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Contes et fables/Le Corbeau et ses petits

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Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
Contes et fablesLibrairie Plon (p. 193-195).


LE CORBEAU ET SES PETITS

FABLE


Un corbeau fit son nid dans une île, et lorsqu’il eut des petits, il voulut les transporter sur le continent.

Il en prit un d’abord pour traverser la mer ; mais arrivé à moitié chemin, le vieux corbeau se sentit fatigué, ralentit son vol et se dit :

— Maintenant que je suis fort et qu’il est faible, je puis le porter ; mais quand il sera fort et que la vieillesse m’affaiblira, se souviendra-t-il de mes soins, et me portera-t-il d’une place à l’autre ?

Et le vieux corbeau demanda à son fils :

— Quand tu seras fort, et que je serai faible, me porteras-tu ? Réponds-moi franchement !

Le petit corbeau, craignant qu’on ne le laissât tomber dans la mer, répondit :

— Oui, je te porterai !

Mais le vieux corbeau ne crut pas son fils et desserra ses griffes.

Le petit, comme une boule, fut précipité dans l’eau et se noya.

Le vieux corbeau retourna seul, prit un autre petit, et traversa une seconde fois la mer. Fatigué de nouveau, il eut la même pensée, et demanda à celui-ci :

— Me porteras-tu, de place en place, quand je serai vieux, comme je le fais aujourd’hui pour toi ?

Animé de la même crainte que son frère, le petit corbeau répondit « Oui ».

Le père ne crut pas davantage en son second fils, et le laissa tomber dans l’eau.

Quand le vieux corbeau revint à son nid, il ne lui restait plus qu’un petit.

Il prit son dernier fils, et dirigea son vol au-dessus de la mer.

Au même point, de nouveau pris de fatigue, il demanda à son petit :

— Me nourriras-tu dans ma vieillesse et me porteras-tu si je suis faible ?

Et le jeune corbeau répondit « Non ».

— Pourquoi ? demanda le père.

— Quand tu seras vieux, moi, je serai fort, j’aurai mon nid à moi, et mes petits que je nourrirai et que je devrai porter aussi de place en place.

Alors le vieux corbeau pensa :

Il dit la vérité, et pour le récompenser je le porterai sur la rive !

Le vieux corbeau ne lâcha pas le petit, battit des ailes, le porta sur la terre ferme pour qu’il eût, plus tard, des petits.