Correspondance 1812-1876, 4/1862/DVII

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DVII

À M. CHARLES DUVERNET, À NEVERS


Nohant, 24 février 1862.


Cher enfant,

Tu sais quelle douleur nous a frappés. Tu connaissais peu cet enfant ; mais tu as dû souvent nous entendre dire que c’était un cœur d’or. Sous le rapport de la tendresse, de l’expansion, de la franchise, il était vraiment exceptionnel, et, quand il nous a quittés, à Tamaris, nous pleurions tous sans savoir pourquoi. Nous nous demandions pourquoi nous l’aimions tant et avec un excès de sensibilité puérile.

Ce n’était pas une intelligence extraordinaire ; du moins il ne se faisait remarquer encore que par une facilité extraordinaire, et, comme il avait une vitalité impétueuse et peu d’application à l’étude, on ne savait s’il deviendrait ou non un homme distingué. Il était cœur des pieds à la tête, on peut dire ; si aimant et si aimable, qu’on ne songeait pas à lui demander d’être autrement qu’il n’était. Il a eu une mort atroce, et c’est une amertume de plus dans nos regrets ; mort atroce de souffrance, admirable de courage. Nous avons été brisés, ses pauvres parents, Ferri, le prince ; c’est une consternation.

Mais je te parle de choses bien tristes ; l’habitude de nous dire les uns aux autres tout ce qui nous arrive fait que j’abuse un peu ; ne sachant, du reste, guère parler que de ce qui fait notre vie, et prenant mutuellement part aux joies ou aux douleurs de nos familles, nous nous racontons nos événements domestiques, et ceci en est un grand et profondément senti à Nohant.

Tu dois avoir lu avec intérêt le discours de Napoléon à ces ganaches du Sénat. C’est bon et bien à lui de tenir tête à cette réaction furieuse, et de vouloir pousser l’Empire dans la voie du vrai. Mais l’Empire entend-il de cette oreille ? voilà la question !

Maurice s’est jeté dans la géologie ; mais il a eu gros à secouer. Il pleure rarement et le chagrin l’étouffe. Il aimait Lucien comme son enfant. J’ai dû lui cacher une partie de mon chagrin. Enfin je crois à l’autre vie. Sans cela ! Mais la justice infinie réside quelque part, et, en étudiant la nature, on devient toujours plus convaincu que rien ne se perd. L’âme, bien autrement précieuse que la matière, ne se perd donc pas.

Cher ami, embrasse pour moi Eugénie, Anna, Berthe et Cyprien et toute ta chère famille. Donne-nous de vos nouvelles à tous et ne craignez pas de nous parler de vos bonheurs. Nous ne pensons pas qu’à ceux qui nous quittent, nous aimons d’autant plus ceux qui nous restent.

G. SAND.