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Contes d’hier/3

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Daoust & Tremblay (p. 5--).

APRÈS LA FAUTE


Avant de verrouiller la dernière porte, la Louise fit le tour de la maison, au dehors, inspectant rapidement du regard les alentours, sans oublier de se pencher pour voir si quelque malandrin ne s’était pas tapi sous le perron, en quête de mauvais coups ; ces choses peuvent arriver à la campagne. N’ayant rien surpris d’inquiétant, elle s’apprêtait à rentrer, quand une ombre se dressa devant elle.

— Mon Dieu que vous m’avez fait peur ! C’est bien vous, Dominique ?…

— Oui, c’est moi. Vous ne m’aviez pas vu ? J’étais près de l’arbre…

Et comme elle ne paraissait pas vouloir parler, il s’informa de lui-même :

— C’est donc que vous n’avez pas une bonne réponse à me donner ? Après ce que vous m’aviez dit l’autre jour, j’espérais pourtant…

— Tenez, fit-elle, entrez donc ici. Nous serons plus à l’aise pour causer.

Elle ouvrit la porte et ils se trouvèrent dans la cuisine d’été, lamentable dans son abandon. Quelques chaises plutôt ébréchées s’y trouvaient encore ; elle en offrit une à son compagnon, s’assit elle-même sur une autre et à brûle-pourpoint :

— Vous étiez donc bien pressé, lundi, que vous n’avez pas trouvé le tour d’arrêter, demanda-t-elle ?

Il comprit qu’elle était au courant, et se troubla beaucoup.

— Vous m’avez vu, demanda-t-il ?

— Oui, fit-elle, toujours grave et comme accablée maintenant. Il était entendu, n’est-il pas vrai, que j’irais avec beaucoup de ménagements pour obtenir de mes parents l’autorisation de vous recevoir. Je suis leur dernière enfant, la benjamine, ils auront du chagrin le jour où ils constateront que je ne suis plus toute à eux. C’est pour cela que vous attendiez. Or, dimanche, j’en ai parlé à mes parents, pas trop clairement, et sans vous nommer, bien entendu ; j’ai été surprise de voir qu’ils prenaient assez bien les choses, et j’avais hâte que vous veniez lundi, afin de vous faire part de cette bonne nouvelle. Mais vous n’arriviez pas. Je crus d’abord que le temps me paraissait long, parce que j’étais impatiente. Cependant, les minutes et les quarts d’heure passaient sans que vous apparussiez. C’est alors que je résolus de me rendre jusqu’au haut de la Côte, espérant vous apercevoir en chemin. Je vous assure que j’ai eu honte en vous voyant : vous vous battiez avec un autre homme ; votre visage était horrible, et vous aviez du sang sur le poing.

— Un instant ! À mon tour, réclama le jeune homme. Avez-vous reconnu l’autre ?

— Oui. C’était le grand Louis, celui qui boit ?

— En effet, c’était lui, fit-il.

Et dans l’énergie qu’il voulait mettre à se défendre, il se leva, face aux vitres pâles, par où entrait la blafarde clarté de ce soir d’automne.

— Eh bien ! continua-t-il, cet homme m’avait insulté. Je sais bien que j’aurais pu passer outre : il avait bu plus que de raison et ne se rendait peut-être pas compte du plein sens de ses paroles. Mais le sang me bouillait, à moi. J’ai voulu lui donner une leçon, et Dieu veuille qu’il s’en souvienne. Que trouvez-vous de si blâmable dans ma conduite ? Bien d’autres en auraient fait autant.

— Peut-être, dit-elle. Mais quelqu’un qui me parlait de vous, longtemps avant que je fisse votre connaissance, me disait à moi : « Malgré les excellentes qualités qu’il a, je plains celle qu’il aura épousée. Ne me parlez pas d’être à la merci d’une colère ! »

— Vous n’allez pas vous fier à tous les cancans des bonnes femmes ?

— Mes parents mourraient de chagrin, s’ils me savaient malheureuse.

