Correspondance 1812-1876, 6/1872/DCCCLIV

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 210-212).


DCCCLIV

AU MÊME


Nohant, 5 mai 1872.


Cher ami,

Je vous renvoie l’épreuve corrigée. Il nous est impossible, à Maurice et à moi, de comprendre cette phrase de votre lettre : « Je demande à Maurice de proportionner bien les coupures de son feuilleton, courts ou longs, comme il voudra. »

Qu’entendez-vous par proportionner, si c’est court ou long à volonté ? Expliquez-vous, on ne demande qu’à vous complaire. Le metteur en pages du Temps nous avait écrit : « Les chapitres sont trop longs, veuillez les faire de neuf à dix paquets. » C’est à quoi Maurice se conformera le plus possible.

Va pour Mademoiselle de Cérignan ![1]

Du moment que le retard de la publication n’est qu’une question de jours, Maurice ne s’impatiente pas, je vous assure, et il voudrait bien vous tenir ici, non pour vous rosser, mais pour vous promener dans notre doux pays, si triste l’hiver, si riant et si frais maintenant.

Ma Lolo va mieux, et sa maman revient jeudi avec la petite, qui va mieux aussi ; c’est donc grande impatience et grande joie à la maison. Me voilà assurée tout à fait d’aller vous embrasser vers le 15, — du 15 au 20 probablement. Je vous prie de le dire à Duquesnel et de ne pas trop le dire à tout le monde, pour que je n’aie pas trop d’oisifs et d’indifférents à mes trousses. Je voudrais bien ne voir que mes amis. Je porterai une pièce que je crois BELLE[2] ! Comprenez-vous ça de ma part ? Mais c’est une impression personnelle, provenant d’un certain rayonnement intérieur que j’ai éprouvé en l’écrivant spontanément. Il se peut que ce soit une pure illusion, une fantaisie d’auteur et que la chose ne vaille pas deux sous. Je n’aurai ni surprise, ni dépit, ni chagrin si on me désabuse. Je recommencerai et tâcherai de mieux faire.

Vouiez-vous mon avis tout désintéressé sur les correspondances du Temps ? Les lettres de Versailles sont excellentes et toujours à propos ; celles d’Espagne et d’Italie sont trop longues et trop fréquentes, bien que les pages d’Erdan aient du mérite et fassent bien connaître la situation, la couleur des choses, l’état des esprits. Mais il y a un peu trop de potins. Quant aux lettres d’Espagne, on voit un correspondant mal situé dans le monde, ramassant des propos d’auberge ou de carrefour qui n’ont point de portée, et disant longuement des choses dont on se soucie médiocrement. Quand un reporter n’est pas lancé dans les cercles où l’opinion s’élabore, il faut qu’il voie les faits extérieurs de tout près, au risque de se faire casser la gueule.

Sur ce, bonjour, cher ami ; voyez les jolies choses qu’Aristophane a dites sur les chauves.

Lolo vous embrasse. À bientôt.

G. SAND.
  1. Titre d’un roman de Maurice Sand publié chez Calmann Lévy.
  2. Mademoiselle La Quintinie, pièce inédite.