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Correspondance de Gustave Flaubert/0053

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Louis Conard (volume 1p. 88-91).
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À Ernest Chevalier

53. AU MÊME.
Vendredi 31 décembre 1841, 3 h. d’après-midi.

On n’y voit déjà plus et à coup sûr je ne finirai pas ma lettre sans chandelle ou plutôt sans bougie dite de l’Étoile, car elle n’éclaire pas comme les étoiles.

Jadis, nous étions en congé à cette époque-ci ; d’hier au soir, nous étions déjà sortis ; aujourd’hui, nous eussions resté là au coin de ce même feu. Comme nous fumions ! Comme nous gueulions ! Comme nous parlions du collège, des pions et de l’avenir, de Paris, de ce que nous ferions à 20 ans ! Et le lendemain, le jour du jour de l’an, éveillés avant 5 heures au son des clairons qui salueront encore demain matin mon voisin Foucher, tu te levais le premier, tu faisais mon feu, etc., etc. Te rappelles-tu que jamais nous ne nous endormions avant minuit, que nous voulions voir arriver la nouvelle année en fumant, et que, chacun dans notre lit, nous entendions réciproquement le bruit de nos brûle-gueule brûlant dans l’ombre. Et comme nous déclamions sur le jour de l’an qui nous faisait tant de plaisir et que nous aimions tant !

Mais demain je serai seul, tout seul ; et comme je ne veux pas commencer l’année par voir des joujoux, faire des vœux et des visites, je me lèverai comme de coutume à 4 heures, je ferai de l’Homère et je fumerai à ma fenêtre en regardant la lune qui reluit sur le toit des maisons d’en face, et je ne sortirai pas de toute la journée !!! et je ne ferai pas une seule visite ! Tant pis pour ceux qui se fâcheront ! Je ne vais nulle part, ne vois personne et ne suis vu de personne. Le commissaire de police ignore mon existence ; je voudrais qu’elle le fût encore beaucoup plus. Comme dit le sage ancien : « Cache ta vie et abstiens-toi ». Aussi trouve-t-on que j’ai tort. Je devrais aller dans le monde ; je suis un drôle d’original, un ours, un jeune homme comme il n’y en a pas beaucoup ; j’ai sûrement des mœurs infâmes et je ne sors pas des cafés, estaminets, etc…, telle est l’opinion du bourgeois sur mon compte. — À propos de bourgeois, c’est demain qu’il y en aura dans les rues ! Que de rosettes, de cravates blanches ! Comme il y en aura des chemises plissées, et d’habits du dimanche et de chapeaux neufs ! Le port étincellera de Rouennais et de Rouennaises avec leurs petits qu’on bourrera de marrons glacés, et dont on collera les entrailles avec du sucre de pomme.

Hélas ! mon pauvre ami, tu t’attendais peut-être à une belle lettre monstre coûtant 30 sous de port ? Je n’en ai pas la vigueur ; le sujet ne fournit pas, ou plutôt c’était un sujet unique que celui de l’année dernière. Demain d’ailleurs je ne dîne pas en ville, vu que tous ces dîners me déplaisent fort ; je fous même le camp de Rouen vendredi prochain pour ne point faire les Rois et manger de la brioche froide, tant je suis désireux de ces vénérables fêtes dont les poètes du Musée des familles déplorent la perte. Non, je ne veux pas faire les Rois, ni les défaire non plus ; pourvu qu’ils me laissent tranquille, c’est tout ce que je demande d’eux.

Voici quelques pointes de mon invention que tu peux répandre dans Paris, dès demain ; je te les envoie, te sachant amateur des arts et partisan de la civilisation : Comment l’auteur des « Guêpes » ressemble-t-il à un poisson ? — parce que c’est un carrelet (Karr-laid). Quelle est la partie de la philosophie la plus maigre, la plus sèche ? — c’est l’éthique. — Le style le plus brûlant ? c’est celui de Brazier. Ô Ernest ! ô Richard ! ô mon roi ! ô mon ami ! en voici deux autres qui vont te terrasser ; ôte ta casquette, à genoux, à genoux ! Quel était le peuple de l’antiquité le plus farceur, le plus noceur, le plus en train de boire, de bambocher, etc… ? — ce sont les Parthes, parce qu’ils étaient toujours en partie. Euh ! mon vieux, qu’é que t’en dis ?… Quel est le personnage de Molière qui ressemble à une figure de rhétorique ??? — c’est Alceste parce qu’il est mis en trope ! Euh ! mon vieux, qu’é que t’en dis ? Tu comprends, n’est-ce pas ?

Ton oncle Motte est venu hier à Rouen ; il a déjeuné à la maison, mais je ne l’ai point vu, étant à déjeuner chez le sieur Jacquart où je me suis repassé une bosse conditionnée pour me consoler des tracasseries qu’on fait endurer à la presse, et des humiliations que l’Angleterre fait subir à la France.

L’avocat est aussi venu à Rouen il y a une huitaine pour baptiser un petit R***. Il a tenu l’enfant sur les fonts baptismaux ; le soir il y a eu un dîner. Cela n’empêche pas le sieur R***, droguiste de la rue de la Savonnerie, d’être toujours sourd et d’avoir la mine d’un fier imbécile !

Ô plût à Dieu que le tonnerre écrasât Rouen, et tous les imbéciles qui y habitent, moi y compris !

Je descendrai toujours rue Lepeletier, no 5 ; la moralité du quartier a pour moi des attraits. J’arriverai probablement à Paris le 8 au matin ; j’irai incontinent te voir, nous déjeunerons, dînerons, souperons ensemble, mais d’ici là tu auras de mes nouvelles. Adieu, bonne année, bonnes pipes […]

Adieu.