Correspondance 1812-1876, 5/1867/DCXXXII

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DCXXXII

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 2 mars 1867.


Cher excellent ami,

Je suis guérie depuis une huitaine de jours ; je reprends mes forces rapidement et je travaille. Je veux vous le dire pour ne pas laisser à votre tendre amitié une préoccupation vaine. Je refais un nouveau bail, sans joie ni chagrin, comme je vous le disais. La vie ne m’apportera pas de nouveaux bonheurs et peut-être me ménage-t-elle de nouveaux chagrins. Inutile d’en supputer les chances, puisque le devoir est de l’accepter quelle qu’elle soit.

Ainsi vous faites, avec un courage bien supérieur au mien, qui n’est qu’un détachement amené par l’expérience. Vous, toujours prisonnier ou malade, vous n’avez guère vécu réellement ; aussi votre âme s’est habituée à s’épanouir quand même, dans une région au-dessus de la vie réelle, et cette noble existence torturée, toujours souriante et douce, restera comme une légende dans le cœur de nos enfants.

Merci, merci, et pardon mille fois pour les inquiétudes que vous m’exprimez. Aucun médecin ne sait jamais comment je m’atténue et me remets si vite ; je ne le sais pas non plus. Je ne devrais parler de moi qu’in articulo mortis, puisque je donne de fausses peurs à mes amis.

Maurice vous embrasse, et moi aussi, bien tendrement. Ne vous fatiguez pas à m’écrire ; mais, quand vous êtes bien ou passablement, deux lignes ! c’est un si grand bonheur pour nous !

À vous.

G. SAND.