Contes populaires de Basse-Bretagne/Les Trois Filles du Boulanger

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VII


LES TROIS FILLES DU BOULANGER


OU


L'EAU QUI DANSE, LA POMME QUI CHANTE
ET L'OISEAU DE VÉRITÉ
_____



IL y avait une fois un vieux boulanger, qui était resté veuf avec trois filles. Un soir, après souper, elles devisaient, auprès du feu, de leurs amours.

— Qui aimes-tu, sœur aînée ? demanda la plus jeune.

— Le jardinier du roi, répondit l’aînée.

— Et toi ? demanda-t-elle à la seconde.

— Le valet de chambre du roi.

— Eh bien ! moi, c’est le fils du roi qui est mon amour !

— Le fils du roi ! tu plaisantes, s’écrièrent les deux autres.

— Non certainement, et je vous dirai même plus : j’aurai trois enfants du fils du roi, deux garçons, avec chacun une étoile d’or au front, et une fille, avec une étoile d’argent !

Le père, qui était dans son lit, et qui entendait la conversation de ses filles, leur dit alors :

— Quelle conversation vous avez là ! Il faut que vous ayez perdu la tête ; allez vous coucher, vite !

Et les trois filles allèrent se coucher.

Le fils du roi se promenait ce soir-là par la ville, accompagné de son valet de chambre et de son jardinier. Il vint une averse, et, pour se mettre à l’abri, ils se mirent sous l'auvent du boulanger, et entendirent la conversation des trois filles. Le prince prit le nom du boulanger, qui était sur son enseigne, et le lendemain matin, il envoya prier la fille aînée de venir lui parler au palais.

— Vous rappelez-vous, lui dit-il, ce que vous disiez hier soir, auprès du feu, dans la maison de votre père ?

La jeune fille fut bien surprise et eut peur.

— Ne craignez rien, ma fille, et parlez hardiment, car j’ai tout entendu ; vous rappelez-vous ce que vous disiez ?

— Oui, répondit-elle.

— Et vous épouseriez volontiers mon jardinier ?

— Oui.

— C’est bien ; retournez à la maison, et dites à votre sœur puînée de venir aussi me parler.

Quand celle-ci arriva au palais, le prince lui demanda, comme à sa sœur aînée :

— Vous rappelez-vous ce que vous disiez, hier soir, auprès du feu, chez votre père ?

— Oui sûrement, sire, répondit-elle.

— Et vous prendriez volontiers mon valet de chambre pour mari ?

— Oui, sire.

— C’est bien ; retournez à la maison et dites à votre plus jeune sœur de venir aussi me parler.

Celle-ci vient à son tour, et le prince lui demande comme aux deux autres :

— Vous rappelez-vous ce que vous disiez, hier soir, auprès du leu, dans la maison de votre père ?

— Je me le rappelle, sire, répondit-elle.

— Et vous m’épouseriez volontiers ?

— Oui, sire, de bon cœur.

— Et vous auriez trois enfants, comme vous le disiez, deux garçons, avec chacun une étoile d’or au front, et une fille, avec une étoile d’argent ?

— Oui, aussi vrai que je l’ai dit, sire.

— Eh bien ! vous serez alors ma femme. Retournez, à présent, à la maison, et dites à votre père de venir me parler.

La jeune fille s’en retourne à la maison, tout heureuse, et dit à son père d’aller parler au fils du roi, dans son palais.

— Pourquoi ? répondit le vieillard ; je vous l’avais bien dit : votre conversation frivole est arrivée jusqu’aux oreilles du prince, et maintenant il m’appelle pour me punir, sans doute.

— Non, non, mon père ; allez et ne craignez rien, lui dirent ses filles.

Le vieux boulanger se rendit au palais, triste et soucieux, comme s’il allait à la mort. Mais, quand il entendit le fils du roi lui demander ses trois filles en mariage : une pour son jardinier, une autre pour son valet de chambre, et la troisième pour lui-même, il en éprouva autant de bonheur et de joie qu’il avait eu d’abord d’inquiétude et de peur. Les trois noces furent faites immédiatement, et, pendant un mois entier, il y eut, tous les jours, des festins, des danses et toutes sortes de divertissements.

