Contes de l’Ille-et-Vilaine/Le Suaire du cimetière

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Contes de l’Ille-et-Vilaine
Contes de l’Ille-et-VilaineJ. Maisonneuve (p. 279-282).


LE SUAIRE DU CIMETIÈRE

Une couturière du bourg de Liffré, étant assez bonne ouvrière, avait beaucoup d’ouvrage, aussi prit-elle une apprentie pour l’aider.

Toutes deux allaient en journée non seulement dans le bourg, mais également dans les villages de la paroisse et même dans les communes voisines.

Un soir qu’elles s’en revenaient et qu’il faisait quasiment nuit, elles passèrent près d’un cimetière. Tout à coup, la maîtresse s’arrêta épouvantée et dit à son apprentie :

« Regarde donc un suaire que voilà étendu sur une tombe avec des cierges allumés aux quatre coins. » — Mais je ne vois rien, répondit la jeune fille, c’est sans doute pour me faire peur.

— Comment ! Tu ne vois rien ? Là, à droite, à côté de la vieille croix paroissiale en granit.

— Vous avez pour sûr la berlue, car moi je ne vois rien.

Une fois rentrée chez elle la couturière raconta à sa mère ce qui lui était arrivé. « Je suis certaine dit-elle, d’avoir vu un suaire sur une tombe du cimetière et quatre cierges allumés. Cependant mon apprentie, elle, n’a rien vu. »

— Celle qui voit, répondit la mère, est dans la grâce du bon Dieu, et celle qui ne voit rien est en état de péché mortel. La première fois que t’apparaîtra cette vision, il faudra t’armer de courage, entrer seule dans le cimetière, t’agenouiller près de la tombe, toucher le suaire et réciter des prières pour le mort qui a été enterré à cette place.

Dès le lendemain soir, l’ouvrière aperçut ce qu’elle avait vu la veille. Elle congédia son apprentie et, plus morte que vive, alla prier sur la tombe.

Comme elle touchait le linceul étendu à ses pieds, une voix semblant sortir des entrailles de la terre, lui dit : « Ce linceul servira à t’ensevelir. »

La couturière se sauva, effrayée, et s’en alla répéter à sa mère les paroles qu’elle venait d’entendre.

— C’est la peur que tu as eue, qui t’a rendue folle, et c’est ton esprit surexcité qui t’a soufflé aux oreilles des mots insensés. Il faudra retourner, mon enfant, sur cette tombe, afin d’avoir l’explication de ce mystère.

— Oh ! je n’oserai jamais.

— Je t’accompagnerai un bout de chemin, et je resterai à t’attendre.

— Oui, comme cela j’y consens.

Elle retourna sur la tombe au suaire, où elle entendit, très distinctement, les paroles suivantes :

— C’est ta sœur, morte il y a un an, qui par ma voix te supplie de demander à ta mère de faire dire un trentain pour le repos de son âme.

— Elle ne voudra pas me croire.

— Alors tu lui montreras l’empreinte ineffaçable des cinq doigts de ma main, marquée sur ton épaule.

Et la pauvre fille sentit la main du squelette peser sur elle.

Comme elle se relevait épouvantée, la voix répéta encore : « Le linceul qui est sous tes pieds servira à t’ensevelir. »

La couturière alla rejoindre sa mère, à laquelle elle fit part de ce qu’elle venait d’entendre, et lui montra les cinq doigts du squelette marqués sur son mouchoir de cou.

Elle avait été tellement impressionnée qu’elle rentra malade chez elle, s’alita pour ne plus se relever. Une fièvre terrible s’empara d’elle, et la conduisit au tombeau après huit jours de délire et de souffrances.

Lorsqu’elle fut morte, on aperçut sur une table, sans savoir qui l’avait apporté, le linceul du cimetière qui servit en effet à ensevelir le corps de l’infortunée couturière.

(Conté par la mère Sauvé, femme de ménage
à Liffré, âgée de 57 ans).