, presque gros, qui ont toujours l’air d’avoir été lavés par des larmes récentes.

L’enfant n’est pas fort, et on croirait qu’une fatalité s’est attachée à sa mince personne : à dix ans, il a déjà fait trois maladies mortelles, échappant comme par miracle à chacune, sans compter les menus rhumes, grippes, accidents et malaises de toutes sortes.

— Vous verrez, répète-t-on à sa mère qui ne demande pas mieux que de se laisser convaincre, vous verrez qu’il enterrera tous ceux de sa génération : ces oiselets délicats n’en font jamais d’autres.

Pour l’instant, l’oiselet ne semble guère avoir envie de jouer, et s’étant approché d’une fenêtre, il contemple gravement la poudrerie. Peut-être essaie-t-il de se représenter les sensations qu’on éprouve quand on déboule

Le plus fort, c’est qu’il a raison : il est réellement tombé d’une voiture, un jour d’hiver, alors qu’il avait un an ou deux. Je ne me rappelle plus bien, mais je ne peux pas voir qu’il ait eu plus de deux ans, à cette époque. C’était un Premier de l’an, et toute la famille devait se réunir chez grand-père ; nous-mêmes, nous devions nous y rendre en deux groupes, Gilberte et moi formant le premier. Voilà ma sœur malade pour qu’on lui confie Lucien ; comme Alice avait alors un autre enfant de quelques mois, elle ne se fit pas trop prier, et après mille recommandations, on nous remit Lucien, si bien entortillé dans les châles et les cache-nez, qu’il avait l’air d’un gros boudin. Toute fière, Gilberte s’installe avec son poupon sur les genoux, et nous voilà partis.

Il poudrait, peut-être pas autant qu’aujourd’hui, mais enfin les chemins n’étaient pas beaux. Comme je n’avais guère l’habitude des chevaux, je commis quelques maladresses : le sleigh fit des soubresauts, ou bien il enfonçait tout à coup dans la neige molle, ou encore, il penchait, penchait, comme si nous allions verser. Gilberte n’avait pas peur. Jamais, au contraire, elle ne s’était tant amusée. Mais plus conscient du danger, ou peut-être seulement piqué dans ma vanité, je pris les choses autrement, et la priai de se taire, et de ne plus me troubler par ses bavardages. Puis, me levant, je concentrai toutes mes énergies, les yeux fixés en avant, sur la route comble de neige, où la poudrerie promenait ses brouillards mouvants. J’avais une peur bleue que le cheval ne « prît l’épouvante », ou n’allât s’embourber dans quelque banc de neige.

Tout à coup, je me sens toucher au bras : je me retourne : j’aperçois Gilberte, pâle, les yeux remplis d’angoisse. — « Écoute donc, me dit-elle, j’ai perdu Lucien ! » Je dis : « Quoi ? » Elle répète. Et alors, dans l’état d’énervement où je suis, je me sens pris d’une colère aveugle, et l’accable des reproches les plus cruels, augmentant ainsi son effroi. Je n’oublierai jamais et j’en ai encore le rouge au front, que dans mon indignation je faillis la cingler d’un coup de fouet. La pauvre petite pleurait.

Avec peine et misère, je fis tourner bride au cheval et nous rebroussâmes chemin. Gilberte se lamentait tout haut : « Mon Dieu, suppliait-elle, faites que nous le retrouvions ! Bonne Sainte Vierge, je vous promets un chapelet, je vous promets deux chapelets si nous retrouvons Lucien vie !… » Après sept ou huit minutes, nous l’aperçûmes, rond comme une grosse boule de neige, couché sur le côté et le dos au vent. Il ne souffrait pas, mais sans doute commençait-il à trouver sa situation anormale, car il grimaçait fort, et une crise de larmes devait être toute proche.

Gilberte s’en empara, comme une louve qui retrouve son petit, et ses tendres caresses séchèrent vite les larmes commençantes. Durant tout le reste du trajet, elle ne cessa de lui conter mille choses tout bas, en l’embrassant à pleins bras et à pleines lèvres ; mais, timide, elle n’osait m’adresser la parole à moi-même.

Il en fut de même chez grand-père où on remarqua sa préoccupation, malgré qu’elle essayait d’être gaie. Aussi, dès que je pus la rejoindre, je m’excusai sincèrement de ma conduite malhonnête, en lui promettant de ne jamais souffler mot de ce qui était arrivé, et en l’engageant à faire de même.

— Cela vaut mieux, lui dis-je.

Elle hésita…

— Je crois qu’il n’a pas grand mal, fit-elle enfin en levant sur moi ses yeux anxieux ?

— Bah ! Pas le moins du monde ! Il était bien trop enveloppé pour cela. S’il avait eu mal, il nous l’aurait fait savoir, à sa manière, par des cris et des larmes. Il n’a pas l’habitude de se priver.

Cette dernière remarque la fit rire, et l’incident se trouva clos.

Nous avons toujours respecté notre secret. Tout au plus, l’ai-je dit à ma femme, parce que je ne lui cache rien, mais je sais qu’elle sera discrète. Nous y tenons plus que jamais : il ferait beau voir que mon beau-frère apprît la chose. Le moindre bobo de Lucien n’aurait plus d’autre cause. Il a la manie des causes premières. Il essaierait peut-être de prendre sur lui, mais ce serait bien en vain, nous le connaissons le pauvre homme ! Et d’ailleurs, n’y eût-il que le plaisir de lui tenir tête, que je trouverais encore que la partie vaut la peine d’être risquée.

Maitenant, comment l’enfant a-t-il su, lui ? Se peut-il qu’il se souvienne ? N’aurait-il pas plutôt surpris quelque mot révélateur et imprudent ? Ce serait bien possible : tant que nous avons fait maison commune avec Alice il était toujours à nos trousses, ce petit. Une vraie teigne ! Mais si monsieur s’imagine à présent qu’on va lui révéler le fin mot qui le ferait héros d’aventure… Halte-là ! Vous ne passerez pas ! N’empêche qu’il était amusant à voir tout à l’heure, avec ses questions et sa confiance. Et j’ai bien ri dans mes barbes,  en clignant de l’œil du côté de ma femme et de Gilberte.

Tout à coup, Lucien quitte sa fenêtre avec un cri de joie qui fait se retourner tout le monde. Je le vois encore, l’infâme, qui s’avance, l’index levé, ses lèvres humides entr’ouvertes par un sourire, étonné et rayonnant, comme une douce victime qui va enfin prendre sa revanche :

— Je pense que je commence à me rappeler, fait-il. C’était pas un Jour de l’an ?