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Copie de devx lettres envoiées de la Novvelle France, au Pere Procureur des Missions de la Compagnie de Iesvs en ces contrées

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COPIE DE DEVX
LETTRES
ENVOIÉES DE LA
NOVVELLE FRANCE,
Au Pere procureur des Miſſions
de la Compagnie de Iesvs
en ces Contrées.
A PARIS,
Chez
Sebastien Cramoisy
Imprimeur ordinaire du Roy
Et Gabriel Cramoisy,
ruë S. Iacques aux Cicognes.

M. DC. LVI.
Auec Priuilege du Roy.
COPIE DE DEVX
LETTRES
ENVOIÉES DE LA
NOVVELLE FRANCE,
au Pere procureur des Miſſions de la Compagnie de Iesvs en ces Contrées.


I Vant que de coucher les deux Lettres, dont il eſt fait mention dans ce Tiltre : I’ay creu qu’il ne ſeroit pas hors de propos, de rapporter en peu de parolles, ce que nous auons appris de la bonne & de la mauuaiſe fortune du païs, d’où elles ſont enuoiées.

De cinq vaiſſeaux qui étoient ſortis de France, cette année derniere, pour aller porter quelque ſecours, & pour aller trafiquer en la Nouuelle-France, l’vn a eſté pris des Anglois, l’autre des Eſpagnols, vn troiſiéme a eſté perdu en mer, ou en quelque coſte, dont on n’a eu aucune nouuelle : Les deux autres ſont arriués en ce païs là, & puis retournés en France à bon port.

Or non ſeulement les marchands intereſſés dans ces trois Nauires, ont fait de grandes pertes, mais encor tout le païs en a beaucoup ſouffert : car outr les prouiſions, qu l’on portoit à Monſieur le Gouuerneur, & aux particuliers, le ſecours que la Reine enuoioit, comme eſtant très-affectionnée à la conſeruation de la Nouuelle-France, & à la convuerſion des Sauuages, a eſté perdu entierement. L’Hoſtel-Dieu de Kebec, le Seminaire des Vrſulines, les nouueaux Chreſtiens, & nos Peres qui les inſtruiſent en diuers endroits, ont eſté priués de la plus-part de leur ſubſiſtance, Dominus dedit, Dominus abſtulit. Sit nomen Domini benedictum. Dieu l’auoit donné, Dieu l’a oſté. Son Sainct Nom ſoit beny. Il n’en voit pas de plus mauuais œil, ceux qui auoient fait la plus-part de ces aumoſnes.

A ce malheur en eſte ſuruenu vn autre moins important ; mais touſiours bien facheux pour ceux qui aiment avec tendreſſe, le ſalut de ces Peuples & uqi ont de la curioſité d’en apprendre des nouuelles. Quantite de Lettres, & la Relation meſme des choſes qui s’y ſont paſſées depuis vn an, ont eſté perduës. Le Meſſager à qui on auoit confié les paquets nouuellement arriués, a eſté volé entre la Rochelle & Paris. Vne boete qui eſtoit remplie de papiers & de Lettres a eſté briſée, & tout ce qu’elle contenoit ietté çà & là par les voleurs. Le pauuvre Meſſager a ramaſſé tout ce qu’il a pû, & nous l’a apporté. C’eſt de là que nous tirerons vne partie du peu que nous allons dire.

La Relation de l’an paſſé, portoit que les cinq Nations Iroquoiſes eſtoient entrées dans vn grand pourparler de paix auec les François, & auec les originaires leurs Alliés. Quatre de ces Nations ont perſeueré dans leur premier deſſein de iouïr des doux fruicts de la paix. Elles n’ont fait aucun acte d’hoſtilité ; ains au contraire, elles ont donné des temoignages de leur bonne volonté, faiſant preſent aux François de quelques enfans pris ſur d’autres Sauuages plus éloignés, qui leur ſont ennemis. La ſeule Nation des Iroquois nommés Agnieronnons, qui ont commerce auec les Hollandois, s’eſt monſtrée perfide & déloiale à ſon ordinaire. Ces Barbares nous ont attaqués, en pluſieurs endroits ; mais auec autant d’echec de leur coſté que du noſtre. Ils ont tué par tout, & partout ils ont eſté tués.

