Contes en vers (Voltaire)/Le Cadenas

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 9 (p. 566-570).


LE CADENAS


ENVOYÉ EN 1716 À MADAME DE B.[1]


Je triomphais ; l’Amour était le maître,
Et je touchais à ces moments trop courts
De mon bonheur, et du vôtre peut-être :
Mais un tyran veut troubler nos beaux jours.
C’est votre époux : geôlier sexagénaire,
Il a fermé le libre sanctuaire
De vos appas ; et, trompant nos désirs,
Il tient la clef du séjour des plaisirs.
Pour éclaircir ce douloureux mystère,
D’un peu plus haut reprenons cette affaire.
Vous connaissez la déesse Cérès :
Or en son temps Cérès eut une fille
Semblable à vous, à vos scrupules près,
Brune piquante, honneur de sa famille,
Tendre surtout, et menant à sa cour
L’aveugle enfant que l’on appelle Amour.
Un autre aveugle, hélas ! bien moins aimable,
Le triste Hymen, la traita comme vous.
Le vieux Pluton, riche autant qu’haïssable,
Dans les enfers fut son indigne époux.
Il était dieu, mais avare et jaloux :
Il fut cocu, car c’était la justice.
Pirithoüs, son fortuné rival,
Beau, jeune, adroit, complaisant, libéral,
Au dieu Pluton donna le bénéfice

De cocuage. Or ne demandez pas
Comment un homme, avant sa dernière heure,
Put pénétrer dans la sombre demeure :
Cet homme aimait ; l’Amour guida ses pas.
Mais aux enfers, comme aux lieux où vous êtes,
Voyez qu’il est peu d’intrigues secrètes !
De sa chaudière, un traître d’espion
Vit le grand cas, et dit tout à Pluton.
Il ajouta que même, à la sourdine,
Plus d’un damné festoyait Proserpine.
Le dieu cornu dans son noir tribunal
Fit convoquer son sénat infernal.
Il assembla les détestables âmes
De tous ses saints dévolus aux enfers,
Qui, dès longtemps en cocuage experts,
Pendant leur vie ont tourmenté leurs femmes.
Un Florentin lui dit : « Frère et seigneur,
Pour détourner la maligne influence
Dont Votre Altesse a fait l’expérience,
Tuer sa dame est toujours le meilleur :
Mais, las ! Seigneur, la vôtre est immortelle.
Je voudrais donc, pour votre sûreté,
Qu’un cadenas, de structure nouvelle,
Fût le garant de sa fidélité.
À la vertu par la force asservie,
Lors vos plaisirs borneront son envie ;
Plus ne sera d’amant favorisé.
Et plût aux dieux que, quand j’étais en vie,
D’un tel secret je me fusse avisé ! »
À ce discours les damnés applaudirent,
Et sur l’airain les Parques l’écrivirent.
En un moment, feux, enclumes, fourneaux,
Sont préparés aux gouffres infernaux ;
Tisiphoné, de ces lieux serrurière,
Au cadenas met la main la première ;
Elle l’achève, et des mains de Pluton
Proserpina reçut ce triste don.
On m’a conté qu’essayant son ouvrage,
Le cruel dieu fut ému de pitié,
Qu’avec tendresse il dit à sa moitié :
« Que je vous plains ! vous allez être sage. »
Or ce secret, aux enfers inventé,

Chez les humains tôt après fut porté ;
Et depuis ce, dans Venise et dans Rome,
Il n’est pédant, bourgeois, ni gentilhomme,
Qui, pour garder l’honneur de sa maison,
De cadenas n’ait sa provision.
Là, tout jaloux, sans craindre qu’on le blâme,
Tient sous la clef la vertu de sa femme.
Or votre époux dans Rome a fréquenté ;
Chez les méchants on se gâte sans peine,
Et le galant vit fort à la romaine ;
Mais son trésor est-il en sûreté ?
À ses projets l’Amour sera funeste :
Ce dieu charmant sera votre vengeur ;
Car vous m’aimez ; et, quand on a le cœur
De femme honnête, on a bientôt le reste[2].


