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Contes inédits (Poe)/Avant-propos

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Contes inéditsJules Hetzel (p. i-iii).

AVANT-PROPOS





Edgar Poe est aujourd’hui connu du public français et adopté par lui. On a fait un sérieux accueil à ses visions bizarres, à ses étranges analyses. Elles ont également séduit ceux qui ne cherchent dans leurs lectures qu’un étonnement, une émotion passagère, ainsi que les esprits plus sérieux, avides de savoir vers quels horizons impénétrables aux yeux vulgaires l’âme exaltée peut s’élever, par quels chemins détournés, par quelles voies semées d’abîmes elle revient ensuite sur elle-même, aboutissant ainsi au dernier et au plus effrayant abîme de son fantastique voyage. Le choix de Contes inédits que nous offrons aujourd’hui au public agrandira encore le point de vue d’où nous pouvons juger Edgar Poe, par la variété des sujets qui y sont traités. Tableaux romantiques, scènes de mœurs, études des aberrations du cerveau, douces pénétrations du véritable amour, entraînements désordonnés de la passion, comédie et drame, enfin des pages écrites sous la seule inspiration poétique, tels sont les éléments principaux dont se composent ces Contes surprenants. — Tandis que Théodore Hoffmann, également amoureux de l’hallucination, s’arrête à ce qu’elle lui montre, et, comme s’il craignait de faire fuir cette vision en la regardant de trop près, se hâte de dessiner les formes qu’elle revêt, Edgar Poe, plus puissant, grave et retient cette image dans son cerveau comme le ferait un miroir de photographie. Puis, maître de l’image ainsi fixée, il s’en approche, la retourne sous toutes ses faces ; il se prend corps à corps avec cette ombre ; il essaye d’en deviner l’essence, aussi bien que d’en connaître les mobiles expressions. Voilà pourquoi, chez lui, le fantastique s’élance si facilement hors des objets pour prendre possession de l’âme humaine ; car c’est de cette pénétration réciproque et simultanée que naît toute sa puissance, que naissent en outre ce qu’on peut vraiment appeler sa valeur et son explication scientifiques. Si, dans les systèmes des philosophes allemands, l’objectif et le subjectif se confondent parfois si étroitement qu’on ne sait plus lequel des deux crée l’autre, à plus forte raison, dans certaines analyses du conteur américain, le Sphinx, par exemple, que nous offrons traduit pour la première fois. — Lorsque, au contraire, le sentiment qui le dilate ou qui l’oppresse est bien défini ; lorsqu’il peut, sans crainte de le briser, verser dans ce cadre bien limité les richesses de son imagination et les trésors de son cœur, Edgar Poe écrit Éléonore, — un rêve, un pays d’amour, dont la description doit être égalée aux plus belles expressions connues du génie poétique. On voit aussi ce qu’il aurait pu faire du drame romantique par un admirable fragment : Politien, où vivent des caractères vraiment humains, agités de ces passions turbulentes ou concentrées qui sont elles-mêmes le reflet de l’âme du poëte. — Mais que sert d’insister plus longtemps ? L’œuvre est sous les yeux du lecteur qui peut la juger, et qui la lira certainement avec ce singulier plaisir qui consiste à se défier d’abord des émotions étranges, puis à se sentir lentement pénétrer et entraîner par ce qu’elles ont de vrai, d’humain et d’éternel.