Ils ont maſſacré vn Religieux de noſtre Compagnie, nommé Iean Ligeois. Ce bon Frere, car il eſtoit Laïc, entendant de loings tirer quelques coup d’arquebuſes, & ſçachant que les Sauuages Chreſtiens eſtoient dans leurs champs, & qu’ils pourroient eſtre ſurpris par leurs ennemis, entra dans la foreſt pour découurir ſi quelques Agnieronons n’eſtoient point en embuſcade. Ils y eſtoient en effet, & deuant qu’il les eut découuerts, ils le tranſpercerent d’vn coup d’arquebuſe, luy couperent la teſte, qu’ils laiſſerent, apres luy auoir enleué la cheuelure. Ce bon Religieux eſtoit homme de cœur, tout plein d’amour pour les pauures Sauuages. La charité qu’il leur portoit luy a cauſé vne mort paſſagere, pour luy donner vne vie eternelle.

On fait mention dans vne Lettre particuliere du courageg d’vne femme Algonquine, laquelle voiant ſon mary ſurpris & garroté par cinq Iroquois, prit vne hache en main & de deux coups portez à droit & à gauche auec vne promptitude étonnante, ietta roides morts ſur la place, deux de ces Barbares ; puis aiant promptement delié ſon mary s’auança pour en faire autant aux trois autres ; qui épouuantés de la fureur de cette Amazone, n’eurent qu’autant d’eſprit qu’il leur en falloit, pour prendre la fuitte.

Enfin apres pluſieurs maſſacres de part & d’autre, apres auoir fait des priſonniers des deux coſtéz, ces Barbares ennuyés de la guerre, ou pouſſez d’un eſprit ſecret plus puiſſant & plus fort que celuy qui les poſſede, ont ramené les François captifs ; & en ſuitte demandé leurs priſonniers, auec vne proteſtation autentique, à leur dire, qu’ils n’attaqueroient iamais plus les François : mais qu’ils continueroient la guerre contre les Algonquins & contre les Hurons : & qu’ils en maſſacreroient autant qu’ils en pourroient rencontrer au deſſus de la Bourgade Françoiſe nommée des Trois Riuieres : mais auſſi qu’ils ne paroiſtroient iamais en armes au deſſous de cette Bourgade.

Cet accord fait, le Pere Simon le Moine eſt allé auec vn François en leur païs, non ſeulement pour remener les priſonniers que nous auions faits ſur eux ; mais encor pour cimenter cette paix autant qu’on la peut cimenter auec des Infideles alliés des Heretiques.

Pendant que ces choſes ſe paſſoient, ſont arriués à Kebec, des Iroquois Onnontaeronnons, qui habitent les contrées plus hautes, tirant vers la ſource du grand fleuue Sainct Laurens. Ces Ambaſſadeurs ont non ſeuleument confirmé & ratifié la paix qu’ils auoient commencée l’année precedente : mais ils ont encor demandé & obtenu deux Peres de noſtre Compagnie, ſçauoir eſt le Pere Ioſeph Chaumonot, & le Pere Claude Dablon, pour aller commencer vne Miſſion en leur pays. Et ayant appris que les Iroquois Agnieronnons n’auoient pas voulu faire la paix vniuerſelle, ils les ont improuués, & apres leur auoir reproché leur perfidie, ils ont proteſté hautement qu’ils ne vouloient plus de guerre, ny auec les François, ny auec les Algonquins, ny auec les Hurons : Populus qui ſedebat in tenebris, vidit lucem magnam.

Ce n’eſt pas encor tout, les Iroquois meſmes les plus éloignés, appellés les Sonnontoeronnons, ſont auſſi venus iuſques à Kebec, pour declarer qu’ils vouloient la paix. C’eſt vn trait de prudence : pour ce qu’ils ſont moleſtés par vne Nation, que nos François ont nommée la Nation du Chat, & ils ne veulent pas auoir tout à la fois tant d’ennemis ſur les bras. Il eſt vray que ſont rebutées de l’inſolence des Iroquois Agnieronnons, & que la facilite du commerce auec les François, leur eſt plus douce, que les chemins faſcheux qu’ils ont pris iuſques à maintenant, paſſant par le païs des Agnieronnons pour aller trouuer les Hollandois. Voila ce que nous auons apris de quelques Lettres, & de la bouche de ceux qui ſont nouuellement retournés de la Nouuelle France. Venons maintenant aux deux Lettres que nous auons promiſes. Il ſera facile de les entendre, apres auoir leu ce que nous venons de dire.