— Je suis trop prompt, je l’avoue. Et jusqu’ici j’ai trop peu travaillé à me corriger de ce défaut. Mais vous me rendrez meilleur. Il me semble même que je commence à être tout autre, rien que d’avoir vu votre visage triste à cause de ma conduite vilaine.

Elle secoua la tête.

— Il faudrait prouver que vous avez changé.

— Quelle preuve demandez-vous ?

Elle songea, les yeux agrandis par la pensée.

— Arrêtez-vous encore le soir, dit-elle. Tous les soirs, et soyez patient. Un jour, je vous dirai que tout est oublié et que j’ai confiance. J’ai besoin de cette preuve.

— Et c’est tout, questionna-t-il ? Oh ! je serai fidèle, ne craignez pas. Peut-être que vous ne me ferez pas de façons ? N’importe, je me dirai que c’est de ma faute, et il me suffira de vous avoir vue pour être content.

Le lendemain soir, en effet, Dominique était là, avant que la Louise elle-même ne fût rendue. Elle n’eut pas peur, mais elle répondit sèchement à son bonsoir et rentra presque aussitôt. Elle fit de même le surlendemain. Le troisième jour, comme il pleuvait, elle ne sortit pas, mais par les vitres de la porte, elle distingua Dominique près de l’arbre. Il pleuvait encore le quatrième jour, et comme la veille, la jeune fille aperçut Dominique qui l’attendait, stoïque. Elle aurait bien pu entr’ouvrir la porte et lui faire au moins signe qu’il avait été reconnu ; à vrai dire cette idée lui vint un instant, mais elle passa outre, et tandis qu’elle allait rejoindre ses parents : « Cet homme fier et violent m’aime avec passion, se dit-elle. Maintenant, je suis sûre de lui ». Pour cette cadette toujours traitée en petite, c’était grisant que de se reconnaître une telle emprise sur cet homme. « Il m’aime, se répétait-elle, éblouie. En ce moment, je suis le monde entier pour lui ! » Mais cette joie orgueilleuse finit par se troubler un peu : « S’il ne revenait pas, demain ? »

Il revint, impatient de recouvrer ses bonnes grâces, et elle fut tout près de lui tendre ses deux mains en lui disant : « J’ai confiance maintenant ! » Mais un second sentiment fit qu’elle resta muette et ne dit même pas bonsoir. — « Attendons à demain, pensa-t-elle. Je veux être sûre de lui ». Le lendemain, elle se dit : « Un jour encore et ce sera fini. J’ai le droit de prolonger l’épreuve ». Ce septième soir, pouvant à peine en croire ses yeux, elle l’aperçut encore qui venait à elle humble et suppliant. Étouffant un éclat de rire, elle tourna sur ses talons et lui ferma la porte au nez. « — Comme il m’aime, se dit-elle ! Mais j’ai peut-être eu tort de rire ? S’il allait se choquer ! Demain, cette fois je ne badine pas, demain ce sera fini ! »

Malheureusement, le lendemain soir, Dominique manqua au rendez-vous. — « Serait-il choqué ? », s’inquiéta de nouveau la Louise. Et elle espéra pour le soir suivant. Personne encore ! Un peu nerveuse, elle résolut d’attendre au dimanche : ils se rencontraient toujours sur le perron de l’église ; en deux mots, elle saurait s’expliquer. Hélas ! Dominique resta invisible tout le dimanche. Ne sachant que penser, la Louise imagina qu’on voulait lui rendre œil pour œil, et la faire souffrir à son tour pendant sept jours. Elle se mit à compter : un jour, deux jours… Le huitième passa comme les autres… Et bien d’autres après celui-ci, monotones et interminables.

Cependant, les parents de la Louise qui ne savaient rien, s’inquiétaient de la voir triste maintenant, et toute changée après ses nuits de mauvais sommeil. — « Il y a quelque chose qui ne va pas, se disaient-ils. Elle est malade ou bien elle s’ennuie. Quel dommage ! Elle paraissait si heureuse avec nous… » Un dimanche après-midi, comme ils étaient seuls, ils en parlèrent plus librement encore. Ce fut le vieux père qui commença :

— La Louise doit être malade, dit-il.

