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Contes d’hier/5

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Daoust & Tremblay (p. 29--).

LES LILAS


Elle est jolie la chapelle du couvent, avec ses deux rangées de bancs vernis, sa profusion de peintures, son lustre ancien, son chemin de croix sculpté. On y respire le calme, la sécurité. Dans les allées, d’épais tapis boivent le bruit des pas. Trois ou quatre fenêtres lui versent la clarté du dehors et au milieu d’elles, une porte-fenêtre donne sur un balconnet de bois : c’est là que les petites filles qui font le ménage vont secouer leurs linges chargés de poussière. Pour peu qu’elles soient espiègles, elles ne manquent pas, alors, de faire beaucoup de bruit, toussent, laissent tomber leur linge, en faisant signe aux compagnes qui jouent en bas, dans la cour, de le leur rapporter. Pour peu qu’elles soient rêveuses, elles en profitent pour s’accouder un moment à la balustrade et contempler la moitié de la petite ville, ainsi étalée à leurs pieds ; spectacle qui n’est pas à dédaigner, surtout l’été, quand les arbres ont toutes leurs feuilles, et que les maisons cachent leurs fronts paisibles sous ces frondaisons envahissantes.

L’élève Claire Guilbault demanda et obtint la permission d’aller passer la récréation du midi à la chapelle, afin d’y réciter un chapelet qu’elle avait promis aux Âmes. On était à la fin de mai : une sereine journée de soleil et de ciel bleu. Cependant, l’atmosphère de la chapelle s’était conservée fraîche ; les jalousies fermées ne laissaient filtrer qu’un demi-jour sans éclat, et sur l’autel, deux gros bouquets de lilas embaumaient. La jeune fille s’agenouilla et commença sa prière ; elle allait la terminer, quand tout à coup, elle se rendit compte que, peu à peu, une griserie l’envahissait. Elle leva sa tête inclinée, et voyant les lilas, sourit. — « Les fleurs que j’aime » ! murmura-t-elle, et plus attentive, avec volupté, elle aspira le parfum capiteux, délicat, exquis. Désirant peu retourner en récréation, elle s’assit, et les mains jointes, elle regarda autour d’elle les statues, l’autel, les cierges éteints, les peintures allégoriques du plafond, comme si ces choses se présentaient pour la première fois à ses regards. Ce qui n’était pas, pourtant, puisque depuis onze ans, elle fréquentait assidûment cette maison. Elle avait dix-sept ans et terminait ses études cette année même.

Mais, de fait, elle n’avait jamais vu la chapelle comme elle la voyait aujourd’hui : une singulière émotion la tenait, tandis qu’une joie immense lui soulevait l’âme. Elle offrit cette joie à Dieu comme la meilleure prière, et ne put s’empêcher de dire en elle-même : « Comme il fait bon ici. Beaux lilas, vous qui m’avez ouvert les yeux, soyez bénis ! » Des pas furtifs se firent entendre en arrière de la jeune fille ; après quoi la porte s’ouvrit presque silencieusement, se referma de même : une des religieuses qui priaient au fond de la chapelle, près de l’harmonium, venait de se retirer. Claire regarda l’horloge : une heure moins cinq minutes. Elle ne pensait pas qu’il fût si tard, et en s’inclinant pour prendre congé de son hôte divin, elle murmura : « Je voudrais rester ici toute l’après-midi ! Mon Dieu… Toute ma vie ! »

Le lendemain, à pareille heure, Claire reparut. Le cher parfum des lilas vint au-devant d’elle, l’enveloppa comme un nuage, et en touchant des doigts l’éponge imbibée d’eau bénite, pour se signer, elle constata avec bonheur que rien n’était changé depuis la veille. Dehors, il faisait toujours chaud et clair, mais il ventait et les lames des jalousies de la porte-fenêtre, qui étaient mobiles, s’agitaient incessamment, se soulevant, s’abaissant, comme des paupières, pour laisser passer à chaque mouvement un vif rayon de soleil. Claire s’agenouilla à la place choisie la veille, et tirant son petit chapelet de nacre, elle voulut en réciter une dizaine, pour chacune des personnes qui lui étaient chères. Les cris, les appels, les éclats de rire, tout le tapage que font les petites filles en jouant, montait jusqu’à cet asile de silence, mais la jeune fille n’en était point troublée. Le même bonheur que la veille, un peu déchirant déjà, lui emplissait le cœur. « Si tôt je dois partir, songeait-elle, et pour toujours ! » Les grains brillants passaient un à un, sous ses doigts ; elle avait conscience d’être bonne, pure, sainte, et priait avec une ferveur d’ange. — Pour mon père… — Pour ma mère…

Bientôt, la religieuse chargée de l’entretien de la chapelle, dont elle entendait depuis un instant le va-et-vient dans la sacristie, apparut, portant dans chaque main, un bouquet de lilas. Encore ! Les élèves s’ingéniaient à en offrir de plus en plus.