MON R. PERE,
Pax Chriſti,

Depuis toutes nos Lettres fermées, le Nauire ayant deſia tiré le premier coup de canon, pour donner aduis aux paſſagers, qu’il eſt ſur ſon depart : vne Chaloupe arriuée des trois Riuieres & de Montreal nous apporte de bonnes nouuelles. Vous aures appris par nos precedentes, que trente perſonnes Iroquois pour la pluſpart & Iroquoiſes ; car ces bonnes gens ont amené leurs fẽmes auec eux, pour marque de paix ; vous aurés, dis-je, appris qu’ils emmenent en leur païs le Pere Chaumonot & le Pere Dablon, & que dés le chemin Dieu leur touche le cœur, vne partie d’entre-eux s’eſtant deſia declarés Cathecumenes. Voicy comme en parle le Pere Chaumonot écriuant à la Mere ſuperieure des Vrſulines de Kebec, en date du quatriéme d’Octobre de cette année 1655. Ma Rde Mere, demain s’il plaiſt à Dieu, nous quitterons de veuë les dernieres habitations de nos amis, pour aller chercher celles de nos ennemis. La femme de noſtre Capitaine Iroquois, ſe fait inſtruire ſur les chemins, auec ſix autres tant hommes que femmes, outre nos Chrétiens Hurons, & nos deux Iroquois de Sonnontouan, qui eſt la nation Iroquoiſe la plus éloignée de nous, & la plus peuplée.

Ce ſont en tous dix-huit perſonnes priant Dieu ſoir & matin. Ie vous recommande cette petite Egliſe voyageante auec leurs Paſteurs. Notre Capitaineſſe m’a prié de vous écrire qu’elle tiẽdra parolle, & qu’elle vous enuoira, non ſa fille, qui eſt trop petite, mais vne de ſes ſœurs qui eſt de l’âge de Marie vôtre petite Huronne. Cett Capitaineſſe aiant laiſſé à Montreal vne ſienne parente, lors qu’elle eſt deſcenduë à Kebec, l’a eſté voir auſſi toſt que nous y ſommes arriués, & nous la amenée pour la faire prier Dieu, & en ma preſence elle la inſtruite ſur les myſteres que nous luy auons enſeignés. Plaiſe à Dieu qu’elle face le meſme lors qu’elle ſera de retour en ſon païs, & qu’elle gagne à Dieu tous ſes autres parens. Elle m’a prié de vous ecrire qu’elle ne fâcheroit plus celuy qui a tout fait, & que c’eſt du fond de ſon cœur, qu’elle veut viure & mourir Chreſtienne. Elle ſaluë ſa fille adoptiue Marie voſtre Huronne, & toutes les Meres. Et moy i’aioûte qu’elles prient Dieu pour ſa totale conuerſion. Voſtre tres-humble Serviteur en Noſtre Seigneur. Echon. C’eſt le nom Huron du Pere Chaumonot.

En vne autre Lettre, le Pere aioûte, que ces femmes Iroquoiſes ſont rauies des chants en la langue Huronne qu’elles entendent. Elles les apprennent auec autant de deuotion qu’elles y prennent de plaiſir. Sur tout les chants ſur le Pater ſur les commandemens de Dieu, & vne Priere addreſſée à Iesvs-Christ, afin qu’il nous deliure de l’Enfer, & qu’il nous conduiſe au Ciel apres la mort. Quand ces chans paſſent de l’oreille au cœur, c’eſt vn coup de ſalut, & vne marque que Dieu y veut eſtre le Maiſtre.

Priés Dieu, s’il vous plaiſt, qu’il continuë ſes benedictions ſur de ſi heureux commencemens, Amen, Amen.

De V. R.


A Kebec ce 13
d’Octobre 1655

Tres-humble ſeruiteur en
Noſtre Seigneur,
François le Mercier.

Voicy la ſeconde Lettre enuoiée
au meſme Pere.


MON R. P.

