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Contes d’hier/2

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Daoust & Tremblay (p. 1-4).

POURQUOI LES MAMANS PLEURENT…


Midi. Le soleil, à la terre accablée, ne cesse de verser le flot de ses rayons dorés. L’angelus va sonner. Aussitôt, se redressant, le travailleur des champs essuiera son front en sueurs, et joyeux, s’en ira vers le logis où l’attendent les siens, près de la table servie. Pas un souffle de brise. Les oiseaux, muets, se cachent sous les feuilles immobiles. Seules, les cigales monotones continuent leur chanson.

— Maman, quand je serai grande, je me ferai carmélite.

— Mais, ma mignonne, pourquoi cette idée tout-à-coup ?…

— C’est que maintenant, je ne peux pas souffrir : tout est si beau, si bon autour de moi ! Une chère maman que j’aime, tout le monde qui me sourit et me dit bonjour, la maison commode, mon petit lit blanc, l’église où est le bon Dieu… Ce n’est pas tout, si tu savais, maman ! Mais, je ne peux pas dire…

Tiens, tout à l’heure encore, je m’en allais de ce côté. J’ai voulu, d’abord, traverser le champ de blé : aussitôt, j’ai entendu un petit bruit, comme si le champ riait. Les épis se balançaient autour de moi, me touchaient le visage, les mains, me griffaient les cheveux. Quelques-uns se nouèrent même ensemble pour m’empêcher de passer et me garder au milieu d’eux, parce qu’ils savent que je les aime. Et cela embaumait autour de moi, comme le pain bien cuit.

Ensuite, ce fut l’herbe verte qui plie sous les pieds et ne dit rien. Il y avait des marguerites et des boutons d’or qui se suivent toujours. Puis j’aperçus le petit ruisseau qui fuyait, clair et chantant, sur les cailloux polis. Je m’assis sur une grosse roche, à l’ombre d’un arbre et je regardai autour de moi. Que c’était joli, maman ! Toute la verdure, tous les champs au loin, et les maisons dont on n’apercevait, pour ainsi dire, que les toits gris et les fenêtres ouvertes. Des oiseaux babillaient dans les arbres, des papillons passaient en voletant, si légers, si mutins, qu’on les eût dits échappés de quelqu’un de ces blancs nuages qui voyagent dans l’azur profond. Et toujours le beau petit ruisseau qui coulait en miroitant sous le soleil !

Je restai là longtemps, puis il fallut bien que je m’en revienne. Tous les jours et à toutes les heures, il y a ainsi des choses qui m’enchantent et me font peur à la fois. C’est pourquoi j’ai pensé que je pourrais, plus tard, m’imposer de grandes pénitences, en me faisant carmélite. Puisque, comme tu disais l’autre soir, il faut toujours souffrir dans la vie, tôt ou tard. Mais je n’ai pas le courage de demander au bon Dieu que ce soit tout de suite et abandonner ce que j’aime tant !…

N’entendant pas de réponse, l’enfant leva la tête et vit de grosses larmes rouler des yeux maternels. Quoi ! Était-il possible que cette enfant si heureuse en ce moment, si confiante et candide eût un jour à souffrir de douleur ? Comment en douter ? C’est surtout aux âmes d’élite que la cruelle s’attaque. Et la pauvre femme pleurait, sous le regard étonné de la fillette.

Car c’est là le grand supplice d’une mère : savoir que son enfant si choyé, si entouré et préservé aura un jour à se débattre, seul, sous l’horrible étreinte de la souffrance…

Et ne pouvoir s’immoler à sa place !…