— « Mère, maman vous envoie des lilas pour la chapelle ! » Claire regarda quelque temps les belles grappes de couleur tendre, encore frémissantes de la course et qui se balançaient au-dessus du vase de cristal, puis ses yeux se reportèrent sur la religieuse occupée à quelques menus arrangements dans le sanctuaire. Elle avait les manches relevées, un tablier d’indienne rayée par-dessus sa robe noire, et s’agitait silencieusement autour de l’autel, dérangeant les fleurs, replaçant la nappe… Claire, attendrie, suivait chacun de ses mouvements, et l’enviait tout bas. Tout à coup, la religieuse s’approcha de la Table de Communion, et se penchant, essaya de voir l’horloge. Machinalement, la jeune fille regarda aussi. Plus que trois minutes ! Elle ne pouvait le croire, et soupira de regret, en faisant glisser son chapelet, du creux de la main, dans l’étui de maroquin rouge, pour se retirer ensuite.

Désormais, Claire revint autant qu’elle le put, sans attirer l’attention. L’autel était toujours abondamment garni de lilas, dont la vie fragile s’exhalait en parfums suaves. Les statues semblaient la reconnaître et lui sourire. Il faisait bon prier. Cependant, elle n’y put bientôt trouver nulle douceur. Les jours s’envolaient avec une rapidité inouïe ; la fin approchait et son cœur en saignait. « Je vais partir ! répétait-elle comme une plainte, et ma vie de petite fille sera finie, finie. Je sais bien que je demeure tout près, ce qui me permettra de revenir, mais ce ne sera plus la même chose, je ne me sentirai plus jamais chez moi ». Ces tristes pensées se changeant en obsession, elle en vint à imaginer les rêves les plus fous. — « Si j’étais, songeait-elle, mettons une vieille demoiselle, ayant eu des malheurs, et qui se serait retirée dans ce couvent. Pour occuper mes loisirs, j’aiderais à enseigner… mettons la musique. Je coudrais des vêtements pour les pauvres, des ornements d’autel… Et tous les midis, je ne manquerais pas de venir rendre visite au Saint-Sacrement ».

En attendant ce temps problématique, la dernière semaine arriva ; on comptait les jours, les heures. Enfin, ce fut la distribution des prix, et les fillettes s’envolèrent de tous côtés.

Cette nouvelle vie de Claire, dans sa famille, fut pour la jeune fille la plus agréable surprise. Elle n’en avait pas soupçonné les charmes subtils ni la vertu apaisante, et demeurait étonnée de voir tout avec d’autres yeux, comme quelques semaines plus tôt, dans la chapelle. Ses parents agirent à son égard avec une si tendre bonté, que bien souvent elle en aurait pleuré comme un enfant. Les petits s’entichèrent d’elle ; bientôt, il n’en fallut plus d’autre que la grande sœur pour leur préparer les beurrées de la collation ou les aider dans leurs leçons et leurs devoirs, quand les classes reprirent ; jusqu’à la petite Lucienne qui ne pouvait s’endormir avant que Claire ne l’eût embrassée dans son lit. Et, comme d’autre part, madame Guilbault qui avait toutes les ambitions pour sa grande, la traînait partout à sa suite, afin d’en faire une ménagère accomplie, il arriva que plus d’une fois, la jeune fille dut lever les bras au ciel en s’écriant, débordée et ravie : « Mais je n’ai pas le temps de souffler ! » Cependant les loisirs venaient à leurs heures, et quand elle ne sortait pas, Claire les employait sagement à faire de la musique ou des travaux d’aiguille, deux passions chez elle. C’est ainsi qu’elle put terminer ce dessus de coussin, portant trois roses sur un fond de toile écrue, extrêmement difficile d’exécution, et que son père trouvait moyen de montrer à tous les visiteurs : « C’est de ma fille ! Elle avait commencé cela au couvent, voyez-vous… » Suivant sa promesse, Claire allait régulièrement rendre visite à ses anciennes maîtresses, reçue par elles à bras ouverts, et traitée maintenant en jeune amie et en demoiselle, ce qui était bien amusant. On causait gaiement et avec abandon, et, à leurs questions affectueuses, Claire prenait un air tout sérieux et avec un mouvement de tête, comme si la chose était incroyable : « Mère, je suis heureuse comme tout ! », disait-elle.

