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Contes d’hier/6

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Daoust & Tremblay (p. 49--).

UN BEAU SOIR D’ÉTÉ


Vers les huit heures et demie, Mlle Aimée, l’ancienne maîtresse d’école, sortit prendre le frais. En premier lieu, elle avait décidé de se mettre au lit immédiatement après sa prière, parce que le lendemain serait jour de lessive et de fatigue, sans compter qu’elle n’avait guère le cœur à la joie : son frère lui causait assez d’inquiétude !

Mais comme elle ouvrait les draps et redressait l’oreiller, elle avait aperçu par la fenêtre un carré de bleu semé d’étoiles d’or, comme un étoffe merveilleuse, et elle s’était dit avec simplicité : « Je suis une grande nigaude. Mettons que je me couche tout de suite, je ne dormirai pas avant une heure, je le sais, ou bien je rêverai aux brigands. Allons donc, plutôt, voir le soir qui arrive, et nous féliciterons le bon Dieu ! »

Et Mlle Aimée sortit à pas de fantôme, très longue dans sa robe noire, avec ses lunettes miroitantes et sa grande bouche serrée. Elle avança jusqu’au bout de l’allée et s’accouda un moment à la barrière. C’était un beau soir d’été, calme et fraîchissant. La lune commençait à s’élever au-dessus du bois lointain, ronde et nette parmi les étoiles scintillantes. Sa lumière pâle s’épandait à flots sur les choses, les feuilles paraissaient vernies d’argent, des étincelles s’accrochaient aux roches grises. Mlle Aimée regarda ses mains et les vit blanches comme de la cire. La chanson monotone des grenouilles montait dans l’air tranquille. Mlle Aimée entendit aussi ses voisins qui causaient à voix basse, sereine et presque voilée : « Une bonne petite pluie pour demain ou après demain, ça ne ferait pas tort, sûr et certain ! La terre est sèche et commence à durcir ». Mlle Aimée jeta un coup d’œil sur l’unique rue du village : de rares enfants la traversaient en jouant, devant chaque maison, des groupes devisaient joyeusement. L’idée lui vint de se rendre jusqu’au pont qui n’était pas loin d’ailleurs.

Elle poussa la barrière qui se ferma avec un bruit discret, et les pieds dans la poussière molle, elle avança lentement. Une senteur de miel lui arrivait de quelque champ de sarrazin invisible et les vieux ormes géants, les frênes, les érables à tête ronde, qui bordaient la route de chaque côté, et rejoignaient leurs branches comme des amis qui se tendent la main, faisaient à Mlle Aimée un arc de triomphe que la lumière ne traversait pas. À l’entrée du pont elle aperçut un peuplier solitaire, planté comme une torche et tout flamboyant de lumière de lune. Elle vint s’appuyer au parapet, et regarda couler l’eau brune, murmurante, qui réfléchissait les astres et les faisait danser comme des esquifs trop frêles. L’air était singulièrement frais au-dessus de la rivière : Mlle Aimée rêva d’être un de ces insectes qu’on appelle des « patineurs » et qui glissent sur l’eau comme sur une glace solide. Les talus abrupts étaient fourrés d’herbe grasse et luisante, les mouches-à-feu commençaient à y promener leurs étincelles rouges. Au loin une vache inquiète se mit à meugler, étrangement, dans la paix du soir.

Mlle Aimée retourna sur ses pas. Elle ne rencontra personne sauf les chauves-souris qui rasaient la terre de leur aile noire, et les maringouins qui vinrent « siler » à ses oreilles. La brise se leva tout-à-coup, un long frémissement sourd passa dans les grands arbres, la poussière se souleva et courut comme une vague légère, puis tout s’apaisa. De nouveau, la barrière fit toc ! en se fermant, le gravier s’écrasa sous les pieds de Mlle Aimée qui vint s’asseoir au bord du perron, les jambes pendantes comme au temps où elle était fillette. Les voisins n’avaient pas cessé de causer : « Le petit Joseph, c’est pas un fou, je te le dis. Quand il aura fini à l’école, si le curé veut s’en mêler, on le mettra au collège. Il est si pieux, peut-être bien qu’il fera un prêtre ?… »

Mlle Aimée rêva. La chanson mélancolique des grenouilles montait toujours dans l’air très calme. Les étoiles continuaient à palpiter comme des cœurs, au fond du grand ciel voûté. La lune glissante penchait vers l’occident ; un moment, frappé de ses rayons, le toit de fer blanc de l’église se mit à reluire, comme si on l’eût peint de lumière vermeille. L’ombre de la maison s’étendit, devant Mlle Aimée, ainsi qu’un mur tombé. À intervalles presque réguliers, la brise se levait comme un souffle, et les arbres soupiraient et se balançaient mollement, à moitié endormis.

L’heure passa. Les voisins se turent et rentrèrent. Des bruits de porte qu’on verrouille, des jalousies qu’on ferme, éclatèrent dans la nuit. Mlle Aimée rêvait pleinement. Bientôt l’horloge sonna douze coups : elle entendit et eut de grands yeux étonnés. En poussant la porte pour entrer, elle aperçut la lune qui regardait par la fenêtre. Cela la troubla et lui fit perdre la tête, et elle dit tout haut, avec un drôle de rire ému : « De beaux soirs de paix comme celui-ci, cela fait du bien à l’âme. Cela change les idées… » Elle monta trois marches d’escalier, puis elle toussa, et se retournant vers les chaises raides qui se profilaient dans la lumière grise, elle répéta d’un air sévère, comme si elles eussent protesté : « Je vous dis que cela change les idées ! »