Correspondance 1812-1876, 6/1872/DCCCXXXIX

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 186-188).


DCCCXXXIX

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 3 janvier 1872.


Cher ami, j’avais reçu déjà une lettre de M. de Gobineau concernant la visite que dom Pedro voulait me rendre à Paris. J’ai répondu que je ne quittais pas Nohant cet hiver et que j’en avais des regrets fondés sur le mérite personnel que l’opinion accorde sans conteste, m’a-t-on dit, à cet auguste personnage. M. de Gobineau ne m’a pas donné d’adresse pour lui répondre. J’ai répondu quand même par son titre de ministre de France au Brésil, et j’ignore s’il a reçu ma lettre. Puisque vous avez des relations indirectes avec lui, veuillez savoir et me faire savoir si cette lettre lui est arrivée. Pour clore ce chapitre, je vous dirai que je ne crois pas que dom Pedro prenne la peine de venir si loin voir une vieille bonne femme comme moi ; mais, dans le cas où, comme le calife Haroun-al-Raschid, il voudrait parcourir la France en simple particulier, il trouverait chez nous la cordiale et respectueuse hospitalité du paysan.

Parlons d’une autre illustration à laquelle je vous prie de présenter aussi mes respects et mes compliments dévoués, Renan. J’ai reçu son livre, je ne l’en ai pas remercié ; je ne l’ai pas lu encore, vous savez pourquoi : le travail d’une part, de l’autre les vacances de famille, qui ne me laissent pas, durant cette quinzaine, une heure de recueillement. Je vous charge donc de m’excuser et de lui dire que je ne veux pas le lire en courant et au milieu du vacarme des enfants grands et petits qui m’entourent. Je garde cela pour raccommoder mon cerveau fêlé par la récréation du jour de l’an.

Aussi comme j’ai peur pour le feuilleton que vous vous voulez avoir quand même ! Il sera peut-être insensé au premier chef : nous sommes toujours en danse, nous avons à faire les Rois et à fêter l’anniversaire de mon Aurore, le 10 janvier. L’Aurore (déjà nommée) comme continue à dire Balandard[1], est devenue toute rouge en recevant votre lettre, et pour la première fois, elle s’est décidée à lire couramment de l’écriture, en ajoutant que vous en aviez une très jolie et à son goût.

Plauchut m’a parlé du courrier de Manille… Mais on sonne le dîner, je veux donner ma lettre à la boîte[2] qui passe ; je reprendrai demain ce chapitre et je n’ai que le temps de vous embrasser pour le nouvel an.

  1. Nom d’une des marionnettes de Nohant.
  2. Le service de la poste se faisait alors par un courrier dont la voiture était munie d’une boîte aux lettres.