Profitant des fêtes qui suivent ordinairement les grandes réunions familiales de Noël et du Jour de l’An, monsieur et madame Guilbaut voulurent lancer, d’une façon officielle, leur fille dans le monde, un monde en petit, composé de la meilleure société de L… auquel leur famille appartenait de droit. Ce fut un beau succès. Sa joliesse, son charme, sa fine distinction, lui valurent d’emblée tous les suffrages. Des gens sages et observateurs vinrent confier à ses parents, étouffés d’émotion, qu’elle était la jeune fille la plus accomplie de sa génération. On l’accabla de préférences, de gâteries. On disait : « Cette petite est née véritablement pour être choyée. » Elle était la première à le croire, ce qui la préserva d’une trop grande vanité. Sitôt qu’il fut connu, on abusa de son talent de musicienne et on la paya en compliments. Elle apprit à danser et se prit d’un attrait passionné pour ce divertissement.

Dès lors, elle se montra un peu plus difficile et gourmande pour ses toilettes, et demanda d’avoir toujours une certaine somme d’argent, quelque chose de convenable, afin de pouvoir parer aux événements imprévus, et plus de loisirs qui lui permettraient de suivre le mouvement. Mais comme ses yeux bleus demeuraient limpides et son humeur enjouée bien égale, ses parents ne voulurent pas s’inquiéter et passèrent par tous ses désirs. Elle était jeune fille après tout ; un état délicieux et qui ne dure pas.

Pour Claire, il durait depuis trois années complètes, quand tout à coup, sans aucun motif, elle se prit de nostalgie pour son couvent. En peu de temps, il se fit en elle un profond changement : les plaisirs tant aimés furent délaissés, les relations négligées, elle ne se soucia plus de ses succès. N’eût été la crainte de déplaire à ses parents, en le froissant lui-même, elle n’aurait pas hésité tant était grande sa lassitude, à donner congé à son ami, Paul Hervé Deland, un jeune homme sérieux cependant, d’un bel avenir (il était le seul architecte de L…) et grandement apprécié de monsieur et madame Guilbault. Mais Claire s’était dit : « Je ne me marierai point que je ne sois entièrement guérie, et qui sait si je guérirai jamais ? »

En effet, loin de s’apaiser, son ennui semblait croître de jour en jour. Elle éprouvait une joie inexprimable à rappeler ses souvenirs. Les chères journées du couvent, monotones, laborieuses, les récréations, les promenades, les prières. Plus fréquente que les autres une vision la hantait, lui laissant à l’âme un émoi presque sacré qui l’étonnait elle-même. Elle croyait revoir la chapelle, à demi-obscure, à demi-fraîche malgré l’été et finement embaumée de parfum de lilas. « Est-ce étrange comme je n’ai pu oublier, murmurait-elle ! » Elle multipliait ses visites aux Mères, les interrogeant sans fin sur leurs occupations quotidiennes et écoutant leurs réponses avec ravissement. — « Si seulement j’avais la vocation, disait-elle quelquefois, avec des larmes de désespoir dans les yeux, mais voilà, même par obéissance, je serais incapable de me plier à cette vie austère. Je suis trop gâtée. » Un jour elle ajouta, avec un sourire mélancolique et railleur pour elle-même : — « Ce qu’il me faudrait, ce serait d’être une personne âgée, ayant eu des malheurs et qui se serait réfugiée au couvent, etc… »

Enfin il lui venait des jours de doute et d’angoisse durant lesquels elle se promettait de réagir contre cette démoralisation effrayante qui la gagnait, suivis de lendemains qui lui apportaient la conviction qu’elle n’avait qu’à attendre les événements, et l’enfonçaient davantage dans sa tristesse mauvaise. Elle éprouvait alors de violents accès de rancune contre son ami. — « Qu’est-il venu faire, celui-là ? Si je ne l’avais jamais connu, qui sait ?… Et maintenant pourquoi ne se retire-t-il pas ? Il doit cependant comprendre ! »… Autour d’elle on ignorait son secret et on ne laissait pas de s’inquiéter de sa gravité excessive.

