Correspondance 1812-1876, 6/1873/DCCCXCIII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 284-285).


DCCCXCIII

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 10 avril 1873.


Cher fils, je me désintéresse de toutes les théories quand l’art me parle. Aucune théorie, d’ailleurs, ne me fâche, quand même elle ne me va pas. Il faut que tout soit discuté, la vérité n’est qu’à ce prix. Mais je le répète, l’art est au-dessus des discussions quand il se montre, et j’accepte tous ses points de vue, pourvu que le beau l’éclaire. La pièce est belle et très grande[1]. Tout ce qu’on a dit, tout ce qu’on dira maintenant pour ou contre, le but qu’on lui prête ou lui assigne, m’est absolument égal. Tout cela est à côté. Favre a très bien parlé autour du sujet. Il ne peut pas dire de bêtises et il ne peut que bien parler ; mais il aurait beau entourer l’œuvre d’une pluie d’étincelles, la seule chose qui prouve, c’est le foyer ; et, d’ailleurs, il ne prouvera rien à ceux qui ne peuvent rien sentir. Faites beau et ce qu’on n’accepte pas aujourd’hui, on l’acceptera demain.

Les deux premiers actes sont merveilleux. J’aime moins le troisième, non à cause du dénouement (le meurtre), que je vois différent et peut-être plus brutal encore, mais parce que Claude, étant un idéal plus grand que nature, ne devrait pas, selon moi, se démentir. Tuer est un acte de justice humaine, Claude est au-dessus de cette justice-là. Il n’est pas besoin d’être un grand homme pour tuer un chien enragé. Cette besogne-là était le fait d’Antonin, son expiation, sa réhabilitation ; et Claude prenant le fusil aussitôt, disant devant témoins : « C’est moi qui ai tué, c’était mon droit ! » Claude assumant sur lui seul les suites de l’affaire, car il y aura des suites, on ne tue pas un voleur sans en rendre compte, — restait lui-même, c’est-à-dire toujours au-dessus de tout et de tous.

Cela, c’est mon idée, et c’est la manie de tous les auteurs de refaire la pièce à leur guise. N’y voyez qu’une chose, c’est que j’ai pris Claude au sérieux, comme une figure à la Michel-Ange. Césarine aussi est une figure de cet ordre-là, à force de laideur, elle est très belle ; si elle n’était pas capable de tout, elle serait ratée. Pourquoi cette fureur des femmes contre un type si réussi ? Ah ! mon fils, le public n’est pas artiste. Je ne vous dirai pas qu’il faut lui plaire, mais je dis qu’il faut l’entraîner. Il regimbe, mais il en revient.

Je voulais vous en dire davantage. Voilà Flaubert qui arrive. Je vous embrasse pour moi et pour tous les miens. Compliments a tous les vôtres.

G. SAND.
  1. La Femme de Claude, pièce de Dumas fils, représentée au théâtre du Gymnase, le 16 janvier 1873.