Correspondance 1812-1876, 4/1863/DXXV

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DXXV

AU MÊME


Nohant, 7 février 1863.


Cher enfant,

Nous sommes bien contents et bien heureux, tous ! Compliments, amitiés, joie de toute la famille. Je n’étais pas inquiète du tout, moi : je savais qu’il y avait dans la pièce un fonds d’intérêt et d’émotion de nature à être compris par tout le monde ; et une moralité à ne choquer personne, tout en restant assez forte pour faire réfléchir chacun. Quand vous aurez ce fonds bien établi, secondé par les détails, vous serez toujours certain d’avoir fait quelque chose qui en vaut la peine et qui prouve au spectateur payant qu’il n’est pas volé.

Pour le succès de vogue et d’argent, quel sera-t-il ? nul ne peut le savoir ; cela dépend beaucoup de l’intelligence de la direction et de son bon vouloir ; et rarement les auteurs ont sujet d’être contents, parce que les directeurs cherchent toujours l’argent dans le gros lot de hasard, sauf à perdre le certain modeste de chaque jour.

Attendez-vous à des misères, tout le monde est forcé d’en subir. Surveillez vos premières représentations en ayant toujours dans la salle quelques amis vrais et chauds, qui entraînent, à point et à propos, le public incertain et distrait par nature. De tels amis intelligents et dévoués sont rares. Si vous n’y pouvez rien, la chose se fera peut-être d’elle-même.

Dans quelques jours, le sort financier de la pièce sera décidé ; vous confierez alors vos intérêts à Émile, et vous reviendrez nous trouver pour travailler au roman et passer tranquille ce charmant hiver qui nous donne presque tous les jours ici du soleil, des jacinthes et de bonnes promenades.

Vous verrez Maurice un de ces jours avec sa femme ; je ne sais ce qu’ils resteront de jours ou de semaines à Paris ; vous n’aurez pas besoin de les attendre pour revenir à notre nid, qui est le vôtre.

Tenez-nous au courant de la deuxième et de la troisième représentation, qui ont aussi leur importance ; et, si vous êtes content, pensez, cher Almanzor, que nous le sommes bien aussi.

G. SAND.