Une nuit, elle ne parvenait pas à s’endormir, tenue éveillée par son mal. Où allait-elle ? Qu’adviendrait-il de tout cela ? Soudain elle fut saisie d’une pensée singulière et si rapide qu’elle en fut comme étourdie et ne put comprendre. On eût dit une petite voix très-précise et très-nette : « Rappelle-toi, il y a trois ans tu as souffert pareillement. Il s’agissait de quitter le couvent. Tu as gémi, pleuré. Tu disais : « Non, non, ce n’est pas possible. » Qu’était-ce au fond ? De chers liens qui faisaient mal en se brisant, l’effroi d’un avenir inconnu. Cœur tendre et si faible, si faible. Aujourd’hui, voilà le grand tourment qui revient. Pressentirais-tu une nouvelle orientation de ta jeune vie ? Entre nous, ma mie, je crois que tu l’aimes et que tu as peur !… » Dans une première stupéfaction, Claire murmura : « Est-ce vrai ? Cela se pourrait-il ? » Mais elle reprit vite possession d’elle-même et se mit à rire : « Non, je ne l’aime pas d’amour et c’est même là chose certaine. Grand Dieu ! Même en sa présence, je ne puis oublier. Je sais bien que j’ai trop de cœur et cela aussi me donne raison. Quand il parlera il sera maître, toutes les voix se tairont, et je serai forte par cela même qui constitue ma faiblesse ».

Les jours qui suivirent lui apportèrent un peu de calme. Elle voulut s’observer et ne fit qu’accroître en elle l’impression première. Elle n’aimait pas M. Deland. Quel dommage qu’il fût si obstiné ! Avec délices elle reprit l’innocent petit jeu qui consistait à s’imaginer qu’elle était une vieille personne, assez fortunée, réfugiée au couvent et qui etc.… Elle réunissait ses souvenirs et avec un art parfait s’en composait une vie factice dont elle jouissait pleinement en esprit. Sa mère s’étonnait qu’elle pût demeurer si longtemps au piano, à jouer des airs sans rimes ni allures ou penchée sur son ouvrage sans ouvrir les lèvres ; et Claire souriait, se disant à elle-même : « Comme ce sera bon quand ce sera pour vrai !!! » Car enfin elle vieillissait chaque jour. Lucienne qui grandissait la remplacerait bientôt et réunirait sur elle toutes les attentions avec sa pétulance et son ardeur à vivre. Entre temps, il fallait espérer que M. Deland aurait perdu patience. Alors Claire, devenue absolument libre, ferait œuvre pie en s’offrant comme aide à la maîtresse du couvent. Les leçons terminées elle s’en reviendrait en passant par la chapelle, et glissée dans un banc, prierait un peu. — Surtout l’été, quand l’air est tiède, les jalousies fermées, et que sur l’autel les fleurs embaument…

On achevait de dîner quand subitement Claire s’avisa qu’elle avait encore oublié d’écrire à sa tante. Après s’être expliquée et excusée, elle se retira, jeta deux ou trois lignes de remerciements sur une carte, y colla un timbre et sortit sans prendre la peine de se coiffer car le bureau n’était pas loin. Dans les rues pas un chat : c’était l’heure sacrée du dîner et à L… on est de mœurs fort simples. Au moment de jeter sa missive dans la boîte, la jeune fille eut l’idée de relire ce qu’elle avait écrit, ensuite elle retourna la carte, contempla la gravure, et enfin envoya le petit carton dans la boîte. En se retournant elle se trouva face à face avec M. Deland. Ils ne purent s’empêcher de rire tous les deux.

— Vous ne m’aviez pas reconnue, demanda Claire ?

— Parfaitement, au contraire, alors je me suis hâté.

— Vous veniez mettre une lettre à la poste ?

— Et vous une carte ?

Ils rirent encore, joyeusement, en se demandant quel bon vent soufflait de leur côté ; il y avait beau temps qu’ils ne s’étaient parlé avec autant d’abandon. M. Deland réfléchissait.

— Vous êtes libre, demanda-t-il tout à coup ?

— Mais…

— Venez avec moi !