Le jardinier et le valet de chambre allèrent demeurer en ville, avec leurs femmes, et le jeune prince resta avec la sienne dans le palais de son père. Les deux autres étaient jalouses de celle-ci, parce qu’elle était maintenant princesse, et elles cherchaient tous les jours le moyen de la perdre. Quand elles la virent enceinte, elles allèrent consulter une vieille fée. Celle-ci leur dit qu’il fallait gagner la sage-femme de la princesse, pour lui faire substituer un petit chien à l’enfant nouveau-né, lequel serait exposé sur la rivière.

Elles recommandèrent donc à leur sœur une sage-femme qui était, disaient-elles, la meilleure de tout le royaume. La princesse demanda à la voir, et lui fit bon accueil. Quand son temps fut venu, elle donna le jour à un fils, un enfant magnifique, avec une étoile d’or au milieu du front. La sage-femme livra aussitôt la pauvre créature à un homme, qui attendait à la porte, pour aller l’exposer sur la Seine, qui, m’a-t-on dit, passe à Paris. Puis elle mit à sa place, dans le berceau, un petit chien qu’elle avait amené. Quand le prince demanda à voir son enfant, on lui montra le petit chien.

— Dieu, que me montrez-vous là ? s’écria-t-il.

— Hélas ! mon prince, répondit la sage-femme perfide. Dieu fait tout comme il lui plaît !

— Ah ! malheur à moi ! Mais, il ne sert de rien de me plaindre, puisque c’est la volonté de Dieu. Ayez toujours soin de cette pauvre créature.

Le mari de la fille aînée du boulanger, le jardinier du roi, avait un beau jardin, au bord de la rivière, et, comme il s’y promenait, un jour, il vit un panier qui suivait le cours de l’eau. Il monta dans son bateau, atteignit le panier, et fut bien étonné d’y trouver un bel enfant, avec une étoile d’or au milieu du front.

— Loué soit Dieu, dit-il, qui m’envoie un si bel enfant, à moi qui n’en ai point !

Et il le porta à sa femme, et celle-ci le reçut avec une grande joie et prit plaisir à l’élever, comme si ç’avait été son propre enfant.

Un an après, la princesse donna le jour à un second fils, ayant aussi une étoile d’or au front, comme le premier. La sage-femme perfide lui substitua encore un petit chien, et le pauvre enfant fut aussi exposé dans un panier sur l’eau, comme son frère.

Le roi (le prince était devenu roi, son père étant mort) demanda à voir son enfant nouveau-né.

— Ah ! encore un chien ! s’écria-t-il, dès qu’il le vit, et il détourna la tête, et se mit à pleurer. Mais, puisque c’est la volonté de Dieu ! reprit-il ; ce que Dieu fait est bien fait.

Le jardinier, qui était à pêcher à la ligne, dans son jardin, vit encore un panier qui descendait la rivière. Il le recueillit, comme l’autre, et accourut apporter à sa femme le bel enfant qu’il y trouva. Celle-ci l’accueillit encore avec joie, en disant :

— A merveille ! Nous en aurons à présent chacun un, vous et moi !

On chercha un parrain et une marraine, et l’enfant fut baptisé.

Cependant, la reine devint mère pour la troisième fois, et, cette fois, elle donna le jour à une fille, avec une étoile d’argent au milieu du front. La sage-femme perfide lui substitua encore un petit chien, et la pauvre créature fut exposée comme ses frères.

Cette fois, le roi se mit à jurer et à tempêter, comme un diable, quand on lui montra encore un petit chien.

— On m’appellera, dit-il, le père des chiens ! et ce ne sera pas sans raison. Mais, tout ceci n’est pas de la part de Dieu ; il y a quelque mystère là-dessous !

Et il fait enfermer la reine dans une tour, avec du pain et de l’eau, pour toute nourriture, et un petit livre pour lire.

Le jardinier trouve encore l’enfant, entraînée par l’eau, et la recueille et l’apporte à la maison, comme les deux autres.