Pax Chriſti,

Il y a deſja quelques iours que le vent contraire retient à noſtre Rade de Kebec, le Nauire qui nous deuoit quitter dés les commencement de ce mois. Il fera voile demain matin, iour de ſainct Luc, dix-huictieſme d’Octobre ; & auiourd’huy, la nuict eſtant deſja fermée, vn Canot d’Iroquois Sonnontoeronnons vient d’arriuer, qui nous apporte des nouuelles de paix de tous coſtés. Leur principal deſſein eſt de nous témoigner par vn Ambaſſabde exprés, & par les preſens qu’ils apportent, qu’ils ne reſpirent que la paix, & que iamais ils n’auront de guerre auec nous. Ils ont fait rencontre dans leur chemin des Onnontaeronnons, qui portent dans leur Canots le Pere Chaumonot & le Pere Dablon en leur païs pour y cõmencer vne nouuelle Miſſion : ils nous aſſeurent que ces peuples ſont plains d’amour & de reſpect pour leurs hoſtes. A meſme temps quelques Hurons venus des Iroquois des païs plus bas, nommes Agnieronnons, nous diſent auſſi, qu’ils ont veu en chemin le Pere Simon le Moine, & ſa compagnie, & que leurs Guides Agnieronnons leur ont fait paroiſtre vn cœur d’Amy, tel qu’ils nous l’ont fait paroiſtre dans leur Ambaſſade. Ces meſmes Hurons diſent, qu’à leur depart des Bourgades Iroquoiſes les nouuelles eſtoient déjà arriuées des approches du Pere, & de la paix faite auec nous. Ce qui auoit eſté receu auec des acclamations ſi publiquess, que les hommes, les femmes, & les enfans, les Guerriers & les Capitaines, & les Anciens du païs qui ſont comme les Conſeillers d’Eſtat, en auoient ietté des cris de ioye, qui eſſuierent la triſteſſe que leur deuoit cauſer la nouuelle qu’ils receurent en meſme temps de la priſe & de la mort de quelques-vns de leurs gens, brûlés par les Hurons & par les Algonquins. Et ainſi vous voyés, que ce que i’ay dit au commencement de la preſente, eſt veritable, qu’il nous vient des nouuelles de paix de tous coſtés, c’eſt à dire de toutes les Nations Iroquoiſes. Cet ouurage eſt plus du Ciel que de la terre. Dieu ſeul à vray dire, eſt l’Autheur de cette paix, à laquelle la prudence humaine n’a quaſi rien contribué, & meſme n’y pouuoit voir aucun iour. Si bien que nous auons ſujet d’eſperer que le meſme bras tout puiſſant continuera ce qu’il a commencé, ſi nous ſuiuons ſes conduites. Nous attendons de luy les momens de noſtre bon heur. Ce qui depend de nous eſt de ſuiure les voyes qu’il nous ouure, & de ne pas empeſcher l’effet de ſes bõtés toutes aimables ſur nous, & ſur les peuples qu’il ſemble vouloir conuertir par noſtre moien. Ceux que nous ſouſtiennent par leurs bien-faits & par leurs prieres, ont bien ſujet de benir Dieu auec nous, puis qu’il accomplit leurs deſirs. Voicy la fin d’vne Lettre que ie viens de receuoir tout fraichement du Pere Dablon, par les mains des Sonnontoeronnons qui l’ont rencontré en chemin, elle eſt écrite du neufiéme du courant. Nous continuons noſtre chemin, dit-il, auec vn tres-beau temps, & auec de grandes eſperances de vous apporter de fort bonnes nouuelles au Printemps prochain : Les prieres ſe font ſoir & matin, & les Iroquois s’y rangent auec affection. Ce ſont de petits commencements qui font voir que Dieu a quelque haut deſſein ſur ces peuples, & qu’il a ententdu la voix du ſang qu’ils ont répandu eux-meſmes. IL écoutera auſſi celles de V. R. & de tous ceux qui s’intereſſent en tant d’endroits pour le ſalut de ces pauures miſerables. Nous ſommes en bonne ſanté, graces à Dieu. La Sagamité dont nous viuons, n’a pas mauuais gouſt, ie la trouueray bonne auec le temps. Ie dors auſſi bien ſur la terre, que ie faiſois ſur vn matelas, ou que ie ferois ſur un lict de plumes. Apres tout, on trouue mieux Dieu, où il y a moins d’embarras de la creature. V. R. nous continuëra toûjours, s’il luy plaiſt l’aſſiſtance de ſes ſaincts ſacrifices & moy à eſtre partout, Voſtre tres-humble & obeiſſant ſeruiteur en noſtre Seigneur, Clavde Dablon.