VARIANTES
DU CADENAS.


Vers 1er. — La pièce, dans l’édition de 1724, commençait par les vers suivants :

Jeune beauté qui ne savez que plaire,
À vos genoux, comme bien vous savez,
En qualité de prêtre de Cythère,
J’ai débité, non morale sévère,
Mais bien sermons par Vénus approuvés,
Gentils propos, et toutes les sornettes
Dont Rochebrune orne ses chansonnettes.
De ces sermons votre cœur fut touché ;
Jurâtes lors de quitter le péché
Que parmi nous on nomme indifférence :
Même un baiser m’en donna l’assurance ;
Mais votre époux, Iris, a tout gâté.
Il craint l’Amour : époux, sexagénaire
Contre ce dieu fut toujours en colère ;
C’est bien raison : Amour de son côté
Assez souvent ne les épargne guère.
Celui-ci donc tient de court vos appas.
Plus ne venez sur les bords de la Seine,
Dans ces jardins où Sylvains à centaine
Et le dieu Pan vont prendre leurs ébats ;
Où tous les soirs nymphes jeunes et blanches,
Les Courcillons, Polignacs, Villefranches,
Près du bassin, devant plus d’un Pâris,
De la beauté vont disputer le prix.
Plus ne venez au palais des Francines[3],
Dans ce pays où tout est fiction,
Où l’Amour seul fait mouvoir cent machines,
Plaindre Thésée et siffler Arion[4].
Trop bien, hélas ! à votre époux soumise,
On ne vous voit tout au plus qu’à l’église ;
Le scélérat a de plus attenté
Par cas nouveau sur votre liberté.

Pour éclaircir pleinement ce mystère,
D’un peu plus loin reprenons cette affaire.
Vous connaissez la déesse Cérès ;
Or en son temps Cérès eut une fille
Semblable à vous, à vos scrupules près,
Belle, sensible, honneur de sa famille,
Brune surtout, partant pleine d’attraits.
Ainsi que vous par le dieu d’hyménée
La pauvre enfant fut assez malmenée.
Le dieu des morts fut son barbare époux :
Il était louche, avare, hargneux, jaloux ;
Il fut cocu ; c’était bien la justice.
Pirithoüs, etc. (K.)

Vers 31 :

Voyez qu’il est peu d’intrigues secrètes !
Pluton sut tout. Certain de son malheur,
Pestant, jurant, pénétré de douleur,
Le dieu donna sa femme à tous les diables :
Premiers transports sont un peu pardonnables.
Bientôt après devant son tribunal
Il convoqua le sénat infernal ;
À son conseil vinrent les saintes âmes
De ces maris dévolus aux enfers. (K.)

Vers 35 :

Plus d’un damné festoyait Proserpine,
Et qu’elle avait au séjour d’Uriel
Trouvé moyen d’être encor dans le ciel.
Le roi cornu de la race maudite
Mordit soudain sa lèvre décrépite ;
Il assembla daas son noir tribunal
De ses pédants le sénat infernal ;
Il convoqua les détestables âmes, etc. (K.)

Vers 57. — De mauvaises versions portent :

En un moment, feux, enclumes, fourneaux. (B.)

Vers 77 :

Et le galant vit fort à la romaine.
Mais ne craignez pour votre liberté ;
Tous ses efforts seront pures vétilles :
De par Vénus vous reprendrez vos droits,
Et mon amour est plus fort mille fois
Que cadenas, verrous, portes, ni grilles. (K.)



  1. L’auteur avait environ vingt ans quand il fit cette pièce, adressée à une dame contre laquelle son mari avait pris cette étrange précaution ; elle fut imprimée en 1724 pour la première fois.
  2. Mlle de Scudéri a dit dans un couplet :
    L’oreille est le chemin du cœur ;
    Et le cœur l’est du reste. (B.)
  3. Ancien directeur de l’Opéra.
  4. Arion, opéra de Fuzelier, joué sans succès en avril 1714.