— Je le pense bien.

— Il vaudrait peut-être mieux la conduire chez le docteur. Elle est comme qui dirait nerveuse… Une nouvelle qui la surprend, la saisit, et c’est comme si elle allait tomber en syncope. Tu n’as pas remarqué ? Ainsi, après la messe encore, quand je lui ai dit que le curé avait publié un mariage, elle m’a demandé qui se mariait ? Je lui ai répondu que c’était la petite Poirier du Bord-de-l’eau, avec Dominique, celui qui travaille chez Chose là-bas, et qui passait si souvent. Tu ne pouvais pas la voir, toi, parce qu’elle te tournait le dos, mais je me suis bien aperçu qu’elle pâlissait et qu’elle avait les yeux comme chavirés. Elle a dit : « C’est surprenant… » C’est pas de la maladie, ça ?

— Sûr et certain. Il faut absolument l’emmener chez le docteur !

Le médecin ordonna des fortifiants et conseilla de traiter la jeune fille avec tous les ménagements possibles. À la longue, elle parut se remettre un peu, et les saisons se succédant les unes aux autres, l’automne finit par revenir.

Un soir assez doux, comme la Louise faisait encore son tour de reconnaissance avant de fermer les portes, elle aperçut une ombre qui se détachait de l’arbre le plus proche, s’avançant à sa rencontre. Toute saisie, elle resta là, à attendre.

— Bonsoir la Louise ! dit l’homme. Est-ce que vous ne me reconnaissez pas ?

Elle le reconnut si bien, que se couvrant les yeux de son bras replié, elle se mit à pleurer. Lui qui était dur, refoula son émotion, et dit seulement :

— Faites-vous pas un chagrin de la sorte. C’est pas joli… Il s’en présentera d’autres. S’il y en a un parmi que vous ne haïssiez pas trop, un bon garçon, prenez-le et ce sera fini. Je m’étais promis de ne plus passer par ici, mais ce soir c’a été plus fort que moi. Je ne voulais par m’arrêter, non plus, et me voilà quand même. Je voulais vous dire encore une fois bonsoir, la Louise…

Elle essuya ses yeux du coin de son tablier, et à travers ses sanglots, demanda :

— C’était donc que vous l’aimiez ?

— Non… J’avais surtout besoin de me venger… Ah misère ! Je vous ai dit que j’avais le sang vif. Et puis, j’ai été surpris de la trouver si douce…

— Alors vous êtes heureux ?

— Je ne serai pas malheureux. Non… Elle est bonne, travaillante, d’humeur égale. Allons ! bonsoir la Louise… Je ne reviendrai plus… Il ne faut pas… Et si j’arrête, vous, rentrez. Il ne faut pas !…

Il s’en alla, courbé comme un vieillard. Quand il se fut engagé dans le chemin, que bordent de chaque côté les arbres géants, la Louise se prit à le suivre de loin, désespérée. Lui allait à grands pas et tourna bientôt avec la courbe de la route. Le vent qui prête une voix à la nature, s’éleva en ce moment et aussitôt un vieux pin, posté comme une sentinelle, branla la tête et se mit à chanter, doux et plaintif : « Il est malheureux : c’est fini ! fini ! » Tous les autres arbres reprirent en chœur, agitant leurs feuilles sèches : « C’est fini ! Sa vie est brisée ! Par ta faute… Toi, une femme, tu n’as pas eu pitié ? Honte ! Honte ! »

La Louise prit peur et s’enfuit en rebroussant chemin, mais les arbres ne se taisaient pas, et le vent lui sifflait des choses aux oreilles. À leur tour, les feuilles mortes qui jonchaient le sol s’émurent et, se levant en tourbillons, partirent à sa poursuite, comme des milliers de petites bêtes mauvaises, grimpant à ses jupes et la frôlant de toutes parts. Haletante, elle put enfin atteindre la porte et allait la refermer sur elle quand, prompt comme la pensée, le vent s’engouffra dans l’ouverture, et de son souffle froid et vengeur, avec un long hurlement sinistre qui retentit au dehors, il lui souffleta la face.