Le Pere Ioſeph Chaumonot m’écrit auſſi dans les meſmes eſperances, & dans la ioie de ce qu’il préuoit ; & ſur tout dans la ſatifaction qu’il reſſent de ce qu’il va ſouffrir pour la cauſe de Dieu. Car il eſt vray que les fruicts qu’on recueille en ces Miſſions, ne ſont arrouſés que des ſueurs de ceux qui y trauaillent, comme ils l’ont eſté du ſang des Peres qui les ont precedés. Pourueu que Dieu y ſoit glorifié, noſtre vie y ſera trop heureuſement conſommée. Mais nous prions V. R. de nous procurer du ſecours aupres de noſtre R. P. Prouincial, puis que Dieu nous donne ouuerture, il faut y aller à corps perdu & y perdre ſaintement ſon ame pour la retrouuer plus ſaintement dans le cœur de Iesvs-Christ, qui le premier a perdu ſon ame pour nous, V. R. Nous obtienne cette benediction.

Mon R. P.

Voſtre tres-humble & obeiſſant
ſerviteur en noſtre ſeigneur,
François le Mercier.


A Kebec la nuict du 17.
d’Octobre 1655.

I’aioûteray encor deux mots à ces deux Lettres, on ne parle icy (dit l’vn de ceux qui écriuent) que de Baptémes, que de Mariages, & que de baſtimens, & perſonne n’y meurt que de vieilleſſe ou de mort violente.

L’vne des Maiſtreſſe du Seminaire des Vrſulines m’eſcrit merueille de la douceur, de la docilité & de l’eſprit des enfans originaires du pays, ſoit François, ſoit Sauuages. Elle dit que les Iroquois deſcendus à Kebec les eſtant allés viſiter en leurs parloirs, ont eſté rauis, voians la gentilleſſe des petites filles Sauuages eleuées à la Françoiſe, ils demandoient combien il falloit de temps pour franciſer vne fille, & luy apprendre ce que de petites Huronnes faiſoient paroiſtre en leur preſence. Les femmes Iroquoiſes à qui les Meres Vrſulines firent feſtin, ne ſe pouuoient comprendre. La Capitaineſſe, pour me ſeruir des termes couchés ſur mon papier, fut priſe par les yeux à la veuë d’vne ieune Seminariſte nommée Marie Arinadſit, elle la voulut voir ſans barriere & ſans grille entre deux : on la fit ſortir hors du Monaſtere, elle la prit, l’embraſſa, l’appella ſa fille, & l’autre ſa mere, elle la fit manger auec elle dans vn meſme plat. La fille qui ne manque ny d’eſprit ny d’adreſſe, demanda permiſſion de faire vn preſent à ſa mere, ce que luy eſtant accordé elle alla querir vn beau couſteau qu’elle offrit de bonne grace au grand Capitaine des Iroquois, & puis tirant vn bel étuy doré, auec vn beau ruban de ſoie, elle le preſenta à ſa femme, qu’elle appella ſa mere, & comme elle les vit remplis d’amour & de tendreſſe pour elle. Viués, leur dit elle, auec nous doreſnauant comme auec vos freres, ne ſoions plus qu’vn peuple, & pour marque de voſtre affection enuoiés de vos filles au Seminaire, ie feray leur ſœur ainée, ie leur apprendray à prier Dieu, & toutes les autres choſes que les meres m’on enſeignées : Et là deſſus elle ſe mit à lire deuant eux en Latin, en François & en Huron, puis elle entonna des Cantiques ſpirituels en ces trois Langues, c’eſt là que ces bonnes gens furent tous hors d’eux-mêmes, demandant combien il falloit de temps pour apprendre tant de choſes & pour ſi bien franciſer vne fille Sauuage, promettant qu’ils ne manqueroient pas d’enuoier leurs enfans en vne ſi bonne échole.

La premiere choſe que font les Etrangers qui deſcendent à Kebec, c’eſt d’aller voir les filles Vierges, c’eſt à dire les Religieuſes : Ils admirent leur charité, nommément à l’Hoſtel-Dieu, où ils voient des malades ſecourus auec tant de propreté, auec tant de netteté, & tant de charité par des filles douces, modeſtes, & retenuës, qu’ils en ſont ſurpris : Auſſi faut-il cofeſſer que d’inſtruire les Enfans auec amour, penſer les malades auec charité, courir auec zele apres les Barbares, & les amener à Iesvs-Christ, c’eſt vn fruict du Ciel & non pas de la terre, vne benediction de la grace, & non de la nature.

Imprimé ſelon la copie dans la poſſeſſion de M. Jacques Lenox de New-York, et qui eſt peut-être unique depuis la deſtruction de celle qui appartenait à la Bilbliothèque du Parlement de Canada.