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Contes d’hier/14

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Daoust & Tremblay (p. 151-157).


LE PREMIER CONTE


Cette année-là, la personne dont je parle avait quinze ans et elle était grande pour son âge ; d’une gravité excessive aussi, la plupart du temps, en sorte qu’on lui donnait invariablement deux ou trois ans de trop. Très fière, elle corrigeait alors l’erreur et en profitait pour rire un peu — elle aimait à rire — ce qui lui rendait toute sa jeunesse, car elle avait conservé un visage enfantin.

Or, une amie généreuse ayant offert un prix de littérature, on résolut d’ouvrir un concours chez les grandes : il s’agirait de composer une nouvelle, et d’y faire entrer une description, un incident heureux et un incident malheureux ; pour le reste, carte blanche. On l’annonça en classe, au cours de l’avant-midi, et l’enfant fut prise d’un enthousiasme extraordinaire. Elle ne pensait plus à autre chose. Quelle joie solennelle ! Il lui venait l’ambition de gagner le prix, mais ce n’était pas la seule chose qui l’attirait ; elle était contente, elle était intéressée. C’était la première fois que Mère donnait un devoir de style sans indiquer un titre et sans lire un canevas.

Le midi, elle put courir chez sa mère et la supplia de lui décrire la montagne qu’elle aimait tant ; car elle-même ne connaissait bien que le cœur du village qu’elle habitait alors et qui n’était même pas sa place natale. — « Tout ce que tu pourras imaginer de beau, répondit sa mère. — Mais encore, insista-t-elle ? » Alors sa mère lui parla d’un terrain accidenté, aux chemins de sable, aux maisons coquettes ensevelies sous les branches d’arbres, aux oiseaux de toute sorte qui chantent sans se lasser, aux sources fraîches qui jaillissent de partout pour s’écouler en ruisseaux clairs et minuscules…

Enfin puisque maman avait dit : « Tout ce que tu pourras imaginer de beau… » C’est une description du soleil couchant qui l’aurait tentée, alors elle résolut de parler du soleil levant. La nouvelle commença de s’écrire toute seule, en elle, irrésistiblement. Elle voyait de grands bouts de phrases qui lui semblaient fort corrects ; le reste se présentait surtout en images et en sensations. Elle essayait de bien saisir ces dernières, de les dompter. Comme c’était beau, comme c’était aimable à penser ! Quel charmant labeur ! Elle parlerait d’un pique-nique auquel prendrait part toute la famille : on irait dîner sur la montagne. Il aurait plu la veille et les feuilles auraient gardé des gouttes de la rosée du ciel, mais le sable ne colle pas aux pieds, comme la terre ordinaire, ainsi ce serait très bien. L’incident malheureux un petit frère, Raymond, laisse le dîner pour poursuivre un papillon, il ne voit pas un trou rempli d’eau vaseuse et tombe dedans. L’incident heureux : papa, qui travaillait à la ville, se trouve en congé et vient rejoindre les siens jusque sur la montagne.

On était en juin, il faisait beau et chaud, alors Mère déclara que l’après-midi entière serait consacrée à la composition de la nouvelle et demanda à chaque élève de se munir de cahiers et de crayons ainsi que d’une chaise, et de la suivre dans le parterre. C’est là, à côté de l’énorme église de pierre, les pieds sur le fin gazon, que la fillette écrivit son premier conte. Elle devait avoir accaparé tout l’enthousiasme, car les autres élèves ne voulurent rien faire ; quelques-unes se décidèrent de jeter quelques lignes sur le papier, d’autres n’écrivirent même pas un traître mot. Par bonheur, toute à sa fièvre, l’enfant ne voyait rien ; autrement, elle aurait pu y gagner quelque fâcheux refroidissement. La maîtresse du cours, une exquise petite mère de vingt-cinq ans qu’elle admirait beaucoup, se tenait immobile sur sa chaise, les mains enfouies dans ses larges manches noires, certainement contente de l’application de cette petite.

Le parterre était planté d’arbres, avec de-ci, de-là des corbeilles rustiques portant des fleurs, autour d’une blanche statue ; comme clôture, une haie de cédreaux. Plus loin, c’était la rivière d’argent qu’on voyait luire entre deux coins de rue. La fillette écrivait, écrivait toujours, sa main maigre d’adolescente, crispée sur le crayon, les yeux éblouis par la réverbération de la vive lumière du dehors sur les pages blanches de son cahier. Ô la tendre douceur des souvenirs ! Ensuite, il fallut remonter en classe, transcrire la composition au propre : elle finit la dernière et s’en étonna. Les devoirs devaient être remis à la Supérieure, pour être corrigés dans la Communauté.

Le soir, la récréation se prit dans la cour et c’était justement à la maîtresse des « grandes » à surveiller. La personne dont il est question, elle, se tenait bien tranquille dans un petit coin, encore émue, sans doute, de ce qui avait fait le bonheur de sa journée : les impressions sont si terriblement profondes à cet âge ! Tout à coup une religieuse s’approcha de la surveillante, une personne fort distinguée et qui enseignait la musique. Elle lui parla longuement et avec animation. La surveillante avait relevé la tête avec un peu de fierté et dit : « L’enfant a travaillé sous mes yeux. Je puis donner toutes les garanties possibles ». Cependant, la visiteuse partie, elle fit appeler son élève et l’ayant mise au courant, — « N’est-ce pas, lui dit-elle, que votre composition est bien de vous. Ce ne sont pas des souvenirs de lectures, ni rien de ce genre ? — Mais certainement… — J’en étais sûre. D’ailleurs, ajouta-t-elle, vous aviez une faute d’orthographe et je l’ai laissée… »

La jeune fille s’en retourna à son banc, étonnée, encore une fois et… bien heureuse. Ainsi, ce n’était pas trop mal ? On lui faisait l’honneur de douter de ses talents ? De ceci, elle n’était pas surprise : la faute en était d’abord à ses compagnes qui n’avaient rien voulu faire, et pour qui ne la voyait qu’en passant, pouvait-on deviner que cette enfant fort sage et même timide à ses heures, possédait en bonne quantité, cette chose un peu folle qui s’appelle l’imagination ? Mais elle avait beau relire en pensée son petit travail, et aujourd’hui encore en rappelant ses souvenirs, elle ne voit et ne voyait là-dedans rien que de bien simple, de très jeune surtout. La description pouvait être assez fraîche. Peut-être avait-elle réussi à capter un rayon du soleil levant, et l’avait-elle mis là, entre les pages du cahier ? C’est merveilleux, un rayon de soleil.

Toujours est-il que quelques jours plus tard, à la distribution solennelle des récompenses, elle fut nommée pour le prix de littérature, un superbe volume illustré de René Bazin qui bientôt pesa lourd à son bras, et la remplit d’une joie étouffante.

Celle qui écrit ces lignes sait que demain son modeste petit livre, comme autrefois le volume superbe, sera offert à tout venant. Quelqu’un en voudra-t-il ? Oh ! qui, parmi les indifférents, tendra vers lui de douces mains indulgentes ?


FIN