— Assez d’enfants comme cela ! dit sa femme, en le voyant arriver avec le panier. Comment fais-tu donc pour trouver tant d’enfants ? Prends garde que tu n’en sois toi-même le père ?

— C’est bien, ma femme, calmez-vous ; je vais porter l’enfant où je l’ai trouvée, sur l’eau ; et pourtant c’est grand’pitié ; ô la jolie petite fille !

— C’est une fille, dis-tu ? Montre-la-moi. Oh ! le joli petit ange ! avec une étoile d’argent au milieu du front ! Nous la garderons, mon homme ; nous avons assez de biens, et puisque Dieu ne nous a pas donné d’enfants, ceux-ci nous en tiendront lieu[1].

Cependant la pauvre reine était dans sa tour, pleurant et gémissant, nuit et jour, et personne ne la visitait. Ses deux sœurs étaient heureuses avec leurs maris.

Le jardinier et sa femme vinrent à mourir. Le roi fit venir leurs trois enfants dans son palais, et, comme c’étaient de beaux enfants, et bien élevés, ils lui plaisaient beaucoup. Chaque dimanche, on les voyait dans son banc, à l’église, à la grand’messe, ayant chacun son bandeau sur le front, pour cacher les étoiles. Tout le monde était étonné de voir ces bandeaux, et on se demandait : — Qu’est-ce que cela veut dire ?

Un jour que le roi était à la chasse, une vieille femme arriva dans la cuisine du palais, en disant :

— Hou ! hou ! hou ! comme j’ai froid ! Et elle tremblait, et ses dents claquaient.

— Approchez-vous du feu, grand’mère, lui dit la jeune fille à l’étoile d’argent, qui se trouvait là.

— Ma bénédiction soit sur vous, mon enfant. Dieu, que vous êtes belle ! Ah ! si vous aviez l’Eau qui danse, la Pomme qui chante et l’Oiseau de Vérité, vous n’auriez pas votre pareille sur la terre !

— Oui, grand’mère ; mais, comment avoir ces merveilles-là ?

— Vous avez ici deux frères, qui peuvent vous les procurer.

Puis elle partit, sans rien dire de plus.

La jeune fille ne songeait, depuis ce moment, qu’aux paroles de la vieille femme ; elle ne rêvait que de l’Eau qui danse, de la Pomme qui chante et de l’Oiseau de Vérité, et elle était toute triste.

— Pourquoi es-tu triste ainsi ? lui demandaient ses frères.

— Ce n’est rien, répondait-elle.

— Si ! il y a quelque chose, et il faut que tu nous dises quoi.

— Il est venu une vieille femme se chauffer à la cuisine, et elle m’a dit : « Si vous aviez, mon enfant, l’Eau qui danse, la Pomme qui chante ci l’Oiseau de Vérité, vous n’auriez pas votre pareille sur la terre ! » Et depuis, je ne fais que rêver de l’Eau qui danse, de la Pomme qui chante et de l’Oiseau de Vérité. Mais comment se procurer ces merveilles-là ?

— Moi, petite sœur, je te les trouverai, si elles existent quelque part sur la terre, lui dit son frère aîné.

— Comment cela, frère chéri ?

— Laisse-moi faire, et sois sans inquiétude. Tiens, voilà un poignard que je te donne ; tire-le de son fourreau, plusieurs fois par jour, pendant un an et un jour ; aussi longtemps que tu pourras le tirer, il ne me sera arrivé aucun mal ; mais quand tu ne pourras plus le tirer, hélas ! alors j’aurai cessé de vivre [2] !

Il fait alors ses adieux à son frère et à sa sœur, et part.

Sa sœur tirait souvent du fourreau la lame du poignard, et elle en sortait facilement. Mais, hélas ! un jour, elle ne put pas la tirer, bien qu’elle s’efforçât de son mieux. Elle se mit alors à pleurer.

— Qu’as-tu, ma chère petite sœur ? lui demanda son second frère.

— Hélas ! pauvre frère, notre frère aîné a cessé de vivre !

Et les voilà de pleurer tous les deux.

— Il faut que j’aille à sa recherche !

— Oh ! non, ne va pas, mon frère, reste ici avec moi.

