Correspondance 1812-1876, 5/1867/DCXXXV

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DCXXXV

À M. LOUIS VIARDOT, À PARIS[1]


Nohant, 24 avril 1867.


Mon cher incrédule,

C’est très bien, très bien dit et pensé. Je ne vous dis pas non. Seulement je vous dis : Il y a plus que ça. Vous êtes dans le vrai ; mais le vrai n’est pas un chemin fermé ; au delà du but atteint, il y a encore autre chose qui est encore le vrai, et ainsi toujours jusqu’à la fin des siècles de l’humanité. Si la raison et l’expérience fermaient le livre de la vie intellectuelle, elles ne vaudraient pas beaucoup mieux que les chimères d’un spiritualisme mal entendu. Je pense, moi, que vous n’avez pas assez tenu compte de l’importance du sentiment dans les éléments de la certitude. Vous trouvez trop commode de le supprimer comme une aimable hypothèse ; vous oubliez qu’il a juste autant de valeur que la raison, et que l’induction ne le cède en rien à la déduction. Je ne vous donnerai pas la clef qui ouvrira les deux portes à la fois pour nous faire pénétrer dans le monde des idées complètes. Je ne l’ai pas, je suis trop bête ; mais je sais bien qu’il y a une double entrée, et que vous ne frappez qu’à une seule. Sur ce, continuez à frapper ; cela ne peut faire que du bien ; car le seul mal, ce sont les portes qui ne s’ouvrent pas. Je vous embrasse avec amitié.

Et je dis à Pauline :

Fille chérie, vous me tentez bien ; mais, hélas ! vous ne savez pas comme je suis vieille depuis six mois. J’avais arrangé ma vie pour avoir un peu de liberté, et j’en aurais si je me portais bien. Mais me voilà à chaque instant faible et bonne à rien. Le printemps me ranime, et tout à coup m’écrase. Vais-je reprendre mon activité et la jeunesse de soixante-trois ans que je croyais revenue l’année dernière ? C’est ambitieux, et, s’il faut me résigner à mon vrai âge, c’est comme Dieu voudra. Que Louis me pardonne cette hypothèse ; moi, j’en ai l’habitude, et je n’accuse pas Dieu quand je suis malade ; mais je lui demande tout de même de me donner la force d’aller vous voir, ma chère fille, avant de prendre des béquilles. Nous verrons ce qu’il décidera, ce vieux bon Dieu. Quand il fera chaud, bien chaud, peut-être que je serai vaillante encore une fois.

Je vous embrasse maternellement, comme toujours.

  1. Après avoir reçu son opuscule intitulé Libre Examen, apologie d’un incrédule.