Correspondance 1812-1876, 6/1873/DCCCXCII

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 281-283).


DCCCXCII

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 28 mars 1873.


Certainement, cher ami, nous avons tous travaillé à ce pauvre petit envoi, qui n’a pas d’autre mérite que d’avoir employé tout l’argent de ces demoiselles. Vous voyez que la fortune n’était pas grosse. Mais c’est bien volontairement et sans l’invitation de personne qu’elles se sont joyeusement exécutées. Il y avait si longtemps qu’elles tourmentaient pour aller à la ville faire cette fameuse emplette, et la petite y a été d’aussi bon cœur que la grande ; car votre Loulou l’intéresse aussi, et l’instinct maternel de ces jeunes êtres — je ne dis pas des nôtres seulement, mais de la plupart des petites filles, — est une chose touchante ; d’autant plus touchante, que c’est la large projection d’une loi de la nature. Ce n’est pas parce que Loulou été à l’hospice qu’elle fait la sœur infirmière. Je n’entends autour de moi qu’histoires d’enfants malades, et je ne vois que poupées couchées avec des cataplasmes sur le ventre, ou des compresses sur la tête. Le chapitre des bains et des clystères inonde ma chambre, et on y met une sollicitude, une agitation comme si on croyait réellement leur sauver la vie. Je suis sûre que, si un véritable enfant, si Loulou était confiée à Aurore, avec cette idée d’un enfant abandonné de ses parents, idée qui l’étonne et qui l’émeut beaucoup, Loulou serait admirablement soignée tout le long du jour. La nuit, oh ! dame, on dort serré ! On fait, avec le papa, un métier de naturaliste qui porte au sommeil ; on trotte sans cesse, on chasse toutes les bêtes du monde, on en élève, et l’on apprend mille choses curieuses, sans se douter qu’on apprend.

Hier, Titite vient à nous toute rouge, et nous dit : « Il y a là une grosse vipère bien méchante ! Je n’ai pas voulu y toucher ; j’ai bien vu que ce n’était pas une couleuvre : elle est jaune avec des anneaux noirs ; elle a un gros ventre et la tête plate. » Nous y allons, et nous tuons une énorme vipère, qu’elle avait parfaitement décrite et regardée, non avec sang-froid, — elle avait eu peur, — mais avec la présence d’esprit d’une personne instruite, et cette personne a cinq ans. Plauchut en était émerveillé.

Ah ! les enfants, on en parlerait toute la vie, et plus on vieillit, plus on les aime.

Vous faites bien de me dire que Pictordu a eu du succès ; je n’en savais rien du tout, et j’en doutais fort. J’ai commencé mon roman ; car j’ai la matière d’un volume de contes, et je crois que c’est assez. Faudra-t-il vous le garder, ce roman, si je le mène au port, excédée des tempêtes que me soulève sans cesse la Revue. On m’écrit que le vieux Buloz est malade ; c’est sa fin.

La mort prématurée du pauvre Berton me rend bien triste. Quoi ! si vite, et sans remède ! Je vois l’Odéon bien dégarni avec l’entrée de Pierre[1] aux Français, et c’est un théâtre qui a besoin d’une si bonne troupe pour lutter ! Vous n’y avez pas eu le succès sur lequel le passé devait vous faire compter. Il y a donc de la faute du local ou de l’exécution ?

Vous ai-je dit que d’Ennery m’avait fait demander par Solange si je voulais qu’il fît une pièce avec l’Homme de neige ? J’ai répondu oui ; mais je ne crois pas que ce soit autre chose qu’une velléité passagère.

Nous avons vu, à la mi-carême, notre aimable et cher général[2] qui nous a demandé de vos nouvelles. Nous l’avons entraîné à faire des folies, danses et déguisements.

Mais voilà un chagrin d’intérieur qui nous arrive. Notre petit Edme s’en va, employé à la banque de Lyon. Il faut se réjouir parce que c’est une carrière et un bon poste d’avancement ; mais on se quitte le cœur gros. C’était mon enfant gâté. Vous voyez que Nohant, ce nid suspendu aux palmiers du désert, ce navire en panne au delà des mers explorées, a aussi ses peines et ses événements.

Amitiés et tendresses de nous tous.

  1. Le fils de Berton.
  2. Le général Ferripisani.