— Non, il faut que j’aille, et je ne cesserai pas de marcher que je n’aie retrouvé mon frère. Voici un chapelet que je te donne ; passes-en les grains continuellement ; quand il y en aura un qui s’arrêtera, alors, moi aussi, j’aurai cessé de vivre !

Et il fît ses adieux à sa sœur et partit.

Celle-ci, restée seule, était triste et soucieuse. Elle ne cessait de passer les grains de son chapelet, et elle voyait avec plaisir qu’ils passaient facilement. Mais, hélas ! un jour, il y en eut un qui s’arrêta.

— Mon Dieu, s’écria-t-elle, mon second frère est mort aussi ! Que ferai-je, à présent ? Il faut que j’aille à leur recherche, et je ne cesserai de marcher, que je ne les aie retrouvés, morts ou vifs.

Elle achète un cheval, s’habille en cavalier, et part, sans en rien dire à personne. Elle continue d’aller, d’aller, jusqu’à ce qu’elle arrive dans une grande plaine.

Là, elle vit, dans un vieil arbre creux, un petit vieillard, avec une barbe longue et blanche.

— Bonjour, la fille du roi de France ! lui dit le petit homme à la longue barbe.

— Bonjour, grand-père ; mais, vous me prenez sûrement pour une autre, car moi, je ne suis pas fille du roi de France.

— Non, non, je ne me trompe pas, car je vous connais bien.

— Comment, grand-père, est-ce que cette longue barbe ne vous incommode pas ?

— Si fait, ma pauvre enfant ; il y a cinq cents ans que je la porte, et j’en suis bien incommodé, assurément.

— Si vous voulez, je vous la couperai.

— Oh ! oui, faites donc.

Elle tira des ciseaux de sa poche et coupa la barbe du petit vieillard.

— Ma bénédiction soit sur vous, dit-il, fille du roi de France, car vous m’avez délivré ! Depuis cinq cents ans, il a passé bien du monde par ici, et personne n’avait eu pitié de moi, avant vous ; mais, vous n’aurez pas lieu de le regretter. Je sais où vous allez ; vous allez à la recherche de vos deux frères. Écoutez-moi bien, et faites exactement comme je vous dirai. A soixante lieues d'ici, vous trouverez une auberge, au bord du chemin. Descendez là, mangez, buvez, puis, laissez-y votre cheval et dites que vous payerez, au retour. Tôt après que vous aurez quitté cette maison, vous vous trouverez au pied d’une montagne très haute. Vous aurez beaucoup de peine à gravir cette montagne, et il vous faudra même vous aider des pieds et des mains. Un vent furieux se déchaînera bientôt ; la grêle, la neige, la glace et un froid cruel vous assailliront ; mais, gardez-vous bien de perdre courage, et continuez à monter, quand même. Des deux côtés de la route, vous verrez un grand nombre de piliers de terre. Ce sont autant de personnes qui, comme vous, ont essayé de gravir la montagne, mais qui ont perdu courage et ont été métamorphosées en piliers de pierre. Parvenue au sommet, vous verrez une plaine, avec un gazon émaillé de fleurs, comme en plein mois de mai. Puis, vous verrez encore un siège d’or, sous un pommier. Asseyez-vous sur ce siège et faites semblant de dormir, et vous verrez un merle descendre du pommier, de branche en branche, et entrer dans une cage, qui est sous l’arbre. Fermez vite la cage, alors, car c'est là l’Oiseau de Vérité. Puis, vous couperez le branche du pommier, avec une pomme sur la branche ; c’est là la Pomme qui chante. Enfin, vous puiserez plein une fiole de l’eau d’une fontainetaine, qui est sous l’arbre, car c’est là la fontaine de l’Eau qui danse. Alors, vous pourrez vous en retourner. A mesure que vous descendrez de la montagne, vous répandrez une goutte de l’eau de votre fiole sur chaque pilier de pierre, et de chaque pierre sortira un chevalier. Vos deux frères se lèveront aussi, comme les autres.