— Et où donc ?…

— Je ne puis m’expliquer, c’est une surprise. Elle était pour ce soir, j’avais averti vos parents. Mais un contre-temps fâcheux : je dois justement partir pour la ville par le train de huit heures. Il m’en coûte d’attendre encore. Claire, faites-moi plaisir !…

— Au moins que je coure avertir mes parents.

— Je crois que c’est inutile, on ne s’inquiétera pas de votre courte absence, et mes minutes sont précieuses.

Après un instant de forte hésitation, Claire se laissa gagner, à seule fin de se débarrasser du fâcheux, contre qui elle sentait renaître une ancienne animosité. Cependant au premier coin de rue qu’ils tournèrent, la jeune fille ne put s’empêcher de dire : « Mon Dieu ! il y a un siècle que je ne suis passée de ce côté ! » Ce qui provoqua chez son compagnon un large sourire accompagné d’un pétillement des yeux. Ils tournèrent à un autre coin et Claire eut une autre exclamation : « Mais, mais… C’est joli monsieur Deland !!!… »

Devant eux, à l’ancienne place d’un lot vacant s’élevait un cottage, aux formes d’une élégance très pure et fraîchement terminé, cela se devinait ; Claire ne l’avait jamais vu auparavant et elle demeurait ravie d’admiration. Un certain espace de terrain séparait la maisonnette du trottoir ; là s’élevaient du côté droit les troncs robustes de deux gros vieux arbres, dont les branches noueuses, chargées de feuilles, s’étendaient au-dessus du toit comme des bras gardiens. Claire demanda, et sa voix s’altérait d’émotion.

— Monsieur Deland, c’est vous qui avez fait les plans ?

— Oui, en êtes-vous satisfaite, Claire ? J’avais prié vos parents de vous surveiller pour que vous ne puissiez venir de ce côté avant que le tout soit bien fini, voilà pourquoi je vous ai dit : « C’est une surprise ! » Venez, nous allons visiter l’intérieur. Vous y serez chez vous, du moins, je l’espère. J’ai tant essayé de me conformer à tous vos goûts. Non, j’ai menti tout à l’heure, ce n’est pas moi qui ai fait les plans de cette villa, c’est Mademoiselle Claire Guilbault, architecte incomparable.

Il continuait de rire, après ce badinage moins léger qu’on eût pu croire, en poussant la grille basse en fer forgé. Ils entrèrent. Claire ne voulut pas monter, et son compagnon se mit à lui nommer les pièces, le grand salon, le boudoir, la salle à manger, etc… avec un telle assurance que la jeune fille sourit.

— Êtes-vous certain que les locataires n’en décideront pas autrement ?…

— J’ai l’affiche toute prête, Claire, « Maison à louer ou à vendre ». Dites-moi si je dois la coller… dès demain ?…

— Mais, fit-elle avec un sourire qui se figeait et un peu nerveusement, excusez-moi, il faut que je me sauve, m’accompagnez-vous ? Les gens…

Paul Hervé Deland se plaça devant la porte et croisa les bras. Un flot de sang lui empourpra le visage.

— Pardon, fit-il presque brutalement, vous ne sortirez pas. Je crois que l’heure des explications est venue. Assez souffrir comme cela, je suis à bout, moi ! Claire, regardez-moi !…

Avant de pouvoir se ressaisir, elle regarda et dans les yeux qui l’attendaient, elle vit tant d’amour, de désir, de loyauté, avec une pointe d’angoisse qui persistait, qu’elle se sentit perdue.

— Claire, m’aimez-vous ?… Voulez-vous m’épouser ?…

— Oui.

— Quand ?…

— Quand vous voudrez !…

— La jolie petite maison, Claire, nous la garderons pour nous… Pourquoi m’avoir fait souffrir si longtemps ?

— Je ne savais pas, je ne connaissais pas et j’avais peur.

— Pour toujours, n’est-ce pas ? Claire, ma très chère, ma bien-aimée Claire, et sans regrets ?

— Sans regrets ! dit-elle…

Le jeune homme ouvrit la porte et tous deux s’avancèrent jusqu’à la grille sans prononcer une seule parole. Là, Claire se retourna tout à coup, et tandis que ses lèvres roses s’allongeaient, faisant la moue, elle tendit la main en un geste volontaire d’enfant gâtée vers le côté droit de la maison, là où il n’y avait pas d’arbres, mais rien qu’un espace nu :

— Au moins, dit-elle avec un imperceptible soupir, au moins, vous planterez des lilas !…