La jeune fille remercia le petit homme, et continua sa route. Elle fit tout exactement comme on lui avait recommandé. Elle mangea et but à l’auberge, y laissa son cheval, et commença à gravir la montagne. Mais, bientôt survint un froid si intense, que tous ses membres en furent presque gelés et qu’elle faillit rester là et être changée en pierre comme les autres. Elle arriva pourtant sur le sommet de la montagne. Là, le ciel était clair et l’air tiède, comme au milieu de l’été. Elle s’assit dans le siège d’or, sous le pommier, et feignit de dormir. Le merle descendit alors de l’arbre, de branche en branche, et entra dans la cage. Elle se leva aussitôt et ferma la cage, et le merle, se voyant pris, dit :

— Tu m’as pris, fille du roi de France ! Beaucoup d’autres avaient essayé de me prendre, avant toi, nul n’avait pu y réussir, jusqu’à présent. Mais, tu as été conseillée par quelqu’un.

Elle coupa ensuite une branche du pommier, avec une pomme dessus, remplit sa fiole de l’eau de la fontaine, puis elle partit. A mesure qu’elle descendait la montagne, elle répandait une goutte d’eau sur chaque pilier de pierre, et il en sortait des princes, des ducs, des barons, des chevaliers ; ses deux frères se levèrent aussi, les deux derniers ; mais, ils ne reconnurent pas leur sœur. Et tous se pressaient autour d’elle, lui disant :

— Donnez-moi l’Eau qui danse, jeune chevalier ; d’autres : donnez-moi la Pomme qui chante ; et d’autres : donnez-moi l’Oiseau de Vérité !

Mais, elle partit vite, emportant l’Eau, la Pomme et l’Oiseau. En passant par l’auberge où elle avait laissé son cheval, elle paya son écot, puis s’en retourna promptement à la maison, et y arriva longtemps avant ses frères. Quand ceux-ci arrivèrent aussi, ils embrassèrent leur sœur.

— Ah ! mes pauvres frères, leur dit-elle, que d’inquiétude vous m’avez causé ! Comme votre voyage a duré longtemps ! Mais, Dieu soit loué, puisque vous voici de retour !

— Hélas ! oui, ma pauvre sœur, nous sommes restés longtemps absents, et encore n’avons-nous rien fait de bien ; nous avons même eu de la chance de pouvoir revenir !

— Comment, vous ne rapportez donc pas l’Eau qui danse, la Pomme qui chante et l’Oiseau de Vérité ?

— Hélas ! non, pauvre sœur, un jeune chevalier, que nous ne connaissons pas, les a emportés ! Dieu ! le beau chevalier ! nous aurions voulu que tu eusses pu le voir.

Le vieux roi, qui n’avait pas d’enfants (du moins il le croyait), aimait les enfants de sa belle-sœur, et était heureux de les voir revenus. Il fit faire un grand repas, auquel il invita beaucoup de monde, des princes, des ducs, des marquis, des barons, des généraux. Vers la fin du repas, la jeune fille posa sur la table l’Eau qui danse, la Pomme qui chante et l’Oiseau de Vérité, et leur commanda de faire chacun son devoir. Et aussitôt l’Eau se mit à danser, la Pomme à chanter et l’Oiseau à voltiger, au-dessus de la table. Et tout le monde, en extase, la bouche et les yeux ouverts, regardait et écoutait ces merveilles. Jamais ils n’avaient vu ni entendu rien de pareil.

— A qui appartiennent ces merveilles ? demanda le roi, quand il put parler.

— A moi, sire, dit la jeune fille.

— Qu’est-ce que c’est ?

— L’Eau qui danse, la Pomme qui chante et l’Oiseau de Vérité.

— Et de qui les tenez-vous ?

— C’est moi-même, sire, qui ai été les quérir.

Alors, les deux frères reconnurent que c’était leur sœur qui les avait délivrés. Quant au roi, il était près de perdre la tête, de joie et d’admiration.

— Ma couronne et mon royaume, dit-il, pour merveilles, et vous, vous serez reine !

— Patientez un peu, sire, jusqu’à ce que vous ayez entendu mon oiseau parler, l’Oiseau de Vérité, car il a des choses importantes à vous révéler. Mon petit Oiseau, dites, à présent, la vérité.

— Je le veux bien, répondit l’Oiseau, mais, que personne ne sorte de la chambre.

Et l’on ferma toutes les portes. La vieille sorcière de sage-femme et une des belles-sœurs du roi se trouvaient là aussi, et elles n’étaient pas à leur aise, en entendant ces paroles.

— Voyons, mon oiseau, dites la vérité, à présent.

Et voici comme parla l’Oiseau :

— Il y a maintenant vingt ans, sire, que votre femme est enfermée dans une tour, abandonnée de tout le monde, et vous la croyez morte depuis longtemps. Mais, elle n’est pas morte, elle n’a même souffert aucun mal, car c’est injustement qu’elle a été accusée et jetée dans une sombre prison.

La sage-femme et la belle-sœur du roi se dirent indisposées, en ce moment, et voulurent sortir.

— Personne ne sortira encore, leur dit le roi ; continuez de dire la vérité, petit Oiseau.

— Vous avez eu deux fils et une fille, sire, reprit l’Oiseau, nés tous les trois de votre femme, et les voici ! Enlevez-leur leurs bandeaux, et vous verrez que chacun d’eux a une étoile au front.

On enleva les bandeaux, et l’on vit que chacun des deux jeunes gens avait une étoile d’or au front, et la jeune fille avait une étoile d’argent !

— Les auteurs de tout le mal, reprit l’Oiseau, sont vos deux belles-sœurs et la sage-femme, cette sorcière du diable ! Celles-là vous faisaient croire que votre femme ne donnait le jour qu’à des petits chiens, et vos pauvres enfants étaient exposés, aussitôt nés, sur la Seine. Quand la sage-femme, ce tison de l’enfer, apprit que les enfants avaient été recueillis, et qu’on les élevait dans votre palais, elle chercha encore le moyen de les perdre. Elle pénétra un jour dans le palais, déguisée en mendiante, prête de mourir de froid et de faim, et elle inspira à la jeune princesse l’envie de posséder l’Eau qui danse, la Pomme qui chante et l’Oiseau de Vérité. Ses deux frères allèrent, l’un après l’autre, les lui chercher, et la sorcière pensait bien qu’ils n’en reviendraient jamais. Et ils ne seraient pas revenus, hélas ! si leur sœur n’avait réussi à les délivrer, avec beaucoup de peine, et à rapporter l'Eau qui danse, la Pomme qui chante et l’Oiseau de Vérité.

Le roi s’évanouit, en entendant tout cela, quand il revint à lui, il alla lui-même chercher la reine, à la tour, et il revint avec elle dans la salle du festin, en la tenant par la main. Elle n’avait changé en rien ; elle était belle et gracieuse, comme devant. Elle mangea et but un peu ; puis, elle mourut aussitôt sur la place !

Le roi, comme fou de douleur et de colère, ordonna de chauffer un four, sur-le-champ, pour y jeter sa belle-sœur et la sage-femme, ce tison de l’enfer. Ce qui fut fait.

Je n’en sais pas plus long sur la princesse et ses deux frères. Je pense qu’ils firent de bons mariages, tous les trois. Et pour ce qui est de l’Oiseau, on ne dit pas s’il continua de dire toujours la vérité. Mais, je présume que oui, puisque ce n’était pas un homme !


Conté par Barbe Tassel, à Plouaret.
Décembre 1868





  1. Dans une autre version, suivant une ancienne coutume encore eu usage dans certaines parties de la Bretagne, on lui donna la Sainte-Vierge pour marraine. Celle-ci, sous les traits d’une vieille femme, la conseilla et la dirigea plus tard, dans son voyage à la recherche de ses frères, et, au dénouement, pendant le repas de noces, elle parut un moment dans la salle, se nomma et disparut aussitôt, en donnant rendez-vous à sa filleule dans le Paradis.
  2. Dans un autre conte, Les deux Fils du Pêcheur, c’est le tronc d’un laurier, dans le jardin, que la sœur doit frapper tous les jours avec son poignard, et quand elle en verra couler du sang, c’est que son frère serait mort. Ailleurs, ce sont trois roses qui se flétrissent successivement sur leurs tiges et s’effeuillent par terre.


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